HIST01HE
Sous l'Empire, les difficultés s'accrurent. La capitale était un gouffre de 4 à 5 millïous de consommateurs ; l'armée augmentait sans cesse, la plèbe, qui avait réclamé les lois agraires exigeait du paiu, et les latifundia, avec la culture servile, allaient ruinant les terres en Iraliiî. La ■S;in!:iii;iiR il'ïvinf alors mi des greniers de la métropole; tous les auteurs, Polybe, Varroti, Horace, Strabon, Valère-Maxime, S il i us- Italie us, Elien, Prudence, Claudien, esprits bien divers et à des dates bien éloignées, en vantant sa fertilité, parlent des quantités considérables de blé qu'elle envoyait à Iiome, et quand elle tomba avec la Sicile aux mains des Vandales, Salvien s'écria que les veines de l'État étaient coupées.
Si Rome exigeait beaucoup, elle donnait beaucoup. Bien des siècles ont passé, bien des barbaries se sont succédé en Sardaigne depuis qu'elle a cessé d'y dominer, et cependant la marque de sa main puissante et les traces de sa domination sont encore partout. Sans parler des ustensiles, des vases en verre, des bagues, dos serrures, des congés de soldats, des bijoux, des médailles qui forment déjà d'importantes collections, bien qu'on ait commencé hier seulement à les recueillir, elle a laissé de vastes nécropoles, des tombeaux ornés de bas-reliefs, des ruines de thermes, des mosaïques, qui contrastent par leur grandeur avec la petitesse du présent. Elle avait jeté des ponts sur tous les fleuves, elle avait amené de l'eau par des aqueducs dans toutes les villes ; elle avait creusé à Cagliarî des citernes immenses placées à des niveaux différents,
se déversant les unes dans les autres, réservoirs si utiles dans un climat si sep et sur un sol si aride. Nora montre encore les ruines de son petit théâtre, Porto- Torres, sa basilique et son temple de la Fortune. Cagliari avait un vaste amphirh'VniT nvus<> dans le roc qui pouvait contenir vingt, mille spectateurs et qui se transformait en naumacliie au moyen d'une diramation de l'aqueduc; les gradins sont en partie conservés et les tomitoria presque intacts semblent pleins enwire sous leurs voûtes sonores d'ombres sinistres. On trouve à Antas un temple du l'onsmK'tiim romaine au milieu d'une forêt de chênes verts; les arbres ont poussé à travers les colonnes, et les chapiteaux gisent à terre, où ils sont rongés par la mousse.
Mais de tant de monuments, ceux par lesquels Rome avait le mieux marqué son empreinte en Snrdaigne étaient les routes. A la fois militaires et commerciales, elles lui servaient à maintenir le pays dans l'obéissance, à le préserver d'une invasion et a amener aux ports d'embarquement les blés qu'elle exportait. C'étaient de véritables constructions composées d'un premier lit de pierres solidement maçonnées, établi à une profondeur d'un mètre, d'un lit intermédiaire de terre et de sable, et. d'un pavé en larges dalle.':. Elles avaient quinze à vingt pieds de large. Elles ferma ieii i un réseau très complet qui dans ses parties connues peut servir de guide et d'exemple aux travaux qu'on exécute ou qu'on projette. Une première route, suivant le littoral, servait à l'île de chemin de ceinture. Deux routes cen-
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traies la trave ruaient dans toute sa longueur. Elle» étaient les artères principales auxquelles venaient s'embrancher les voies sec ni ni a ires, qui aboutissaient dans les ports ou qui rayonnaient à l'intérieur.
Sillonnée ainsi île voies nombreuses, visitée par les légions, peuplée de colonies, la Sanbùgne ne se distingua plus du reste de l'Empire, dont elle était une province, et. elle devint si profondément romaine que m langue est restée, de tous les dialectes italiens, la plus voisine du latin vulgaire, fit la langue est peutêtre le signe le plus durable des nationalités.
Fendant les convulsions qui iroiiblèniiit les derniers temps de l'Empire, et les ébranlements qui suivirent sa chute, la Sardaigne subit plusieurs révolutions et plusieurs changements dans son organisation intérieure ; mais le fond de sa civilisation demeura toujours romain, et sous les différents maîtres qui t'asservirent, elle garda intact son caractère.
Soumise vers le milieu du cinquième siècle pur les Vandales, qui aspiraient à remplacer en Afrique et dans la Méditerranée l'ancienne république carthaginoise, elle resta sous leur domination pendant quatre-vingts ans (11. Les Vandales étant ariens perwi-
cuterent cruellement les Sardes catholiques. Beaucoup d'ecclé si antiques subirent le martyre, et .dès lors commença pour eux cette école rte souffrance où ils se trempèrent pour des luttes plus terribles contre les Arabes et cette association aux douleurs du peuple et à ses sentiments, qui leur valut une si légitime autorité. Le clergé commanda longtemps en Sardaigne, parce qu'il fut longtemps le premier à souffrir et le premier à combattre.
Le gouvernement des Vandales, en face d'une population vaincue mais non domptée, resta, autant que permet de le savoir la pénurie des documents, essentiellement militaire. Une armée superposée au pays le pressurait, et chaque capitaine, il&iis lu district qui lui était confié, exerçait mu; aiiiui'ilé absolue. Il on fut de même sous les fiotlis, dont la domination éphémère ne dura que deux ans. Lorsque la Sardaigne revint sous l'autorité des empereurs grecs, d'importantes réformes furent tentées dans son gouvernement; le code Justinien y fut introduit ; le nombre des employés fut fixé, ainsi que le chiffre de leurs appointements; la vénalité des vhni'fresj. qui éjaii un abus toléré, non une institution, fut interdite; les frais de chancellerie et de justice furent soumis à un tarif, et afin de supprimer les perceptions arbitraires on facilita , dans un grand nombre de cas, le recours à l'autorité impériale. Mais ces réformes ne tardèrent pas à être annulées par la faiblesse chaque jour croissante de l'Empire, et les autorités militaire et civile qu'où avait voulu séparer,
par une pente naturelle dans îles Temps si agités, arrivèrent à se concentrer dans une seule main. Dés lors l'administration prit les deux caractères de tous les ilespotismes qui tombent, l'impuissance et la dureté. On en sentit tout le poids, sans en sentir les bienfaits. Il n'y eut plus de contrôle. Les officiers impériaux ne mirent plus de limites à leurs exactions et à leurs vexations, et l'on vit des empereurs ne cherchant plus qu'une chose, de l'argent, parcourir les provinces pour les dépouiller, et enlever jusqu'aux vases sacrés et aux objets d'art (1).
Au milieu de ces souffrances, l'Église fut l'asile des peuples. Le Pape accueillait sous sa tutelle paternelle tous ceux que César abandonnait, répondait à leur voix, surveillait les fonctionnaires grecs, réclamait contre eux auprès de l'empereur, et, à la place des autorités laïques qui s'allaissaient , renforçait la hiérarchie, c'est-à-dire l'autorité ecclésiastique. Saint Grégoire, ce grand pape dont on trouve la main dans tous les événements de son sièi'le, repolissant les invasions, convertissant les barbares, développant, précisant le dogme, et préparant par l'exercice d'une immense autorité morale la souveraineté temporelle du Saint- Siège, saint Grégoire intervint, plus que tous ses successeurs, dans les affaires de la Sardaigne, y fortifia l'autorité ecclésiastique, en soumettant les six évê-
(1) C0Ml(BM (663-fi6B), *pih avoir .lépouill* YMU» e! la ferllfglie,
;« L'II-E m SARPAICNE.
ques de l'île à la suprématie de l'archevêque de Cagliari, y développa l'unité nationale par l'unité religieuse, en réussissant à convertir les derniers païens de la Barbagia, et, par son attitude énergique, par la confiance qu'il sut inspîivv :m clr.rgé cr aux habitants, par son habileté et. sa prévoyance, roulribua puissamment à la préserver de la cruelle domination des Longobards.
Cependant, entre la tyrannie de lîvsance et la protection utile mais insuffisante des papes, les Sardes souffraient. Ils imitèrent les autres provinces qui, peu à peu, les unes violemment, les autres sans secousse, se détachaient de l'Empire, et, vers la tin du septième siècle (]', ils chassèrent les officiers et les soldats impériaux, proclamèrent leur indépendance ef. se donnèrent un gouvernement national. Ce goiivernenienl promettait à la Sardaigne une ère de prospérité : mais il était à peine inauguré que de cruelles invasions vinrent ruiner les légitimes espérances qu'il avait fait cou . cevoir.
Les Arabes s'établirent dans l'île an coin meute mem du huitième siècle ci lu gardèrent sous leur domination pendant soixante-dix ans (2). Chassés en 778 par un soulèvement général de la population, ils ne tardèrent pas à y reparaître, et pendant tout le cours du neuvième et du dixième siècle, ils ne cessèrent de la
(1) Entre 685"! usa.
(ï) TOT-1ÎS.
désoler de leurs incursions. Au commencement du onzième siècle, ils en devinrent de nouveau les maîtres, et ils n'en furent définitivement expulsés qu'en 1052 par les Pisans et les Génois, que les Sardes, après d'héroïques mais inutiles efforts, avaient appelés à leur secours.
Il est facile d'imaginer les souffrances infligées aux vaincus par un vainqueur féroce, animé du plus violent fanatisme et exaspéré par une indomptable résistance. Les témoignages contemporains nous montrent les Arabes portant partout le fer et la flamme, violant les églises et les couvents, enlevant les vases sacrés et les religieuses, envoyant au harem ou aux galères les prisonniers qu'ils ne massacraient pas, et ne laissant aux chrétiens pour y adorer leur Dieu* d'autre sanctuaire que leur propre creur. Un grand nombre de villes puissautes furent alors ruinées et Commencèrent à déchoir pour disparaître ensuite, Torres, Sulcis, Tarros, Cornus, Osea, Fausania, I L'»ne, Foi'nti'ajano. Les Arabes
détruisirent sans rien édifier, parce que leur domination fut un perpétuel combat et ne fut jamais définitivement assise. Ils passèrent sur la Sardaigne comme des oiseaux de proie, sans y laisser, comme en Espagne, dans l'agriculture et dans les monuments, l'empreinte de leur civilisation et de leur génie. Ils n'eurent aucune influence directe sur les institutions, les coutumes, les lois, la religion, la langue des Sardes, parce que le joug militaire qu'ils firent peser snr eux ne se transforma jamais en gouvernement régulier et ac-
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cepté. Leurs invasions eurent pour effet de dépeupler lea côtes et les tilles maritimes, de refouler la population à l'intérieur, de fortifier ses iiisst inots guerriers fit d'accroître sur elle l'influence de la religion et du clergé, en faisant de la croix le drapeau de la patrie eontre les envahisseurs. Le clergé, en effet, fut admirable dans cette lutte patriotique : chaque prêtre se fit soldat, chaque évéque donna une partie des revenus ecclésiastiques pour repousser lus ennemis. Les conciles devinrent des conseils de guerre, et la défense de la foi se confondit avec celle de la terre natale.
Les Sardes et les Arabes vécurent ainsi en face l'un de l'autre, l'arme au bras, se combattant sans cesse, Isa uns aspirant à la délivrance, les autres à l'achèvement de leur conquête, et séparés par un abîme infranchissable, la différence des religions. Du reste, lea Arabes n'occupèrent jamais que les villes et les provinces du littoral, et les Sardes, retirés à l'intérieur et dans les montagnes, y (•oiisorvéreiil ihms lotir isolement leurs anciennes institutions. Rien ne fut changé dans lenr hiérarchie civile et politique. Les judicats continuèrent à subsister, le plus souvent indépendants les tins des autres, qiiel[]i!«l'nis intime en lutte, et ne revenant que rarement, et seulement sous la pression de la nécessité, à l'organisation primitive qui subordonnait à l'un d'entre eux les trois autres.
La Sardaigne une fois délivrée ne fut pas rendue complètement à elle-même. Les Génois et lea Pissns, ses libérateurs, les papes, qui avaient indirectement
travaillé à sa délivrance, aspirèrent à devenir «es maîtres. La politique 'les Génois et des Pisans était de la tenir constamment divisée, afin de la mieux dominer et de s'exclure mutuellement, afin de dominer seuls. La politique uVs pape? était d'opposer toujours les Génois aux Pisans, d'appuyer toujours le parti le plus faible contre le parti le plus fort, afin de se réserver l'occasion d'intervenir. Successivement ballottée entre ces influences et ces autorités rivales, la Sardaigne n'avait rien de fixe dans sa situation et ne fut jamais complètement libre ni complètement dépendante.
Elle continua à être divisée en quatre judicats. Trois des anciennes familles de juges furent remplacées par des familles pisanes. Celle qui régnait à Cagliari y conserva la couronne. En fait, les juges restaient héréditaires, quoique en droit leur pouvoir fut viager. Au décès de chaque juge, il y avait une élection par les grands, le clergé et 1*.' peuple, élection qui, sauf quelques cft? fort rares, n'était qi.i'uni! vsine formalité et se bornait à une acclamation ou à une confirmation. Le fils succédait ordinairement au père. Cependant les juges pouvaient désigner pour leur successeur un autre membre de leur famille. Les femmes n'étaient point exclues dutrùne; le plus grand juge de Sardaigne a été une femme, Éléonore d'Arborée.
De même que la transmission, l'exercice du pouvoir s'était pas soumis à des règles fixes. Quand Gènes ou Pise étaient fortes • leur protectorat devenait très-
pesant. Sans intervenir jamais dans le détail de l'administration, elles réduisaient alors les juges à n'être plus pour elles que des instruments; elles les liaient par des conventions politiques et militaires; elles exigeaient d'eux des concessions commerciales importantes; pour les tenir dans une dépendance plus étroite, elles leur faisaient des prêts d'argent pour lesquels elles prenaient hypothèque sur les revenus de l'État, et pour appuyer leurs exigences elles envoyaient de loin en loin en Sardaigne des flottes avec des troupes de débarquement. Les juges ne sortaient jamais de la position subordonnée de vassaux; ils payaient tribut â la république sous le protectorat de laquelle ils étaient placés et lui devaient le service militaire en temps de guerre; ils lui envoyaient même en temps de paix chaque année à leurs frais un certain nombre d'hommes d'armes. Pise en recevait vingt-cinq, et afin de bien constater sa suzeraineté, clic envoyait un ambassadeur spécial puni' les réclamer. La demande avait Heu publiquement, on présence d'un notaire qui en dressait acte, et le juge était menacé, dans le cas où il n'obéirait pas, de la confiscation de tous ses biens et. de la perte de sa couronne, comme coupable de for-
Pour tout ce qui n'était pas politique, les juges avaient une complète liberté; ils réunissaient dans leurs mains le pouvoir militaire, le pouvoir administratif et le pouvoir judiciaire. On constate fréquemment leur intervention dans les jugements. Aux re-
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venus du leurs propriétés particulières, ils ajoutaient ceux des domaines appartenant à la couronne et le produit des impôts indirects. La constitution de la propriété ue permettait pas l'établissement des impôts directs. Les judicats étaient divisés en un certain nombre de districts, à la tête desquels étaient des curateurs, curalorea , cbefs de curies ou tribunaux, qui avaient des fonctions exclusivement judiciaires.
Le grand mal c'était la guerre, une guerre incessante. Les juges, tantôt enrôlés sous les drapeaux de leurs patrons, épousant leurs querelles, tantôt luttant pour leur propre compte, par ambition personnelle, pour agrandir leurs États. Les Papes et les Empereurs donnant tour à tour l'investiture d'une Ile qui ne leur appartenait pas, l'empereur Frédéric-Barberousse vendant le titre de roi à un juge vaniteux et insolvable qui restait pendant huit ans eu prison pour dettes, et audessous des guerres politiques, qui naissaient de tant de causes diverses, les petites guerres locales entre fiefs, entre chàtellenies, entre villes, le peuple ne pouvant rien gagner à aucune d'elles et en portant tout le poids, soumis aux exactions, aux violences, aux injustices de tous les partis, et comme résultat final la destruction de l'unité nationale et la naissance de rivalités qui n'ont fait que se fortifier avec le temps et sont devenues un fléau pour l'île. La situation cependant était bien meilleure que sous les Sarrazins ; la prospérité reparaissait et l'on trouve cités alors dans les chroniques comme habités un grand nombre de bourgs et
il L'ILS DE BAKDiltiNE.
rte lieux dans lesquels plus tord, sous lii nomination aragonaise, le vide se fit.
Les différents judicats n'eurent pas la même durée. Celui d'Arborée survécut à la domination italienne de Gênes et de Pise, et subsista jusqu'en 1428, époque à laquelle il devint le marquisat d'Oristauo. Celui de Cagliari dura jusqu'en 1270. Les Pisans le partagèrent alors en plusieurs parties qu'ils donnèrent en fiefs uux oomtes de la Gherardesea, aux Viscouti et aux Massa (1 ) . ou qu'ils administrèrent directement en y entretenant des châtelains, des juges, des gouverneurs pour les porte, des directeurs pour les salines, des soldats et des ofttciers. Vers la tin du treizième siècle, le judicat de Gallura se décomposa aussi en un certain nombre de seigneuries, et celui de Torres ou du Lugudoro avait pris 8n plus tôt encore, une partie passant aux mains de deux familles génoises, les Doria et les Malaspina, et l'autre partie formant le territoire de la république de Sassari.
Cette petite république de Sassari est un exemple unique en Sardaigne, et en présence des conflits sans cesse renaissants qui déchirent l'île, elle nous présente le spectacle éphémère, niais consolant, d'une ville gouvernée par de sages institutions, aspirant à la paix, réglant elle-même ses propres affaires, ne voyant pas des ennemis dans les étrangers, et ayant comme les autres républiques italiennes des lois civiles et une constitution fort en avant de son siècle.
[I) Fusille» piilnra.
HISTOIRE. Si
A quoi tient cette supériorité des républiques italiennes sur la plupart des gouvernements contemporains? A deux causes, suivant moi ; d'abord à ce que les traditions romaines prédominent chez elles, et elles y prédominent, non-seulement parce qu'elles sont sur leur sol natal, mais parce que la féodalité, essentiellement germanique de sa nature, y est affaiblie et impuissante, et, ensuite, à ce que les lois, ayant été faites par le plus grand nombre, au lieu de l'être par le plus petit, la liberté y a été plus grande qu'ailleurs. La liberté n'y a jamais été complète et n'y a pas été durable parce qu'on n'y a pas assez respecté l'individu et qu'on l'a sacrifié à l'État. Mais le gouvernement étant celui du grand nombre, le grand nombre au moins ayant la puissance avait la liberté, tandis que, partout ailleurs, on Europe, où une aristocratie militaire faisait seule les lois, elle en excluait toute liberté et toute égalité, ne voulant pas ruiner elle-même sa propre puissance.
La constitution de fiassari (Ij cumùliail assez sagement la liberté avec l'autorité. Un de ses caractères saillants, c'était la défiance envers le pouvoir exécutif et les garanties prises contre tout arbitraire. Le grand conseil en était le rouage principal. Composé de cent citoyens, il se recrutait lui-même par l'élection, exerçait le pouvoir législatif, nommait à toutes les fonctions
(1) Cetw constilniion s ité publiée il y n ondoies muions pat M. Fa.i|HhIq Tola, mue mu Introduction et dai. notai reinutquib!™, et rotm« It lirtdlLsr tdIuulq d'uu twuril de. mon unie un ic l'MlMiM lia Surdtipie.
Ht L'ILE DK SAKDAlGNk
publiques, disposait des revenus de la commune, et choisissait dans son sein, pour veiller aux affaires courantes, une commission permanente et périodiquement renouvelée de seize membres nommés ancien», domiciliés dans les différents quartiers de la ville. Le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire étaient réunis daus les mains d'un podestat nommé par Gènes et Génois. Cette nomination était le signe et n'était point toujours le seul de la dépendance de la république. Le podestat avait un secrétaire nommé par le grand conseil et un lieutenant ou substitut; il restait un an en fonction et recevait 600 livres (1). Il avait à sa disposition une iorce armée. Il était autorisé à prendre des arrêtés dans les circonstances urgentes, mais à la condition que ces arrêtés fussent conformes aux statuts de la commune. Il ne pouvait ni faire le commerce, ni recevoir des présents; il lui était défendu d'accepter ou d'oSrir à dîner, excepté dans les grandes fêtes. Il était soumis au contrôle des syndics, qui avaient le droit de le condamner à réparer pécuniairement les dommages qu'il avait causés. Les syndics étaient au nombre de huit. Ils surveil*laient les différentes administrations, l'emploi et la rentrée des deniers publics et devaient recevoir toutes les plaintes contre les malversations et les concussions des fonctionnaires et contre l'inconsti nationalité des actes du grand conseil ou du podestat. Le podestat jugeait en
il) Ce traitement de 600 litres était asseï élevé, a nos époque où la Couronne de Sardaigne liait vendue £4,000 livrée par l'empereur Frédéric
s'adjoignant un certain nombre de jurés. Les jures étaient nommés par quatre notables choisis eux-mêmes par le podestat et les anciens. Il y avait deux juridictions. La haute-cour, composée de dix-sept jurés, se réunissant une fois par semaine, jugeant certaines causes réservées et servant de tribunal d'appel pour les causes ordinaires, on l'appelait Cortma-Maggiore, et les couronnes ordinaires, composées d'un plus petit nombre de jurés et se réunissant trois fois par semaine.
Contrairement à un usage alors général, il était permis aux étrangers, excepté aux Pisans, par suite de leur rivalité avec Gènes, de posséder des biens sur le territoire de la république de Sassari; en cas de mort du propriétaire, le podestat conservait jusqu'au complet règlement de la succession la garde et l'administration des biens vacants. Nous voilà bien loin du droitd'albinage. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est de trouver dans la législation de la république un système d'inscriptions hypothécaires, fort rudimentaire sans doute, mais très-sage, et qui prouve une assez grande activité dans la transmission de la propriété. Toute hypothèque pour être valable devait résulter d'un contrat écrit, fait en présence du podestat et du conseil des anciens. Chaque année on publiait la liste de toutes les hypothèques. Les lois criminelles étaient douces pour l'époque. La plupart des peines étaient pécuniaires. La peine de mort n'était prononcée que dans des cas très-rares, et n'était point aggravée par des supplices. La commune indemnisait tous ceux qui
étaient volés sur son territoire. Pour rendre possible ce système (l'assurance ptibli<|i:tî h prévenir les attentats contre les personnes et les propriétés, elle avait organisé une garde urbaine. Tous les citoyens devaient en faire partie, et avaient à tour de rôle des services de nuit à faire ; le port d'armes et les rassemblements armés étaient interdits, et des règlements de police, que nous trouverions aujourd'hui arbitraires et qui n'étaient alors que sages, assuraient la sécurité.
Si l'organisation politique était eu bien des points différente, l'organisation sociale était la même dans la république de Sassari et dans les jmlicats, et sous ce rapport la Sardaigne tout entière, pour la période qui s'écoule entre la chute de l'empire romain et l'avènement de tomaison d'Aragon, est semblable à l'Italie méridionale: sauf des nuances que la pénurie des documents ne permet pas de préciser. La situation des hommes et des choses, la constitution de la propriété, !;i liiéi'iirclui' di-a classes si>m analogues dans les deux pays.
La féodalité existe en Sardaigne comme en Italie. Elle n'y a pas été importée par les Germains; elle y est néo à la fois du rayonnement, de la puissance d'expansion que toute institution fortement enracinée possède et des besoins ilu temps. Au moyen fige, la souveraineté se morcelait partout, parce qu'aucun gouvernement n'était assez fort, pour porter le poids d'une vaste autorité. Chaque ville, chaque portion de territoire sen^ tait la-nécessité de se défendre elle-même, et le chef
qu'elle se donnait ou qui s'imposait à elle, pour ne pas rester isolé et faible, se cherchait îles protecteurs, contractait envers eux des obligations. De là sortaient les vassalités, les inféodations. Le premier exemple d'inféo. dation que l'on trouve en Sardaigne est de l'an 1024 ; mais il est certain qu'il y en a eu de bien antérieures. Peut-être ont-elles commencé aussitôt après l'établissement du gouvernement national. Les princes qui régnaient dans les quatre judicats auront senti le besoin d'avoir une armée à leur disposition, de récompenser et de garder sous leur main les hommes influents qui les avaient aidés à délivrer le paya. Ils leur auront donné des villes, des districts, des châteaux à défendre, es leur concédant des droits de juridiction et des privilèges et en exigeant d'eux le service militaire. Quand les Pisans et les Génois prirent pied dans l'île, ils y régularisèrent ce premier essai da système féodal et le soumirent à la mémo organisation que dans le reste de l'Italie
La hiérarchie des classes était la même que sur le continent. Le clergé avait dans ses évèques et dans les autres dignitaires de vrais barons, et par là composait une partie de la haute noblesse, des optimales. En même temps il formait une classe à part, dans laquelle le clergé inférieur était soumis au haut clergé parle double lien de lu hiérarchie féodale et de la hiérarchie ecclésiastique. La classe des nobles embrassait toute l'échelle des vassalités. Les simples hommes libres avaient à peu près complètement disparu. En revanche
AS J.1LK DE SARDAWïKE.
les catégories s'étaient multipliées parmi les classes serviles et l'accès de la liberté était devenu pour elles moins difficile. Les emphytéoses, les précaires, le colonat, l'esclavage marquaient les degrés divers de celte sujétion, depuis le point où elle se réduisait à un cens et à des obligations réelles jusqu'à celui où elle aboutissait à l'enchaînement de l'homme à la glèbe. Ce n'est que vers la fin du quatorzième siècle que l'esclavage disparut de la Sardaigne. Il existait encore àTépoque de la publication des statuts de la république de Sassari, qui eut lieu en 1310.
Tous les hommes libres étaient appelés à faire partie de la milice. Les ouvriers des différents métiers étaient organisés dans les villes par corporations. Cette organisation, qui eut ailleurs une influence politique, n'en avait point alors en Sardaigne. Elle datait dos Romains et avait traversé en se modifiant plusieurs siècles. Les statuts <]?. la ivpul)lii|m' de Sassari contiennent les règlements d'un certain nombre de corporations. Chaque métier avait ses consuls ; le prix des marchandises et des travaux était fixé par un tarif; la qualité, la nature des travaux indiquées dans les plus petits détails.
Le clergé était très-puissant ; i! avait acquis une grande et légitime influence en se faisant le champion de l'indépendance nationale, et il possédait des biens et des immunités considérables; il s'efforçait, comme partout, de développer de plus en plus ces immunités; il ne laissait échapper aucune occasion de protester contre les tailles, les redevances, les exae-
HISTOIRE. Si
tions que les curateurs cherchaient sous toutes les formes à lever sur les personnes de condition plus on moins dépendante établies sur ses domaines; il voulait bien concourir aux dépenses de l'État dans certaines circonstances, mais à titre no don ; il ne voulait pas payer d'impôt, et pour se défendre des empiétements laïques il excommuniait (1).
Les mœurs des ecclésiastiques étaient comme celles du temps, assez grossières. Le concubinage était fréquent parmi eux, et les statuts de la république de Sassari entrent à ce sujet dans de tristes détails. Les canons du concile de Sainte-Juste ne sont, guère plus édifiants. D'après ces canons, les enfants nés du curé d'une église et d'une temme libre doivent appartenir par moitié à l'église et par moitié au seigneur du lieu; «i un prêtre a des relations avec une esclave, qui n'est point à lui, et que le propriétaire de l'esclave, averti |iar l'évôque n'y mette pas ordre, l'esclave, ainsi que ses enfants, passeront par moitié dans les mains de l'évéque et dans celles du prince ; enfin, si un prêtre a des enfants de sa propre esclave, ces enfants deviendront la propriété de l'église, et l'esclave celle de l'évé'que. Ce n'était là rien autre qu'une réglementation du désordre. Peut-être y aurait-il eu, pour le diminuer, un moyen meilleur que d'en faire profiter ceux qui étaient chargés de le réprimer.
(1) Concile de S.inle-Juite, .in<u o-mmé > ciu» de l'egU* OÙ il ftit lenn, 12J6. — EnlWaicn rrswiiiiona do '■lernd 4t»iml leimSmoi, comme le prouvent plmioni» document».
1,'it.e m: SAnnATiNF..
Pariai les événements qui peuvent influor sur la vie d'une nation, il n'en est pas de plus fertile en conséquences que celui qui la fait passer fies mains d'un maître à celles d'un autre. Si surfout, la nation n'est point parvenue à l'âge viril, si elle est encore à une époque de formation et de transition, arrêtée dans sa route, elle se trouve arrêtée aussi dans son développement. Les germes de grandeur qu'elle portait en elle avortent, ses forças Be dissipent dans un douloureux travail d'assimilation et au lieu de s'élever elle languit et s'affaisse comme la jeune piaule qui, étouffée sous l'ombrage des vieux arbres, au lieu de traître droite et vigoureuse, végi'itc ni an tord pmir aller chercher à travers leurs rameaux un rayon de soleil.
Ce fut un grand malheur pour la Sardaigue, qu'italiimiifs par sa si!ii:Uit>n, par ses iiri^iiKis, par sa civilisation naissante, et appelé» à le redevenir, elle ait été ainsi tfluf, d'un coup détournée du courant de sa destinée, etattacliéapour quatre siècles à l'Espagne, dont le gouvernement, après l'avoir traitée rudement d'abord pour la réduire, se contenta ensuite, au milieu des soucis d'un vaste empire de l'exploiter comme une province lointaine.
Dès l'an 1320, où elle devint espagnole, jusqu'à l'an 1720, m elle fut réunie au Piémont, la Sardaigne nu
prit part à aucun événement important; son histoire, pendant cotte longue période, n'est que l'histoire île ses mœurs, de ses institutions et de ses maîtres. Et cette histoire est courte, car nulle part en Europe l'immobilité n'a été aussi complète. Aucune société n'est restée pendant cinq cents ans aussi semblable ;'l elle-même que la société sarde, et hiur encore elle avait toute la physionomie du moyen âge. L'ordre légal qui y avait été établi au lendemain da la conquête, s'étaitcomplété plu tût qu'il n'avait changé. Los gentilshommes catalans, valençais, aragonaisqui, après avoir soumis la terre, se l'étaient partagée, conservaient en grande partie leurs fiefs, et s'ils ne formaient plus par leurs établissement 4 ! dans l'ile un réseau da capitaineries destinées à la maintenir dans l'obéissance, ils gardaient encore toute leur prépondérance dans le gouvernement
Ce gouvernement libéral et excellent au quatorzième siècle, était devenu déplorable nu dix-huitième. Ne s' étant pas transformé avec le temps, n'ayant adopté que quelques améliorations do détail, il ne répondait plus aux besoins nouveaux.
Sa base était double : d'un coté les Certes, c'était la part du pays, de l'autre lo gouverneur ou le vice-roi, c'était la part de la couronne.
Les Cortès étaient un parlement où les trois ordres do la nation avaient chacun ionr représentât imi. LV'Vdn! ecclésiiistiqfki élail représomé par lus archevêques, les évêques, les abbés de tous les couvents et un chanoine pour chaque chapitre. Il avait ponr président-né l'ar-
chevéque de Cagliari et, en son absence, le plus ancien évêque. L'ordre militaire se composait de tousles nobles, qu'ils fussent ou non possesseurs de fiefs. I] avait à sa tète le plus ancien des ducs habitant Cagliari et, en son absence, le plus ancien marquis. L'ordre royal comprenait les députés dessilles. Chaque ville avait le sien, c'était invariablement son premier conseiller. Le chef de l'ordre royal était le premier conseiller de la capitale. Quand les trois ordres étaient convoqués ensemble ils formaient, par leur réunion, le Parlement ou les Cortès. Quand ils siégeaient isolément, ils s'appelaient les États (1). L'état militaire se réunissait souvent seul.
Dans le principe, les Cortès devaient être assemblées tous les trois ans ; plus tard elles ne le furent plus que tous les dix ans, et il y avait un siècle qu'elles n'avaient pas fonctionné, lorsque la fusion complète de la Sardaigne avec, le Piémont amena leur suppression. Outre les sessions périodiques il y en avait d'extraordinaires chaque fois que le gouvernement, sentait le besoin de faire un appel au pays, de lui demander des sacrifices et de se fortifier par son adhésion. C'était te roi qui fixait l'ouverture, la clôture et la dnrée des sessions.
Les Cortès votaient les impots. Aucun impùt ne pouvait être perçu ni augmenté sans leur approbation. Elles discutaient les projets de lois qui leur étaient proposés parla couronne, ou qu'elles proposaient àla couronne, et ces projets, présentés ensuite au roi sous
'1} Gll Slimtnti.
forme de suppliques, étaient convertis en lois ou capitoli lorsqu'ils avaient été revêtus de son approbation. A l'origine chaque membre avait le droit d'initiative ; mais au seizième siècle (1) ce droit fut réduit à des limites très- étroites. Pour les membres de l'état ecclésiastique et de l'état militaire, il n'y avait pas de mandats impératifs. Les membres de l'ordre royal recevaient au contraire du conseil auquel ils appartenaient des instructions écrites.
Les Cortés siégeaient à Cagliari. Les trois ordres délibéraient quelquefois ensemble, quelquefois séparément, quitte ensuite à se mettre d'accord pour toutes les décisions collectives. A l'ouverture de chaque session, on nommait une commissiou de six membres pour vérifier les titres de ceux qui paraissaient pour la première foisau Parlement. 1,'ue autre commission de seize membres était chargée de répartir les impôts votés, entre les différentes classes de contribuables. Une troisième commission devait examiner sommairement les plaintes qui étaient portées par les États ou par des particuliers contre les officiers royaux, les rejeter ou les soumettre au Parlement. Les membres de cette commission s'appelaient profiteurs. Ils étaient nommés comme ceux des autres commissions, moitié par les États, et moitié par le président. Leurs fonctions étaient des plus importantes. Elles consacraient le principe de la responsabilité des fonctionnaires devant le pays, res-
(i) «il.
94 L'ILE DE 3AKDA1GXË.
ponsabilité souvent illusoire à cause rte la complicité morale des deux premiers ordres et de l'impuissance du troisième, mais qui aurait pu devenir effective avec le développement des institutions. Le Parlement ne pouvait procéder à In discussion des affaires avant de s'être prononcé sur la validité rt<-s réclamât iniis et. lies plaintes qui lui étaient présentées.
législative, les Cortès étaient surtout un pouvoir conservateur. En effet, la noblesse et le clergé y avaient seuls de l'influence. Les campagnes n'y étaient représentées que par les barons, c'est-à-dire par leurs oppresseurs; et. comme il n'y avait pas en Sardaigne de tiers enrichi par l'industrie et le commerce, et par conséquent indépendant et progressif, la représentation des villes ne se composait que d'avocats et d'employés intéressés presque toujours au maintien d'un ordre de choses dont ils vivaient. Dans ces conditions, les Cortès ne songeaient guère qu'au maintien et à l'extension des privilèges des ordres, Elles avaient été à l'origine l'expression des besoins du pays. Ne s'élant pas transformées, elles cessèrent bientôt de l'être, et ai elles s'opposèrent souvent à l'accroissement des impôts, elles n'en provoquèrent jamais ni une équitable répartition, ni un emploi fécond; elles ne prirent jamais l'initiative de créations utiles. Le rôle actif dans le gouvernement appartenait au vice-roi.
Le vice-roi représentait le souverain et concentrait dans ses mains à des degrés divers tous les pouvoirs.
Chef de l'armée ot de l'administration, il l'était aussi fie la magistrature. Tl ne pouvait suspendre le cours de la justice, mais lea causes une foia jugées 11 avait le droit de grâce. Ses fonctions ne duraient jamais que trois ans. C'était trop peu pour s'attacher au pays et pour apprendre à le wniiuim;; aussi, étrangers à la fois et aux hommes et aux choses, les vice-rois ne voyaient que par les yeux d'autrui, c'est-à-dire voyaient mal et loin de songer à se créer des obligés et des amis parmi leurs administrés, la plupart les exploitaient sans merci dans leur intérêt et dans celui de leurs flatteurs. Dans les pcf-iniurs iem|is qui suivirent la conquête aragonaise, ils n'avaient été que des commandants militaires investis d'un pouvoir sans limites et ils n'avaient qu'un simple assesseur. Plus tard leurs fonctions se multiplièrent; on créa auprès d'eux un chef de la chancellerie rojale dont ils devaient prendre les avis, et un avocat du fisc chargé de l'administration financière ; mais leur autorité pour s'exercer dans une sphère plus étendue ne fut guère moins arbitraire ; elle n'avait pas de frein légal.
Philippe II essaya de lui en donner un par la création de ïavdienee royale (1). Cour de justice, établis à Cagliari, l'audience royale devait former, en même temps, une sorte de conseil de gouvernement (2). Les vice-rois ne pouvaient prendre aucune décision impor*
p!) ISW. Voj«iPM*™uicfc,tit. IV, cap. l,«tPlBln>MUIii>i,3apMffl inli'tM nnli'ni pur, dplta Sm/rU'io. Oûcotjo.
W L'ILE DE SA RI) A1G No-
tante, sans l'aviiir consultée. Elle les remplaçait en cas d'absence, et partageait avec eux le droit de présenter aux fonctions civiles et ecclésiastiques qui étaient réservées à la nomination de la couronne. L'audience royale fit quelque bien; elle introduisit plus de maturité et de sagesse dans l'expédition des affaires secondaires et provoqua quelques réformes utiles dans la législation. Mais elle n'était point constituée assez fortement pour contrôler efficacement, et elle fut une digue impuissante contre les débordements dn despotisme. Facile à acheter ou à annuler, elle n'arrêta jamais que les faibles, s'inclina toujours devant les forts, et n'empêcha pas le gouvernement de la Sardaigue d'être aussi arbitraire et aussi corrompu que celui de Naples et de Milan. 11 n'était pas rare de voir les vice-rois trafiquer de la justice, vendre l'impunité, aliéner à leur profit les droits de la couronne, compromettre la sécurité de l'île en accordant à prix d'argent des ports d'armes qui étaient une véritable autorisation de brigandage (1), et quand ils avaient ainsi préparé le désordre, prendre des mesures cruelles pour le faire cesser et recourir à ce procédé sommaire de l'état de siège, qui n'est qu'une injustice légale (2). Il était moins rare encore de les voir détourner les deniers publics et pressurer le pays pour s'enrichir de sa misère {3). L'audience-royale se voilait la face en ramassant les miettes.
[1] Doc d'Avdkno.
(2) Duo ds Su GarminD. CellaiulpeDuioll dos loi» l'affalait minn an- (ï) Cardinal Tiirtdiio.
Dans l'ordre judiciaire l'audience réalisait un progrés plus réel que dans l'ordre politique. L'affermissement de la domination espagnole et le développement de la féodalité avaient en effet amené un véritable recul dans l'organisation Je la justice en Sardaigne. A l'origine, cette organisation était empreinte d'un caractère très-libéral. Les juges étaient choisis parmi les habitants notables (1); c'étaient de vrais jurés. Ils étaient présidés par un officier de la couronne qui dirigeait les débats et prononçait les arrêts. Les accusés et les plaidants avaient la faculté de se faire assister par un avocat, et quelquefois de se faire représenter. Les allégations des deux parties une fois recueillies et écrites, un secrétaire en donnait lecture et requérait un jugement conforme aux lois et aux usages. Il y avait là, sous une forme rudimentaire, une sorte de ministère public à côté du jury. Tous les chefslieux de canton d'une certaine importance avaient un tribunal ainsi constitué. Ces tribunaux de première instance prenaient le nom de couronnes ordinaires. Audessus venaient les couronnes de semaine; elles siégeaient au chef-lieu du judicat ou de la province, et servaient à la fois de cour d'appel pour les couronnes ordinaires et de tribunal réservé pour les causes les plus importantes. Au sommet de la juridiction, la cour des auditeurs, composée di?s conseillers du prince, constituait dans certains cas un tribunal supérieur, et faisait
(I] P»l>i homint».
va L'ILE DE SÀKDAIGNK.
comparaître chaque année devant elle tous les officiers de judicaltire pour entendre d'eux un rapport et leur adresser des conseils, des encouragements ou des reproches. Enfin, au bas de l'échelle, les majors de justice, ayant des fonctions analogues à celles de nosjuges de paix, étaient chargés de juger sommairement et à l'amiable les affaires civiles de peu d'importance, et de commencer l'instruction des délits. Le développement de la féodalité troubla cet ordre si simple, qui eût été excellent si la pratique eût répondu à la théorie, et amena la confiscation de la justice au profit des barons et au détriment des justiciables. Chaque canton eut. alors un juge, ou délégué, nommé par son seigneur. Ces délégués devaient posséder certaines connaissances juridiques et ne pouvaient être déposés sans motifs graves; mais malgré ce semblant d'inamovibilité,, il s n'eu restaient pas moins l'homme du baron, l'agent de ses volontés, l'interprète de ses désirs, et manquaient de l'indépendance nécessaire pour être justes. De là des iniquités nombreuses, tout le cortège d'abus qu'a toujours engendré la féodalité et qu'on signale partout à cette époque en Europe.
La création de l'audience royale ne supprima pas ces abus, mais elle les atténua. Elle ne fit pas cesser complètement , mais elle diminua l'irresponsabilité tyran nique des petites juridictions féodales; elle ouvrit aux appels une voie plus large et plus sûre, et fit planer au-dessus des inégalités des justices locales l'impartialité de la justice royale. En mettant en lumière
le pouvoir central, elle en favorisa le progrès, et elle fit pénétrer dans l'esprit des masses, avec le uom du souverain, l'espérance d'un régime plus équitable et plus doux. Mais elle portait elle-même dans son organisation un vice irrémédiable qui devait l'empêcher de produire tout le bien qu'on en avait espéré. Investie à la fois de fonctions gouvernementales et de fonctions judiciaires, elle ne pouvait servir efficacement ni le gouvernement, ni la justice; car lorsque la justice est appelée à faire partie du gouvernement, elle ne tarde pas à être absorbée par lui, c'est-à-dire à disparaître ; il faut qu'elle soit séparée du pouvoir pour lutter contre ses tendances envahissantes et oppressives , et qu'elle soit indépendante dans sa sphère pour l'être dans ses arrêts. Cette confusion d'attribution était, du reste, générale à cette époque, et n'a disjiaru que lentement. La séparation des pouvoirs comme la division du travail est le fruit des civilisations avancées et n'appartient qu'aux pays riclius et aux nations libres.
L'audience royale, le vice-roi et les Cortèâ qui, dans des mesures diverses, prenaient part au gouvernement de la Snrdaignc, s'y partageaient aussi le pouvoir législatif. La législation sarde se composait des chapitres ou capitulaires desCortès (1), c'est-à-dire des propositions faites par les irois ordres du royaume et revêtues de la sanction des souverains ; des pragmatiques ou décrets organiques rendus par le roi pour
l'interprétation des capitalairea ou pour l'éclaircissement d'anciennes lois générales ; des édite royaux relatifs à des matières administratives; des arrêtés pris par les vice-rois pour le règlement des affaires courantes, affrétés qui, une fois approuvés par l'audience royale, prenaient le nom de pregoni et avaient force de lois; et enfui de la caria de Logu. La carta de Logu était le Code donné en 1395 au judicat d'Arborée par la célèbre Éléonore. En 1421 elle devint, à la demande des Cortés, le Code général du royaume, et elle était si bien adaptée aux besoins du pays que, grâce à la constance des mœurs et à l'immobilité des idées, elle est restée non pas intacte, mais debout pendant quatre cents ans. Plusieurs de ses dispositions étaient encore en vigueur il y a moins d'un quart de siècle, et les bases sur lesquelles elle avait organisé la police préventive et répressive ainsi que l'armée ne changèrent ni sous le gouvernement espagnol, ni sous le gouvernement pié montais.
La responsabilité des délits commis dans une commune incombait à cette commune. Si un vol avait lieu sur son territoire, et que le voleur ne lût pas découvert, c'était à la commune d'indemniser le volé. Si un meurtre était commis, et que le meurtrier restât inconnu, la commune devait une compensation à la famille du mort. Un certain nombre d'habitants étaient chargés de faire la police, et en cas de négligence soumis à une amende. Il y avait en outre une garde rurale chargée de veiller sur les récoltes, et qui plus tard de-
vint sous le nom dp barwcelUria mie véritable garde nationale formant une compagnie par canton. Le service était d'un an. Tous les propriétaires payaient une cotisation proportionnée à l'étendue de leurs propriétés, moyennant, quoi on les jinran tissait de tous dom-
L'armée était nationale. Après la conquête aragnnaise, il y eut pendant, quelque temps en Sardaigne des troupes espagnoles; mais à partir du règne de Charles- Quint, sauf quelques circonstances exceptionnelles, i! n'y eut plus que des milices. Tous les Sardes, sauf les exemptions habituelles et les épurations nécessaires, devaient en faire partie. Le service était gratuit. Les miliciens s'équipaient et se nourrissaient à leurs frais. Ils jouissaient seulement de quelques franchises personnelles. Deux fois par an ils se réunissaient pour être passés en revue et faire la petite guerre. Quelques compagnies d'élite, exercées une fois par mois dans leur canton, formaient un noyau solide prêt à se rassembler au premier appel. Au seizième siècle, les milices sardes composaient un effectif de trente mille fantassins ot- de dix mille cavaliers. Pour mieux assurer la défense de l'île, on l'entoura, en 1587, de cent trente-huit tours, contenant chacun e une petite garnison. Ces tours, capables de résister à un coup de main, s'appuyaient mutuellement. Elles étaient placées sous le commnudement d'un commissaire général de l'artillerie.
Le système financier était loin de valoir le système militaire. Les rois d'Espagne avaient, comme wus
les princes d'autrefois, ce dédain apparent pour l'argent, qui devait Être le premier acte de foi d'nn gentilhomme, mais qui amenait plus d'embarras sérieux et de procédés mesquins qu'il n'inspirait de nobles sentiments. Us firent en Sardaigne ce qu'ils faisaient ailleurs. Les barons catalans, valençais, aragonais, qui avaient aidé à la conquête, reçurent des fiefs considérables. Après In. conquête les concessions, loin de se ralentir, prirent une plus grande extension. Ferdinand le Catholique dépouilla les quelques soigneurs italiens qui avaient conservé des terres pour donner leurs seigneuries à des Espagnols. Charles-Quint prodigua les grâces avec l'insouciance d'un monarque pour lequel la petite île de Sardaigne n'était rien comparée à la grandeur , de son empire et à l'immensité de ses convoitises. On alla jusqu'à autoriser le procureur royal à donner lui • même des fiefs, et. il était bien tard, il ne restait plus de grandes possessions àla couronne lorsque Philippe II mit un terme à ces largesses ruineuses. Ce n'étaient pas seulement les terres qui avaient été aliénées. Le trésor avait fait argent de tout; il avait vendu aux communes et aux particuliers des exemptions, des privilèges, des titres, et pour une somme modique une fois payée, cédé les pêcheries de thons et la pêche des étangs, qui eussent été pour lui une source annuelle de revenus considérables. Privé ainsi de ressources précieuses, ses revenus consistaient uniquement dans le donntif voté par les Cortex ordinairement pour dix ans, dans les fiefs qui étaient restés ou qui avaient
HISTOIRE. ina fait retour à la couronne, dans le monopole de la neige, dans le produit de» mines et dans les droits d'importation on d'exportation. Tout cela formait un budget de recettes assez peu élevé, et les vices de l'administration financière ne permettaient pas d'en tirer un grand parti. Le désordre, en effet, était permanent et les malversations n'étaient pas rares dans cette administration. Le procureur royal qui en était le chef, les deux magistrats qui, au-dessous de lui, se partageaient la perception et la dépense, suivaient l'exemple dea vice-rois, et depuis les hauts fonctionnaires jusqu'aux petits employés l'incurie et la cupidité étaient générales. Avec une administration vivant ainsi d'expédients et insouciante de tout progrès, l'île de Sardaigne végétait dans l'iraroobilitA. Manquant de routes, n'ayant pas de postes à l'intérieur ni de communications régulières avec la métropole, abandonnée à elle-même et rançonnée par ses maîtres, elle s'était appauvrie et dépeuplée. Elle supportait pourtant sa misère sans impatience; car la possession du bien est nécessaire pour avoir l'idée et pour éprouver le besoin du mieux, et les défauts de son gouvernement étaient si conformes à sa nature, si bien adaptés à son caractère et si invétérés, qu'elle s'y était pliée comme à une nécessité et attachée comme à une tradition. Il y avait longtemps d'ailleurs qu'elle ne considérait plus son gouvernement comme étranger. Elle s'était faite Espagnole de cœur comme d'habitude. Les bourgeois parlaienf espagnol et avaient fait traduire dans cette
lui I.UK DE SARI) AU; Si:
langue les statuts de leurs villes. La littérature ét;iit toute espagnole. L'assimilatior avait en lieu promp tentent, parce que la civilisation sarde à peine naissante, n'ayant pas une grande force de cohésion, n'avait pas pu opposer une longue résistance, et parce que l'assimilation, s'étnnt bornée aux classes gouvernantes et aux classes aisées, avait été déjà accomplie à moitié après la substitution radicale d'une aristocratie espagnole à une aristocratie italienne. Les habitants des campagnes, en effet, qui formaient le fond de la population, ne comptaient pour rien dans la politique; ils ne connaissaient que leurs maîtres immédiats, les barons, et ne participaient en rien à la vie nationale. Confinés dans leur ignorance et impénétrables dans leur isolement, ils sont restés ainsi des siècles sans que les plus grands événements aient eu prise sur eux et en 1825, l'illustre comte délia Marmora parcourant l'île y rencontra un syndic arriéré de cent ans. qui se croyait encore sous la domination espagnole.
Quand la Sardaigne passa sous le sceptre des princes de Savoie (1) leur premier soin fut de s'attacher les hautes classes qui seules avaient une importance politique. Ils leur laissèrent donc tous leurs privilèges,
tu im
HISTOIRK. m
respectèrent Mus les abus et ne touchèrent ni an gouvernement ni à l'administration. L'ordre ancien resta debout tout, entier: on mit un peu plus de régularité dans les finances; ou augmenta le nombre des employés et on divisa leurs attributions pour rendre plus rapide l'expédition dus affaires; mais ces améliorations de détail ne changèrent rien à l'ensemble. Les Etats restèrent de plus en plus annulés et impuissants, on se contenta de leur demander lu prorogation du donatif. On ne réunit plus les Cartes. L'audience royale, absorbée par les affaires judiciaires qui
sures et la décision de toutes les questions. Une
beaucoup d'abus. Pour les prévenir on tenta diverses combinaisons. On créa auprès du vice-roi un secrétaire d'état qui plus tard devint le chef de bureau! importants. Mais le despotisme, pour être divisé, pour avoir des bras plus nombreux, n'en étaii pas moins le despotisme. On lit à Turin des règlements fort sages. On décida que le secrétaire d'Etat soumettrait chaque jour au vice-roi les affaires qui s'étaient présentées la veille. Le vice-roi devait, séance tenante, prendre l'avis du régent et décider quelle solution il fallait leur donner ou quelle marche il fallait leur imprimer. Mais un règlement ne peut subsister sans un
1<W L'ILE DE SARDA1GKE,
contrôle actif et incessant lorsque ceux qui y sont soumis ont intérêt à l'éluder, et ils l'éludent lorsque, irresponsables devant tout autre pouvoir que devant leurs supérieurs hiérarchiques, ils sont seuls appelés à rendre compte à ces supérieure de la façon dont ils l'exécutent. Le lYiiiseil composé du secrétaire d'Etat et. du régent, au lieu d'Être le modérateur du vice-roi n'en fut guère que le complaisant ou le complice. On institua un conseil d'Etat composé d'une des chambres de l'audience royale et chargé de donner son avis dans toutes les affaires gouvernementales et administratives^), maisn'étant qu'un comité consultatif il nepouvait qu'éclairer saus contrôler, et comme i! était subordonné aux vice-rois il ne tarda pas à Être annulé par eux. Les réformes essayées dans l'ordre politique n'eurent donc pour effet que de consacrer l'omnipotence du vice-roi.
Elles eurent un résultat plus heureux dans l'ordre judiciaire. Car tandis que l'excès de concentration était le défaut organique du gouvernement, toutee qui tendait au contraire à centraliser la justice en Sardaigne était alors un progrès. Un premier pas dans la voie de la centralisation avait été fait sous le gouvernement espagnol par la création des deux cours de Cagliari et de Sassari. Mais ces deux cours (2) avaient des fonctions trop diverses pour suffire aux appels ; souvent d'ailleurs elles se trouvaient trop éloignées desjusti-
(i) im.
(î| Or ]w appelait la roYnlo miJitn«> H !n rovnie ij.iirnmlioni.
ciables. Le pays n'ayant pas île mutes, 1ns habitants reculaient devant, les dépenses d'un long voyage et d'un coûteux séjour à la ville ; et la plus grande partie des affaires était tranchée par les délégués, instruments dociles des barons, qui n'avaient nul souci et nulle connaissance de la loi, qui chargés de répartir et de percevoir les impflts, tenant ainsi le peuple dans la dépendance par tous les intérêts de sa vie, avaient trop d'autorité sur lui pour ne pas étouffer toutes ses réclamations, et qui, si les réclamations parvenaient à se faire jour et si l'appel avait lieu, pouvaient aisément faire appuyer leurs arrêts par leurs patrons et influencer les décisions de la cour par les rapports qu'ils lui présentaient. Les iniquités de cette justice étalent flagrantes. On ne les supprima pas, mais on les diminua par la création des préfectures. Il y eut d'abord quinze préfectures eu Sardaigne; plus tard elles furent réduites à dix. Chacune d'elles était un centre à la fols militaire, administratif et judiciaire. Les préfets étalent juges de première instance pour la ville où ils siégeaient et les chefs-lieux de canton qui en dépendaient, et jugeaient, en appel pour les autres localités de leur ressort. Par une condescendance aux usages féodaux qu'explique la puissance conservée par la féodalité, ils devaient se pourvoir de Mues de délégation de la part des barons. Chacun d'eux avait auprès de lui un avocat fiscal faisant les four! ions dn ministère public, et tous deux formaient, avec le commandant militaire, une sorte de triumvirat auquel était dévolu le pouvoir éco ■
1«8 L'ILE DE SARDAlftNE.
mimique, c est-à-dire la faculté île prononcer des jugements sommaires en dehors des formes et des lois, jugements, du reste, qui ne pouvaient être exécutés avant d'avoir été sanctionnés par le roi. Les préfets joignaient à leurs fonctions judiciaires quelques fonctions administratives et surveillaient les intérêts des villes spécialement en matière de finance. Malgré la confusion de leurs attributions leur institution avait été un progrès réel, car elle mettait les populations en contact direct avec les représentants da la couronne et. préparait, avec la ruine do l'autorité féodale, l'égalité des sujets devant le roi et. devant la loi. Elle était en petit pour la Sardaigne ce qu'avait été la création des parlements pour la France.
Ainsi, les vice-rois réussissant à annuler toute autorité rivale de la leur, et à concentrer dans leurs mains la direction de toutes les affaires, la couronne éludant ou refusant obstinément, la réunion des Cortès pour conserver jusqu'aux apparences du pouvoir absolu, les États préoccupés avant tout de maintenir et d'étendre les privilèges des ordres, le pays tout entier jaloux do garder le monopole des emplois pour ses nationaux, croyant par là assurer son autonomie, voulant l'union monarchique, mais ne voulant pas de fusion avec les provinces continentales et ne s' apercevant pas que-la fusion avec un peuple plus avancé, plus riche, plus civilisé serait pour lui le meilleur moyeu de s'élever et de s'enrichir, telle est la situation do la Sardaigne sous le gouvernement du Piémont. Elle s'obstine dans son iso-
HISTOIRE. IM lement, elle s'endort dans son inertie, et elle ne fait pas uu pas; l'agriculture ne se développe pas, le commerce reste station naire et l'activité intellectuelle est nulle.
Lorsque, dans le dernier quart du dix-huitième siècle, le souffle puissant qui agite et qui va transformer l'Europe, vient l'effleurer en passant, elle tressaille à peine, carie mouvement des idées ne l'a pas préparée à un changement social, et les esprits ne sont point ouverts à l'espérance d'une rénovation. Le peuple n'entrevoit la république française qu'à travers les bombes dont l'amiral Truguet couvre inutilement Cagliari et à travers les boulets que le lieutenant-colonel Napoléon Bonaparte envoie se perdre contra l'ilôt de la Madelana. 11 a une vague idée des victoires et des crimes de la Révolution, mais il n'en soupçonne pas la grandeur et n'en comprend pas les principes ; il l'esté indifférent ou hostile. Les privilégiés s'irritent et tremblent. Quelques rares avocats et quelques professeurs accueillent avec une joie timide les idées nouvelles. Seul, un homme habile, énergique, audacieux, désintéressé, aimant sou pays, quoiqu'il y ait fait naître la guerre civile, conçoit le projet d'en changer l'état social en même temps que l'état politique. Il songe à (aire de la Sardaigne une république, et se flatte que la France secondera et (era aboutir ses desseins. Il ne découvre point son but, et, profitant habilement des circonstances, il groupe autour de lui le double mouvement qui agite alors le pays. Dans le nord les habitants
lin L'ILE 1>E iAKliAU'.NK.
voulaient se rendre indépendants du gouvernement de Cagliari, et les paj'sans s'affranchir de leurs seigneurs. Il no met à la tète dos mécontents et organise un vaste soulèvement. Mais la confiance qui le soutient l'aveugte. Il ne calcule pas que des troupes indisciplinées ne tiennent qu'un instant contre des troupes réglées, et qu'il faut savoir profiter de cet instant, il ne pressent pas que la jalousie provinciale, qui a été une des causes du mouvement, en fera aussi la faiblesse, et tandis qu'uu coup d'audace lui eut peut-être assuré un triomphe au moins passager, il se perd eu quelques heures par son hésitation. Les campagnes qui détestaient leurs liens, mais qui n'osaient encore les briser, rentrent après une effervescence éphémère, frémissantes mais inertes sous le joug des vieilles lois, et pou après, les derniers grondements de l'orage s'apaisent, et les choses reprennent leur train accoutumé.
Un moment, quand les rois de Piémont, dépouillés parlaFrance de leurs états continentaux, se réfugièrent enSardaigne. une grande espérance traversante, et l'on vit tout*3 les classes se presser à l'envi auprès du Souverain, persuadées qu'une ère nouvelle allait commencer pour leur patrie. Mais cette illusion ne dura pas. Ces pauvres princes, victimes d'une révolution, avaient pris en défiance et on haine les idées et les classes qui ailleurs sapaient et renversaient les trônes, et confondant les intérêts de leur peuple avec ceux de leur couronne, ils croyaient que tout mouvement serait un ébranlement et que toute réforme minerait les bases de
la société civile. Ils se crampon nèrent au passé avec une sorte d'ardeur désespérée et se raidirent dans l'absolutisme. I^es influences aristocratiques devinrent de plus en plus duiuitiantys dans l'île. Grades, fonctions, privilèges, honneurs de cours, délais pour payer leurs dettes, rigueurs pour faire rentrer la dinie (I), (outes les faveurs furent prodiguées à la noblesse et au clergé. On riva de nouveau les chaînes féodales. On renouvela la défense des mariages entre nobles et non nobles (2), l'ordre militaire et l'ordre ecclésiastique furent gorgés et annulés, le parti populaire tenu en bride et suspect. Les commandants militaires obtinrent un pouvoir discrétionnaire, délivrèrent à leur fantaisie des mandats d'amener, infligèrent sans jugement des punitions sommaires (3;, et pendant qu'à Turin on proclamait les droits de l'homme, ne se firent pas faute de mener les Sardes à coups de bâton et de nerfs de bœuf (4). Le despotisme aboutit peu à peu à ses conséquences extrêmes ; quelques hommes de cour finirent par disposer de tout, et l'on vit jusqu'aux gens de service du palais devenus le canal des grâces, en tenir boutique ouverte. Les princes honnêtes, mais aveugles,
(1) Une cironlaire du tecrtaired'rilnt, du 31 juillet 1199, rccommaniic
signaler le* habitant» qui la nfunnl pat «pril d'appcAlIon, afin qu'il leur «oit inflige la peinn corporelles que déterminera le bon plaisir d* Sa
IUE Dt fAKDAK.M-..
ignoraient ces abus, mais pour en être les complices involontaires, ils n'en étaient pas moiijs les complices responsables. Car c'est à eux que remontait le premier tort, celui de se livrer tout entiers à une cohue de serviteurs fidèles sans doute, mais corrompus et men-
Aux vices du gouvernement et des gouvernants s'ajouta pendant cette triste période le déficit croissant des finances et la progression constante des impôts.
C'était à la Sardaigne seule en effet à subvenir maintenant a l'entretien des troupes et à celui de la cour. Elle avait cru gagner beaucoup à la présence de ses rois, elle n'y gagna guère que de payer chaque année un supplément de trois a quatre cent mille livres (1}, et si c'était peu pour sa fidélité, c'était beaucoup pour sa bourse. On tripla le douatif (2), on puisa dans toutes les caisses particulières avant une dotation spéciale, telles que la caisse des ponts et chaussées, la caisse des tours du littoral, la caisse de l'ordre supprimé des Jésuites, et on finit par les épuiser (;)) . On compromit l'avenir pour suffire au présent, on décréta un impôt extraordinaire sur le revenu a répartir entre les barons, les ecclésiasiiques, les <?nipWt^ e( k's pi'opi'it'iaii'es des villes principales, impôt progressif établi sur une échelle qui variait de trois à vingt pour cent (4) ; on essaya avec l'assentiment des Etats un emprunt forcé qui ne
(1) Livra «nie* d'auvirou ! franc».
(3) lTW.-(S)1800.1B03.-[4) 1904.
put être réalisé ^1), on obtint du pape la création d'une caisse spéciale destinée à l'extinction delà dette et dont la dotation devait consister dans un prélèvement fait pendant vingt-cinq ans sur les revenus du clergé (2). En dépit do tous les efforts, le déficit ne faisait qu'augmenter et tous les services étaient en souffrance. En 1809, le Trésor s'empara dos ressources des èvêchés et des bénéfices vacants, et les dettes anciennes furent consolidées à la charge dit Mont de rachat de les éteindre lorsque les circonstances le permettraient. Enfin, dans les années suivantes, toutes les ressources étant taries, on fut obligé pour payer la solde des troupes de suspendre les travaux publics les plus urgents (U). L'armée déjà si faible fut réduite, et la petite Hotte destinée ;'i défendre les cotes contre les invasions des Barbare squ es fut désarmée (4). Le ciel lui-même se mit de la partie, et comme si ce n'était point assez de l'état social le plus déplorable, la Sardaigne eut à supporter coup sur coup la peste (5) et la famine (0). Le blé manquait. C'est en vain qu'on en prohiba l'exportation et qu'on défendit aux familles d'en avoir chez elles au-delà du nécessaire. Les mesures administratives et coercitives ne comblaient pas le déficit de la récolte. On essava de fixer les prix, mais en dépit du tarif les prix montaient toujours, et on alla jusqu'à exiger pour une mesure de blé la quantité de terre que ce blé sût pu ensemencer. Les campagnes furent dé-
(1)1805.— (2) IBM. —(3)1810.— («IBlî.— (5) En 1809 stes 1816 il )■ rat dra* épidémie» Mniblw. — (S) IBIS M 1816.
DE SABDAIGNJ
d'herbes. Les petits propriétaires mangeaient leurs
affamés se réunir dans les villes, les parcourir en do-
sans abri, sans espoir, mourant de faim. Le roi engagea le subside qu'il recevait do l'Angleterre pour faire venir du froment de Malte. Mais les efforts les plus généreux ne purent conjurer la détresse publique, et dans un moment do désespoir le peuple accusant le gouvernement de tous ses maux se souleva; ou fut obligé d'étouffer la révolte dans le sang, et dès-lors il y eut comme un voile lugubre étendu sur cette île si riante et si riche.
Les rois de Sardaigue, en la quittant, la laissaient plus pauvre, plus désolée, plus abattue qu'ils ne t'avaient trouvée. Une fois rétablis daus luursEu.ts continentaux, ils ne firent rien pour la tiror de la misère. Ils avaient tout oublié et ils n'avaient rien appris. Ils croyaient que la restauration do leur trône devait être la restauration des anciennes idées, et ils ne songeaient qu'à relever de ses ruines l'édifice que la Révolution française avait renversé. La Sardaigue fut abandonnée de nouveau au caprice des vice-rois, et ses blessures ne se cicatrisèrent point.
Cependant le temps marchait et entraînait dans la voie des réformes les monarchies les plus attachées au passé et les plus rebelles au progrès. Un prince, que la
HISTOIRE. lli Providence réservait à dû liantes destinées et fjui devait être à lafois l'initiateur et le martyr de l'indépendance italienne, Charles -Albert, entreprit avec ardeur la réorganisation de la Sardaigne. Son régne marque véritablement pour elle le point de départ d'une ère nouvelle ( I). Sans se départir d'abord de son autorité absolue, il supprima la féodalité eu rachetant les fiefs, reconstitua la justice en la dépurant du l'administration et du gouvernement, donna aux communes une existence légale par la création de conseils municipaux, décréta l'égalité devant-la loi, prit de sages mesures pour arriver à la constitution de la propriété parfaite, fit ouvrir des routes, établit des communications régulières avec lu continent, réorganisa les milices, favorisa les lettres et introduisit le système décimal. C'étaient là de grandes choses et faites rapidement. Mais pour qu'elles n'avortassent pas, il fallait que l'esprit même du progrès passât dans le cœur du pays, que tous les habitants fussuni intéressés à maintenir et àdévelopper les réformes décrétées, et que le nouvel état social eut pour corollaire et pour appui une nouvelle organisation politique. Le pas le plus important restait à franchir; il fut franchi par le décret du 30 novembre 18-17, qui pronouea l'union et l'assimilation de la Sardaigne avec les Etats continentaux, et par le Statut du 4 mars 1848 qui lui donna la liberté.
La fusion des provinces n'est pas moins importante
dans un pays que la fusion des classes. Leur égalité devant la constitution est, pour la politique, ce que légalité des individus devant la loi est pour la justice. Quand les provinces sont séparées par des barrières administratives et par des lignes douanières, elles ne tardent pas à l'être aussi par les. intérêts ; leurs jalousies naturelles s'enveniment, chacune d'elles marche à sou pas, et l'!"tat tiraillé dans des sens divers perd en force ce qu'il perd en unité. Au contraire, si on fait entrer toutes les provinces d'un État dans la même voie, elles montent pen à peu au même niveau. Les faibles se fortifient au contact des fortes, ef, se soutenant mutuellement, elles progressent avec plus de rapidité. Séparée du continent, la Sardaigne était comme une branche dans laquelle ne monte plus la sève. En l'y réunissant, on lui a infusé une sève nouvelle.
Ayant ainsi l'égalité, il ne lui manquait plus pour s'élever à toute la hauteur de ses destinées qu'une chose, la liberté. Kilo en jouit depuis quinze ans. Courbée pendant de longs siècles sous le régime du bon plaisir, elle connaît enfin le régne des lois Tout est soumis eliei; elle à des règles fixes. La presse, dégagée de toufe censure et de toute chaîne, bien que naissante et ineNpérimentée, y devient l'organe chaque jour plus accrédité et plus puissant des vœux et des espérances du pays. Les élections y sont une réalité, bien que le droit de suffrage y soit fort étendu. Les députés y ont un droit précieux d'initiative qui leur
permet de provoquer (ou(«s br-i améliorations utiles, et de se dire les représentants actifs de leurs concitoyens. L'administra!i"u est intègre, parce qu'elle est ruriirùlëe et responsable, et le gouvernement, fortifie par ce régime salutaire qui ne compromet que les faibles, acquiert chaque jour une influence plus pro-; i-iiide, r.rn'. piipuhi-iti- plus étendue, des dévouements plus nombreux.
Stimulée ainsi par de nobles exemples et dégagée do tonte entrave, la Sardaigne a fait eu quinxc ans d'immenses progrés. Qu'elle ne se laisse point maintenant emporter par trop d'impatience; qu'elle ne s'engage pas dans des tentatives irréfléchies au bout desquelles elle ne trouverait que des mécomptes. Après avoir été si longtemps immobile, il ne faut point ae précipiter, car le temps est pour toutes les choies humaines la condition du succès, et tout progrès a sa gestation. La Sardaigne s'est déjà à demi relevée de l'abaissement oi'i l'isolement et l'absolutisme l'avaient fait descendre. Qu'elle persévère; qu'elle porte une main hardie sur les vices et les abus que la liberté lui découvre et que le despotisme aggravait en les cachant ; qu'elle apprenne à compter chaque jour davantage sur elle-même et sur elle seule, et, grâce à la richesse de son sol et à l'énergie de ses habitants, elle ne tardera pas à occuper une des places les plus brillantes dans le faisceau des autres provinces italiennes, hier ses rivales, aujourd'hui ses sœurs.
lïu étudiant sa situation actuelle et en exposant la
IIB L'ILE DE SAHDA1CNE.
condition que les institutions nouvelles y ont faite à la noblesse, au clergé, à la propriété, nous retrouverons les réformes les plus importantes qu'elle a accomplies ou qu'elle est en train d'accomplir dans son état social, la suppression de la féodalité, la suppression des dîmes, la suppression des ademprivi.