TOME I, iQ
rière. Les pots, la vaisselle ei Targenterie da bord roulaient pèle-mèle snr le parquet et le fracas produit par leurs chocs joint aux cris désespérés des quatre-vingt-dix passagers, appelant tous à la fois, formaient dans les ténèbres un charivari colossal que dominait en diœur l'effroyable voix du mal de mer chantant ^ir tous les tons connus et inconnus...
J étais heureusement près de la porte. Je m'enveloppai dans mon manteau et je m(Hitai sur le pont. Le ciel était sombre maintenant. La brise fraîchissait toujours. J'allai m'asseoir sur l'arrière du navire et je me penchai pour voir son rapide sillage. La mer scintillait détoiles vivantes^ et la quille en fendant Feau laissait derrière elle une longue et étroite queue, splendide comme une langue de flamme. C'était comme un serpent dont la tête de feu mordait le gouvernail , dont le dos brillait encore , mais de lueurs moins phosphorescentes^ et dont la queue se perdait dans la couleur sombre des flots. C'était une voie lactée aussi lumineuse que celle du ciel, entourée d'étoiles comme elle. Un homme regardait aussi la mer appuyé sur le bastingage du navire à quelques pas de moi. Je reconnus Ismaël et m'approchai de lui.
— Vous ne vous couchez pas, lui dis-je ?
— Non, je passerai la nuit ici.
— Je vous devine : vous souhaitez un grôâ temps et vous ne pensez pas aux malheureux passagers dont la santé alors...
— Vous me faites plus égoïste que je ne suis.
— Je vous ai vu si heureux, si exalté, dans les trois jours de tempête que nous avons eu sur le Teviot !
— Eh bien! oui, mon ami, cela est vrai ; je suis heureux quand Touragan se déchaîne, mais ne croyez pas que ce soit le puéril désir de lutter avec un grand péril, ou la sotte vanité d'avoir à le raconter^ qui fait que je le souhaite. Oh ! non; une pensée plus grande m'inspire en ces moments. J'aime à voir la vie circuler à flots anîour de moi, à rencontrer une nature forte et p Ipitante de jeunesse; alors je crois que W.ou existe encore!...
i:t après une pause, occasionnée peut-être par un mouvement de surprise et de tristesse que je fis en entendant sa dernière phrase, il reprit :
— N'avez-vous jamais surpris dans votre ame un doute affreux, un doute qui grandit et s'élargit, alors que tout semble mort autour dp vous? à Paris, par exemple, pendant ces longs hivers froids et pluvieux^ n'avez-vous jamais lancé le blasphème contre ce ciel non coulé d'un seul jet, non créé d'un seul mot ; maïs travaillé
et tourmenté à grand'peine par un être infirme^ dans un jour de méchanceté de vieillard tombé en enfance ; œuvre d'impuissance, sans couleur, sans chaleur^ sans vie; née dans une dernière orgie d'un je ne sais quoi » un instant réveillé de son éternelle décrépitude. Ob ! alors, combien vous maudissiez cette nature épuisée, qui semblait pleurer sur sa propre agonie et sur le néant de lame ; car, puisqu'elle commençait à mourir, elle, espériez-vous vivre? Alors ne s'est-il pas révélé à votre pensée comme des souvenirs d'une vie antérieure^ sombres et mauvais, puisque vous étiez abattu sous la froide terreur du néant, horrible à Texislence ? Vous les avez repoussés d'abord, en souriant de leur bizarrerie, puis, vous avez voulu les oublier, comme les images incohérentes du sommeil. Et pourtant^ ils se dressaient incessamment devant vous, et obsédaient votre esprit ; c'étaient des hallucinations d autant plus puissantes, qu'elles semblaient vous porter la preuve de vos pensées actuelles. Votre raison chancelait. Oh! que n'eussiez-vous pas donné pour les sentir anéanties par des faits matériels ? Alors vous éprouviez le besoin de vous arracher aux lieux qui vous les inspiraient, vous cherchiez une nature plus vivante, un soleil plus ardent. Vous vouliez des désastres^ des tempêtes» il vous importait
peu d'y rencontrer la mort, pourvu qu^elle fût grande et terrible.,.
Et après une nouvelle pause :
— Voilà, mon ami, pourquoi j'aime la tempête. Voilà pourquoi je recherche les scènes qui comme celle-ci nous portent la preuve que le monde n*a point vieilli. Regardez autour de nous! Que cette nature est jeune ! comme la vie palpite en elle ! comme elle fait croire k une suprême intelligence. En la contemplant je me dis : Non ! ce globe n'est pas le débris de quelque monde antérieur, comme l'esprit le soupçonne dans les climats du nord> où il est obligé de se recueillir pour deviner la vie qui se cache. Ici aucune ruine ne révèle la main destructive du tempS) et Ton est heureux de douter de la toute puissance delà mort.
Puis, me voyant sourire , il ajouta avec une ironie dont il eut peine à cacher Tamertume :
— Mon ami, je le vois, vous avez une conviction quelconque ; moi, je doute ! et je crois être plus sage que vous. L'humanité est encore trop jeune ; 1 histoire de son esprit ne compte pas encore assez de faits, et n'en comptera sans doute jamais assez* pour fournir au raisonnement, même avec des secours étrangers, des corollaires positifs. A côté de tout axiome humain, peut fe placer un axiome contraire ; le
— aiedoute ert partoot. Poarlant, dans mon désir im*<mense de sonder les sombres abimes de l'ame^ je ne m'arrêtai pas devant la vanité de cette oeuvre ardue. Je ne me contentai pas d'étudier les livres des hommes, je voulus lire dans celui de la nature. Indien moi-même, je crus à la métemps^diose dans mon enfance, plus tard j'eianvnai. JMoHtai les prêtres de mon pays, ces géomètres de la rêverie religieuse : j'appelai tontela nature à mon secours. Elle découvrit à mon œil ses éternelles transformations : je crus, car c'étaient là des faits palpables. J'eus ainsi lasdution de la partie la moins intéressante du problème : mon corps, non comme individu, mais comme matière, était immortel, mais mon âme, son passé, son avenir; qui donc me dévoilera tous ces mystères? La nature est restée sourde et puette à mes angoisses , l'homnie seul répondit. Le brame me dit : L ame est comme la chrysalide, elle reste dans lobseurlté de sa prison, jusquau jour où, savante et pure, eHe est absorbée dans Tessence divine. Je doutai : c'était prouver l'esprit par la matière. Le chrétien : Meurs vertueux et croyant, et tott ame vivra lumineuse au sein de Dieu ; Dieu r^ révélé. Je doutai : la preuve n'était nulle part^ Un jour ^ue j'étais moq^é sur le versant d une
montagne de Tlndostan, j'embrassai d'un coup*d'œil, jusqu'à rhorîzon lointain, le merveilleux berceau des Clsderhomme. Dans un des plis du paysage, apparaissait une cité populeuse^ habi-* tée par les enfants de Brama» de Christ, de Mahomet. Si je fus jamais fraisé de \^ profon-* deur d'une de ces conceptions humaines; que les hommes ont nommé divines , ce fut alors. La métempsychose indienne ne s'appuyait plus ici sur les seules métamorphoses de la matière» elle semblait prouvée par les transformations de la pensée. Brama, Christ, Mahomet, avec leurs dogmes et leur morale^ étaient là, devant tnoi : La métempsychose des idées existait : Tame suivait-elle la loi des idées?...
Je montai encore, et me trouvai sur un pic qui dominait tous ceux d'alentour. Sa base était était enveloppée de nuages blancs qu'y amoncelait le mousson de Touest. Semblable au dernier homme fuyant le déluge sur le dernier sommet du globe, je n'avais comme lui que du ciel audessus de ma tête, autour de moi que des masses granitiques bouleversées par d'antiques convulsions, à mes pieds qu'une mer aérienne dont les vagues battaient les flânes des rochers* Atome isolé, flottant dans l'infini, maisembras-i sant cet infini dans ma pensée, j Interrogea Dl^u.
Derais-je saitiréterndlement cette paissante indiyidaalité de mon ame, que la conception de Tinfini n'affaiblissait pas? Dieu, dans sa grandeur sans bornes 7 daignait-il conserver cette individualité» ou bien était-elle entraînée daiB le torrent de vie commune, de mouvement unîverwl, par quelque loi fatale qui lui ôtait sa vie propre, son mouvement essentiel? Et alors, ce mode d'existence, qu'était-ce autre chose pour elle que le néant?. . .
Le doute, toujours, de tout côté! et pourtant fl me vient parfois d'étranges idées; des superstitioifô qui ne feraient naître sur vos lèvres et sur les miennes qu'un sourire de pitié ont parfois dominé ma raison : tant les premières impressions de Tenfance laissent de profondes traces dans la vie de 1 homme...
Ismaël se tut. J'avais prêté une telle attention à ses paroles dont la bizarrerie m'avait vivement intéressé, que je ne m'étais aperçu ni du changement survenu dans le temps, ni du jour qui s'était fait graduellement. Nous avions Cienfuegos par le bossoir de tribord. Février se levait avec splendeur à Thorizon de ces tièdes latitudes. 11 n'y avait pas un souffle dans l'air. La mer était unie et blanche, le soleil sortait des flots. Ses rayons, avant de nous éclairer, s'étaient baignés dans les eaux de Saint-Domin-
gue.... c'était la seule pensée qui, chez moi, jetât un ombre sur ce magniflque tableau.
Un cri , arraché par la surprise et l'enthousiasme , partit de toutes les bouches. L'océan entre le navire et le soleil s'était illuminé toutà-coup des feux du prisme ; chaque atome liquide devint un diamant , où se jouaient à la fois toutes les couleurs de l'éblouissante ellipse.
La vision s'évanouit. JL'équipage reprit ses travaux. Ismaël seul, resta debout et immobile, Tesprit en extase. Tout -à-coup, il sembla s'éveiller et me dit :
— Vous êtes heureux , mon ami : vous avez assisté, en peu de temps, à deux des plus belles fêtes de la nature : à la tempête du nord , vivante image du génie en délire; à ce lever de soleil, beau comme le p^ïlais que limaginalion élève aux jeunes félicités de Tame! . .
Cienfoegos est une des TiUes les plus noaTd* lement fondées de Cidba; peut-être «d est-U ^ussi le plus beau port. Très loDg-^ra^ps il s'est appelé Cclooia FeroaBdina » et ce n'est même qu en 1819 qu'il changea œ nom contre c^uî de Cienfuegos qoi lui fut conféré avec le titre de villa. Son magnifique bassin présente un goulet extrêmement étroit. L'entrée ea est en outre fermée aux vents par une multitude de petits ilôts au milieu desquels on entre , pour me servir d'une expression de Colomb , comme dans la rivière de Sévilie : « No dthe tener otro tal en el mundo,» disait déjà le coronistamayor Antonio de Herera. Les relèvements et les projets de défense faits par M. Le Maur, lors de la corn-
mmi(m du comte Jaruco , ont prouré que le mouillige de Jagua méritait la célébrité qu'il avait acquise dès les premiers temps de la conquête ^ » La YiUe est bâtie presque entièrement en bois et d'une façon très-irrégulière. C'est à peine même si le tracé des rues est observé. On peut dire que Cienfuegos est le Matanzas de la côte sud. Gomme lui> par sa position de port obligé d'une campagne très-riche, autant que pair sa proximité de la Havane , il semble destiné à voir sa prospérité augmenter tous les jours. Que n'a4-iJ, comme Matanias, le voisinage de l'union américaine?
Nous ne nous arrêtâmes à Cienfuegos que le temps de prendre tacorre^ndance et du chàrbôn. Nous levâmes l'anicre vers. midi, et deux heures après nous étions par le travers de Gavilan. A ce mon^nt de la journée la chaleur est excessive aux colonies ; mais si Ton peut se placer dans quelque lieu à l'ombre , oi l'air se renouvelle, on y est d'autant plus agréablement, que partout ailleurs on étoufferait. J'allai m étendre mr la dunette , abritée par une tente de tottle grise. Ismaël m'y avait précédé. Immobile et eilendeux il semblait en contemplation devant quelque vision céleste : son ame recueillie
assistait aux fêtes de son imagination. Comme le sculpteur antique il donnait la forme et la yie à ses créations, mais, plus heureux et plus jaloux, il dérobait à tout regard ses Galatées idéales.
Il s'aperçut enfin que j'étais auprès de lui, et me dit à demi-voix :
— Quelle délicieuse température. Il semble que le corps , trop plein d'un indicible bienêtre, voudrait se dilater sous cette brise si fraîche et si pure , quand ce ne serait que pour multiplier avec elle ses points de contact. Je suis si matériellement heureux 1 Mes sensations sont si douces , si intimes, elles conc^itrait si bien en moi seul toute leur suavité, qu'une paresse créole , immobilité voluptueuse et égoïste, me relâche les nmscles et m'abandonne tout entier au balancem^it monotone
du roulis L'esprit qui sommeille et qui rêve
désire-t-il quelque chose? Non, pas même une Péri à qui il faudrait rendre volupté pour volupté. Tout au plus, n'est-ce pas? on souflfrirait sur ses lèvres , le glissement humide et tiède de deux lèvres de fem^e imprégnées et parfumées d'amour, pourvu encore-que la sensation perçue ne fût pas plus turbulente que celle de la fleur dont Tabeille vide la corolle.