‹ L'île de Sardaigne: description, histoire [ &c.]Chapitre 23 sur 52 · JUSTICE · texte numérisé non relu

JUSTICE

pas son étonnement de recevoir, quelques jours après, une lettre de l'intendant de la province, qui le blâmait vivement et lui rappelait qu'il est interdit, sous les peines les plus sévères, de donner asile aux condamnés. Il prit la plume et répondit en ces termes : «. Trèsce illustre intendant, si vous vouliez me faire l'honneur « de venir passer huit jours chez moi, vous auriez cerc( tainement Toccasion d'y voir les personnes que vous « me reprochez d'avoir trop bien reçues, et votre con- « duite à leur égard me servirait de règle pour l'avec< nir. Tout le monde connaît votre courage, mais je « ne doute pas qu'après avoir étudié la question sur a les lieux, vous ne soyez persuadé qu'elle est de celles « où il faut surtout de la prudence. » L'intendant ne pouvait exposer l'autorité du gouvernement à être méconnue en sa personne. Au lieu de se rendre à U...., il alla à Turin, où à la suite d'un rapport énergique sur le brigandage, il reçut un bel avancement.

Encore, si les bandits n'inspiraient que la crainte ; mais ils inspirent souvent l'admiration et l'amour. Les improvisateurs leur font une légende, les jeunes filles rêvent et les jeunes gens s'exaltent au récit de leurs exploits. Ils sont le sujet des conversations et des chansons. Ainsi encouragés au crime, ils arrivent parfois à se faire chasseurs d'homme, à mettre leurs bras au service des vengeances privées, à tuer à forfait pour quelques écus. L'épouvante qui s'attache à leur nom les rend fiers ; ils trouvent dans l'orgueil du mal un dédommagiement aux misères et aux dangers de la vie

m l'iij: de sardaigne.

qu*ils mèuent, et parce qu'ils foulent aux pieds les lois et sont la terreur de tout un pays, ils se tiennent et ils passent quelquefois pour des héros.

Cette association fondée sur le meurtre, la rapine ^t la force, est, en réalité, la négation de la société ; elle en paralyse le développement, elle y entrave tous les progrès, et elle doit être, sans délai et sans pitié, extirpée comme un chancre. Le gouvernement italien le pourra quand il voudra. Le banditisme en Sardaigne ne se complique pas, comme ailleurs, d'éléments politiques et révolutionnaires. Une fois atteint dans ses derniers retranchements, il ne renaîtra plus, les causes qui lui ont donné naissance s'affaiblissant chaque iour. Lorsqu'à l'aide d'une force armée suffisante on aura purgé les montagnes, qu'on se sera défait des bandits les plus incorrigibles, qu'on aura déporté les uns, emprisonné les autres, il suffira, pour y faire régner une sécurité durable, de désarmer le pays et d'y entretenir un corps de carabiniers qui soit assez nombreux pour assurer toujours le libre cours de la justice, pour avoir l'œil et la main partout, pour n'avoir jamais le dessous nulle part.

Une cause fréquente de crimes en Sardaigne, c'est que tout le monde y va toujours anné. Le paysan qui vient à la ville a son fusil sur l'épaule, sa cartouchière autour de la taille, et à sa ceinture un large coutelas. Personne ne recule devant la dépense d'un port d'armes ; ceux qui n'en prennent pas se comportent comme s'ils en avaient , ceux qui en seraient indignes

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Textorquent avec des menaces et tuent le magistrat qui le leur a refusé. Le présent le plus agréable que Ton puisse faire à un Sarde, c'est de la poudre. Les plus pauvres ont toujours dans le coin de leur cabane une vieille escopette rouillée, et aucun n'oublie, lorsqu'il fait baptiser un enfant, de glisser quelques ballon dans ses langes ; car ces balles consacrées ne manque^ ront jamais leur but (1). Avec des mœurs semblables, il est difficile d'obtenir un désarmement général ; toutefois, si l'on déploie de la fermeté et de la prudence, on y réussira. On a bien réussi en Corse.

La création d'une gendarmerie nombreuse n'est pas moins indispensable. Car les idées sur le bien et le mal n'étant pas les mêmes chez le législateur et chez les habitants , ceux-ci, loin de prêter main-forte aux agents de l'autorité, sont plutôt disposés à leur résister. Il faut donc que la gendarmerie soit capable à elle seule, et en l'absence de tout appui matériel et moral, d'arrêter tous les accusés et d'assurer l'exécution de toutes les sentences. Rien n'inculquera mieux à ce peuple sauvage le respect de la justice que de voir toujours la force au service de ses arrêts.

Si l'on ajoute à cela le développement des réformes commencées, si l'on continue à multiplier les routes, à ouvrir des écoles, si l'on construit des chemins de fer, si l'on rend toutes les parties de l'île accessibles,

(1) Cest ainsi que lei brigands napoliiains se font une incisienà main et y introduisent un fragment d'hostie oonsncrée.

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si l'on assure un essor rapide au commerce et à Tindustrie, si Ton achève surtout la constitution de la propriété parfaite, si Ton attache au sol cette race errante de pasteiirs qui fournit les neuf dixièmes des condamnés, et dont le nom est presque synonyme de celui de brigand, on verra peu à peu les crimes diminuer, le niveau de la moralité s'élever, la conscience publique devenir plus délicate à mesure que les esprits deviendront plus éclairés, les témoins mcMitrer plus de fermeté, les jurés plus de lumières, la vendetta enfin, qui est un héritage du moyen âge, disparaître sous l'influence de la civilisation et faire place au règne du droit et de la liberté.

En attendant, voici quelques chiffres qui feront connaître sommairement, en l'absence d'une statistique officielle et complète, la situation de la justice en Sardaigne. On sait qu'elle est organisée comme chez nous, et que la hiérarchie est la même dans le royaume d'Italie qu'en France. D*abord le juge de canton qui correspond à nos juges de paix, au-dessus les tribunaux d'arrondissement, la cour d'appel, et enfin une cour suprême de cassation. Les causes criminelles sont réservées au jury, qui a commencé à fonctionner en Sardaigne en 1859. Il y a maintenant en Sardaigne 91 juges de cantons, assistés chacun d'un suppléant, d'un secrétaire et d'un huissier, 6 tribunaux d'arrondissement siégeant à Cagliari, à Lanuseî, à Niioro, à Oristano, à Sassari et à Tempio, ayant en tout 39 juges ; une cour d'appel à Cagliari comptant 22 conseillers ou pré-

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