‹ L'île de Sardaigne: description, histoire [ &c.]Chapitre 25 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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Le théâtre. ~- La mudique et le drame somt les gouvernemeut;* despotiques, — La noblesse et le peuple. — La danse. — Le ballu tandu. — Les costumes. — lies danseuses. — Los musiciens. — La bénédiction des bœufs. ^ La fête de saint Efisio. — Les fêtes religieuses au dix- septième siècle.

Les théâtres sont très-fréquentes en Sardaigne. Aussi !iont*iIs meilleurs qu*on ne serait en droit de Texiger. Ceux de Gagliari et de Sassari sont simplement mais élégamment décorés. On y joue ordinairement l'opéra, rarement le drame ou la comédie. Toutes les préférences du public sont pour la musique. Il y en a plus d*une cause; le génie même de la race, dont Tindolence rêveuse et passionnée aime mieux se laisser bercer par de douces mélodies, que se nourrir de fortes pensées, réducation qui, en condamnant longtemps les intelli«> gences au sommeil, n*a mis à la prédominance des instincts artistiques nul contrepoids, la supériorité de ces grands maîtres Bellini, Donizetti, Rossini, Verdi, enfin

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rinfériorité relative du théâtre Italien moderne qui ne vit que d'imitations et de traductions, tandis que la littérature dramatique doit être avant tout nationale. Alfieri est déclamateur et tendu ; s'il atteint parfois à l'éloquence, il reste le plus souvent froid jusque dans ses emportements, et la rudesse énergique de son vers dissimule mal la stérilité de ses créations. Goldoni, avec sa franche gaîté, est un peu vulgaire. S'il peint bien les côtés extérieurs du ridicule, il ne pénètre guère dans les replis du cœur. Son exposition ne manque pas de verve, mais son analyse manque de finesse; il s'arrête à la superficie des caractères sans les appro* fondir, sans les mettre en saillie. Après eux, après Nicolini, après Silvio Pellico, il y a peu de grands noms et de grandes œuvres, et pour y suppléer l'Italie n'a pas ces productions légères mais gracieuses qui saisissent au passage le ridicule du moment, qui sont l'élément quotidien de notre scène, et que le lendemain renouvelle quand un grand talent ne leur imprime pas le sceau de la durée (1).

Le théâtre est la branche de littérature dont les gouvernements se préoccupent le plus vivement. Quand ils sont despotiques, ils ont toujours peur que les idées patriotiques et libérales s'y fassent jour, qu'incarcarnées dans de nobles types et exprimées en un beau langage, elles tombent comme une semence féconde

(1) Il y a quelques brillantes exceptious, comme Gherardi del Testa, dall' Ongaro, etc.

dans Toreille des auditeurs, leur communiquent des sentiments de fierté et de révolte, et préparent des tempêtes. Les gouvernements italiens, si âpres à poursuivre toutes les manifestations de la pensée humaine , car ils comprenaient que la justice était contre eux, repoussaient le drame, mais ils laissaient le champ libre à la musique, qui adoucit les cœurs plus qu'elle ne les élève et qui, loin d'irriter les colères, tempère les chagrins. Aussi, tandis que la littérature dramatique s'appauvrissait, le génie de la nation se jetait pour ainsi dire tout entier dans la seule voie^ui lui fût encore ouverte; il s'épanouissait avec sa richesse ordinaire dans des œuvres sans égales et le goût populaire suivait cette impulsion.

Du reste, en Sardaigne comme en Italie, on ne va pas seulement au théâtre pour entendre. On y va pour voir, pour être vu, pour causer. On y fait assaut de toilettes et de bonnes grâces, et à en juger par l'élégance des femmes qui garnissent les logei^, on se tromperait aisément sur la richesse publique. Le pays est pauvre. Ces gentilshommes qui, hier encore, étaient seigneurs, vivent assez chichement chez eux d'un mince revenu, et ils n'ont jamais eu ces grandes existences et ces palais somptueux qu'avaient à Rome les neveux ou les bâtards des Papes, à Florence et à Venise, les marchands devenus patriciens, en France, nos puissants barons. Panem et Circences. La noblesse sarde veut des plaisirs, mais elle se contente de pain, et ce n'est pas moi qui, dans une époque de spéculations effré*^

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nées et de seusualisme grossier, ue plaindrai de cette préférence. Je ne trouve pas mauvais qu'ils fassent passer les jouissances de Tàme avant celles du corps. Je voudrais seulement qu'un peu plus d'esprit d'entreprise pénétrât parmi eux, qu'ils apprissent à tirer meilleur parti de leurs terres, qu'ils donnassent autour d'eux l'exemple de l'activité, qu'ils administrassent eux-mêmes et vissent par leurs yeux. Ils resteraient ainsi à la tête du pays par la position, comme ils le sont par la tradition, et ils le feraient marcher plus vite dans la voie du progrès. De notre temps et avec nos lois d'égalité, toute aristocratie qui s'appauvrit déchoit, toute aristocratie qui ne se retrempe pas incessamment par de nouveaux efforts finit par être annulée. Le travail est plus que jamais la loi du monde et toutes les voies étant ouvertes à tous, toutes les ambitions étant surexcitées, ce n'est qu'au prix d'un labeur infatigable que ceux qui tiennent le premier rang dans une société parviennent à s'y maintenir.

On a accusé les Sardes d'être des barbares. Sans doute il n'y a rien de plus inculte que ces fauves habitants des contrées montagneuses, toujours à cheval, toujours armés, vivant comme leurs pères vivaient il y a trois cents ans, et qui n'échangeraient pas pour le séjour d'une ville et les douceurs de la civilisation, leur existence aventureuse, presque nomade, de pâtres ou de chasseurs, leur crasseuse peau de mouton, lour burnous de furese et leur fusil au long canon rouillé. Mais ce n'est pas seulement par ces sauvages, qu'on peut ju-

ger de l'esprit du pays. Il faut étudier dans toutes les classes les aptitudes de la race, et elles sont nombreuses. Il faut voir de quel pas marche Tavant-garde. Il faut aller dans les comptoirs et dans les salons. On y entendra des conversations aussi spirituelles et des discussions aussi brillamment soutenues que dans plus d'une de nos villes de province ; on y trouvera, à côté de beaucoup de femmes jolies, quelques femmes aimables auxquelles bien peu de temps suffirait pour briller dans nos cercles les plus élégants, et on se convaincra que si les Sardes ont le courage de s'arracher aux douceurs de la paresse et savent user virilement des dons que le ciel leur a départis, ils assureront bien vite à leur île un rang élevé parmi les provinces italiennes.

Si le théâtre est le divertissement habituel des hautes classes, les cérémonies religieuses et les danses sont les plaisirs du peuple. Les unes et les autres vont ordinairement de compagnie, et il n'est guère de saints qu'on ne fête à la fois par une procession et par un ballu tundu. Le spectacle varie suivant les lieux et les circonstances ; plus pittoresque aux champs, lorsque le paysage lui prête ses décors et les grands bois leurs ombres ; plus varié et plus piquant dans les villes où plusieurs villages se donnent à la fois rendez vous et où le contraste des vieilles mœurs est la plus attrayante des nouveautés. Il est fréquent à Cagliari. Lorsqu'une fête a lieu, les paysans s'y rendent en foule. Ils vont d'abord à l'église, que trois ou quatre jours à l'avance les be •

deaux s'occupent à tendre de draperies rouges, bleues, blanches, semées d'étoiles d'or. Ils assistent à la messe, font leurs dévotions au saint ou à la madone, puis après quelques libations dans le cabaret voisin, qui étale à leurs yeux toutes ses friandises, viandes salées, gâteaux dorés, dragées, vins choisis du Campidano, ils se réunissent pour danser sur l'esplanade de la caserne, en dehors des portes. Tous sont dans leurs plils beaux atours .

Les hommes portent un large pantalon blanc que recouvrent, à partir du genou, des guêtres en laine grossière. Une espèce de gilet serré autour de la taille, par une ceinture de cuir, leur descend librement sur les hanches. Ils ont sur la tête un bonnet phrygien, sur les épaules tantôt une peau de mouton, tantôt un manteau court à capuchon, et à la ceinture un long couteau. Les jours de fête ce costume se complète et s'enrichit. Le gilet est alors en velours noir ou bien garni de boutons en filigrane d'or ou d'argent. Le col de la chemise haut et raide est couvert de broderies et porte aussi, luxe bien inutile, cinq ou six boutons d'or. Le manteau, brodé sur toutes les coutures, a de

larges agrafes d'argent en forme de cœur, et la ceinture, qui sert à la fois de porte-glaive et de cartouchière, disparaît sous un tissu d'arabesques, de pierreries ou de perles.

Le costume des femmes est plus riche sans être moins original. Sur la chemisette, brodée et garnie de boutons d'or, qui laisse apercevoir la naissance de la gorge,

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un corsage en satin ou en velours de couleur éclatante dessine la taille sans l'emprisonner. Une jupe à mille petits plis, presque toujours rayée de rouge et de bleu, tombe raide et droite comme celle de la Minerve antique, et laisse voir des pieds mignons chaussés de babouches en soie. Partout des bijoux à profusion; des pendeloques descendant jusque sur les ioues, un col^ lier formé d'une bande d'étoffe brodée d'or, une chaîne en grosses boucles guillocbées, passant jusqu'à sept ou huit fois sur la poitrine, autour de la taille un ruban garni d'une frange d'or, ou bien une longue chatne d'argent descendant jusqu'aux genoux comme le cha«pelet de nos religieuses, à tous les doigts, sans en excepter le pouce, des bagues ornées de pierreries permettant à peine de fermer une main qu'on est d'ailleurs bien aise de montrer.

Vêtues ainsi, ces contadines sont charmantes. Queliques-unes ont la pureté du type grec, l'attitude calme et forte de ces belles cariatides que les anciens sculptaient au fronton de leurs édifices ; d'autres, avec leur visage moins régulier, mais plus séduisant peut-être, leurs grands yeux ombragés de longs cils noiî*s, leurs narines mobiles et minces, leur bouche souriante, ont je ne sais quoi de plus nonchalant et de plus gracieux, et font penser à ces filles d'Asie, si mal cachées derrière leur yaschmack, dont madfiwne Browne nous a donné de si spirituelles esquisses peintes, et dont Lamartine et Decamps ont si bien rendu le charme. Presque toutes ont de brillants cheveux noirs, dans le

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regard un rayon ardent qui est un reflet de leur ciel, et ce teint bruni, qui rappelle les tons chauds du Giorgione, et qui va si bien à Texpression de leur visage et au caractère de leur beauté.

Les hommes, les premiers, ouvrent le ballu. Reunis en cercle et se tenant par la main, ils commencent, au son monotone et agaçant de la launedda, une- ronde silencieuse mêlée d*entrechats, dont Tallure lente peu à peu s*anime, et qui finit par être comme emportée par la frénésie du plaisir. Il y a dans ces ondulations, dans cette gravité des danseurs, dans cette animation de la musique, quelque chose qui rappelle les danses des derviches , toutefois, avec moins d'enivrement et plus de spontanéité. De temps en temps un des danseurs plein de gaîté exécute, sans quitter la main de ses compagnons, un écart démesuré ou une pirouette impossible et frappe Tun contre l'autre ses souliers fenés. Les musiciens soufflent sans cesse dans leurs pipeaux, héritage de la Grèce antique ou de la Phénicie, et, semblables peut-être à ceux que faisaient ré« sonner les bergers de Théocrite dans les champs de la Sicile (1). Ils jouent sans jamais reprendre haleine, de façon qu'il n'y a nul temps d'arrêt dans la musique, et le cou tendu, les joues alternativement gonflées, ils marchent à pas lents, promenant autour d'eux le cercle mobile dont ils sont le centre.

(l) Ce sont deux joncs de grosseur inégale, réunis à l'une de leurs extrémités, séparés à l'autre de manière h former un angle aigu et perré) de quelques trous.

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Quand les hommes ont préludé seuls, les femmes se mêlent à eux, et pendant de longues heures la ronde continue, se précipitant, se ralentissant tour à tour et déroulant ses anneaux avec la souplesse du serpent qui glisse sur Therbe. au milieu du jour. Malgré l'éclat pittoresque des costumes et les beaux yeux des danseuses, ce spectacle, à la an, ne laisse pas d'être fati* gant, et l'on aime à s'en reposer par la vue des montagnes bleues et par celle du golfe riant et calme où les barques des pêcheurs promènent leur blanche silhouette.

La religion en Sardaigne se mêle souvent, pour les consacrer, aux travaux de la vie rustique. Au printemps on y bénit les bœufs, comme à Rome on bénit les chevaux. Il est curieux de voir défiler devant la porte des églises les longs escadrons de ces pacifiques animaux, le jougpeint de couleurs éclatantes, les cornes garnies d'oranges, la tête ornée de guirlandes et de fleurs. Ils s'avancent dans l'attitude recueillie de fonctionnaires qui sentent leur importance, s'arrêtent gravement devant le prêtre, et consciencieusement reçoivent leur eau bénite. Cependant les paysans, réunis par groupes et appuyés sur leurs aiguillons, étudient, comparent les races, remplissent l'air de leure causeries, de leurs gestes passionnés, et ofi'rent aux yeux ce spectacle animé dontCallot, de son crayon moqueur, a su rendre si spirituellement l'ensemble et les détails.

Beaucoup de fêtes sont de véritables pèlerinages.

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Telle est celle de Saint-Efisio, une procession qui dure quatre jours et qui attire à Cagliari une foule immense. Le saint est un beau jeune homme en bois peint, portant la moustache et la mouche, botté, cuirassé, jin casque de pompier sur la tête, et sur les épaules un long manteau espagnol. Le P' mai on le met sous verre, puis on l'installe sur un char doré, attelé de deux bœufs noirs grassement nourris à Tavance, tout enguirlandés, le front paré de bandelettes, le cou garni d*un élégant collier à grelots et d'une clochette dorée. Un beau gars. richement vêtu, ses longs cheveux noirs flottants sur les épaules, conduit Tattelage sacré. A onze heures le canon tonne; c'est le signal. Le cor* tége se met en marche. D'abord les carabiniers, puis les confrères de Saint-Ephise portant la bannière du saint et les prêtres attachés à sa chapelle vêtus en écuyers, habit court, culotte collante, bottes molles, éperons d'argent, tous à cheval, ensuite le conseiller chargé de présider à la fête, le saint entre deux haies de soldats, le syndic, la municipalité, les chanoines de Ca^ ^iari, des joueurs de launedda, enfin la masse du peuple, hommes et femmes dans leurs plus beaux atours. Nobles et bourgeois, ouvriers, paysans, matelots s'avancent pêle-mêle. Les uns disent leur chapelet, les autres marmottent des litanies ou chantent des cantiques; les plus zélés vont pieds nus, et quand ils réussissent à toucher les bœufs ou le char, dévotement se signent. Une immense quantité de spectateurs remplit les faubourgs , et les bords du golfe, l'étang de la Scafia sont

couverts de barques pavoisées d*où partent des chants, des sérénades, des cris joyeux. Dans les champs qui bordent la route, des chevaux, des chariots ont amené des villages, tout un peuple de curieux. Quand le cortège est passé, on déploie les provisions, on mange, on boit, on fait bombance. Cependant les bœufs pontiflcalement s'avancent. Le soir on fait halte. De vastes tables sont dressées où tous ceux qui se présentent tour à tour trouvent place. Et le lendemain, après avoir célébré la cérémonie religieuse dans l'église de Pula, on se remet en marche et l'on rentre à Cagliari dans le même ordre qu'au départ. Une foule non moins considérable vient attendre le saint et le reconduit en pompe à sa chapelle, où il ne passera pas l'année sans faire de miracle (1).

La fête de saint Gavino à Sassari n'a pas moins d'éclat que celle de saint Efisio à Cagliari. Et encore le zèle religieux et l'amour du plaisir semblent se refroidir de nos jours. En 1615, à la translation du corps de saint Antiochus, ou compta 4, 125 chevaux, 3,000 chariots couverts, 1,000 chariots découverts, 4,000 conducteurs de chariots, 350 barques de pêcheurs, en tout 32,000 personnes. Le jour de la fête il y avait 2,383 prêtres et l'on célébra 800 messes (2) .

Cela ne vous rappelle-t-il pas à la fois ces mystères

(1) Saint Efisio est un soldat martyr. C'est après la grande peste de 1657 qu'on a institué sa fête en Sarda'gne On attribue à son intercession l'é'îhec de PuTniral Truguet devant Cagliari, en 179$

(2) Successos générales de la isla y regno de Sardegna.

.su L'ILE DE SARDAIGNE.

du moyoD âge , qui étaient alors le seul plaisir intellectuel du peuple, et ces processions singulières dont nous trouvons le récit dans les mémoires des conteinporains de Henri III ?

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