LA SOCIÉTÉ ET I.E PEUPLK
ennui les prêches insipides de quelque capucin criard. Il est heureux, il a le cœur plein. Encore un pas et il sera pris au piège de son innocence. Si son amour qui déborde s*épanche dans un billet, si par une belle nuit, et quelles nuits ne sont pas belles sous ce ciel enchanté, il vient sous un balcon échanger d'imprudentes promesses, c'en est fait; aussitôt Tœil de la mère jusqu'alors fermé s'ouvre, sa prudence s'éveille, sa tolérance disparait. Des insinuations mêlées de facilités et de menaces surgissent de tous côtés. Une armée de frères, d'oncles, de cousins, d'amis, sollicitent, pressent, insistent. Il faut s'exécuter. L'imprudent qui a cru jouer avec l'amour est joué S'il hésite, on parle d'offense on menace, on charge les fusils, et en Sardaigne les fusils portent juste. Entre la crainte d'une balle et l'ennui d'un mariage on choisit le mariage, et l'on se trouve lié pour la vie à une femme qui chante faux, qui aime le bal, les sermons, les capucins, la toilette par dessus toute chose et qui n'a pas de dot. Oh I Harpagon ! Un romancier de génie a compté tous les genres de mariages qui peuvent naître des mille combinaisons de notre état social ; s'il eût pensé à la Sardaigne, qu'un jour il traversa, il aurait ajouté à sa longue liste le mariage par vendetta. Ce sont les employés venus de terre ferme qui en sont les victimes ordinaires. Les étrangers y échappent aisément ; ils ne font que passer, le plus grand nombre entrevoit à peine la société sarde et avec eux on risquerait de se compromettre sans réussir. Du reste, si redoutables qu'el*
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les paraissent ces unions en valent d'autres. Elles réu* uissent deux mérites bien rares dans notre vieux monde le désintéressement du jeune homme et l'initiative laissée à la jeune fille. Vous allez vous récrier au nom des convenances, rassurez- vous. Il y a aussi en Sardaigne des mariages où l'on a soin de n'équilibrer que deux dots et où l'on ne tient compte ni des sympathies ni des caractères, et si Ton en croit les relevés statistiques faits en collaboration par un vieux chanoine et une douairière de Gagliari, ce sont même les plus nombreux.
Ces filles sans dot ne sont pas d'ailleurs sans vertu. La fidélité conjugale n'est pas encore en Sardaigne une fable surannée, un thème banal à l'usage des prédicateurs et des moralistes. Elle s'est mieux maintenue, étant moins combattue ; elle n'est pas en butte comme chez nous aux suggestions de la misère, aux corruptions des grandes villes, à la promiscuité des ateliers, aux tentations qui sont pour elle un si funeste écueil. La galanterie n'est certes pas bannie du monde, et les célibataires, s'ils sont aimables, ne rencontrent pas toujours dans la société d'intolérables rigueurs. Mais il y a loin de ces caprices élégants et de ces unions irrégulières qui souvent ne sont dûs qu'à l'entraînement du cœur ou de la jeunesse et qui, s'ils ne peuvent s'excuser, peuvent se régulariser, il y a loin de là à la débauche qui dégrade l'homme par le plaisir brutal, qui le flétrit en même temps dans son âme et dans son corps et qui à la longue abâtardit les races. Les cœurs sont encore purs, les passions ont