DON JUAN FERNANDEZ
SOMMAIRE
Aspect générai de la cAte sud. *— Gasilda. — Trinidad. •— Magnificence de ses palais. — - Leur comparaison avec ceux d'Italie. •— Préparatifs de départ* ««-^JlàÀliied^s.chèvlux ei me pr«ctitb ui^ guide. — Portrait de Pepe Ascension . — Dialogue alarmant. — Coup-d*œil général sur les districts de Trinidad et de Villa-Clara. —Comparaison.
— Le peuple pasteur de Tlle. — Les potreros. — Exceplionalités.
— De Trinidad à Villa-Clara. — Les brigands de l'intérieur et la justice espagnole. — Ce que je dis à ce propos de la Havane. — La Hacienda. — Le cadavre. — Gandera — Anecdotes. — Vague émotion. — Rencontre sur lo grand chemin. — La Fonda Révélation interrompue. —Le Azulejo. — Dénouement imprévu.
La navigation i\n VitldhNuem se tktt prlflet^ paiement de nuit; il me serait doiic impossible de donner une description eiafcte àe la côte sud. Ce que j'en ai vu pendant le jour est d'un aspect triste, uniforme, désert ; dans le développement ém côtes méridionales du cap de Cruz à la baiéi dé Cortês^ Tespâce compris entre caio dé Piedras et caio Blanco»un peu à Test du port dé Casilda, est le seul dont 1 accès soit entièrement libre. Aussi, à partir du ][)ren]iie^ dé cei deux flots, la côte s*anime tout â coup de la présence d'une multitude de petites embarcations qiiî y trouvent ilexcellents moniHagës { àii-dëtà de Trîliidad, èllerëprénd samonbtoiiië, iFemptië qu'elle m pàt d^ bds-Tdiïdé qt& ^ MMi fiëu iè^
ces»ble. Après avoir longé Gabajan etGuanayara> nous primes le large pour doubler la pointe des Mulas derrière laquelle est Casilda. Quoique situé dans une baie assez profonde, ce port est un des moins sûrs de Tlle. Déjà en i 527, la fameuse expédition de Panpilo de Narvaez y fut en partie détruite par le terrible ouragan de cette année. Entre les mâts des navires et pardessus les maisons du port, Toeil aperçoit Trinidad, assise coquettement sur sa colline, que surmonte le Cerro de Vigias. Une lieue à peine sépare la ville de son port, et un chemin qu'on se propose de transformer en rail-way les unit. Quelques habitants pensent que Trinidad, commencée par Diego Velasquez, aurait été primitivement située dans la plaine; mais que la crainte des flibustiers l'avait fait transporter sur la colline voisine, d'où Ton pouvait, comme du haut d'une vigie, découvrir l'approche de l'ennemi. Aucun ville de l'Ile n'est plus charmante à voir que Trinidad ; ses rues tirées au cordeau, ses maisons régulières, ses pavés et ses larges trottoirs lui donnent un air de propreté qui n'est pas le fait des autres villes de Cuba. Sa place d'armes, lieu de promenade ordinaire, n'est pas ornée comme celle de la Havane, par la façade de la capitainerie-générale, ni par le somptueux hôtel du conite de Santo-Venia, mais» m^me à
côté de ces beaux monameiits^ on pourrait pla* cer les royales casas de MM. Gantero, Alejo Yznaga, Juan Guiliermo Besquer, Roque de Lara, Gabriel Suarez del Villar ; et aussi ce palais en marbre que le comte de Casa Brunet fit Tenir de Bordeaux un jour qu'il s'ennuyait. Ce ne sont pas là ces vastes demeures qui couvrent la terre d'Italie et que le splendide moyen-àge a léguées à des fils déshérités ; où Tor, la magnificence, la richesse et la vie ne circulent plus ; d'où rame enfin, qui les habita jadis, n'a laissé, en se retirant, que des murs nus, des salles vides, et que ne saurait emplir désormais une postérité impuissante. Ici , ce sont aussi de vieux noms, mais déjeunes et vigoureuses fortunes; et l'or, que le temps et l'usage ternit sur les meubles ou sur les innombrables sculptures, reparait bientôt plus brillant, car derrière ce luxe, il y a les vastes domaines qui le soutien* nent;ici, tout est en harmonie, la splendeur et la richesse, le palais et le maître, la vie et ses causes.
Enfin Trinidad est peut-être comparativement la cité la plus opulente de l'Ile. Ses campagnes sont couvertes de vastes yngeniosà'oii elle tire les treize millions de kilogrammes de sucre qu'elle exporte annuellement. Mais il e?t à remarquer que ces immenses revenu^ gpi](t çopc^n^r^s en
^282tîtiél4ûèâ inàîhs prlTÎlégîées. Autant qu'on peut tâisbnnerd'une manière générale en ces sortes de tfaatiètës, on peut dire qu'il n'y a dans ce district si florissant, que des riches et des pauvres. Là fortuné n'y étant pas divisée, la classe inoyefane {possède peu ou point. Nous aurons lieu d'ob^ serter tout le contraire dans un district tdisifl que nous traverserons bientôt.
Je me hâtai d'aller remettre les lettres Ûë dapitdine-Général ati gouverneur du dépai^lè^ liient central, dont l'accueil fut des plus gracieux: jJe visitai ensuite dans son splendide palais le dotteur Cantero, ainsi que notre vîce-cortstfl M. Franfcisque Lavallée, auquel la science doîl deâ travaux remarquables stir la géographie de €uba.
Dès le soir même de mon arrivée à Trlnîdàd je m'occupai des préparatifs de mon voyage dans l'intérieur de l'Ile. Je commençai par acheter des chevaux ; puis je m'informai d'un guide.
Un ami auquel j'avais été recommandé me procura, en la personne de Pepe Ascension, la perle de tous ceux du district. C'était une espèce de singe grand, sec et noir, et ayant néanmoins dans le regard quelque chose de fin et de moqueur qui faisait ressortir davantage encore l'expression morne du reste de sa figure.
Une fois ces deux points arrêtés, je sotf-
feai à mon costume de toyage, qttéstiott nôii tnoins importante. Je le composai d'un large chapeau de paille, d'un poncho, manteau mexttain, ouvert sur les côtés, d'un pantalon de toile et de grandes bottes molles. Celui de mon guide était encore plus excentrique: c'étaient un feutre gris sous lequel auraient pu s'abriter tous les gui-^ des du pays, une culotte et une veste de postillon espagnol qui certainement avaient été taillées pour un homme plus petit d'un demi-pied au moins et de légers escarpins de bal en cuir verni, attachés à une paire d'éperons monstres. Les manches de la veste s'arrêtaient brusquement à deux pouces du poignet et la culotte laissait à découvert cette partie de la jambe si malencontreusement nommée chez Pepe, le tendon d'Achille. Du reste, le tout était en velours brodé sur les coutures et d'une couleur que le temps et l'usage avalent rendue incertaine, mais que Ton devinait avoir été primitivement entre le vert tendre et le bleu foncé...
Il ne me restait donc plus pour compléter mon équipage qu'à faire emplette d'une carabine, d'un machele *, et de pistolets pour mon guide; quant à moi j'avais apporté mes armes de la Havane, Nous entrâmes à cet effet danslabou-
1 iiàitk loi^i «t droit.
tique d'un Catalan qui mit à notre dispositicm sa personne et sa case, selon la vieille et courtoise formule espagnole.
Pepe Ascension prit, à choisir ses armes, un soin tout particulier. Il essaya tour à tour la lame et la poignée de son machete, flt jouer lentement et à différentes reprises les ressorts de la carabine et des pistolets? en examina la couche, le bois, les canons, puis annonça par un signe de tête que son choix était fait.
— Hombre ! dis-je en me senrant d'une expression familière à la langue espagnole, <m dirait que nous partons pour quelque guerre lointaine.
— Hum ! dit Ascension en faisant subir à ses armes un nouvel examen.
— Vrai Dieu, repris-je en riant, savez-vous, don Pepe, que si je ne consultais que votre mine d'enterrement, et votre monosyllabe de tout à l'heure, je n'oserais plus me mettre en route.
— Ah ! répondit le guide> c'est que je n'aime pas^ moi, qu'on assassine impunément les noMes voyageurs qui se conflent à Texpérience et au courage de Pepe Ascension.
— Vous êtes de moins en moins engageant, camarade.
— Je demande pardon à votre seigneurie, mais elle sait sans doute sur quelle terre nous allons marcher dans un moment.
— Parfaitement, mon cher gnide, mais je croyais que la route était sûre jusqu'à Villa Clara.
— Aujourd'hui moins que jamais, Gaballero; la semaine dernière, on a trouvé trois cadavres sm cette route et la campagne de l^AIgnazil Sfayor a été attaquée en plein midi, il y un mois environ.
— Quant à cela, répartis-je en riant, vous conviendrez, don Pepe, que les voleurs font bien de s'adresser de préférence à ceux qui devraient les poursuivre.
— C'est que le malheureux a été assassiné, senor...
— . Baht
— Et avec lui deux pauvres voyageurs qui passaient par là et que le hasard avait rendus témoins involontaires du crime.
J'avais déjà entendu vaguement parler de ces meurtres successifs, mais j'en ignorais le nombre et les détails, je me pris à réfléchir malgré moi aux dernières paroles du guide.
— Vous le voyez, seigneur, conlinua-ii, je n'ai point voulu vous cacher ces dangers comme mes vauriens de confrères n'auraient pas manqué de le faire... Maintenant êtes-vous toujours décidé à partir î
.r^ ]Kenoncerais-tu donc à m'accompagner?
^IMoi ! répondit Ascenyioii &k redressant sa grande taille, du moins autant que le lui permirent les justes proportions de son costume étriqué.
-r- Eh bien t répartis-je en laissant tomb» vi spurire amical sur la fierté blessée du pauvre 4iable; nous partirons toujours demain à dnq heures du matin.
?€pe Âscensioii fat exact au rendez-rous. A ^ heures moins un quart, nous étions sur la fQUte de Trinidad à Villa-Clara. Rien de pittoresque comme notre équipage. Pepe ouvrait la marche et moi je la fermais. Entre nous était placé le cheval qui portait nos bagages, nos hamacs, nos provisions, et mon daguerréotype, le Vai dégà dit, le district de Trinidad est presque exclusivement planté en cannes. C'est à peine i?i Ton rencontre ça et là, en le parcourant , quelques rares caféyères dont les produits ne se 9mt pas élevés en 1842, à plus de neuf mille «rrobesS Cette partie de r]le est aussi abondam-
ment pourvue de vastes potreros qui ont déjà fourni plusieurs fois à l'exportation des mulets et des chevaux estimés. Néanmoins c'est dans le district voisin qu'on se livre principalement à cette branche de l'économie agricole. On peut dire des habitants de Villa-Clara , qu'ils sont le peuple pasteur de l'Ile. Aussi ont-ils les mœurs naïves et faciles, et leurs occupations sont champêtres et paisibles. Dans ces parages j s'élèvent à peu près exclusivement les chevaux de haute taille qui servent de chevaux de selle et les mules de luxe qui traînent les volantes fashi(Hiablés. Il ne faut pas pourtant qu'on se figure à ce mot de potreros des haras parfaitememl installés, avec des éleveurs habile et des étalons de prix. Ce sont tout simplement des terrains incultes, quelquefois de plusieurs Ueues d'étendue, dans lesquels on lâche, en toute liberté ^ des chevaux accouplés, à la grâce de Dieu et de quelques gmrdieros en guenilles.
. Des personnes bien inibrmées m'ont assuré que les potreros de TUe ne produisaient pas moins de quinze à vingt mille élèves par an. Donc, au lieu de recevoir, ainsi qu'elle le fait, des chevaux de la Caroline « de la Louisiane et de TAlabama, Cuba pourrait en importer dans les colonies moins heureuses qui Tavoisinent. Maintenaot $i «eus ajoutons que son cheval est
-â89 — d*une supériorité incontestable; que, doué âtt plus haut degré des qualités qui distinguent la race arabe, il n'aurait besoin pour atteindre à « la taille et aux délicates proportions du pur sang andaloux que d'un peu de soin et de quelques judicieux croisements, on comprendra difficilement les motifs qui portent les Cubanais à faire venir à grands frais de l'étranger une marchandise que leur pays produit en abondance et en meilleure qualité. Une pareille contradition ne peut guère s'expliquer que par ce coupable besoin de luxe exotique qui se fait tant sentir à Cuba. Aux environs de Cienfuegos, où Ton s'occupe un peu plus que dans les autres parties de llle, de l'amélioration de là race, il a été obtenu des produits très satisfaisants, et j'ai vu chez don Hilario Vicente, éleveur habile, de jeunes poulains qui auraient pu rivaliser pour la beauté des formes aussi bien que pour lés qualités morales, avec les meilleurs échantillons des Etats-Unis. Du reste, on trouvera dans la seconde partie , un chapitre spécial où nous traitons en détail ce sujet, auquel na songé aucun des écrivains qui ont parlé de Cuba.
On élève aussi beaucoup d'abeilles dans le district de Villa-Clara qui fait, parle moyen de Cienfuegos et de Trinidad un commerce consi^é-