‹ L'île de CubaChapitre 34 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

montrant le soleil qui déclinait sensiblement à l'horizon.

Le mayoral ne me cacha pas qu'il me croyait un homme mort» mais il ajouta que je pouvais être tranquille, qu'il irait me chercher le lendemain sur la route, afin de ne pas me laisser manger par les oiseaux de proie. ••

— Vous êtes courageux, seigneur, me dit Pepe dès que nous fûmes en route.

— Et pourquoi donc, brave Pepe?

— Parce que vous êtes trop sage pour ne pas apprécier le danger que nous allons courir, et que néanmoins vous n'avez pas reculé devant lui.

— Cest de la prudence et pas autre chose, mon cher Pepe.

— De la prudence? répéta le guide.

— Certainement! Crois-tu donc que nous aurions été plus en sûreté dans cette habitation isolée, que sur la grande route. Du moins nous avons la chance d'arriver plus vite, et ainsi de diminuer nos dangers.

Pepe réfléchit longtemps comme un homme qui cherche à comprendre, puis se frappant toutà-coup le front :

— C'est juste, dit-il.

Nous traversions en ce moment un petit bois de guayabos et de yayas mêlés dans lequel la

rpQ&Qfatsaitde nombreux coucles* Sur riuvitation de Pepe, j'avais mis le pistolet au poing» et nous dtawiiMons en silence. Il y avait dans ce danger ii^visible, dont la réalité était constatée pourtant par tout ce que nous venions d'entendre et <te voir, dans cette défensive sur laquelle nous nous tenions, quelque chose qui remplit Tame même la plus calme d'une involontaire et vague émotion,

A la sortie du bois, nous aperçûmes à quelques pas devant nous un cavalier arrêté sur la route» comme pour laisser reposer son cbevaK Nous Teûrnes bientôt joint.

— Seigneur cavalier, nae dit-il après m'avoir salué avec une aisance et une bonne grâce d'Hidalgo, allez-vous à Villa-Clara?

— Pour vous servir, seigneur cavalier, répopdis-je.

— J'accepte, répliqua-t-il, car si œla peut vous être agréable, nous ferons route ensemble.

— De grand cœur , seigneur cavalier.

— Ces routes sont si peu sûres!

— On le dit.

— On ne saurait voyager en trop nombreuse compagnie.

— Aujourd'hui surtout !

— Oui, on dit que le fameux Gandera est dans cp8 parages.

«— Ce bruit serait-il fondé qae vous sachieK» dis-je à mon interlocuteor.

— Je le croirais assez; mais cela m'importe peu» car c'est un des chefs que je redoute le moins.

— Vous le connaissez^ caballero 7

— Je Toyage souvent sur cette route, répondit-iL

- — S ivez-vous qu'on raconte de cet homme des choses bien extraordinaires? On m'a parié entre autres choses d'une visite chez un habi* tant où Ton jouait gros jeu, et d'une jeune flile délivrée et rendue à ses parents^ ce qui m'a transporté en pleine Espagne, au s'ècle romanesque des Fra Diavolo et des Piquillos.

— Je puis vous afCrmer seigneur, que ces faits sont exacts. Je les tiens d'un homme digne de foi qui était à cette fameuse partie et qui connaît aussi beaucoup le père de la jeune filie.

En ce moment, l'étrange»* était si près de moi que nos chevaux se touchaient presque»

— Maître, dit Pepe Ascension, ne laissez donc pas des cheyauxqui suent, si près l'un de Tautre.

Ces mots furent une soudaine clarté pour moi.

— Seigneur cavalier, dis-je en m'arrètant, comme nous devons voyager encore quelque temps ensemble, veuillez choisir le côté de la

route que vous préférerez afin que je prenne Taulre.

— Vous êtes défiant, cabaliero.

— Je suis prudent, seigneur, car nous ne nous connaissons pas plus Tun que Tautre.

— Vous avez parbleu raison, répartit l'étranger en riant, vous éles assez grand pour qu'on vous prenne pour Gandera.

— El vous donc, seigneur, répondis-je sur le même ton.

Exï effet, l'étranger était un homme de cinq pieds huit pouces au moins, leste, vigoureux, et admirablement bien pris dans sa tournure. Sa figure était belle par la régularité et par l'expression , son port digne et aisé, sa conversation spirituelle et distinguée, ses manières parfaites. Il montait un superbe cheval du pays, enharnaché avec soin et portait de fort belles armes.

Depu's un moment, j'avais été obligé de ralentir le pas , à cause de la sangle de ma selle qui s'était cassée. L'étranger s'aperçut de rembarras qtic j'en éprouvais; il se hâta de me dire que je pourrais réparer l'accident dans une fonda * que nous trouverions bientôt sur la roule. En effet, à un des coudes du chemin,

I Bouiîciu?, aubcrçc.

nous aperçûmes une cabane fort miséraUe âyec cette enseigne, quelque peu prétentieuse : à la cita de los embajàdores, au rendez-vous des ambassadeurs.

Je m'arrêtai ; Taubergîste parut sur le seuil et me demanda avec un accent qui trahissait son origine catalane, ce qu'il pouvait faire pour mètre agréable. Je m'expliquai. Il rentra dans sa boutique et en étant ressorti un instant après^ une sangle à la main » il m'examina de nottve&u avec une attention scrupuleuse , puis élevant la voix, :

— Seigneur, me dit-il, j'ai là . sur le comptoir, le vin de Xérès que vous m'avez demandé. - Je le regardai étonné , car en fait de vin , je n'avais désiré qu'une sangle.

Mais , me lançant à la dérobée, un regard significatif , il ajouta sur le même ton :

— Voulez-vous que je vous l'apporte îcit ou préférez-vous le boire dans la maison?

— Desœndez, seigneur , dit Pepe à son toor^ je tiendrai votre cheval... cela vous délassera un peu. J'invitai mon compagnon à me suivre , il refusa par un geste gracieux.

Quand je fus dans l'intérieur de la Fonda.

— Seigneur caballero, me dit l'aubergiste après un nouvel examen , savez-vous avec qui vous voyagez?

-Ml — Je répondis tranquillement :

— L'un est mon guide , Pepe Ascension de Trinidad...

— Et l'autre?

— Un étranger que je ne connais pas et que nous avons rencontré sur la route, à deux lieues d'ici.

— Que la sainte Vierge vous soit en aide , caballero, cet homme, c'est...

— La nuit nous gagne, caballero. dit en cet instant l'étranger, qui passa la tête par une lucarne ouverte sur nous.

A sa vue, l'aubergiste s'était arrêté court, comme s'il eût perdu subitement l'usage de la parole.

Je me hâtai de répondre pour cacher son embarras :

— C'est de votre faute, seigneur , car en re~ fusant de partager la bouteille avec moi , vous m'avez forcé à la boire toute.

Et je sortis, sans pouvoir échanger un mot avec l'aubergiste, devenu entièrement muet. Je dois l'avouer, cette demi-révélation m'avait donné à penser; j'avais tout d'abord senti courir dans ma chair cette sensation de froid qui est la terreur, dont nul n'est maître et qui frappe l'homme avant que l'orgueil n'ait paré le coup. Je conservai néanmoins assez de calme

et de sang-froid , pour envisager en un clind'œil tout ce que ma position avait de critique. Devais je, évitant mon douteux compagnon, demeurer dans cette auberge isolée , où le péril que je courais, si j'en courais, ne serait pas même ajourné, ou bien fallait-il plutôt continuer, en prenant toutes les précautions pour ne pas être surpris? Je me décidai pour ce dernier parti. Nous étions deux contre notre prétendu ennemi et nos armes valaient bien les siennes. Pepe achevait de sangler mon cheval. Je m'approchai de lui comme pour Taider et je lui dis tout bas :

— Vois-tu cet homme» Pepe ?

— Sisenor.

— Tu ne le perdras pas de vue un seul instant pendant toute la route. Tu marcheras derrière nous et s il fait un mouvement pour s'approcher ou pour s'éloigner, peu importe, lu rétendras à tes pieds...

— Oh! seigneur, répondit tranquillement Pepe, la recommandation n'était pas nécessaire, il y a une heure que je le tiens au bout de ma carabine.

Et j'allai rejoindre mon compagnon qui parut ne s'être aperçu de rien de ce qui s*était passé entre l'aubergiste, mon guide et mol; il ne tarda pas à reprendre la conversation.

— Vous êtes étranger, seigneur?

— Français, cabaliero.

— Et vous voyagez dans ce pays î

— Pour mon plaisir et aussi pour un livre que je dois publier à mon retour en France.

— Ah ! vous écrivez ?

— A votre service, cabaliero.

— Et vous espérez rentrer bientôt en France?

— Bientôt; répondis-je avec assurance.

L'étranger parut réfléchir un instant, puis

comme pour changer la conversation, il reprit :

— Pourquoi donc vous êtes-vous armé de la sorte f

— Je pourrais vous retourner la question, seigneur cavalier, mais j'aime mieux répondre comme vous le feriez vous-même: parce que la route n'est pas sûre.

— C'est juste et pourtant c'esl une précaution bien inutile^, allez !

— Vous croyez ?

— Certainement ! de tous les brigands, Gandera est le seul qui ose attaquer en face, les autres se cachent et tuent par derrière.

— Alors, mes armes sont pour Gandera.

— Je vois, seigneur, que vous n êtes pas le moins du monde au courant de la manière dont les <^ose$ se passent. Supposons un moment que je sois un de ces bandits.

— Soit.

— Eh bien ! au lieu de m'exposer en vous attaquant en face, je me jetterais derrière ua des arbres du chemin et je tous ^lYwrais une batte sans que vais puissiez vous défendre.

Je compris à l'instant tout le parti (fite je pouvais tirer de ma réponse.

— Vous êtes dans l*erreur, seignewr cavalier, lui dis-je avec indifférence, car pour m'envoyer un coup d'espingole de derrière un arbre^ il ftiudrait me montrer au moins un œil.

— C'est Trai.

— Eh bien, je n'aurais pas besoin d'en vœf davantage, pour vous loger une balte dans le crâne.

— Diable ! dit l'étranger avec un sourire d'incrédulité.

Le moment de frapper le grand coup était arrivé :

— Vous voyez cet oiseau, repris-je en désignant de la main un azulejo qui venait de s 3 poser sur une branche voisine. Regardez !

J'armai un de mes pistolets, le coup partit et l'oiseau tomba.

Jamais je ne Compris mieux qu'en cet instant l'emploi utile des heures passées au tir Reinette. Mon compagnon fut si étonné du €oup, qu'il arrêta brusquement son cheval.

— Efombre ! dit-il , je ne ferais pas la même fâiose en dix , et pourtant j'ai une certaine habitude du pistolet et une certaine réputation d'adresse...

— Mon Dieu I répondis-je en feignant une modestie dectrconstance, c'est l'arme plutôt que le tireur. Ces pistolets sont si bons I

— En effet, dit-il en les fixant, c'est ce qu'on iipi^efle, je crois» des armes à percussion.

•—Précisément.

— Voulez-vous me permettre de les voir de plus près, seigneur cavalier ?

n ft*approcha à ces mots et j'entendis derrière MHS te brait d'une carabine qu'on armait, le me hâtai de dire.

"— Je vous demande pardon, caballero , mais je ne me sépare jamais de mes armes en voyage.

— C'est une bonne habitude^ répondit-il en reprenant la droite du chemin.

Puis il ajouta :

— Ah I maintenant, je ne conseillerais à personne > pas môme à Gandera lui-même de vous barrer le passage.

Je ne me laissai pas éblouir par ce premier succès, et comprenant que je n'étais dégagé qu'à demi, je poursuivis.

— Pourquoi cela , seigneur ? il y a tant de moyens d'annuler l'adresse dans une attaque.

Par exemple , en continuant voire supposition de tout à 1 heure... Admettons pour un moment encore que vous soyez un brigand... Que voulez-vous que Lsse mon adresse , je vous le de mande , si vous m'attiriez dans une embuscade où dix bràs me frapperaient à la fois.

— Au fait ! dit 1 étranger en se redressant sur sa selle.

— Mais voici , continuai-je : dans une pareille situation , certain de ne pouvoir me sauver et entouré déjà d'adversaires nombreux ^ je ne m'occuperais que d'une seule personne , de vous seigneur, de vous qui m'auriez fait tomber dans un piège aussi infâme et... je vous tuerais avant de mourir, assurément. .

L'étranger répondit avec une énûK)tion dont il ne semblait pas maflre :

— Si Gandera vous écoutait, caballero, il vous dirait comme je vous le dis en ce moment, que le véritable crime serait d'assassiner un homme tel que vous.

Ce compliment me fit un sensible plaisir à CaUse de la preuve qu'il portait en lui que dms paroles avaient atteint le but que je n>e proposais. Le reste de la route nous demeurâmes silencieux. D'ailleurs nous ne fûmes pas loogtemps saos apercevoir les feux des premières maisons de Vil!a-CIara. Â ce moment ovon com*» pagnon 5'arrêta :

— Adîeu , seigneur cavalier, nie dit-il.

— Quoi ! vous ne rentrez pas dans la ville avec nous?

— Non , je vais à une eslancia qui est par ici , sur la gauche.

— Alors, adieu seigneur.

— Un mot encore, caballero... savez-vous avec qui vous avez voyagé ?

— Un charmant compagnon , sur ma foi...

— Il s'agit bien de cela, seigneur... vous avez voyagé avec Gandera...

Pepe ne put retenir un cri , pour moi je répondis avec calme :

— Je m'en doutais, seigneur.

— Vous vous en doutiez !

— Sur mon honneur.

— Et vous avez continué?

— Pouvais je faire autrement?..

— Ah ! se'gneur Français, vous ne me refuserez pas votre m :in.

— Vous avez été trop poli pour c ^la, seigneur cavalier.

En mo serrant la miin, un singulier éclair de noblesse p:ssa sur si belle tôle; puis, piquant son cheval, il disparut.

— Eh bien ! Pepe , dis-je au guide qui , revenu de sa première surprise , regardait impassible.

— Que Youlez-Yous seigneur, Toilà encore ooe histoire qui me fera passer pour menteur aux yeux des voyageurs...

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