LA JU8TIC'K
Justice civile et justice criminelle — Vendetta. — La population.
— Les témoins. — Les juré?. — Les juges. — L'opinion publique.
— Brigands célèbres — Les syndics, les intendants et les bandits.
— Bravi. — Mesures répressives et préventives. — Gendarmerie.
— Désarmement — Réformes sociales. — Statistique judiciaire.
Comme les transactions sont encore peu nombreuses en Sardaigne, que la propriété parfaite y est à peine constituée, que la terre y a peu de valeur et que les ventes, les hypothèques, les prêts d'argent y sont rares, la justice civile et commerciale n'y a qu'une importance secondaire. En revanche la justice criminelle y a une importance immense. Les attentats contre les personnes sont d'autant plus multipliés que la vie civile est moins développée, et il ne se passe guère de jour sans assassinat. Je ne crois pas, comme le dit une statistique officielle, que le nombre des crimes ait doublé de 1849 à 1856. On en a constaté le double, ce qui est bien différent. Mais il est déjà effrayant de voir que, proportionnellement à la population, le nombre des accu-
288 L'ILE DK SAKDÂlGKi::.
ses est quatre fois plus élevé qu'en Piémont. Lu justice a été si longtemps servile et vénale que chacun a pris rhabitude de se faire son propre justicier. De là la vendetta et ses sinistres exploits. Pour un soupçon, pour une main qu'on lui a refusée, pour la plus légère offense, le Sarde tue. S*est-il défait de son ennemi, les parents du défunt se lèvent en armes et de sanglantes représailles commencent. Souvent la haine d'un particulier devient la guerre de deux villages, et cette guerre, avant de finir par un traité de paix scellé sur TEvangile, dure un demi-siècle et coûte la mort de vingt personnes. La vengeance se cache parfois mais elle ne marche jamais d'un pas boiteux. Quand elle attend, c'est pour mieux ajuster, et nulle précaution ne met à l'abri de ses coups. Si vous ne sortez pas la nuit, vous serez frappé le jour. Si vous êtes gardé par des amis fidèles, une balle invisible ira vous atteindre au beau milieu de votre escorte. C'est ainsi qu'il y a dix ans (1) les syndics de Nulvi, de Galtelli et de Tissi, armés jusqu'aux dents et accompagnés l'un de six, l'autre de douze, l'autre de quarante hommes, ont été l'un après l'autre arquebuses en plein soleil et en plein village.
A de tels maux, il n'y aurait qu'un remède, une prompte répression, une justice sévère. Malheureusement, tous les éléments d'une bonne justice font défaut, les témoins pour déposer, les jurés pourcondam-
(1) En 1855, si je ne me trompe.
.lUSTlCK. 289
lier, la force publique pour exécuter les sentences. Un meurtre fùt-il commis devant cent personnes, on n'en trouvera pas une pour le dénoncer, et le meurtrier continuera à vivre tranquillement chez lui jusqu'à ce que la vengeance privée vienne un jour le frapper à l'improviste. Le coupable a-t-il été arrêté, tous les témoins cités se renferment dans la même attitude silencieuse. Ils n'ont rien vu, rien entendu. Si par hasard, un aveu leur a échappé dans le cabinet du juge, à l'audience ils se rétractent, ils ont tout oublié. Les plus consciencieux tremblent, hésitent, et finissent par dire non ; les plus délibérés nient effrontément sans jamais se démentir. Vous avez beau les condamner à l'amende, les menacer de la prison, les poursuivre en faux témoignage ; ils endurent tout plutôt que de parler; ils aiment mieux perdre la liberté que la vie, et ils savent qu'il y va de leur vie s'ils rompent le silence. Sans parler de faire déposer les témoins il n'est pas même facile de les faire comparaître. Dans la Gallura, où se commettent les crimes les plus graves et les plus fréquents, la population est disséminée sur un territoire immense et le plus souvent n'a pas de domicile fixe. Les huissiers sont obligés de parcourir des distances de 60, de 80 kilomètres à travers des forêts sauvages, des torrents sans ponts, des sentiers à peine tracés, pour porter les citations, et quand ils arrivent à la cabane ou au stazzo qu'on leur a désigné, ils n'y trouvent plus celui qu'ils cherchent. Il leur faut des semaines, des mois avant de le découvrir et de lui signifier l'ordre de
itfo L'ILE DK SAKDAIGNE.
la justice. On recule parfois devant ces difficultés et l'instruction éprouve de grands retards ou présente de sérieuses lacunes. Dans les cours, dans les tribunaux d'arrondissement, les magistrats montrent en général autant de zèle que de lumières; mais dans les tribunaux inférieurs de canton, ils ferment souvent les yeux et craignent de voir, et le procureur-général de Gagliari, sans exiger d'eux, ce qui serait injuste, l'attitude d'un Boissy d'Anglas, et sans méconnaître les difficultés de leur mission, se plaint qu'un certain nombre d'entre eux perçoivent, des droits excessifs, s'ingèrent à tort dans les affaires communales, ne sont pas inaccessibles à l'influence des cadeaux, et tirent un parti fort avantageux de leur silence (1).
Les jurés sont comme les juges dans une situation difficile ; ils ont souvent à choisir entre leur conscience et leur sûreté ; ils craignent, eu se prononçant pour la culpabilité, d'avoir auprès d'eux un collègue qui signale ou travestisse leur vote, et qui satisfasse ainsi sans danger pour lui ses rancunes personnelles, et ils puisent dans cette considération un grand fond d'in^ dulgence : Iniiium sapientiœ timor. Ils trouvent commode que les affaires restent obscures, pour avoir un prétexte de ne pas voir clair et pour échapper à la nécessité de condamner. Leurs idées sur le bien et le mal sont d'ailleurs fort étranges ; ils appartiennent à
(1) Uiicorso del Commeudatore G.B. Donetti, proouratore générale del re Dell* assemblea générale délia Corte d'appello di Gagliari) il 1** luglio 186L
JUSTICK. 191
une société où une sorte de communisme a régné jusqu'à nos jours, et où toute appropriation est encore, aux yeux d'un grand nombre, un vol fait à la communauté. Ils voient partout, autour d'eux, le droit de tuer formellement reconnu, et, dans certains cas, considéré comme un devoir étroit. Comment auraient-ils toujours assez de force et de lumières pour s'isoler du milieu dans lequel ils vivent et pour résister à l'opinion de la foule? Ils y cèdent souvent, et la justice est exposée entre leurs mains à de tristes complaisances. Les condamnations sont donc rares ; mais, ce qui est plus grave, elles restent presque toujours inexécutées. Chez nous, lorsqu'un accusé est condamné, tout l6 monde est, avec la loi, contre lui. En Sardaigne, presque tout le monde est avec lui contre la loi. Le condamné n'a, chez nous, de refuge que l'exil, et sa famille, ses amis, moralement frappés eu même temps que lui, ne le servent plus qu'avec une sorte de honte, s'ils ne le répudient pas. En Sardaigne, il n'a qu'à gagner la lande ou le maquis , il s'y fera chasseur, berger ou brigand. Il sera partout bien accueilli et bien traité. Toutes les portes s'ouvriront devant lui; tous les paysans auront à son service de la poudre ou du pain. Protégé par cette complicité universelle, Il dormira tranquille au fond des bois. Pour remplacer la société qu'il a perdue, il s'en fera une autre de bandits comme lui, et, réunis parfois par bandes de cinquante, de quatre-vingts, ils donneront l'assaut aux maisons, aux villages, et feront trembler toute la pro*
rjri L'ILE DE :^Al{DAlGNl':.
vince ,1;. Nul ne les trahira sans mourir. I^e fameux Cambilargiu croyait avoir été signalé aux carabiniers ; il saisit un jour dans un gros village Jean Ledda, son dénonciateur supposé, et sur la place, à la vue de tous, le fit mettre à genoux et le tua d'un coup de fusil. Quelque temps après, il se défit de même de Leonardo Satta, et ne Tayant pas tué de ses deux premières balles, il rechargea froidement son arme et l'acheva, lia foule, muette d'effroi, resta impassible, et Cambilargiu regagna tranquillement la forêt (2). En 184d, nn vit un coup plus hardi. Pendant le carnaval, sur la )»lace du Castello, à Sassari, au milieu d'un peuple imjoense, le bandit Alvao, habillé en femme, s'approcha du traître qui l'avait dénoncé, le pria de rattacher son étrier, et, au moment où il en recevait ce service, lui brisa la tète d'un coup de pistolet, puis il piqua des deux, traversa la foule au galop et se rembucha sans avcâr été poursuivi.
Ces fiers exemples sont pour les bandits la source d'une profonde considération, et les riches propriétaires, les curés, les syndics auxquels ils viennent demander l'hospitalité les accueillent avec les plus grands égards. En 1852, le syndic d'U.... reçut un jour leur visite, et comme il n'a pas de carabiniers sous la main, il se montra très-empressé. Quel ne fut
(L) Ces faite boni ut testés pur le conseil divisioiiuaire de Nuoro^ sesbioii de 1856
(2) Il vécut ainsi trente ans, as^^assina plus de vingt personnes, et finit pur être fusillé dans un guet«apcns comme une béte fauve.