‹ L'île de CubaChapitre 29 sur 54 · se tut alors, et resta plus d'une heure dans · texte numérisé non relu

se tut alors, et resta plus d'une heure dans

son immobilité, les yeux fermés^ mais sans dormir « car à chaque instant I ombre de ses rêves passait sur ses paupières.

Je me levai et j'allai vers le bord du navire.

Dansées latitudes, Tocéan, autant et peut-être plus que la terre, présente des scènes larges et grandioses. J'admirai tour à tour ce ciel dont la teinte, vers le milieu du jour, est d'un bleu si peu foncée soit parce qu'il est plus inondé de lumière^ soit à cause du contraste de ces flots si bleus, et ce soleil qui remplit tout de ses feux au-dessus du spectateur, et autour de lui fait si bien scintiller la mer, qu'elle parait rouler des flammes liquides dans ses vagues. A mes pieds la transparence et la limpidité de la mer me frappèrent d un étonnement qui augmenta encore lorsque j'eus vu une dorade y nageant à plusieurs pieds de profondeur. J'aurais juré qu'il n'y avait que de l'air entre mon œil et son écaille. Au moindre mouvement, ses couleurs changeaient comme celles d une cristallisation de bismuth.

Le soleil, en descendant derrière K s flots qu'il avait diaprés un moment de pourpre et d'or, avait tracé sur l'horizon un angle presque droit. Le crépuscule fut court et sans ces transitions insensibles de la lumière à l'ombre, que l'on remarque dans les climats tempérés. Bientôt l'on

2Wne vit qu'un ciel rayonnant de lumière, sans un seul nuage, une seule ombre sur le front de la plus petite étoile. La lune dans son plein montait yers le zénith, en éclairant d'un magique reflet les voiles blanches du navire qu'arrondissait le vent de la nuit. Âutopr de nous la m^, dans le mouvement de ses flots, présentait à Tœil, comme un cristal ciselé, mille facettes illuminées et tremblotantes, et plus près encore la mer, mais entr'ouverte par la proue du navire, fendue, brisée, rejetée bouillonnante sur ellemême, et toute blanche d'écume, tourmentée, pulvérisée, et formant aux flancs noirs du steamer, une paire d'ailes éclatantes de blancheur, marbrées d'azur, et parsemées de quelques lueurs phosphorescentes; véritable remiginmalarum qui devient tout de feu dans des nuits sombres et électriques, et qui sans doute a inspiré à Angelo Buonaroti la penséede sa barque ailée;

Après avoir fait quelques tours de l'avant à Tarrière, je m'assis vers minuit, sur un banc ata pied du mât d'artimon. Ismaël ne tarda pas à venir prendre place à côté de moi.

— Sentez-vous, me dit-il un moment après, ces parfums de fleurs et de miel dont Tair est

imprégné, et qui nous viennent du rivage?

C'est signe que nous approchons des campagnes de Trinidad.

Et se levant presqu'aussitôt , il s'écria, comme si ces senteurs pénétrantes l'eussent enivré :

— Je te salue, 6 Cuba ! ô terre bénie ! amante du soleil, je te salue, toi pour qui ton lumineux époux semble encore retrouver, à force d'amour, les plus doux rayons de ses splendeurs natives ! Je te salue, ô Eden toujours jeune du globe vieilli ! Pour toi seule le grand astre brûle encore du souffle vivifiant et divin qui l'anima quand, à la voix du Tout-Puissant, le temps se détacha de l'éternité, comme le grain de poussière que la tempête enlève des flancs d'une pyramide aux dimensions infinies! 0 Cuba, dernier Eldorado du monde, qui n'as pas encore livré à l'homme la septième partie des inépuisables trésors de ton sein vierge, je voudrais que quelque puissance inconnue me fît ton roi et me donnât encore un demi-siècle de vie ! Je ne l'enlèverais pas à ta mère, ô fille de l'Espagne, mais, mariant plus étroitement vos gloires et vos intérêts, je voudrais, avant de me coucher dans ma tombe glorieuse, à côté de Colomb, qui, lui aussi, alors, aurait un royal monument, je voudrais que ton nom fût prononcé avec amour et respect dans tout idiome humain !... La Guadeloupe, votre terre natale, mon ami , mais, permettez - moi de le- dire; un îlot si

— 2S on la compare à Cuba; la Guadeloupe a pu..*

— A pu, dis-je en Tinterrompant, a pu durant bien des années braver TAnglelerre acharnée contre elle. La trahison seule la livra à cet ennemi, qui ne marche qu'avec cette compagne infâme. Mais longtemps, bien longtemps, comme un nid d'oiseaux de proie au milieu de l'océan, elle lança ses Impavides corsaires sur tout pavillon ennemi du drapeau français. Longtemps^ bien longtemps, quand les escadres ennemies passaient à l'horizon, elle leur apparut toute hérissée de canons de ses rivages aux pieds de son volcan, qui jetait sa flamme et sa fumée sur ces belles et terribles scènes que la France connaît à peine et qui sont une de ses gloires!...

— Eh bien donc, reprit-il, si la Guadeloupe a pu fournir un acte au drame de la Révolution, un chant à Tépopée de l'Empire, que pensez-vous que pourrait faire Cuba, la Cuba que je rêve, si dans cinquante ans une guerre divisait Ihumanité en deux camps?.. On a dit que ses côtes étaient trop, vastes pour être défendues Le navire Argo, en arrivant devant la Crète vit un géant de bronze qui, dans sa course éternelle, faisait nuit et jour le tour de nie, et la défendait de tout ennemi *. Le gé-

1 Apoll. Rbod* ArgODv» ch. iv«

— â57 — nie moderne peut changer en réalité palpable ce mythe des anciens jours. Jetez une voie de fer du cap Antonio au cap Maysi, ouvrez à droite et à gauche ses cent bras vers le nridi et le septentrion, et vous aurez, pour protéger ses vastes flancs, un Hécatonchire de bronze plus invulnérable que celui du berceau de Jupiter !

Mais je veux bien le croire , les destins de rhumanité prendront désormais, au sein d'une profonde paix, leur magnifique développement. Eh bien , ce réseau de fer porterait alors aux cent ports de l'Ile les innombrables produits de ses moissons , prodiguées par la nature , décuplées par lindustrie !...

Nous avons peut-être l'un et l'autre, mon ami , peu de temps à passer encore sur la terre dans la période actuelle de nos incarnations successives, mais soyez sûr que l'avenir sent remuer déjà dans son sein les germes prodigieux dont je viens de vous parler, et quelque jour Tun et Tautre...

— Je ne vous comprends plus , mon ami , dis-je à Ismaël , ou plutôt , hélas , je vous entends trop bien. Seriez-vous sérieusement de celte école qui a commenté si matériellemeat ce mot d'un philosophe moderne : « l'âge d'or n'est pas derrière vous , il est devant vous ; » et a assigné la terre sans cesse embellie pour de-

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