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LE PAYS

rouge, de noir, de bleu, qui accompagnent un mort eu terre, des bedeaux qui battent du tambour devant les l'élises pour aniioncer les offices, des pêcheurs chargés de leur butin, des matelots avec leur long bonnet dp laine noire ou rouge, des eontadinea dans leurs gracieux costumes, portant sur la tète une corbeille d'osier ou des chevreaux dans leurs longues besaces.

l,a physionomie du marché n'est pas moins variée. Ces longues files de petites boutiques en bois, semblables à celles qui se dressent au jour île l'an sur nos boulevards, à Paris; ees beaux fruits du midi, les

cieuses filles aux yeux noirs; les poissons aux mille nuances qui chatoient sur l'étal comme dans un tableau hollandais ; la foule hignnvp dos acheteurs et des vendeurs; les paysans, avec leurs longs cheveux tressés et leur jaquette en peau île mouton brodée de uoiileurs vives ; les religieux en robe blanche ou noire; les ouvriers en gilet, rouge, mangeant, des araignées île mer; de brunes paysannes vendant les petits pains de fleur de farine et les gâteaux dorés quelles ont pétris de leurs mains; les groupes mobiles qui se défont et se reforment sans cesse; les oisifs qui flânent et qui causent, les contestations fréquentes, les altercations mêlées d'injures, le bruissement général, tout cela compose un ensemble plein île charme, et fournit au voyageur plus d'une observation précieuse et plus d'un trait piquant.

Pourtant, il y a plus d'originalité encore dans lei

U I.1LE m SAItDAlGKE.

faubourgs, et la vie sarde s'y montre mieux dans toute sa familiarité, ltien île plus curieux, par exemple, aux jours de fëie ou de foire, que les cours île leuri anvastes abris en planche*, attachent leurs chevaux, remisent leurs voitures, déballent leurs denrées. Il faudrait, pour les peindre, le burin d'un Callot, le crayon d'un Doré, ou le pinceau de lîreughel, avec un rayon du soleil sur sa palette. Vous diriez parfois d'au campement de bohémiens. Une servante, à la gorge rebondie sous .ion corset d'écarlatc, plume des perdreaux à la porte de la locauda. Non loin d'elle, une enfant accroupie allume un réchaud! avec un éventail en plume de dindes. Des étalons à longues crinières, nerveux et. fauves, broutent tristement quelques poignées do fèves. Dans un coin, un gamin déguenillé, aussi noir que le pouilleux de Murillo, et prêt à se livrer au

eurbeille d'usier qui lui sert de gagne- pain. Deux jeunes filles emplissent leurs atnphuros à un tonneau et les emp' trient ensuite sur leur tète, svcltes el élégantes comme celles que Raphaël a dessinées dans l'Incendio del Borgo. Un prêtre en soutane jaunie et râpée, de

les amis qui l'entourent. Quelques paysans, avec la peau do mouton ou le burnous noir sur l'épaule, causent avec des contadînes en corsage blanc et en jupe jaune, et forment avec elles un groupe pittoresque, Le

LE PAVÉ. iS

soleil jette sur ce pèle-ioèlo grouillant une ardente lumière, et fait ressortir imite la laideur de la maison délabrée. A deux pas, des figuiers tordent leurs branches dans des champs bordés de cactus, et la mer montre à l'horizon la silhouette sombre d'une barque de pêcheur.

Le Castello ofire un autre aspect et d'autres scènes. Là est l'université avec son cloitre, ses collections, sa population studieuse d'élèves et de professeurs. Là les vieilles portes massives durées par le soleil et couvertes d'inscriptions, rappellent, avec les siècles, qu'elles ont vu passer les dominations aragonaise et pisane, les luttes contre le Piémont, les souvenirs lugubres ou joyeux d'une société sans analogie avec la nùtre, mais nou pas sans grandeur. Là .le palais royal a abrité

la France, et aujourd'hui appelée par elle à un si grand rôle. C'est dans le Castello que s'élèvent les tours de l'Eléphant el Saint- Pancrace qui, après avoir servi de forteresses, servent maintenant de prison, et qui dominent la ville de leur masse sombre comme pour marquer la place que tient encore le moyen àgc dans la civilisation sarde. T'est aussi dans !e Castello que sïnt les promenades. Celle du bastion est une terrasse étroite et dallés en marbre d'où l'on plonge sur tout le

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golfe. Elle est triste, bien qu'a certaines heures le beau monde s'y donne rendez-vous. Quelques arbres étiolés y luttent en vain contre la violence des Tente, les émanations salines et l'infertilité du terrain. Ils se courbent sans grandir et donnent une ombre rare. D'autres promenades plus vastes serpentent sur les flancs de la colline. Dans les parties hautes on a planté un grand nombre de poivriers en arbre dont le feuillage dentelé, les rameaux pendants et les belles grappes rouges contrastent vivement avec la rusticité des pins maritimes auxquels ils son! eiit.rom<;li ; s, fVi ci là des Ivuiquets do rhododendrons, de jasmins et.de roses réjouissent l'œil, ei dosatoès hérissent les rneliers catoaires de leurs poiutee aigués. De quel n'>té que le regard se porte, la vue est admirable.

Je nie rappelle toujours avec volupté les heures que j'ai passées assi" an pied du p:ùais, avant derrière nmi les maisons, les ëjrlises du Castellu suspendues au bord d'un rocher à pie à une hauteur de deux ou trois cents pieds, et soutenues au- dessus de cet abîme, par de puissants contreforts. Le faubourg de Villanovn est en bas avec ses petites maisons aux tuiles grisâtres et ses jardins étroits où les pampres mêlent leurs feuilles jaunies au feuillage sombre des orangers ei des pins. Trois du quatre coupoles basses et un clocher aigu, noyés d'ombre, s'y détachent, eu noir. Après ce premier plan, commence une plaine verdoyante plantée d'oliviers et d'amandiers, où plusieurs couvents profilent leur silhouette et où de blanches villas s'entourent d'une eein-

LE PAYS. îl

i.ure de cyprès, comme si elles se cherchaient dans ce pays brûlant un frais nid d'ombre. Au-delà, une arÊte rocheuse parallèle à l'acropole de Cagliari, porte sur ses flancs dénudés, l'église de Bonaria et la carcasse démantelée de sou cloître. Puis, après un dernier repli du golfe, où le soleil tramhle sur une mer azurée, l'horizon se ferme par un rideau de montagnes d'un bleu sombre où, semblables à deux minarets gigantesques, se dressent les tours de Calamosca et de Saint-Klie. A gauche, de grands étangs salés brillent dans la plaine comme des miroirs. Des villages populeux, enrichis par le voisinage de la capitale, font une tache grisâtre sur le vert du paysage et de hantes montagnes étagées. ruisselantes de lumière, teintes sur leurs arêtes rie reflets argentés et zébrées dans leurs replis d'ombre» mystérieuses complètent le tableau, en lui servant de

Le panorama change suivant les heures et les lieux, «ans cesser jamais, sous i'e ciel aninit et pur, démériter l'admiration du voyageur. Le plu» enchanteur, à mou avis, est celui que présente Cagliari, vu de la mer le soir, par une chaude et belle journée. Un prend une barque et l'on se dirige lentement par une douce brisa vers le fort de Calamosca. I.a ville s' étage en amphithéâtre, les clochers aigus, les coupoles ét.incellent dans la lumière du couchant, et le Castello, avec bu ceinture de murs grisâtres, dresse sur les hauteurs le spectre de ses tours crénelées. On avance, on voit alors la promenade des bastions -<e dérouler sur les flancs.

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du palais et on aperçoit à l'autre extrémité les allées du buon Camraino qui entourent la ville triste et farouche du moyen Age, d'une verte ceinture. Lô faiibourg de Stampace se déroule humblement dans la vallée au pied de la ville haute. Le mont L'rphio nu, triste,' désolé, se teint de couleurs ardentes qui le transforment comme un manteau enchanté. Plus bas, sur un mamelon moins élevé, lû couvent de Bonaria, avec ses murailles blanchâtres et ses palmiers qui balancent au vent, leur aigrette d'un vert sombre, rappelle l'Orient avec sa végétation et .sa lumière magique. On avance encore. On ne voit plus alors que le sommet du Castello. On a à sa droite les pointes dcchi-

pointe du golfe. Le soleil descend à l'horizon ; la ville paraît plus petite et s'enveloppe d'obscurité. La mer. sur laquelle la lime promène ses reflets argentés, apporte à l'imagination les idées d'infini qui sortent pour l'homme de tout ce qui est plus grand que lui. L'œil ne voit plus que des masses confuses, et l'âme, n'étant plus distraite par le spectacle de la nature, se replie eu ellemême dans la pleine lumière de sa pensée ou dans le demi-jour volupteux de ses rêveries. On rentre chez soi pour y faire un mauvais souper et songer à la l'rance, pour lire le programme d'une société en commandite ou une page de Dante.

Cagliari n'a pas de monuments remarquables. Les

plus anciens sont en milita. Les antres appartiennent à une époque de décadence. L'église de Saint-François, qui date du quatorzième siècle , est dans un état île délabrement h<>nteux. Les belles ogives des nefs et la ruse du fronton ont été murées en partie et transformées en affreuses petite.- fenêtres carrées. Le pavé manque par places. La chaire en pierre sculptée a été badigeonnée et les colonnes sont peintes en faux marbre. Les stalles en bois qui garnissaient les chapelles sont effondrées et les peintures des autels disparaissent sous la poussière qui les ronge. Do vieilles toiles pourrissent dans un coin pêle-mêle avec des chaises brisées. Ailleurs c'est la même incurie ut le même défaut de gofif.

La cathédrale a conservé de l'époque de la domination pisane deux portes à plein-cintre dont les ornements sont en partie empruntés à d'antres édifices plus

Mers, tour sombre et noire qui seri maintenant de clocher et qui n'est pas sans caractère. Mais tout le reste a été rebâti au dix-septième siècle dans ce ,s!.ylu pompeux et décoratif qui a plus de solennité que de beauté et dont toute la grandeur est dans les dimensions. La coupole placée à l'intersection des bras do croix et de la nef principale est déshonorée par d'horribles peintures. Le chœur élevé de sept marches au-dessus du pavé des nefs est revêtu d'inlarsiattire en marbres rouge, noir et blanc qui ont un vif éclat et orné de quatre lions déchirant leur proie, ouvrage eu marbre

gris du quatorzième siècle. Une colonne autiiiiu 1 en porphyre rouge soutient la chaire, et deux ambons reposant chacun sur quatre colonnes de couleur et de style différents rappellent, sans les égaler, les chaires célèbres de Pise, de Prato et de Pisloie. Une vaut*

vont semant partout les tombeaux do nos rois et les exilent doublement dans la vie et dans la mort, les Bonaparte à Rome, à Florence, à Ajaccio, à Sainte- Hélène, les Bourbons à Goritz, les d'Orléans en Angleterre.

Dans l'un des bras de croix, on a élevé au dïxseptieme siècle un vaste cénotaphe au roi d'Aragon, Martin V, mort au quatorzième siècle, œuvre colossale en marbre de couleur, plaquée contre la muraille et qui rappelle certains tombeaux de doges à Venise. Le roi, en costume du seizième siècle avec la fraise et la cotte de mailles, est à genoux ayant à ses pieds sa couronne. Des auges éplorés, semblables aux génies antiques, symbolisent auprès de lui la douleur terrestre, tandw que la Foi et la Charité représentent les célestes espérances. Des soldats, à demi -courbés dans l'humble attitude des vaincus, servent de cariatides. L'église est très-riche en argenterie. Elle a un devant d'autel et un

siédo, qui sans avoir la munie videur que les bas-reliefs admirables de l'autel du baptistère à Florence ou

Ui rxx*. si

ceux en or de I'istoie, suis avoir le même intérêt pour l'histoire dis l'art que ceux do Venise et de Milan, méritent cependant d'attirer l'iittenrion, carie style lâché dans lequel ils sont exécutés est plus supportable dans une u'iivre d'orfèvrerie que dans uu édifice de grande dimension. Des dmxleliers d'ru'ireiit d'une époque plus ancienne sont placés de chaque l'ùté du chceur, et une lampe du même métal, suspendue à la coupole par une chaîne de fer, laisse filtrer la lumière i travers les élégantes découpures de ses broderies. Mais la valeur des détails ne dissimule pas !• s défauts de l'ensemble. L'édifice pêche par le style et il a besoin pour satisfaire le regard de la pompe du culte, des bannières déployées, du long cortège des prêtres, de la fumée de l'encens, des sons de l'orgue, de la présence d'une foule émue.

J'avais visité bien des fois la cathédrale de Cagliari pendant le jour, je l'ai revue la nuit de Noël; aux flambeaux je lui ai trouvé un tout autre aspect. Les cierges nombreux qui garnissaient l'autel en faisaient saillir toutes les moulures. Les plats d'argent ciselé qu'on avait étagés sur un tombeau du chœur étincelaïeut. La lumière qui tremblait dans les lampes descendait des voit es et glissait sur les marbres variés des balustrades. Les vieux lions qui supportent l'escalier du chœur avaient repris un air de vie ; leurs yeux lançaient des éclairs, ils semblaient se réveiller d'un

qu'ils tiennent dans leurs grilles. Cette cathédrale espagnole avait mi air de fête qui contraste vivement

3'i L'ILK l)t &AM>AIGXÏ.

avec l'aspect austère rie nos cathédrales gothiques.

saient au lieu de se recueillir. Chacun venait prendre sa part dos joies de l'Église, s'enivrer de musique et

quelques-uns s'unissaient au chant des prêtres ou aux mélodies de l'orchestre; la -plupart laissaient errer leur àme sur mille sujets. Cette confiance laniiliére de l'homme dans la divinité a aussi sa grandeur, et sans abaisser Pieu, elle n'écrase pas l'homme sous l'idée de' son néant. Aux habitants de la ville, quelques paysans s'étaient mêlés. Je remarquai une jeune fille vêtue du costume monacal que portent les femmes de Nuoro : elle avait de grands veux bleus qu'elle promenait fièrement autour d'elle, la boaehe petite avec les lèvres fortes. Debout auprès du tombeau de Martin, elle était immobile comme les statues qui le décorent et cent fois plus belle. Raphaël, eu donnant ù cet œil un regard plus profond, en renouant de ses mains d'artiste cette chevelure noire autour de ce front si pur, en adoucissant ce sourire, en appuyant un enfant

comme la Vierge à la chaise ou sublime comme la Vierge de Saint-Sixte. Les bedeaux allaient, venaient, tout préoccupés des cierges qu'ils devaient' allumer, é>iii'ln>; vét'iti.ibie n\<;t: d'ég-liso r-levée dans h sacristie et la crainte de Dieu et née souvent ici à l'ombre des cloîtres, car il est des pays où le célibat est une fiction (.■oui me ailleurs le mariage.

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