LE TEMPLE
Nos lecteurs se rappellent que le palais de Thsermaï avait été bâti dans la vallée que forment les bases de trois des pics les plus élevés de Tîle, les monts Sadjiva, Sari et Gagab.
Ce fut du côté de la première de ces montagnes que se dirigea Argalenka, lorsqu’il eut franchi Tenceinte de bambous qui séparait les jardins du dalam des pentes boisées au pied desquelles ils étaient tracés.
L’impression qu’avaient produite sur lui les paroles et surtout l’accent de Noungal avaient été si profonde, que la foi était entrée dans son âme, et qu’à chaque carrefour, au coin de tous les halliers, derrière tous les buis-
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sons, il s’attendait à voir se dresser et apparaître sa fille bien-aimée.
Cette foi était si profonde, que ce vieillard, plus alfaibli encore par les privations qu’il venait de subir que par l’âge, paraissait avoir retrouvé la vigueur et l’élasticité de la jeunesse.
11 marchait rapidement, franchissant les troncs d’arbre vermoulus qui embarrassaient le sentier, se glissant à travers les lianes qui étendaient leurs bras chevelus d’une branche à l’autre et formaient une voûte au-dessus de sa tête.
Si rapide que fût sa course, elle ne l’empêcha pas d’entendre un grand bruit qui venait de la vallée. Il tourna la tête : c’était le palais deThsermaï qui s’a])îmait au pied de la montagne.
En s’écroulant sur le foyer de l’incendie, les frêles charpentes avaient ravivé la flamme qui dardait ses langues aiguës dans les épais flocons d’une fumée qui montait jusqu’aux nuages, tandis que le vent éparpillait autour du beduis les flammèches des bois légers dont se composait cette construction.
A ce spectacle, les genoux d’Argalenka se dérobèrent sous lui, son cœur se serra, tout son corps trembla convulsivement comme tremblent les feuilles du papayer au souffle de la brise; une pensée horrible se présentait à son esprit.
Le Malais ne l’avait-il pas trompé ? Cette masse embrasée n’était-elle pas le tombeau d’Arroa? Les festons de feu qui couraient sur les noirs tourbillons qui s’éle-
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vaient autour du dalam incendié n’étaient-ils pas l’éphémère épitaphe de la pauvre enfant?
Le beduis poussa un cri de désespoir, il tomba i genoux et éleva ses bras vers le ciel en prononçant le nom de Bouddha.
Mais cette poignante angoisse ne fit que traverser l’âme du pauvre homme ; il se retourna vers l’espérance qui lui avait donné l’énergie que nous lui avons vu déployer, et, n’ayant plus qu’elle dans ce monde, il s’y cramponna avec une rage furieuse, il l’embrassa comme le noyé embrasse la branche qui le soutient sur l’abîme.
Il se releva et, tout haletant, il reprit sa course en s’arrêtant de loin en loin pour jeter le nom d’Arroa aux échos, avec un accent si déchirant, que les arbres eussent pleuré si les arbres avaient eu des cœurs.
Bientôt il eut traversé l’immense forêt d’arbres de teck qui fait une tunique au mont Sadjiva, et au-dessus de laquelle se dressent les crêtes désolées de ses pitons.
La nuit était descendue du ciel, on distinguait encore la vallée aux clartés expirantes de l’incendie, dont les lueurs teintaient de leurs reflets sanglants les arbres du voisinage; mais le pic du mont Sadjiva ne se montrait plus que comme une masse sombre qui faisait tache sur la voûte du ciel étoilé.
Dans les transports de sa douleur, Argalenka ne tarda pas à sortir du sentier qu’il avait suivi jusque-là; bientôt ses pieds se heurtèrent aux fragments de basalte,
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de laves, de scories de toute espèce dont les flancs du Sadjiva, comme ceux de tous les volcans éteints de rîle, sont couverts. Il reconnut qu’il s’était perdu; il voulut retrouver son chemin; après dix pas, il se heurta à un immense bloc de pierre, vomi sans doute dans des temps éloignés par le cratère, et tombé debout comme un monolithe, sentinelle géante au milieu de ce désert.
Argalenka essaya de rebrousser chemin; mais les ombres s’étaient si promptement épaissies, qu’il ne distinguait plus rien autour de lui, et qu’il lui était impossible de faire un pas sans trébucher.
Alors, et pour la seconde fois, le désespoir s’empara du beduis; il se jeta la face contre terre, et il sembla que sa pieuse résignation aux volontés de son Dieu l’avait abandonné ; il se roula dans la poussière ; il meurtrit son visage et son corps de ses mains ; au milieu de lamentables appels qu’il adressait à Arroa, des imprécations folles se faisaient entendre ; il accusait le Malais, il accusait les hommes, il accusait Bouddha.
Tout à coup, dans le silence funèbre qui l’entourait, un sourd grondement, comme celui d’un tonnerre lointain, roula de rocher en rocher et d’écho en écho.
Tout bruit, au milieu de cette solitude qui représentait si bien l’empire de la mort, était un espoir, tout espoir rattachait le beduis à sa fille; il releva la tête, il se dressa debout et attendit.
Bientôt un second murmure semblable au premier passa sur Argalenka, emporté par le vent.
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Ce crî, jeté dans le désert, avait été plus distinct encore que le premier.
Argalenka ne pouvait s’y méprendre, c’était le rugissement d’une bête féroce.
En voyant s’écrouler toutes les illusions qu’il s’était faites sur le sort de sa fille, Argalenka avait subi une telle secousse, que peu à peu sa douleur devenait du délire.
Loin de frissonner en face du messager de mort qui venait à lui sur les ailes de la brise, il s’écria avec un transport fébrile :
— Bénie sois-tu, toi qui m’annonces la délivrance, bénie sois-tu, toi qui viens mettre un terme à mes maux I tes victimes t’ont habituée aux lamentations de la terreur, aux malédictions de la rage, aux convulsions des agonies : approche pour voir une poitrine qui s’offrira désarmée aux griffes qui vont la déchirer î
Et il se dirigea du côté d’où étaient venus les rugissements, marchant lorsqu’il pouvait marcher, rampant lorsque ses pieds se refusaient à le porter, avançant malgré tous les obstacles qu’il rencontrait, et redoublant d’ardeur lorsque les cris de la bête fauve, éclatant en cascades sonores, venaient lui prouver qu’il avait diminué l’espace qui le séparait d’elle.
Il arriva ainsi au versant occidental du mont Sadjiva, du côté qui regarde le district des Préangers; là, il lui sembla que les pierres dont étaient jonchés les flancs de la montagne prenaient des proportions colossales et régulières ; il continua d’avancer, et reconnut qu’il se
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trouvait auprès d’un des mille temples dont la piété de ses ancêtres avait couvert l’île de Java, monuments merveilleux de sculpture et d’architecture , qui attestent que ce peuple égalait en civilisation et en puissance ceux de l’Égypte et de l’Hindoustan , et qui tous sont tombés en ruine depuis que les sectateurs de Bouddha ont été écrasés et chassés de l’île par les disciples de Mahomet.
Les rugissements venaient évidemment de l’intérieur du temple.
Sans doute, l’animal avait établi son repaire dans l’enceinte jadis consacrée aux prières.
Ce contraste rendit Argalenka plus ferme dans sa résolution ; il trouvait une suprême consolation à venir expirer au milieu des ruines du culte de ses pères ; il lui semblait que le dieu approuvait son dessein, puisqu’il permettait qu’il s’exécutât dans le parvis même où on l’avait adoré.
Il se fraya un passage à travers les colonnes renversées, les statues et les bas-reliefs brisés dont les alentours du temple étaient jonchés et que des plantes parasites enlaçaient de leur mille replis; il parvint ainsi jusqu’au péristyle de l’édifice.
Le temple, comme la plupart de ceux dont, à chaque pas, le voyageur rencontre les débris lorsqu’il voyage dans l’intérieur de l’île, affectait la forme d’une colline ; il était formé de la superposition de plusieurs terrasses, qui suivaient la coupe irrégulière de la montagne contre laquelle elles étaient appuyées; ces terrasses
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reposaient sur de longues lignes de coionnes couvertes de sculptures bizarres et de grands blocs de maçonnerie dans lesquels on avait creusé des niches gigantesques, dans quelques-unes desquelles on apercevait encore des statues mutilées.
Au sommet de la terrasse supérieure s’élevait un vaste dôme qui marquait la place où avait été le sanctuaire de Bouddha; un double rang de coupoles plus légères et plus basses entourait ce dôme, qui leur servait de couronne.
A mesure qu’Argalenka s’approchait de l’enceinte où il allait chercher la mort, son agitation et son trouble se dissipaient ; peu à peu ses sentiments religieux triomphaient de sa douleur, quoiqu’elle fût arrivée à son paroxysme; sa détermination ne faiblissait pas, mais il redevenait calme, et ses lèvres pouvaient murmurer une invocation à Bouddha.
Au moment où il franchissait la large brèche qui avait remplacé les portes, un rugissement de l’animal qui l’avait guidé jusque-là dans la nuit retentit plus éclatant et plus terrible sons ces voûtes, qui le répercutèrent, mais en meme temps les yeux du beduis apercevaient quelque chose qui lui semblait étrange.
A l’extrémité supérieure de l’édifice, dont la longueur semblait doublée par la disposition étagée, à travers la forêt de colonnes tronquées, de statues décapitées qui s’^étendaient de la base jusqu’au sanctuaire, il aperçut une clarté rougeâtre qui se reflétait sur les pierres polies de la grande voûte.
Argalenka connaissait l’antipathie qu’éprouvent tous les animaux sauvages pour le feu; cependant, il lui semblait évident que le tigre ou la panthère dont il avait entendu les hurlements devait se trouver auprès de l’endroit où brillait cette clarté, et ce phénomène étrange le remplit de surprise.
11 s’avança au milieu des décombres de tout genre dont l’intérieur du temple était semé, et, gravissant les marches dont chaque dalle, minée par l’herbe qui avait poussé entre les joints, tremblait sous ses pas, il poursuivit courageusement son ascension.
A mesure qu’il avançait, la clarté devenait plus vive; il suivait sur les ombres de la voûte les mouvements capricieux de la flamme, mais ce n’était qu’en gravissant la pente qui menait à la dernière terrasse surmontant le dôme que l’on pouvait apercevoir ce qui se passait dans l’intérieur du sanctuaire.
Ce sanctuaire était de forme elliptique ; il se terminait par une niche gigantesque dans laquelle se trouvait la statue de Bouddha, demeurée intacte par une sorte de miracle au milieu de cette destruction générale.
Le dieu était assis les jambes croisées, sur un piédestal qui figurait une immense fleur de lotus ; il était représenté dans l’attitude te la méditation et de la prière; un léger pagne ceignait ses reins; une de ses mains soulevait l’extrémité de ce pagne, l’autre était appuyée sur son genou ; il portait le triple collier et le cordon sacré en sautoir ; il était coiflé de ce bonnet
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indien à larges oreilles qui a quelque ressemblance avec le bonnet phrygien. Le mur de la niche était surchargé d’emblèmes et d’inscriptions en caractères javans.
Argalenka, en toute autre circonstance, se fût agenouillé avec un pieux respect devant cette image de son dieu, mais des personnages vivants étaient là qui absorbaient toute son attention.
A vingt pas de la niche divine, un grand feu de broussailles et de menu bois avait été allumé, et, dans l’homme qui attisait ce feu, Argalenka avait reconnu Harruch.
La panthère de Tbsermaï se tenait accroupie derrière le guèbre, les pattes allongées, cachant sa tête derrière le corps de son nouveau maître, de façon à dérober, autant que cela était possible, ses susceptibles prunelles à l’éclat du foyer.
Mais ce que le beduis avait vu avant la panthère, avant Harruch, avant la statue de Bouddha, c’était une forme féminine accroupie et adossée contre la muraille, et qui demeurait tellement immobile, que, si le vent qui faisait vaciller la flamme n’eût soulevé de temps en temps les plis d’un voile transparent qui l’enveloppait tout entière, on eût pu la prendre pour une des statues de pierre qui ornaient le vieux temple.
Cette femme avait renversé son visage sur ses genoux et paraissait dormir; mais, si Argalenka n’avait pu distinguer ses traits, il avait déjà reconnu sous le tissu
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transparent qui la recouvrait, le costume des jeunes filles du peuple, le sacong en toile de coton grossière à fleurs éclatantes, le corset à manches courtes en étoffe vert foncé ; il avait remarqué qu’au lieu du diadème et des épingles de pierres précieuses ou de verroterie que portent les musulmanes, celle qu’il avait devant les yeux ne portait que quelques fleurs pourpres du mantéga et quelques branches de jasmin qui tranchaient sur l’ébène de sa chevelure.
Il croyait rêver, il lui semblait qu’il était sous l’empire de quelque hallucination, car, dans ce costume, comme dans la taille et dans la tournure de celle dont il ne pouvait apercevoir le visage, il retrouvait le costume, la tournure et la taille d’Arroa lorsqu’elle n’était que la fille du plus pauvre des habitants des domaines de Thsermaï.
Le vieillard était blême, tremblant; une sueur glacée perlait sur son front; le feu qu’avait allumé Harruch, les colonnes, le temple tout entier, tourbillonnaient autour de lui; il voulait parler et sa voix s’arrêtait dans sa gorge desséchée; il haletait, il étendait ses mains vers cette image qui ressemblait à sa fille, sans pouvoir faire un pas en avant.
Un gravier broyé sous ses pieds rendit un léger craquement.
La panthère souleva la tête, ses oreilles se dressèrent et se tendirent en avant, ses yeux voilés se dilatèrent, son mufle monstrueux s’allongea dans la direction d’où était venu le bruit qui l’avait éveillée; elle aspira l’air
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d’un souffle puissant. Ensuite, et comme si elle eût été mise en mouvement par des ressorts d’acier, elle se dressa menaçante, de nouveau elle s’aplatit sur le sol, la croupe plus élevée que le reste du corps, la tête appuyée sur ses pattes de devant, fouettant l’air de sa queue, rassemblant tout ce qu’il y avait de force et d’agilité dans ses muscles, prête à s’élancer.
Mais , depuis que cette femme qui ressemblait à sa fille était apparue au beduis, celui-ci voulait vivre; il craignait maintenant quelque chose plus que la mort, c’était de mourir sans avoir reçu encore un baiser de son enfant ; la terreur et l’amour lui rendirent quelque force. .
— A moi, guèbre! cria-t-il.
Harruch se leva à son tour.
— Tout beau , Maha I dit-il ; si c’est un ami , respectons-le; si c’est un ennemi, il sera temps d’apporter tes griffes à l’aide de mon poignard lorsque je t’appellerai.
En parlant ainsi, Harruch avait pris un tison du foyer, sorti son krid de sa gaine, et, tenant l’un de la main droite et l’autre de la main gauche, il s’avançait dans la direction où on l’avait appelé.
Il reconnut Argalenka ; il remit la lame flamboyante dans son fourreau de sandal, et prit le beduis par le bras.
— AhI c’est toi, Argalenka, dit-il. Approche-toi sans crainte, l’animal est un ami bien autrement fidèle que ceux pour lesquels on a inventé ce titre. Maha n’aime
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que ceux que j’aime, mais elle ne hait que ceux que je hais.
Effectivement, en voyant son maître causer familièrement avec le nouveau venu, Maha, après avoir poussé un formidable bâillement, avait repris sa position inoffensive.
Mais Argalenka ne pouvait répondre au guèbre; délivré de ses appréhensions, toutes les angoisses de l’incertitude avaient reparu; il indiqua du doigt la forme immobile et voilée, et dit à Harruch, en la lui désignant avec une agitation convulsive :
— Là, là!
Harruch baissa tristement la tête et ne répondit pas à l’interrogatoire du beduis.
— Par pitié, guèbre, au nom de tes croyances, au nom des souffrances que j’ai endurées pour mon enfant! réponds-moi, est-ce là ma fille?
— Lorsque le vent des pluies, murmura Harruch, souffle sur les rives embaumées de la Tjiliwong, les eaux du fleuve sont couvertes des calices roses et blancs qui ont poussé et se sont fanés sur les arbustes qui le bordent; ce sont encore des fleurs, mais elles n’ont plus ni le charmant coloris ni le doux parfum qui les faisaient aimer.
— Que dis-tu? Ma fille serait-elle morte? ne m’auraient-ils rendu que son cadavre?
Et Argalenka n’attendit pas la réponse du guèbre : il se précipita vers sa fille et voulut la saisir entre ses
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Mais, au cri qu’avait poussé le beduis, Arroa avait dégagé sa tête; elle regarda son père, elle ne semblait pas le reconnaître, ses yeux n’exprimaient queTindifférence et la stupeur.
Le beduis recula épouvanté.
— Arroa, Arroa I s’écria le pauvre vieillard, c’est ton père I Le maître n’est plus là pour se placer entre tes caresses et ce front chauve où tes lèvres se sont tant de fois imprimées dans ton enfance ; il n’est pas là pour te contraindre à renfermer dans ton cœur cet amour si naturel de l’enfant pour celui qui lui a donné le jour; tu peux m’aimer, Arroa, nous sommes libres.
La jeune fille demeurait muette; elle ne faisait pas un geste qui pût faire supposer qu’elle comprenait ce que son père venait de lui dire.
— Arroa, Arroa, continuait celui-ci, s’il le faut, je me sévrerai de tes caresses; si tu l’exiges, je me résignerai à ne plus entendre sortir de ta bouche le nom de père; je sui^ vieux, je suis laid, je suis pauvre, hélas! tu es habituée maintenant aux riches vêtements des radjahs, et les haillons qui couvrent mon corps soulèvent ton cccur de dégoût. Je me résignerai, je prierai Bouddha qii’il oublie le châtiment de ta faute; mais parle au moins, que j’entende ta voix, et que mes autres sens, commes mes yeux, puissent me dire : « Ta fille n’est pas morte. »
Arroa chantait.
Harruch demeurait assis , grave et silencieux , ne se levant que pour jeter sur la flamme expirante
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des brassées de broussailles sèches qui la ravivaient.
Le chant d’Arroa ne paraissait avoir produit aucune impression sur le guèbre ; mais, de temps en temps, son œil s’arrêtait sur Argalenka avec une expression de compassion qui contrastait avec la dureté habituelle de ses traits.
Pendant plusieurs heures , il laissa le beduis donner un libre cours à sa douleur, puis il s’avança vers lui, le saisit par le bras, et, l’attirant vers la partie du sanctuaire la plus éloignée d’Arroa, il le força à s’asseoir.
Argalenka n’opposait du reste aucune résistance à son compagnon, il se pliait comme un enfant à la volonté de celui-ci et lui obéissait machinalement.
— Eh bien, dit Harruch, sur les lèvres duquel parut un sinistre sourire, ils ont religieusement tenu leur parole : ils l’ont rendue, ton enfant?
— Oui, répondit le beduis, qui, dans la prostration de ses forces, n’avait pas saisi l’intention railleuse que l’accent d’Harruch prêtait à sa demande; — oui, ils n’ont pas trompé le pauvre père. Que Bouddha, dont la main s^appesantit bien cruellement sur ma tête, leur pardonne le mal qu’ils m’avaient fait, en considération de la pitié qu’ils ont eue enfin pour mon affliction.
Le guèbre haussa dédaigneusement les épaules, et le sentiment de pitié qui s’était traduit sur son visage se changea en un sourire méprisant.
— Le midudjak, dont la cime touche aux nuages, qui était déjà un grand arbre lorsque brûlaient sur toutes
ces montagnes les feux que la main d’Ormuzd avait allumés, n’en a-t-il donc pas plus appris que la fougère qui naît, croît et meurt à ses pieds dans l’espace d’une saison? Tu portes sur ta tête la couronne de la sagesse et sur ton front les signes de la décrépitude. N’as-tu donc jamais entendu dire que l’homme était presque aussi puissant qu’Arimane dans la science du mal, qu’il avait surpris le secret des terribles breuvages qui troublent la raison, et, laissant vivre le corps, en chassent le souffle divin qui l’anime?
— Que veux-tu dire, guèbre?
— Je veux dire que ta fille a bu un de ces breuvages.
— Qui le lui aurait versé? répondit Argalenka, quel est l’homme assez abandonné de Dieu pour commettre ce crime abominable, de faire le mal sans intérêt?
— Aussi ne te dis-je pas qu’on ait agi sans intérêt.
— Je ne te comprends pas.
— Écoute. Si je déroule à tes yeux la trame qui l’entoure; si je te montre la main qui a broyé les plantes et les insectes, formé et versé le poison; si je te désigne la volonté qui, deux fois , ayant trouvé deux esclaves dociles, a redouté d’être moins heureux cette fois et a préparé par un philtre la troisième à devenir l’instrument passif de ses desseins; si je te désigne cet homme, espèce de génie infernal qui a revêtu not'^e enveloppe pour nous persécuter, odieux au ciel et à la terre, marchant implacablement à son but, celui de prolonger sa détestable existence, à travers le sang et les larmes,
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sans trébucher aux cadavres dont son chemin est jonché; si je te prouve tout cela, dis, ne comprendras-tu pas enfin que la vengeance est quelquefois une inspiration divine, une œuvre sainte, et, en face de ce qu’il a fait de ton enfant, ne me demanderas-tu pas avec instance la moitié de ma vengeance?
— Deux fois tu m’as adressé cette question, et deux fois je t’ai répondu de même; tu verras aujourd’hui que l’accroissement de ma douleur n’a point diminué ma foi dans les saints préceptes de ma loi. Si cet homme a commis les crimes que tu prétends, il n’échappera pas à la main de Bouddha, quels que soient sa force et son orgueil. Le souffle de Bouddha peut, s’il le veut, disperser dans l’air les hautes montagnes de l’île , comme il fait des grains de sable de la mer; mais je ne veux pas l’offenser en empiétant sur ses droits; les hommes peuvent saturer mon cœur de douleur, ils n’y feront pas pénétrer une goutte de fiel ; ils peuvent faire couler toutes les larmes que renferment mes yeux, ils n’arracheront pas une malédiction à ma bouche, qui n'a pas reçu le pouvoir de maudire.
Harruch se leva.
— Pauvre fou! murmura-t-il; le sort ne veut décidément pas épargner une angoisse à ton cœur. Deux fois il t’a placé sur mon chemin, deux fois il a fait pénétrer dans mon âme la pitié pour ta destinée, deux fois j’ai tenté de t’y arracher, et deux fois tu es resté sourd à ma voix, plus inébranlable dans ta pusillanime faiblesse aue moi dans ma haine. — Peut-être vaut-il
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mieux qu’il en soit ainsi, car tu eusses été incapable du sacrifice qui sera nécessaire à l’accomplissement de mes desseins, tu eusses entravé la vengeance à laquelle je voulais t’associer. Adieu! Gomme sur la route de Weltevrede, je te dis : Séparons-nous ; suis ton chemin comme je suivrai le mien, toi qui pardonnes; moi qui ai changé mon nom contre un nom plus terrible, moi qui m’appelle le châtiment, moi qui n’attends pas que Bouddha, Ormuzd ou Mahomet se chargent de punir les trois hommes qui m’ont offensé, je reste sur leurs pas, car le jour approche où je leur rendrai le mal pour le mal et le désespoir pour le désespoir.
Argalenka demeura pensif ; le pauvre homme se demandait en quel lieu il pourrait trouver un asile nour sa malheureuse fille.
Harruch lut ce qui se passait dans l’âme du beduis.
— Écoute, lui dit-il un dernier service ; ne demeure pas dans ce pays, ce serait tenter Dieu : descends dans la province des Préangers, sur le versant occidental du mont Gagah, au pied de la colline sur laquelle ce temple est construit ; tu trouveras une fontaine qui sort du rocher et dont les eaux s’épanchent vers la plaine en un étroit ruisseau ; suis les bords de ce ruisseau dans la direction où le soleil se couche, bientôt tu le verras grandir comme l’enfant qui passe de l’adolescence à la maturité; il deviendra torrent, puis rivière, aussi large et aussi rapide que l’est la Tjiliwong lorsqu’elle arrive à Weltevrede. Ne quitte point ses rives; lorsque tu apercevas la mer comme une bande verdâtre à l’horizon,
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tu chercheras le point où la cime du mont Kavogan, que tu auras en face de toi, couvre exactement une seconde montagne que tu apercevras à l’horizon; fais mille pas dans cette direction, et, sur ta droite, dans un bois d’aréquiers qui n’est qu’à une demi-heure de marche du village de Zand, lequel donne son nom à la baie, tu découvriras une cabane abandonnée cette cabane, c’est moi l’ai construite lorsque je me livrais à la chasse du cobra-capello, dans les vallées du Kavogan. Entre sans crainte dans ma demeure, l’oiseau utilise à son profit le nid abandonné qu’il trouve sur son chemin; dans un angle de la cabane, sous un tas de litière, tu trouveras des nattes et les ustensiles nécessaires à la vie, et les bois et les champs et la mer fourniront amplement à ta nourriture. Là, tu seras plus en sûreté qu’ici ; là, il est possible que le danger qui te menace encore s’écarte de ta tête et de celle de ta fille.
— Hélas ! dit le beduis, il y a cinq journées de marche d’ici au bord de la mer; comment pourrai-je y conduire, pauvre vieillard débile que je suis, la malheureuse qui ne peut ni me comprendre ni m’entendre ?
— Lorsque j’ai vu venir ta fille qui suivait le sentier, elle était montée sur un des chevaux deThsermaï; celui qui n’avait pas craint de lui ravir le plus précieux de tous les biens, l’intelligence, avait craint que les pieds de sa victime ne se déchirassent aux cailloux de la route ; ce cheval, il est là, dans la première enceinte du temple.
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— Un dernier service : Harruch, aide-moi à placer Arroa sur sa monture.
Le guèbre fit ce que lui demandait Argalenka. Celui-ci réveilla sa fille, et, aidé du charmeur de serpents, la sortit du temple. Le cheval fut sellé, et Arroa, qui, sans mot dire, avait suivi son père et lui obéissait par des mouvements automatiques, fut placée sur le dos de l’animal, dont le beduis prit la bride.
— Merci, Harruch, dit ce dernier au guèbre, qui s’écartait pour lui livrer passage; Bouddha te récompensera de la pitié que tu m’as témoignée et des services que tu m’as rendus; mes prières le lui demanderont chaque jour.
Harruch ne répondit pas; il considérait Arroa avec une attention farouche; tout à coup, et sans dire adieu à son compagnon, il appela Maha et s’éloigna, avec sa rapidité habituelle, dans la direction du versant oriental, qui était celle de la province de Batavia.
Argalenka se mit en route à son tour et descendit les rampes qui conduisaient au district des Préan gers, en suivant le cours du ruisseau que le guèbre lui avait désigné.