LE PAYS. 3S
sans se confondre avec le bleu du ciel et celui de la
Après Cagliari et. Sassari, il y a peu de villes en Sardaigne qui soient dignes d'attirer l'attention du voyageur. Oristano avec ses six mille habitants ne manque pas d'animation, Klle a un air de richesse et de prospérité bien rare dans ltla. Mais malgré ses dix-sept églises, on ne saurait dire qu'elle ait beaucoup de monuments, et après avoir franchi la porte ogivale et la haute tour qui lui servent d'entrée, on n'y trouve plus rien à admirer. Le vieux palais des juges et la forteresse aujourd'hui ruinés ont perdu tout leur caractère. L'archevêché n'est qu'une maison spacieuse et solide, et la cathédrale, plutôt riche que belle, n'emprunte un air île grandeur qu'à son clocher hexagone eu beau grès jaune qui pyramide à plus do trente mètres avec plus île solidité que d'élégance. La population est vigoureuse, mais l'air empoisonné qu'elle respire lui fait subir de loin en loin de cruelles décimations. La plaine qui environne la ville, avec ses roseaux, ses marécages et ses brouillards, a malgré sa fWiîlité qiiulijiu! l'îiustt de sinistre. Le Tirso qui l'arrose cache la fièvre sous l'ombrage de ses rives, et en le traversant on songe en frémissant à la barque d'Hébert et aux vers du Dante :
LTLÏ DE EARDA1ÛNE.
(Juiil dolor Ibra se degli ïpedali [li Valdichiana, Ira luplio a seltembrc, E ili Sudegna et di Maremma, i mali FnsiM'ro in miu Puisa, Inltî insemliri» (i)'.
.Ylghero est une TÏlle espagnole aux rues étroites, aux lourds balcons, aux maisons bien bâties, mais délatrées, où l'on ne parle que le catalan. Sa position a quelque chose de lier et de coquet qui avait séduit Charles-Quint, mais elle manque dn vie. Les plaies du temps sont béantes sur tous ses murs, et plia a je ne sais quel air dn tristesse et d'orgueilleuse déchéanre. Sa vieille enceinte, sa porte foriitiée l'appellcnl un passé plus grand que le présent. Iles canins rongés de vert-degris gisent sans emploi sur ses murailles, et ses bastions s'écroulent dans la mer. Il n'y a plus, sur ses remparts, que des promeneurs oisifs. Cependant son port délaissé par les grands vaisseaux est encore fréi[iionté par les pécheurs de corail et de sardines, et on y compte parfois jusqu'à trois cents barques. La nature est belle à Alghero. La mer enserre la ville de ses flots bleus; le rocher qui domine le golfe entremêle pitloresquementses arêtes déchiquetées et nues aux champs couverts de cultures et de blanches maisons, otlaspect sévère des dunes qui bordent la plage au nord est tempéré par les bouquets île palmier éventail (a) qui étalent sur le sable gris leur vert feuillage.
(l)J«r™. canlo SB, M. M, .,-') Uitnucropi liuinilit.
LE PAïS. «
Tenipio, Iglesias, Ozieri ne sont que de grands villages ot empruntent tout, leur charme au cadre dans lequel ils sont places. Hâtons- nous donc de les quitter pour courir un peu la campagne.
La campagne en Surrlai^no a, comme dans le reste de l'Italie, ce charme triste que donnent les ruines. Parfois, dans h'< plaints iléiUTtes, ou aperçoit à travers les grandes herhes, \m tronçon de voie romaine, un vieux mur écroulé, des déhris de thermes, l'emplacement où fut une ville. Ici eo sont les Noraghes, derniers témoins des colonisations phéniciennes qui se dressent au flanc des collines et au pied desquels on voit la nuit reluire les feux des hergers. Là, ce sont de vastes nécropoles où l'on trouve coie à cote, ensevelies sous la même poussière, les déhris des civilisations carthaginoise et romaine. La vie tantôt s'est tarie, tantôt s'est transplantée. De pauvres villages végètent où florissaient des villes importantes, ot leurs basiliques trop grandes s'écroulent, pierre à pierre. Des chèvres broutent parmi les colonnes tombées. Un pont antique suspend dans le vide ses arcades rompues, et de vieux châteaux gothiques, perchés sur les hauteurs comme des nids de vautours, rappellent, avec leurs tours grises et leurs donjons déuimilolés, \e son sinistre d'Ugolin jl], tes fêtes, les tournois, les assauts, la vie tour à tour rude ou brillante du moyen âge.
Pourquoi faut-il que le présent réponde si peu au
(1) CMImi dAquiifrOililn. Je llonrnli, lit GooaUU.
lî L'ILE DE SAftUAlGNE.
passé et que les champs les plus fertiles restent si souvent incultes, envahis parlesloutisqucsotlos bruyères? Les villages, éloignés les uns des autres, ont un aspect misérable. Point d'animation, point dévie De rares cavaliers sur les routes. Nulle part le spectacle de l'activité et de l'industrie. Point de maison, point d'usine, éparse dans la campagne. J'aimerais mieux la solitude absolue ; elle laisserait mieux parler la voix des souve ■ nirs, elle s'Iini-munisL-rait. mieux avec les ruines, et elle ouvrirait un plus libre accès dans l'âme à ces pensées de recueillement qui fortifient l'homme en lui apprenant s;i faiblesse. Eu; ru iirn> campagne binaire e( une. campagne abandonnée, il y a la différence d'un enfant
Et pourtant, tout ruiné qu'il est, ce pays est beau. Ses montagnes n'ont point été, cfimme celles de la Grèce, saucées par le génie des grands juiètes. Elles n'ont pas vu fuir les nymphes légères, un passer Soerate, elles n'ont pas entendu retentir la voix d'Homère, ni vibrer la parole de Démosthènes. Mais pour être moins célèbres elles n'ont pas moins de charmes. Elles ont gardé leur verte parure et les chênes y meurent encore de vieillesse. Elles sont moins finement découpées et baignées d'une lumière moins pure. Elles ont quelque chose de plus sauvage dans leur structure et de plus cru dans leur coloris, mais elles ont plus d'ombre ei de fraîcheur, des vallées plus vertes, des sources plus abondantes. cl moins belles à contempler, elles seraient plus douces à habiter. Quand le soir je les voyais aux