‹ L'île de CubaChapitre 38 sur 54 · Je veux dire égarés^ reprit le guide, puiç · texte numérisé non relu

Je veux dire égarés^ reprit le guide, puiç

il ajouta; regardez vous mème^ senor; croyçz-» vous qu'un autre œil verrait plus clair que celui de pepe dans celte nuit affreuse? je n'ai pas une étoile pour me guider et je distingue à peine la tête de mon cheval.

— Alors, rétrogradons, dis-je.

— ^^ J'y ai déjà pensé, mais la chose ne serait pas plus facile.

— Mais que faire ?

— Attendre.

— Attendre quoi ?

— Que le ciel s'éclaircisse ou que le jour sô fasse.

— Mille tonnerres ! criai-je irrité du sa^g^-^* froid de Pepe, et en frappant du poing contr^ ma selle ; mais nous avons de Teau jusqu'au:)^ mollets, et nous sommes dans une cienega.

J'achevais à peine,que le silence de la nuit fut interrompu tout-à-coup par un bruit épouvantable. C'était comme si dix mille bœufs en furie eussent mugi à la fois. C'était à mes oreilles quelque chose de plus horrible que ce cri sur* humain qu'on entendit la nuit s'élever du champ de bataille de Vittoria.

>— Qu'est-ce? dis je à Pepe en me dressant de terreur sur ma selle.

— Les crocodiles, répondit-il d'une voix sooibre.

Je me laissai retomber lourdement assis.

— Ah ! seigneur répartit Pepe, vous n'avez rien à craindre, ils commenceront par moi \

Les cris se rapprochaient de moment en moment. Nous avions toutes les peines du monde à contenir nos chevaux qui, les narines ouvertes, la crinière hérissée, bondissaient en hennissant au milieu du marais. Impuissants à les maîtriser d'abord, je craignais de les voir disparaître à chaque instant sous nous, entraînés dans quelque fondrière.

Un nouveau bruit vint bientôt se mêler aux hurlements que les crocodiles poussaient tous à la fois. Nous entendîmes le claquement de leurs énormes mâchoires frappées Tune contre lautré avec un choc lugubre. Bientôt le remous qu'ils faisaient en nageant vint frapper le ventre de nos chevaux. Bientôt l'air fut infecté par la forte odeur de musc qu'ils répandent sur leur passage. Bientôt ils furent si près que nous pûme^ les entendre sauter et jouer lourdement autour de nous.

Frissonnant sur ma selle, couvert d'unesueur froide, obligé encore de lutter pour contenir mon cheval effrayé, je n'aurais certes jamais cru

i C'est une croyance généralement répandue parmi les gens da pays, que les eroeodiUi , ainsi que les requim , attaquent depréféreaee les noirs et les sangs mêlés. Je Tai lu aussi dans Lacépède.

alors qoe ce paroxiane de la terreur pût être surpassé, comme je réprouvai quelque temps après, par un dernier et suprême degré de cette anéantissante sensatioq.

Non, il n'est pas vrai que le souvenir des dangers passés soit toujours agréable» et le fameux memimsse jtwabit peut quelquefois n*ètre pas juste. J'éprouve encore un sentiment d'horreur en racontant cette nuit passée au milieu de» ténèbres, entre mille morts affreuses.

— Seigneur, me cria Pepe, rendez-vous maître de votre cheval, et faisons du bruit ; autrement> voici notre dernier moment.

Ces paroles furent suivies de deux coups de pistolet tirés à distance. J'imitai le guide sans trop savoir pourquoi et comme machinalement. Serail'ce à cet expédient ou plutôt au caractère timide des hôtes du Gauto que nous avons dû la vie, je rignore; mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'étant passés plusieurs Ibis assez près pour nous toucher, ils ne firent jamais mine de se soucier de notre chair, blanche ou rouge. Nous n'eûmes donc à déplorer dans cette aventure, que la perte de nos provisions emportées je ne sais où avec celui de nos chevaux qui en était chargé.

Arrivés aux premiers rayons de l'aube, sur le bord opposé, je me sentis tellement fatigué, q^e je ne pus faire un pas de plus. Tombant

Page 1