RÉVÉLATION INATTENDUS
En s’éveillant au point du jour, Esther van den Beek avait été bien surprise de ne plus trouver Eusèbe à ses c jtés.
Elle supposa que son mari avait voulu profiter de la fraîcheur de la matinée pour aller se promener dans les environs; elle appela Gora pour que celle-ci lui apportât le petit enfant.
Gora ne répondit pas ; ce furent les autres femmes qui se présentèrent et qui apprirent à leur maîtresse que Gora n’était point dans l’auberge , que la natte sur laquelle elle devait coucher n’avait point été remure.
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L’étonnement de la jeune femme n’alla point jusqu’au soupçon, son cœur ne chercha point à établir quelque corrélation entre la disparition de Gora et la sortie si matinale de son mari.
Cependant, les heures s’écoulèrent, et ni le Hollandais ni la nourrice noire ne reparaissaient à Gavoet.
Esther, dévorée d’inquiétude, se rendit chez le gou-^ verneur du district; celui-ci était malade et ne put la recevoir; mais, quelques instants après, un Malais se présenta chez madame van den Beek, et lui dit que, moyennant salaire, il se chargerait de toutes les re-; cherches que celle-ci désirait faire dans les envi^ rons.
La jeune femme acquiesça à toutes les demandes, et bientôt elle vit passer, sous les fenêtres de la maison qu’elle habitait, le Malais à la tête d’une troupe de cava^* liers indigènes bien armés, qui se dirigeaient à toute bride vers la montagne.
Esther était pleine d’espoir; il lui paraissait probable que M. van den Beek et la négresse s’étaient égarés dans les forêts sauvages qui couvrent les flancs du mont Taikoekoie; le Malais s’était donné à elle comme un batteur d’estrade si renommé, qu’il lui paraissait impossible que la trace d’un Européen échappât à son expérience.
Il revint fort avant dans la nuit, il déclara à Esther, qui avait attendu son retour avec une anxiété facile à comprendre, qu’il n’avait rien découvert; il lui fit entendre qu’il présumait que le blanc et l’Africaine
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étaient devenus la proie d’un des tigres ou d’un des grands reptiles qui foisonnent dans les bois.
La foudre tombant aux pieds d’Esther ne l’eût pas plus atterrée que cette déclaration; elle pâlit, chancela et fût tombée si une de ses femmes ne l’eût soutenue dans ses bras.
Le Malais allait profiter de l’accablement de la jeune Européenne pour se retirer; mais celle-ci retrouva des forces dans son désespoir, elle se jeta aux pieds de cet homme, elle le supplia avec des larmes, avec des paroles déchirantes, de reprendre ses investigations le lendemain.
Devant cette manifestation de la douleur de madame van den Beck, la physionomie du Malais s’éclaira d’un méchant sourire ; il répondit froidement à Esther que désormais ses efforts seraient inutiles; qu’il avait la certitude qu’il ne serait pas plus heureux le lendemain ; que, d’ailleurs, ses affaires personnelles l’appelaient loin dé Gavoet; qu’elle pouvait s’adresser à d’autres, mais qu’il la prévenait que, là où il avait échoué, nul ne pouvait se flatter de réussir, et il la laissa plongée dans un morne désespoir.
L’affection de madame van den Beek était trop profonde pour qu’elle renonçât ainsi à retrouver celui qu’elle aimait; elle mit en campagne les chasseurs et les paysans des environs.
Ceux-ci organisèrent des battues, ils jie laissèrent pas un buisson sans le fouiller; mais, ainsi que l’avait prédit le Malais, ce fut en vain que, plusieurs
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jours de suite, ils interrogèrent la plaine et la montagne.
Esther était abattue, écrasée par son malheur; mais il y a dans Tamour vrai une ténacité que rien ne décourage : nulle part on n’avait aperçu la trace que laisse toujours une lutte, on n’avait pas rencontré ces lambeaux de vêtements, ces débris d’ossements humains qui subsistent après le carnage d’une bête féroce j elle persistait à demeurer convaincue que là n’était pas le secret de la disparition d’Eusèbe; elle persistait à faire continuer les recherches, lorsque le gouverneur du district se présenta chez elle.
Après quelques phrases sur la sympathie que trouvait en lui l’infortune de madame van den Beek, il lui demanda des détails sur l’événement qui la privait de son mari; mais, aux premiers mots que la jeune femme dit du Malais, la physionomie du magistrat exprima un vif étonnement; il pressa Esther de questions sur la tournure, sur la figure, sur l’habillement de cet homme, puis il finit par déclarer à son interlocutrice qu’il ne le connaissait pas; que jamais il ne l’avait envoyé vers elle, et alors il se rangea à son avis : il lui sembla tout à fait probable que ni Eusèbe ni la négresse n’avaient été déchirés par les tigres, où n’avaient fait le dîner d’un boa; mais, en même temps, il lui avoua qu’il ne pensait pas que leur condition fût beaucoup meilleure, et que, selon toute apparence, M. van den Beek et son esclave Gora avait été enlevés par les pirates.
Voici sur quoi il basait cette opinion. Quelques jours
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avant la disparition d’Eusèbe, les bohémiens de la mer avaient efîectué une audacieuse descente dans la province de Bantam ; ils avaient pénétré assez avant dans l’intérieur pour incendier, piller, ravager le palais d’un des personnages les plus considérables de File de Java, du radjah Thsermaï.
Ce qui corroborait cette supposition, c’est que des proas malaises avaient été signalées la veille meme de l’arrivée d’Eusèbe à Gavoet, croisant au large du cap Kandjora, qui n’est qu’à une dizaine de milles du mont Takoekoie; ce qui la rendait certaine, c’est que le signalement du chef des bohémiens de la mer s’accordait parfaitement avec celui du Malais qui s’était présenté chez madame van den Beek; sans doute, en dirigeant luimême les recherches, il avait voulu donner à ses bandits le temps de gagner la haute mer ou un de leur ports de refuge avec leur proie.
îl ajouta que, selon toute probabilité, cet enlèvement n’avait eu qu’un but, celui de mettre le riche marchand hollandais à rançon ; il engagea madame van den Beek à regagner au plus vite la capitale de File, où il lui serait plus facile de rassembler le prix que les pirates mettraient à la liberté de son mari ou de lancer les croiseurs de la Compagnie sur leurs traces.
Esther éprouvait une vive répugnance à quitter Gavoet; il lui semblait qu’elle allait encore s’éloigner davantage de son mari; elle alléguait que, si les pirates lui envoyaient un message, ils l’adresseraient certainement à l’endroit où leur chef l’avait laissée ; elle redou-
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tait que, si ce message ne la trouvait plus à Gavoet, la délivrance d’Eusèbe, délivrance à laquelle elle était prête à sacrifier toute sa fortune, ne subît quelque retard, et que, par ce retard, les jours de son mari ne fussent mis en péril.
Pour la décider à partir, le gouverneur lui confia que le séjour de cette bourgade éloignée de la métropole n’était pas sûr en [ce moment.
De sourdes rumeurs circulaient parmi les indigènes, des messagers mystérieux avaient paru dans la province des Préangers, et l’avaient parcourue en répandant dans toutes les classes de la population les idées de révolte et d’indépendance.
Pendant la nuit, on avait vu de grands feux allumés sur les montagnes; on était certain que des réunions de conjurés avaient eu lieu dans les forêts, au centre de nie; les chefs javanais se montraient impérienx et insolents àvec les Européens.
Tout faisait présager une insurrection prochaine.
En restant à Gavoet, Esther allait s’exposer à tous les dangers.
En ce moment, la pauvre femme ne tenait guère à la vie, mais elle réfléchit que l’existence d’Eusèbe était attachée à la sienne; que, elle morte, nul ne le délivrerait; elle pensa à son enfant et elle se décida à suivre le conseil du gouverneur, en se mettant en route le lendemain.
Malgré l’impatience avec laquelle elle gourmandait les muletiers qui lui firent traverser le Panderango, elle
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n arriva que le troisième jour, vers le soir, dans les environs de Batavia. Il y avait dix-huit jours qu'elle était séparée d’Eusèbe.
En approchant de la capitale de Tîle, madame van den Beek put reconnaître que la métropole partageait les appréhensions que le gouverneur de Gavoet lui avait communiquées; des piquets de troupes à cheval sillonnaient la campagne, et plusieurs fois la voiture d’Esther se croisa avec des patrouilles de miliciens.
Le cocher ayant interrogé un traînard, la femme d’Eusèbe entendit celui-ci répondre au domestique que, depuis quelques jours , les environs de Batavia étaient désolés par des incendies, et que plusieurs maisons de Weltevrede avaient elles-mêmes été victimes de sinistres que l’on ne pouvait attribuer qu’à la malveillance.
Ce n’était pas seulement ce déploiement inusité de forces militaires qui témoignait de l’inquiétude du gouverneur; en dépassant les premières maisons du faubourg, madame van den Beek reconnut que l’alarme avait passé dans la population elle-même; les habitants formaient des groupes devant les maisons, la place du Gouvernement avait perdu la physionomie joyei.S) qu’elle a tous les soirs, les équipages étaient clair-semés; en revanche, cette même place était couverte de colons s’entretenant avec vivacité des événements que l’on semblait craindre, demandant des nouvelles, commentant celles que l’on apportait; l’anxiété était peinte sur tous les visages, les symptômes de la révolte semblaient être passés dans l’air.
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La nuit était trop avancée pour qu’Esther, qui connaissait les habitudes méthodiques de M. Maes, songeât, comme elle avait résolu de le faire, à aller lui demander aide et conseil en ce moment.
Elle rentra dans sa demeure et s’enferma dans son appartement pour se préparer, en prenant un peu de repos, aux fatigues qu’elle prévoyait pour le lendemain.
Mais, en se retrouvant dans cette maison pleine des souvenirs qu’y avait laissés Eusèbe, les plaies de la pauvre femme se ravivèrent, sa douleur devint plus aiguë, et ses larmes coulèrent avec plus d’abondance.
Ce ne fut que vers deux heures du matin qu’elle parvint à trouver un peu de sommeil.
Il y avait une demi-heure à peine qu’elle était endormie, lorsque des cris tumultueux venant de l’intérieur la réveillèrent en sursaut.
Esther se leva précipitamment et courut à sa fenêtre, qu’elle ouvrit.
Dans leurs colonies, les Hollandais ont greffé leurs mœurs et leurs prédilections nationales sur les habitudes de luxe grandiose qui sont particulières à l’Orient.
Leur architecture se ressent des souvenirs de la mère patrie, les maisons de Weltevrede sont vastes et somptueuses; mais, en exagérant les proportions de celles qui leur ont servi de modèle, on retrouve la physionomie si remarquable des édifices particuliers des Provinces-Unies.
Ce sont les mêmes damiers de briques et de pierres
do taille soigneusement époussetés, les mêmes jardins aux carrés réguliers, aux fleurs plantées en quinconce; seulement, à Batavia, les damiers ont quelquefois plusieurs centaines de mètres de superficie; seulement, les jardinets sont des parcs; seulement, au lieu de jacinthes, de tulipes, d’anémones, toute la flore des tropiques s’épanouit dans les parterres de Java.
La demeure d’Eusèbe van den Beek se composait d’un immense corps de logis auquel on arrivait par un jardin; derrière ce corps de logis, dans une cour plantée d’arbres, étaient les écuries, les remises, les communs.
Le tout était placé à l’angle d’une rue.
En ouvrant sa fenêtre, madame van den Beek aperçut un homme qui escaladait le mur d’enceinte qui lui faisait face.
Elle jeta un cri perçant.
A ce cri, l'homme vint rapidement à elle, en franchissant d’un bond une corbeille de rhododendrons pourpres; Esther, le voyant s’avancer, voulut se réfugier dans son appartement; mais, avant qu’elle eût pu exécuter un mouvement, l’homme lui avait saisi le bras.
— Sans celui qui te parle, l’enfant n’aurait jamais vu la lumière d’Ormuzd ! s’écria-t-il d’une voix sourde et farouche; la mère livrera-t-elle donc la tête de celui-là aux bourreaux?
En achevant ces paroles et avant que, dans son trouble, Esther eût songé à s’opposer à son mouvemenc ,
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l’homme, avec une agilité merveilleuse, escalada Tappui de la fenêtre, sauta dans la chambre, et alors seulement, à la lueur de la lampe de nuit qui éclairait l’appartement de madame van Beek, elle reconnut le guèbre dont les prescriptions avaient si miraculeusement amené sa délivrance.
— Que s’est-il passé ? que demandez-vous? qu’exigezvous ? s’écria-t-elle dans sa surprise.
— C’est trop de questions pour ma bouche, répondit Harruch ; comme mes jambes, ma langue est fatiguée. On me poursuit ; si on m’atteint, c’est la mort... Veuxtu que je meure? veux-tu que je vive? Parle î
— Mais, mon Dieu! qu’avez-vous donc fait ? quel crime avez-vous commis ?
— Lorsque le tigre sort pendant le jour de son jungle, ce sont les cris des choucaris et desdrongos qui le suivent en voltigeant d’arbre en arbre, et qui indiquent sa piste au chasseur; je n’attendrai pas que ta voix ait révélé ma retraite à ceux qui hurlent sur ma trace. Je vais me livrer à eux, je t’épargnerai à toi un crime, à moi une reconnaissance pénible à porter.
Esther fît un mouvement pour retenir Harruch.
— Guèbre, lui dit-elle, ma loi, comme la tienne, ordonne à ceux qui la suivent de ne point oublier le service rendu ; tu es en sûreté dans cette demeure, où dernièrement tu as ramené la joie.
— La parole des femmes de ton peuple ressemble au suc du gambir : il est blanc lorsqu’il sort de l’arbrisseau qui le contenait, et le souffle d’un enfant qui passe sur
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le vase où on Ta recueilli suffit à lui donner la couleur rouge du sang... Si tu veux que je te croie, jure par celui dont tu pleures l’absence, jure par celui dans lequel tu cherches les traits de l’homme qui t’a ab ndonnée.
En prononçant cette dernière phrase, Harruch indiquait du doigt le berceau dans lequel reposait le üls d’Esther.
Mais, de tout ce que venait de dire le guèbre, un seul mot semblait avoir frappé madame van den Beek.
— Abandonnée ! s’écria-t-elle, abandonnée, dis-tu?
En ce moment, des coups violents ébranlèrent la porte extérieure de sa maison.
Esther fit à la hâte le serment que lui demandait Harruch, et le cacha précipitamment derrière une tapisserie.
Il était temps; les plis de cette tapisserie s’agitaient encore que, avant que les serviteurs eussent eu le temps de répondre aux nocturnes visiteurs, la porte, ébranlée par des secousses incessantes et multipliées, cédait et une troupe d’hommes armés se précipitait dans le jardin.
— L’incendiaire! l’incendiaire! mort à l’incendiaire! hurlait cette troupe à la suite de laquelle, s’essoufflant, s’épuisant en vains efforts pour calmer son effervescence, se|présenta un énorme personnage qui semblait la commander.
— Un instant! un instant, messieurs! s’écriait le per-
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sonnage, qui, par-dessus ses vêtements de basin blanc portait une véritable panoplie d’armes de toute espèce, sabre, pistolets, poignards et tromblon, ce qui le faisait ressembler à un arsenal ambulant; un instant, mille charretées de diables ! en voulant réprimer un délit, vous violez avec effraction le domicile d’un citoyen, ce qui est un délit prévu par la code de la colonie. Ce citoyen est mon client, ce qui aggrave votre faute et mériterait...
M. Maes laissa sa phrase en suspens, le doute en matière de criminalité lui semblait tout à fait propre à épouvanter les criminels.
— Enfin, reprit-il d’une voix de plus en plus tonnante, vous méprisez les ordres, que dis-je, les ordres! vous méprisez les prières de votre commandant. Savez-vous bien, messieurs, que le conseil de la milice en a condamné de moins coupables?
Malheureusement pour l’effet de la péroraison de M. Maes, elle fut troublée par madame van den Beek.
— Monsieur Maes ! monsieur Maes I s’écria celle-ci, venez à moi !
Au son de cette voix féminine, il s’opéra une révolution dans l’attitude foudroyante du chef de la patrouille; l’une de ses mains, la droite, essa^^a de faire rentrer dans le fourreau l’arme menaçante qu’elle brandissait, tandis que la gauche, se croisant avec la première, allait prendre le chapeau qu’ornait une immense cocarde aux couleurs hollandaises, et lui faisait décrire une courbe des plus gracieuses.
Le notaire eût voulu s’avancer vers celle qui lui avait adressé la parole, mais il s’évertuait vainement dans la première des deux manœuvres que nous venons d’indiquer; le contenant se refusait à absorber le contenu, la gaine à recevoir le cimeterre dans les flancs qui lui étaient destinés.
— Mais aidez-moi donc, imbéciles! s’écria le notaire en s’adressant à ses miliciens en général.
L’un d’eux, d’un caractère bien fait, voulut se croire désigné par cette interpellation ; il prit la pointe de l’arme entre ses doigts, assujettit le fourreau, la lame glissa comme par enchantement dans ce dernier, et M. Maes, débarrassé de tout souci de ce côté, put s’approcher de son interlocutrice, en donnant à sa désinvolture une tournure tout à fait galante.
Ce ne fut qu’à quelques pas de la croisée qu’il distingua les traits d’Esther.
— Vous êtes à Weltevrede ! et depuis quand êtes-vous arrivée, grand Dieu? s’écria le notaire.
Madame van den Beek allait répondre, mais un des miliciens, s’avançant, prit brusquement la parole.
— Si vous étiez à votre fenêtre, dit-il, vous avez dû voir tout à l’heure celui que nous poursuivons escalader la muraille de votre jardin, précisément en face de l’endroit où vous voilà?
Esther hésitait à répondre. M. Maes lui épargna l’embarras d’un mensonge en s’écriant avec violence :
— Mille boucauts de diables ! l’honorable Compagnie,
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qui fait les frais d'un sergent instructeur pour apprendre le maniement des armes à ces braves boutiquiers, devrait, en vérité, lui adjoindre un professeur de civilité puc rile et honnête. Gomment I une jolie femme daigne favoriser votre commandant d'une conversation, et, vous ! vous vous précipitez entre elle et lui comme un pécari mal élevé dans un champ de maïs ! A la prochaine réunion du conseil, je proposerai, d’appliquer la pénalité des verges à votre outrecuidance; tenez, je vais me débarrasser sur-le-champ de cette maudite engeance en demandant pour vous à madame l’autorisation de fouiller son jardin ; c’est là que vous trouverez l’individu que vous prétendez avoir vu lancer des étoupes enflammées sur les bâtiments adjacents à cette maison; si toutefois le tafia, l’arack et la peur ne vous ont pas troublé la cervelle.
Madame van den Beek acquiesça à la prière de M. Macs, les miliciens se dispersèrent dans le jardin, mais au même instant d’autres cris les rallièrent de nouveau.
Cos cris partaient de derrière la maison et étaient poussés par les domestiques de madame van den Beek; ils prouvaient que ce n’était pas à tort que l’alarme avait été donnée, ils signalaient un commencement d’incendie dans les communs, dont un des pignons donnait sur le mur extérieur.
M. Maes tira vaillamment son grand sabre ; il annonça qu’il allait combattre la flamme et le feu, du même ton qu’un paladin aurait employé pour déclarer à sa dame
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qu’il allait vaincre ou périr pour elle ; il ajouta qu’ayant d’importantes communications à faire à madame van den Beek, il serait auprès d’elle dans quelques instants.
Après le départ de M. Maes et des miliciens qui s’étaient précipités du côté de la cour où le danger avait été signalé, le jardin demeura désert pendant quelques instants.
Esther, qui tremblait que ses femmes, lorsqu’elles entreraient dans son appartement, ou M. Maes, lorsqu’il accomplirait la promesse qu’il venait de lui ùire, ne découvrissent Harruch, résolut de profiter du désordre et de la confusion qui régnaient dans la maison et dans la rue pour le sauver.
Elle se hâta de soulever la tapisserie, et elle retrouva le guèbre où elle l’avait laissé.
Il paraissait calme, presque indifférent au sort qui l’attendait.
— Fuyez, lui dit Esther, écoutez le bruit du tambour qui retentit dans les rues; dans quelques instants peutêtre, le jardin sera plein de gens attirés par l’incendie, il me sera impossible d’assurer vetre retraite.
— Cet incendie, savez-vous qui l’a allumé? demanda Harruch.
— Je ne veux pas le savoir; partez d’ici, convaincu qu’une chrétienne sait être fidèle à son serment aussi bien qu’un idolâtre; et que votre conscience prononce entre vous et moi I
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La physionomie d’Harruch prit une expression morne et sombre; on eût dit que cette preuve de grandeur d’âme excitait son dépit et sa colère.
— Partez donc, reprit Esther; mais, avant de vous éloigner, et si vous croyez me devoir quelque reconnaissance...
— Ah! vous voulez mettre un prix au bienfait? dit Harruch.
— Non, non, répliqua Esther en secouant la tête, je ne saurais imposer silence aux angoisses dont mon âme est dévorée ; vous n’êtes pas de ceux qui peuvent comprendre la douleur d’une femme qui pleure sur le seul être qu’elle aime en ce monde. Partez, partez...
— Femme, répliqua le guèbre, ne te hâte pas de condamner celui dont tu parles, laisse Ormuzd juger entre toi et lui, tu vas apprendre ce que tu désirais savoir : ton mari est vivant.
— Vivant! vivant ! Ah! vous ne me trompez pas?
— 11 vit, te dis-je, mais il foule aux pieds les serments que tu as reçus de lui.
— Que m’importe? s’écria Esther avec transport, il est vivant ! Dieu et ma tendresse pour lui feront le reste. Veux-tu de l’or, veux-tu tout ce que je possède pour me conduire auprès de lui?
Harruch hésita un instant; puis, avec une expression violente et sinistre qui fît comprendre à Esther combien il serait inutile d’insister ;
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— Non, répondit-il.
Alors, il s’élança vers la fenêtre par laquelle il était entré, la franchit de nouveau, se mêla adroitement aux groupes de travailleurs qui accouraient de tous les côtés, et disparut aux yeux de la jeune femme.