TOM« I, SQ
de la place où j'étais relégué, je me disposais à m'en retourner, lorsque le général Tello, qui présidait la séance comme gouverneur de la province, et commisstonné de l'Ordre, m'envoya dire par un de ses aides-de-camp de venir prendre place à ses côtés- C'est donc à son extrême obligeance que je dois de pouvoir décrire dans le plus grand détail cette cérémonie si pleine d'intérêt et de couleur locale.
Voici quelle était la disposition des assistants:
Le prêtre se tenait à la droite de Tautel. Du même côté, et à quelque distance, le gouverneur était debout, ayant à sa gauche une table sur laquelle était un crucifix entre deux candélabres, l'Évangile ouvert à côté de la formule du serment, et, sur un coussin, le diplôme royal avec les insignes de l'Ordre.
Le récipiendaire se tenait également debout, à la gauche de son parrain.
— Don Antonio de Mesa, dit le gouverneur.
L'interpellé s'avança, toujours assisté de son parrain, jusqu'en face du gouverneur auquel il remit son diplôme afin de se faire reconnaître. A son tour, celui-ci le donna au secrétaire, qui le lut à haute voix. Cette lecture écoutée, le parrain présenta Tépée au prêtre qui, après s'être signé, la bénit avec les paroles sacram^H telles d'usage.
Aussitôt après, le récipiendaire s'agenouilla, et le colloque suivant s (Hablit entre le gouverneur et lui :
— Désirez-vous é(re reçu commandeur de rOrdre Roy^^l Américain d Isabelle-la-Calholîque?
— Je le désire.
— Conîîî^:Ssez-vous les statuts de TOrdre, et les devoirs auxquels il o])lige?
— Je les connius.
— Les remplirez-vous tous?
— Je les remplirai tous.
Le gouverneur prit Tépée des mains du parrain et ayant lait , avec elle , une croix sur la tôte du récipiendaire, il lui en présenta la lame à bn'ser cl îa lui ce'gnlt ensuite, disant :
— Qv.Q Dieu et la sainte patronne de cet ordre fassent (!e vous un bon et loyal commandeur.
Alors, se levant de nouveau , le récipiendaire alla s'a^jcnoulller devant la table sur laquelle était le crucifix et, la main étendue sur l'Évangile ouvert, il prononça d'une voix ferme, ces belles paroles :
— Je jure de vivre et de mourir dans notre sainte religion catholique, apostolique et romaine; de défendre le mystère de l'immaculée Conception de la vierge Marie; de ne manquer ni directement ni indirectement à l'inviolable
fidélité que je dois à mon roi et ^ soutenir ma gouvernement tant que j'aurai force et yie : de protéger les lois et d'accorder aide et secours aux pauvres, aux infirmes etgénéralement à tous les membres de l'Ordre qui m'honore si hautement en me recevant aujourd'hui dans son sein. Ce serment fait, il fléchit une nouvelle fob les genoux devant le prêtre qui lui attacha la croix , et lui dit :
— Que Dieu efface en toi le vieil homme et ses actes, pour y mettre Thomme nouveau créé selon Dieu dans la justice , la sainteté et la Tenté. Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, amen.
Cette prière terminée , il reçut du prêtre d'abord et du gouverneur ensuite, une double et fraternelle accolade. Puis il se retira au milieu de ses amis, tandis que le gouverneur disait à haute voix :
— Don Antonio de Mesa , vous avez été reçu membre de l'Ordre Royal Américain d'Isabellela-Catholique, en récompense de votre inviolable fidélité et de votre mérite. Vous en porterez toujours les insignes comme une marque permanente et publique de la reconnaissance que vous devez à la fois à Dieu, à l'Ordre et à votre Roi.
En quittant la chapelle, on se rendit chez don Antonio dç Mesji où Ton av?iît préparé up splea-
dide repas. Dans les colonies, en général, et à Cuba, en particulier, il n'y a pas de réunions possibles sans festin. Les morts mêmes s'enterrent au bruit du Champagne et aux larmes du regret se mêlent toujours quelques gouttes de Xérès oublieux. Le dîner fut suivi d'un bal, et quand je rentrai à Thôlel, les serenos et les sentinelles dormaient déjà dans leurs guérites et au coin des bornes. Mon domestique m'attendait. Il me remit une lettre aux armes du consulat général de France à la Havane, que mon honorable ami, M. R. Raymondy était venu porter lui-même à l'hôtel. Je l'ouvris à la hâte, mais je n'avais pas lu dix lignes qu'elle s'échappa de mes mains C'était la nouvelle de l'affreuse catastrophe qui venait de détruire la Pointe-à- Pître. Ah I si les lèvres pouvaient exprimer tout ce que le cœur trouve en sa reconnaissance , je voudrais vous le dire, homme généreux, qui n'avez point voulu me laisser apprendre par des indifférents mal informés une nouvelle aussi terrible !
M. le consul-général m'annonçait bien que ma famille n'avait point souffert, mais avait-il osé me dire la vérité? D'ailleurs j'avais des amis, des parents à la Pointe-à-Pître et l'on ignorait les noms des victimes. Ah ! elle fut horrible cette nuit que je passai dans une fiévreuse inquiétude
à me repattre d'images incohérentes de raiûeâ séculaires amoncelées en quelques secondes l Ma douleur tous évoqua tous, amis que je ne devais plus revoir I nous nous étions séparés, je m'en souvins alors, à Tissue d'un bal donné pour me faire vos adieux. Au moment de partir , je vous dis , ô jeunes filles , qui dansiez folles et rieuses : — « priez pour le voyageur qui 9'enva...»Vousme le promîtes entre deux souriresb.» Savions-nous alors, quand tout était vie et plaisir autour de nous , qu'à quelques mois de là ce serait à moi de prier , et pour vous, et sur des tombes !.. Des tombes? où sont-elles î Hélas ! vos corps si jeunes et si beaux , écrasés sous les murs , dévorés par Tincendie , la mer les a engloutis dans ses dernières profondeurs, comme pour faire disparaître les traces d'un crime sans nom commis par la nature!
Le lendemain je sortis dès qu'il fit jour. Je rencontrai dans la rue le consul de France et le docteur Martin qui se rendaient chez moi. A ma vue, ils comprirent quelle nuit j'avais passée, car ils me dirent presque en même temps : *— Rassurez-vous ; nous avons des nouvelles* — ^Des nouvelles! et comment? demandai-je.
— Le trois mais lU/zw^//^ est entré dans notre port, venant de la Guadeloupe.
— Je veux voir le ca^ ilautc, dis-je; et dccooH
pagfné de ces deux amis, je me rendis à bord éeV Amélie.
Nous trouvâmes l'officier, mais, dès nos premières paroles , il s'écria comme un homme qui a perdu la tète :
— Ne me parlez pas de cet affreux événement! Trois jours et trois nuits, j'ai transporté des morts et des mourants. Ce pont en était couvert... j'avais mon pavillon en berne... puis des cris arra-^ chés par la douleur et le désespoir... oh ! c'était horrible ! horrible I . . .
— Capitaine , lui dis-je , je respecte votre émotion, mais je suis de la Guadeloupe; j'y ai ma famille...
— La Guadeloupe n'existe plus t... continuat-*il dans son égarement.
Je devins froid, mais j'eus la force de m'écrier:
— Au nom du ciel, parlez franc, capitaine, la Basse-Terre existe-t-elle encore ?
— La Basse-Terre? oui, mais la Pointe-à- Wtre, monsieur, la Pointe-à-Pître est rasée...
Je soupirai, comme soulagé d'un poids énorme. Puis, cette première satisfaction donnée à Tégoïsme humain , je demandai des détails sur réyénement et sur ses victimes. On me remit des journaux , des listes de morts et de blessés , parmi lesquels je rencontrai bien des noms d'amis.
Ce fut l'esprit plein de ces tristes préoccupa-
tions que je me couchai la nuit ayante. J'élais à peine assoupi que je fus réveillé par les cris de misericordiay et de temblor que poussait une population eflfrayée. Je me précipitai de mon lit. Le sol tremblait , les murailles oscillaient , et la charpente disloquée craquait sourdement.
Sentir tout -à- coup la terre vaciller et manquer sous sd, voir tout ce qui semble condamné par les lois naturelles à rester éternellement immobile^ s'anima soudain comme à quelque toucher infernal, voir la mer envahir ses rivages, une ville ébranlée jusque dans ses fondements, se pencher sur ses bases de pierre, l'épouvantement de Thomme devant ces choses, sa voix rencontrant alors des noies saccadées, déchirées, nouvelles, inconnues... Ah! c'est une impression unique, une terreur à part, qu'il serait impossible défaire comprendre même imparfaitement à ceux qui n*en ont point été écrasés. Quant à moi, j'ai vu bien des morts en face : la foudre et l'incendie ont tour-à-tour brûlé mon navire, un abordage nocturne a entr'ouvert ses flancs, j*ai passé une nuit affreuse dans la cienega de Bayamo, entre des caïmans et des o-ocodiles, eh bien! tous ces périls imminents ne m'ont jamais mis au cœur la millième partie de terreur que m'a fait éprouver un tremblement de terre.