‹ L'île de feuChapitre 5 sur 8 · UN AMOUR DANS LS DÉSERT · texte numérisé non relu

UN AMOUR DANS LS DÉSERT

Argalenka avait trouvé sans peine la case qu’Harruch lui avait indiquée comme pouvant lui servir d’asile.

Cette case, le guèbre l’avait construite un an auparavant, lorsqu’il avait espéré lui-même avoir des amours à abriter.

Il avait choisi pour la planter un site sauvage comme ses goûts ; il avait cherché avant tout à l’éloigner autant que cela était possible du voisinage de ses semblables, et c’était dans ce dessein qu’il avait placé sa future demeure dans la partie la moins fréquentée de la province des Préangers.

Une métamorphose subite s’était opérée chez Arroa;

sans doute, elle n’avait pas retrouvé la gaieté innocente et naïve des années qui avaient précédé son enlèvement par le docteur Basilius, années dont le souvenir avait rendu la réalité si pénible pour le beduis.

Celui-ci voyait de temps en temps reparaître sur le visage de son enfant Fexpression sombre, soucieuse, quelquefois sinistre, qui avait caractérisé sa démence; mais sa démence au moins paraissait s’être dissipée, et la jeune Indienne, surtout lorsqu’elle se trouvait en présence d’Eusèbe, semblait être rentrée en possession de son intelligence.

Pour bien comprendre quelle avait été la joie d’Argalenka en face de cette guérison si soudaine, il faut se reporter à ce qu’il avait souffert lorsque, au lieu de la jeune fille enjouée qu’il espérait serrer dans ses bras, il avait retrouvé un corps que l’âme semblait avoir abandonné, une créature inerte, froide, presque muette que rien ne pouvait émouvoir , pas même les baisers et les caresses de son père.

Après avoir quitté Harruch, lorsqu’il marchait dans les solitudes conduisant le cheval qui portait le fantôme de la belle Arroa, le beduis s’était révolté contre l’idée que le souffle de vie eût pu se retirer de cette chair de sa chair, de ce sang de son sang ; il n’avait pu admettre que cet égarement fût sans remède; il avait lutté contre le mal avec cette tendresse persévérante qu’un père seul peut trouver dans l’infini de son amour ; il avait essayé d’éveiller chez Arroa un sentiment, un souvenir; il s’efforçait de lui faire admi-

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rer les sites qui ressemblaient à la province de Bantam, où s’était passée son enfance.

S’il apercevait une fleur, un fruit qu’elle aimât, il le lui présentait avec des mots qui eussent amolli le cœur le plus endurci.

Tous ses efforts étaient vains.

Lorsque la jeune fille accordait quelque attention à ce que lui disait le vieillard , ses yeux étaient fixes et hagards, ou si distraits, qu’il eût semblé que ce dernier lui eût parlé une langue étrangère; mais la plupart du temps le son de la voix du beduis ne semblait être pour sa fille qu’un bruit auquel elle devait répondre par un autre bruit.

Alors, elle entonnait des strophes dont les paroles blessaient profondément les principes religieux du vieillard.

Les illusions d’Argalenka s’étaient encore prolongées pendant les premiers jours qui avaient suivi l’installation du père et de la fille dans la cabane d’Harruch ; mais peu à peu l’insuccès avait ouvert les yeux du beduis à l’évidence.

A mesure qu’ils s’étaient enfoncés dans les solitudes des Préangers, l’égarement d’Arroa avait pris un caractère plus effrayant.

Pendant des journées entières, elle demeurait accroupie dans un angle de son étroite chambre, enveloppée de ses voiles, refusant de prendre toute nourriture, fuyant le jour dont l’éclat paraissait blesser ses yeux.

Les mahométans seuls considèrent la folie comme un bienfait du ciel et un état bienheureux ; les sectateurs de Bouddha voient en elle une manifestation des mauvais esprits.

Argalenka, en rapprochant la situation de sa fille des événements surnaturels qu’il avait vu s’accomplir dans le palais de Thsermaï, en commentant quelques phrases que lui avait adressées le guèbre , en était arrivé à se convaincre que le démon s’était emparé du corps d’Arroa; il pleurait sur elle, et il passait des heures entières à la considérer avec un sombre désespoir et une superstitieuse terreur.

Le trouble du beduis était si profond, un tel désordre régnait dans ses idées, qu’il se croyait maudit par Bouddha, qu’il n’osait plus invoquer son dieu.

Ce fut alors que le Hollandais mourant se rencontra sur sur son passage.

A la vue de ce jeune homme, une révolution immédiate s’était opérée chez Arroa.

Elle avait parlé, elle avait fait acte de raison dans les soins qu’elle avait prodigués à Eusèbe; le beduis passa sans transition de l’excès de la douleur au paroxysme de la joie ; c’était la résurrection de son enfant.

Lorsque Eusèbe eut été transporté dans la case , la guérison de l’Indienne se caractérisa de plus en plus ; elle n’avait retrouvé ni la gaieté , ni la tendresse de son enfance , elle était encore taciturne et sauvage ; il fallait que son père lui répétât plusieurs fois la même question pour obtenir une réponse; mais elle était attentive,

empressée, auprès de Fhôte que le ciel leur avait envoyé.

La réaction fut violente cîiez Argalenka; son bonheur était trop sincère pour ne pas chercher à s’épancher au dehors ; il riait, il pleurait en même temps lorsque quelques mots s’échappaient de cette bouche qui avait été si longtemps muette pour lui; dans son ivresse, il serrait Arroa sur son cœur, puis il la quittait et embrassait le Hollandais comme s’il était incertain de connaître celui qu’il devait le plus aimer, de son enfant ou de l’homme grâce auquel il semblait qu’elle lui eût été rendue.

Cette guérison inouïe, Argalenka n’essayait ni de la motiver ni de la comprendre : on ne cherche point à approfondir les miracles dont on profite; il jouissait de son bonheur, et ce bonheur était si grand, qu’il ne s’apercevait pas du changement profond qui, en sens inverse de celui de la jeune Indienne, s’était opéré chez le Hollandais.

En effet, malgré sa jeunesse, en dépit de ce que faisaient pour lui la tendre sollicitude d’ Arroa et l’amitié prévenante du beduis, Eusèbe semblait bien loin de se remettre de la secousse qu’il avait éprouvée.

Son visage était devenu plus pâle qu’il ne l’était lorsque Argalenka l’avait trouvé évanoui dans les buissons delà falaise; ses joues étaient caves, ses lèvres livides.

Ces symptômes d’une profonde perturbation moralo ne se bornaient pas à affecter l’extérieur ; le caractère

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du Hollandais s'était singulièrement modifié. Dans ses plus mauvais jours, lors des cruelles insomnies qu’il avait dues aux persécutions de Basilius, son humeur n’avait été que mélancolique et soucieuse; depuis qu’il était entré dans la case du beduis, elle était devenue sauvage et farouche; il se montrait brusque, irritable envers son hôte, qui, bien des fois, avait vu ses soins accueillis avec un froid dédain.

Bien qu’un assez grand nombre de jours se fussent écoulés depuis la fatale soirée où il avait quitté Gavoet en compagnie de la négresse, pas un mot n’était venu rappeler que le passé existât encore dans son souvenir, pas un mot n’avait témoigné qu’il songeât quelquefois à Esther et à son enfant ; quelquefois, cependant, il s’abritait dans une méditation profonde, et les soupirs qui s’échappaient de sa poitrine, l’expression de sa physionomie altérée, témoignaient que ce n’était peut-être pas sans de violents combats qu’il arrivait à cette indifférence.

Il y avait quinze jours qu’Eusèbe était dans la' case d’Argalenka, et il allait s’affaiblissant si rapidement, que l’on eût dit que la mort l’avait déjà marqué pour être sa victime.

De son côté, Arroa s’imposait moins de contrainte ; plusieurs fois, elle s’était éloignée d’Eusèbe pendant des heures entières, ce qui jamais ne lui était arrivé dans les commencements de leur liaison.

J L’effet que produisaient ces absences sur Eusèbe était remarquable.

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Aussitôt que Tîndienne avait quitté la case, ce qui restait de vitalité au jeune homme paraissait Fabandonner, il tombait dans un accablement profond; quelquefois, il s’abandonnait à un désespoir dont il semblait ignorer la cause.

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