DON JULIAN DE MIRANDA
SOMBfÀIRE.
Coup-d'œil général sur la société des trois départements. — Elle diffère d'occupations, de ressources, de mœurs et d*idées. «-• Causes de celte différence. — • Disposition topograpliique ; caractère espagnol. — Les créoles de la Havane , de Tlntérieur et de Santiago ne se connaissent pas entre eux. •— Difficulté des communications. — Coupd'œil rapide sur l'exploitation du sol dans les trois départements. — • Physionomie de Puerto- Principe. •— Société de Ilntérieur et de Santiago. — Tout le monde y est reçu dans les ioeiedadei, — Division entre la noblesse espagnole et la noblesse créole à Santiago. •— Motifs de celle division. — Insurrection avortée du général Lorenso. — « Partie française de la société de Santiago. •» Émigrés de Saint-Domingue. — Prudent Casamayor. — Développement rapide de la ville de Cuba. — Un décret royal arrête son essor. — A quel sujet. — Les femmes de Santiago et celles de Ilntérieur. — La créole de 111e de Cuba.
En consacrant un chapitre à la société de la Havane , l'auteur s'imposait l'obligation de peindre aussi celle de Tintérieur et du département oriental avec tout le soin dont il est capable. Ce qu'on va lire peut donc être considéré comme deux nouvelles faces de cette triple analyse sociale. La tâche ne sera pas difficile, car à Santiago et à Puerto -Principe comme à la Havane, s'il y a à blâmer, il y a encore plus à louer.
Une première remarque à faire, c'est que les trois départements, merveilleusement personnifiés par leurs capitales respectives, présentent des caractères différents et même opposés ; et leur étude, après avoir ^té pour noiis la cajise
de bien des surprises, le sera également poar le leclearcorieux, si nous s mmos assez henreoi pour les pemdre av. c vériié.
Dans chacun d eu\ on renc -ntre un type particulier ; c'est toujours b même caractère, mais occupations, ressources, mœurs, idées, tout le reste diffère. Ce sont trois peuples qui virent isolés et ne se connaissent n.ènie pas, leurs relations se born ni à quelques affaires commerciales, et à beaucoup de jalousie. Très-peu de créoles de la Havane ont visité l'intérieur de rile ou sa p ^rtie orientale, et vice versa. Aussi la lecture de ce chapitre ne sera pas, j ose Fespérer, sans intérêt pour eux. Peut-être même Téthopée que je tente do tracer leur causera quelque élonnement ; mais^ à quiconque m'accusera d'être trop systématique, je répondrai : Montez à cheval à la Havane, et n'en descendez qu'à Santiago de Cuba. Faites ainsi deux cent trente lieues au milieu de privations sans nombre ; visitez successivement les trois départements de votre Ile ; arrêtez-vous dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque ferme pour voir, interroger, étudier ; faites tout cela ainsi que je l'ai fait, et vous verrez qu'il y a quelque vérité dans mes observations.
On se demrnde tout d'abord , en traversant Cuba , comment des villes et des hommes^
reposant sur le même sol , obéissant aux mé^ mes lois, ayant les mêmes intérêts, parlant la même langue , reconnaissant une métropole et un drapeau communs, offrent si peu de rapports, ai peu de sympathie faudrait-il peut-être dire.
Deux causes qu'on peut, selon nous, assigner les premières à ce déplorable phénomène social, et qui renferment toutes les autres, sont la dis* position topographique de llle, et le caractère espagnol
On sait que ce caractère * montre , à côté de qualités nombreuses, une paresse innée, un orgueil proverbial. Pour se voir, il faudrait se dé-
1 Voici quelques traits tracés de la main d'un maître, et que nous rappelons au lecteur. « On ne remarque chez cette nation aucun de ces airt servileSy aucun de ces tours de phrase qui annoncent l'abjection des pensées et la dégradation de Tame. La langue du grand seigneur et du paysan est la même, le salut le même, les compliments, les habitudes , les usages , sont les mêmes. Autant la confiance et la générosité de ce peuple envers les étrangers sont sans bornes, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit. D'un courage héroïque, d'une patience à toute épreuve, incapable de céder à la mauvaise fortune, il faut qu'il la dompte ou qu'il en soit écrasé. Il a peu de ce qu'on appelle esprit, mais les passions exaltées lui tiennent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et de l'abondance des idées. Un Espagnol qui passe le jour sans parler, qui n'a rien vu, qui ne se soucie de rien voir, qui n'a rien lu, rien étudié, rien comparé, trouvera dans la grandeur de ses résolutions les ressources nécessaires au moment de l'adversité. »
(Chateaubriand, Aventures du dernier Àbencerage),
Nous avertissons en même temps le lecteur, que nous avons oublié de guillercetter trois lignes sur la musique espagnole, qui se lisent à la page 138 de notre volume, et qui ont été empruntées à M. de Château* briand, dans cette admirable peinture qu'il a tracée des plus noblef passions du cœur humain.
rangeri et les Gubanais restent là où ils sont, alors même qu1Is pourraient se trouver mieux ailleurs. Leur apathie et leur indifférence naturelles s opposent à ce qu'ils se mettent ai mouvement, à ce qu'ils se donnent la peine d'aller d'un point de leur Ile à l'autre, se visitant, s'entendant, apprenant à s'estimer, à former une même famille, à marcher vers un même but^ dans une même communion d'idées. En seccHid lieu, ils se croient toujours supérieurs aux autres, et ce sentiment, qui les porte à mépriser tout ce qui est étranger, fait aussi qu'ils dénigrent et envient tout ce qui se pose en rival heureux de leur localité. C'est ainsi que Santiago jalouse la Havane tout en se croyant au moins son égal, et que Puerto-Prlncipe, se prévalant de sa pureté de tout contact externe, et pleurant la perte de sa suprématie judiciaire, les accuse Tun et l'autre de vulgarité. Pour le Havanais, rien n'est aussi beau que la Havane; pour le département oriental, Santiago est la vraie perle; et Puerto-Princîpe est toujours restée la seule capitale de l'Ile, aux yeux prévenus des habitants de rinférieur. Ces vues rétrécîes ont fait considérer de tout temps à Cuba la ville au lieu du pays, les individus au lieu des masses. Ouest delà Havane, de Puerto-Principe ou de Santiago, mais on n'est pas de Cuba,
L'Ile, qui n'offre guère plus de trente lieues dans sa plus grande largeur, présente, c(»nnie le lecteur le sait déjà, un développement de cinq cent vingt lieues de côtes. Cette configuration territoriale, admirable pour son commerce, a le désavantage de placer ses villes à de très-grandes distances les unes des autres. Du cap Antonio au cap Maysi, on compte plus de cinq cents milles, et Santiago est à 230 lieues de la Havane. S'il existait des routes et des moyens de facile lo-* comotion, l'inconvénient disparaîtrait en grande partie ; mais il n'y a guère, à l'intérieur surtout, que les sentiers tracés par la nature, et je ne sache pas une seule voiture publique établie pour faire le service d'un point à un autre. Il faut donc être doué d'une grande curiosité, ou être poussé par une impérieuse nécessité, pour se risquer à plus de vingt lieues dans les terres. De Villa-Clara à Las Tunas, il faut marcher tout un jour pour trouver un unique abri, ce qui s'explique du reste par l'insuffisante population de Cuba. Toutes ces circonstances font, que voyager dans rintérieur est une chose fabuleuse pour les Cubanais eux-mêmes , tous excellents cavaliers pourtant, et dans plus d'une société de Santiago j'ai vu nattre une grande surprise sur les visages, quand on apprenait que j'avais tra-^ versé l'Ile dan$ la roajçure partie de sa longueur^