LE REMÈDE PIRE QUE LE MAL
Après la mort de la négresse Gora, après l’apparition de Noungal sur le théâtre du drame dans lequel Eusèbe van den Beek avait joué un rôle si funeste, le jeune Hollandais s’était élancé vers la plaine.
Le désordre de ses esprits était si grand, que, sans se rendre compte s’il tournait ou non le dos au village de Gavoet, où il avait laissé Esther, il courait éperdu aussi rapidement que le lui permettaient ses forces, exposant son front au souffle de ^a brise, cherchant à rafraîchir son cerveau embrasé, traversant les champs cultivés, franchissant les vallons, gravissant les montagnes, fuyant les habitations et les hommes, car, dans chacun de ces
derniers, depuis qu’il avait vu Noungal, il croyait avoir un ennemi.
Cette course folle dura jusqu’à ce que la fatigue et, plus encore que la fatigue, la chaleur accablante d’un soleil vertical, eussent eu raison des forces d’Eusèbe; haletant, épuisé, il tomba sur la terre et demeura évanoui.
Lorsqu’il revint à lui, le jour était à son déclin; le disque d’or de l’astre descendait à l’horizon à travers un réseau de nuages rougeâtres, et empourprait de ses rayons les cimes du Taikoekoie.
Eusèbe eut quelque peine à redevenir maître de sa pensée ; il se souvenait à peine de ce qui s’était passé pendant la nuit précédente; son désespoir ne lui avait laissé qu’une sorte d’engourdissement douloureux ; il vacillait sur ses jambes comme un homme ivre ; sa tête lui paraissait être vide; le plus petit bruit, le moindre mouvement y retentissaient et lui causaient des souffrances aiguës; une soif ardente, une fièvre terrible le dévoraient.
Il chercha instinctivement de l’eau.
En promenant son regard autour de lui, il aperçut des herbes, des fougères dont la couleur verdoyante, tranchant sur l’aspect desséché de celles qui les entouraient, semblait indiquer le lit d’un ruisseau ; il se traîna jusque-là.
La chaleur torride du midi avait desséché ce ruisseau, mais la terre était restée humide ; il pouvait être plus heureux en arrivant à sa source.
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Il rassembla ses forces et son courage, et rampa dans cette direction.
Il ne tarda pas à apercevoir un rocher d’où Teau suintait goutte à goutte et tombait dans un bassin queTombre garantissait des rayons du soleil.
Au lieu de se précipiter vers cette source de résurrection et de vie, Eusèbe demeura immobile, muet, frappé de stupeur.
Il se dressa sur ses pieds, il regarda autour de lui, et il reconnut que le hasard l’avait ramené à la fontaine aux diamants, qui avait été si fatale à la pauvre Gora.
Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, tout son corps s’agita d’un tremblement convulsif; il tremblait d’apercevoir à ses pieds le cadavre de la négresse.
Instinctivement, il ferma ses yeux.
Puis, triomphant de ses terreurs, il inspecta du regard tous les alentours.
Nulle part il n’aperçut le cadavre de Cora.
Il eût pu croire qu’il avait été victime d’un horrible cauchemar si, à deux pas devant lui, la terre n’eût été largement tachée d’une couleur brune et visqueuse.
Cette tache avait été évidemment produite parle sang de la négresse.
Quoi qu’il en fût et tout heureux de ne pas se trouer en présence du corps de sa victime, Eusèbe respira bruyamment.
Alors, un délire insensé s’empara de lui
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Le matin, dans son trouble, il avait laissé échapper l’occasion d’acquérir des richesses immenses, de se jouer des maléfices de Basilius; cette occasion, une heureuse chance la lui rendait.
Il oublia ses douleurs, il oublia la fièvre, il oublia la soif : avant de songer à étancher l’une, à calmer l’autre, il était agenouillé au bord de la fontaine, il plongeait ses bras jusqu’au fond pour saisir les précieuses pierres qu’il avait vues, qu’il avait palpées, quelques heures auparavant.
Mais celles dont ses mains revinrent pleines n’avaient rien qui les distinguât des cailloux dont les assises du rocher étaient jonchées.
Il en prit une, la brisa entre deux blocs, c’était du silex, rien de plus.
Palpitant d’angoisse, dix fois il recommença l’expérience, et dix fois elle lui donna les mêmes résultats.
Alors, son cœur se fendit, il s’assit sur une saillie du rocher, et il pleura.
violente secousse qu’il venait d’éprouver avait tout à coup rendu à son cerveau toute sa lucidité : il se souvenait.
La première larme qu’il versa fut donnée à ses folles espérances. Mais l’âme amollie par la douleur revient bien vite à de tendres sentiments ; il pleura sur lui-même, il pleura sur sa triste destinée, il pleura surtout sur Esther.
Il était bien loin de sa présomption des premiers
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jours; maintenant, il comprenait sa faiblesse, il voyait 3e réaliser une à une toutes les prédictions sinistres du docteur Basilius ; il se demandait s’il aurait le courage et la force de résister à la dernière épreuve, et, en mesurant par la pensée la trame dont il se sentait enveloppé, en face de la puissance surnaturelle de celui qui était son adversaire dans cette lutte, il se sentit défaillir.
Il pensa à aller retrouver Esther, à lui avouer ce qui s’était passé, à implorer son pardon, à lui proposer de chercher dans une mort commune le triomphe de leurs sentiments de tendresse réciproque et un refuge contre les machinations infernales du terrible Noungal.
La courte halte qu’il venait de faire, la résolution qu’il avait prise, lui avaient rendu de nouvelles forces; il se leva et se mit en route.
Mais la nuit était profonde, il craignait de s’aventurer dans la plaine empoisonnée, il n’avançait qu’en hésitant.
Il marchait depuis près d’une heure, lorsqu’un bruit sourd et tumultueux retentit dans le silence.
C’était celui que font les chevaux en frappant de leurs sabots la terre desséchée; il s’avançait rapidement dans la direction où se trouvait Eusèbe ; celui-ci se jeta dans une plantation de caféiers et se cacha dans le feuillage de l’un de ces arbustes.
Une douzaine de ces cavaliers indigènes qui forment la garde des gouverneurs et sont chargés de la police
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des districts provinciaux défila à quelques pas du jeune homme.
A leur tête, et sur un cheval qu’il montait sans selle, galopait un homme qui ne portait pas, commie ses compagnons, la longue lance à pavillon triangulaire.
Cet homme semblait servir de guide aux premiers.
Ensèbele vit dans l’ombre, qui indiquait du doigt à ceux-ci les hauteurs du Panderango, et dans ce guide Eusèbe crut reconnaître Noungal.
Tout son sang se figea dans ses veines, une sueur glacée perla sur son front.
Sans doute, le Malais l’avait dénoncé aux autorités de la province, et, apres l’avoir dénoncé, s’était chargé de livrer le coupable.
Dans un premier mouvement, Eusèbe fut tenté de sortir de son asile, de se livrer aux soldats, de confier sa destinée à la justice de ses semblables.
Mais le temps des résolutions fortes était pass 3 pour le Hollandais; son âme avait perdu sa loyauté juvénile et énergique depuis qu’Eusèbe s’était laissé tenter par le démon de l’avarice.
Une tache imperceptible suffit pour dénaturer la qualité d’un bon fruit.
11 eut peur lorsqu’il entrevit dans sa pensée quelles pourraient être les conséquences de cette résolution ; c’était folie que de vouloir persuader à des jujes du XIX® siècle que l’on é tait la victime de machinatio is surnaturelles.
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Ces juges ne seraient-ils pas convaincus, au contraire, qu’il n’y avait, dans le caractère des révélations qu’il ferait que la ruse vulgaire du criminel qui affecte la démence pour sauver sa tête?
Il se vit déshonoré, flétri, condamné et enfermé tout au moins pour le reste de ses jours dans le cabanon des fous.
Alors, il songea à Esther, et, pour excuser sa lâcheté, s’abrita derrière sa tendresse pour elle.
Il nia qu’il fût possible qu’elle supportât victorieusement cette épreuve ; il lui sembla improbable que l’amour de sa femme, cet amour qu’il déclarait le plus précieux des biens qui lui restait, ne défaillît pas lorsque la justice humaine se serait appesantie sur latêtede celui dont elle portait le nom, lorsque la publicité de l’audience aurait ajouté ses scandales à la trahison qu’elle avait le droit de lui reprocher, et qu’il prétendait justifier par l’intervention de Noungal.
En perdant la sérénité de la conscience, il avait perdu la foi, principe de toute force; en doutant de lui-même, il avait appris à douter des autres.
Il résolut donc de voir Esther avant d’affronter les risques du jugement qui l’attendait.
Mais, si l’on était à sa poursuite dans les environs du Taikoekoie, il était probable qu’on n’avait point négligé d’entourer l’hôtellerie de Gavoet, où évidemment on devait l’attendre.
Eusèbe se décida donc à quitter les environs, sauf à
envoyer plus tard un messager à sa femme et à l’appeler auprès de lui.
Il se guida sur les étoiles et chercha à se rapprocher des bords de la mer, qu’il savait devoir être à quelques lieues vers l’ouest.
Il parvint à atteindre le rivage au point du jour, et alors il se dirigea vers le nord ; il espérait gagner ainsi la partie cultivée du district des Préangers, où il pourrait trouver un asile d’où il lui serait facile d’informer Esther de sa situation.
Pendant quatre jours, il marcha dans cette direction, vivant des coquillages qu’il ramassait sur le plage, des fruits sauvages qu’il cueillait sur les arbustes du littoral, couchant sur les rochers des falaises.
Mais- Eusèbe van den Beek avait trop présumé de ses forces déjà ébranlées; la fièvre qui le minait ne fit que s’accroître; ses vêtements en lambeaux ne préservaient plus son corps de l’action d’un soleil dévorant ; ses pieds, que garantissaient imparfaitement ses chaussures déchirées, étaient tout sanglants au contact des pierres aiguës, des coquilles brisées dont était jonché la chemin qu’il suivait.
Bientôt ses jambes se refusèrent à le porter, son oppression redoubla, des vertiges firent passer devant ses yeux mille éblouissements fantatiques.
Le désespoir s’empara de lui, et ce désespoir lui inspira le mépris de la frayeur à laquelle il avait cédé eu s’enfuyant devant les cavaliers que guidait Noungal; iiiort pour mort, celle qu’il allait subir dans ce désert,
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loin de tout secours, privé de toute consolation, lui paraissait plus affreuse que celle que la loi réserve au^ meurtriers. 11 résolut de se rapprocher des habitationsi qu il avait évitées jusqu’alors.
Il se trouvait en ce moment sur une plage nue, dont la réverbération du soleil faisait une immense nappe de feu; à sa droite, il apercevait une verdoyante oasis, et entre les troncs élancés des palmiers, les toits de bam-^ bous de plusieurs habitations; il essaya d’atteindre jusque-là.
Mais, à mesure qu’il avançait, l’îlot de verdure semblait s’éloigner à son tour ; il croyait y toucher, et tout à coup il le voyait à une demi-lieue de lui et il ne trouvait à ses côtés que des buissons rabougris et brûlés, qu’une végétation desséchée, que des rocs arides.
Alors, son désespoir se changea en une sorte de rage; il éclata en imprécations furieuses contre Noungal, centre celle qui avait été le dernier instrument de ce démon; ilmauditsadestinée, il blasphéma la Providence qui l’abandonnait; il se roula sur le sable : il se frappa de ses poings fermés; il poussa des cris qui n’avaient plus rien d’humain.
Peu à peu, ses sens perdirent leur acuité, une espèce de brouillard s’interposa entre ses yeux et ce qui l’entourait, sou gosier desséché laissait avec peine échappeï une respiration stridente ; on eût dit que l’agonie allait commencer pour le pauvre Eusèbe.
Cette agonie était si douloureuse, ses angoisses étaient
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si terribles, qu’il se prit à invoquer la mort, qui seule pouvait abréger ses souffrances.
Gomme si ce vœu suprême eût été entendu, il sentit au même instant sur sa jambe Fimpression d’un froid étrange ; il y porta les yeux et aperçut un petit serpent qui s’était enroulé autour de sa cheville.
C’était une de ces vipères que l’on appelle à Java bidoudaks, les plus petits des nombreux serpents de File, mais ceux peut-être dont la morsure est la plus dangereuse.
Le reptile faisait miroiter au soleil ses écailles d’ébène et d’or, ses yeux sanglants étaient fixés sur les yeux d’Eusèbe, et il dardait sur lui sa langue fourchue avec un léger sifflement de menace.
Dans l’état de prostration où était tombé Eusèbe, il ne trouva pas l’énergie de se soustraire au danger qui le menaçait, il retomba sur le sol et s’évanouit.
En ce moment, un homme chargé d’un faix de bois mort venait d’entrer dans la clairière où cette scène se passait ; il aperçut du même coup Eusèbe et le bidoudak, qui, rassuré par l’immobilité de sa victime, avait rampé le long des vêtements du Hollandais et s’était avancé jusqu’à son cou comme s’il voulait chercher l’endroit où sa morsure serait le plus sûre.
L’homme laissa tomber son fardeau, cueillit une branche flexible de cannellier sauvage, qu’il dégarnit de ses feuilles, s’approcha doucement d’Eusèbe et frappa le bidoadak de sa baguette avec tant de dextérité, qu’il en fit deux tronçons qui s’agitèrent quelques
instants comme s’ils voulaient se rejoindre et qui tombèrent sur le sable.
Alors, l’homme, dans lequel nos lecteurs ne tarderont pas à reconnaître Argalenka, considéra plus attentivement celui qu’il venait d’arracher à la mort; une larme mouilla sa paupière, il tomba à genoux, et, élevant ses mains vers le ciel :
— Ton serviteur te remercie. Bouddha! s’écria-t-il. Celui qui est là avait ouvert pour le pauvre beduis la main de la libéralité, et tu n’as pas voulu qu’un de tes enfants se présentât devant toi avec la conscience chargée de la dette de la reconnaissance.
Ce fut en voulant éveiller Eusèbe, qu’il ne croyait qu’endormi, qu’Argalenka s’aperçut de l’évanouissement du jeune homme; il comprit que sa tâche n’était pas achevée, et il appela Arroa pour qu’elle vînt à son aide.
Pendant que le vieillard dépouillait les arbustes du bois sec qui était nécessaire aux soins du ménage, la jeune Indienne, paresseusement assise sur les bords d’un ruisseau, s’amusait, avec cette attention sérieuse que les enfants et les insensés apportent dans leurs jeux, à regarder l’eau courir sur ses pieds, qu’elle avait plongés dans le lit du ruisseau.
— Fille! fille! criait Argalenka, voici un homme qui, dans un jour maudit, n’a pas craint d’étendre sa main entre ton père et ceux qui le persécutaient. Il gît dans ce bois, privé de sentiment. Bouddha a dit que le souvenir du bienfait devait survivre à la Quatrième
génération. Ne m’aideras-tu pas à lui rendre le bien pour le bien? Apporte de beau pour rafraîchir ses lèvres... AhI mon Dieul reprenait le pauvre vieillard, j’oublie toujours que, démon enfant, le malin esprit ne m’a laissé que l’enveloppe, que sa raison erre dans les ténèbres qui précèdent le séjour des élus. Si elle m’entend, elle ne comprend pas ce que je lui demande.
Mais, à la grande surprise du beduis, au moment où il se levait pour se diriger lui-même du côté du ruisseau, Arroa parut dans la clairière; elle tenait à la main une feuille de latanier qu’elle avait enroulée et dont l’eau s’échappait goutte à goutte.
Elle alla droit à Eusèbe, s’accroupit à ses côtés, souleva doucement la tête du jeune homme, la plaça sur ses genoux, et, entr’ ouvrant les lèvres blêmes du Hollandais, elle y épancha ce que son vase improvisé avait conservé du frais liquide.
— Arroa 1 Arroa I s’écria Argalenka, oubliant Eusèbe dans le trouble que lui causait cette apparence d’intelligence dans sa fille. Arroa, me serais-tu rendue?
Arroa fut quelques instants sans répondre ; son regard, arrêté sur le jeune homme évanoui avait pris une fixité singulière ; elle continuait à lui prodiguer les soins les plus empressés.
— Vieillard! s’écria-t-elle enfin d’une voix vibrante et saccadée, toute la vertu est-elle donc dans de vaines paroles? Ta reconnaissance ne saura-t-elle donc t’inspirer rien de ce qu’il faut faire pour secourir celui qui
fa secouru? Tu n’as pas encore songe que Bouddha a fait la peau de Fliomme blanc pour l’ombre et pour la fraîcheur, ainsi que l’éclatant tissu de la fleur du rosier ; leur plus grand ennemi, à l’un comme à l’autre, est le soleil dévorant de nos climats; songe donc avant tout à soustraire celui que tu as nommé ton ami à l’action des rayons brûlants qui tarissent en lui les sources de la vie.
Argalenka obéit docilement à sa fille; il prit Eusèb^ entre ses bras et le transporta au bord du ruisseau qu’ombrageait un bosquet de lataniers gigantesques.
Arroa s’était replacée dans sa position première auprès du jeune homme; mais ni l’ombre, ni la fraîcheur^ ni l’eau dont l’Indienne baignait le visage du Hollandais ne suffisaient pour le ranimer.
L’agitation d’Arroa augmentait à mesure que ses efforts étaient vains.
— Que la malédiction des mauvais génies soit sur moi, s’écria-t-elle avec un emportement inexprimable, si le souffle de sa vie s’éteint entre mes mains ! — Attendras-tu, vieillard, que les bidoudaks ou les tigres du jungle soient venus m’apporter leur aide? Cours à la case, prends le cheval, tu trouveras peut-être au village une âme compatissante qui voudra bien te donner quelques gouttes de la liqueur fermentée du palmier, qui sera plus puissante que cette eau. Ya, père, continuat-elle en changeant subitement de ton et en prenant une expression caressante qui contrastait avec l’animation dont ses traits demeuraient empreints, va, père, et re-
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viens vite. Bouddha ne nous pardonnerait pas si nous laissions la mort acquitter ta dette envers co jeune homme.
Argalenka était si profondément ému en entendant sa fille s’exprimer avec tant de sens, qu’il se laissa tomber à genoux devant elle, et, jetant ses bras autour du cou de la jeune Indienne, il la pressa sur son cœur avec des transports qui disaient assez ce qui se passait dans son âme.
Arroa se débarrassa de cette étreinte avec impatience.
— Mais va donc, vieillard! reprit-elle avec dureté.
— Je pars, répondit Argalenka, et je ramènerai le cheval, nous placerons l’homme blanc sur son dos, et nous le transporterons dans notre case, qui va devenir sa demeure.
— Oui, oui, père, tu dis bien, fît Arroa; mais pars, je t’en conjure!
Le beduis se leva et s’éloigna en remerciant deux fois son dieu d’avoir mis l’Européen sur son passage, puisque le sentiment du bienfait regu avait suffi pour rendre la raison à son enfant.