CHAPITRE PREMIER
OEOGRAPIIIB, PHTSIQUB
Situation. — Montagnes. — Fleuves. — Eanx minérales. — Étangs.
— Climat.— 'Intempérie — Vents. ^^ Richesses minérales. —Faune.
— Flore.
Située entre le 39* et le4r« degré de latitude nord et entre 5 degrés 48 minutes et 7 degrés 30 minutes d» longitude orientale du méridien de Paris, l'ile de Sardaigne occupe à peu près le centre de cette partie occi*dentale du bassin de la Méditerranée qui est comprise entre l'Espagne, la France, l'Italie et l'Afrique septentrionale.
Elle a environ 1480 kilomètres de tour, 268 kilomètres dans sa plus grande longueur et 144 dans sa plus grande largeur. Sa forme est celle d'un carré long. Des ports, des baies, des golfes nombreux ouverts le long de ses côtes la rendent de toutes parts accessible, et cinquante ilôts, dont aucun n'a d'importance et dont quelques-uns ne sont que des écueils, lui servent de ceinture.
Bien qu'au premier coup d'œil, le massif de montagnes qui la constitue ne présente pas un système net-
• LILE DE SAIIDAIGNE.
temeut dessiné, on peut cependant distinguer dans sa charpente osseuse deux chaînes principales. La première et la plus importante est celle du Gennargentu qui, longeant la côte orientale, traverse Tîle toute entière dans la direction du nord au sud. Semblable par sa nature granitique et schisteuse aux montagnes de Corse dont elle n'est que le prolongement, cette chaîne trouve au nord une sorte de contrefort perpendiculaire dans les montagnes du Limbarra, tandis qu'au centre et à Touest elle se complète par les diramations parallèles du Goceano. de l'Ogliastroet du Sarrabus (1).
En face de cette zone granitique qui regarde THalie et qui est le produit d'un soulèvement très-ancien, une série de volcans éteints depuis une époque très-reculée ont constitué sur la côte qui regarde l'Espagne une seconde chaîne composée de laves, de basaltes et de trachites entremêlés de plaines peu étendues. Cette chaîne coupée en deux par l'action des eaux qui ont donné naissance au golfe d'Oristano, s'étend au nord le long de la mer dans la sauvage Nurra et se bifurque au sud, en regard de l'Afrique, après s'être brusquement abaissée pour former la délicieuse vallée de Domus-Novas. Deux rameaux s'y rattachent, analogues par la nature des roches d'origine ignée qui les constituent. L'un part du golfe d'Oristano, se dirige au sudest, passe à Aies, qui lui donne son nom, et rejoint à Sardara les monts granitiques du Gennargentu ;
(1) Voyez la carte jointe à ce volume.
Tautre, celui du Marghine, remonte vers le nord-est, et se relie d'un côté aux montagnes de la Nurra tandis que de l'autre il va se perdre par ses dernières pentes dans la mer de Corse. Eatre ces deux zones bien distinctes des granits à Test et des basaltes à Touest s'étend une large bande de calcaire tertiaire qui est le produit d'un vaste dépôt marin, et qui, traversant l'île dans toute sa longueur, constitue à ses deux eMrémités les collines de Cagliari et àe Monte-Urpino, et celles qui séparent Porto-Torres d^ Sassari.
Aucune de ces montagnes n'atteint une grande hauteur. Tandis que le mont Rotondo, eji Corse, a près de 3,000 mètres, et que l'Etna, en Sicile, en a près de 4,000, le pic le plus élevé du Gennargentu n'en a que 1,900, et voit, dès les premiers jours de juillet, fondre la neige dont sa cime se couvre pendant l'hiver. Les autres pics ne dépassent guère 12 à 1,300 mètres (1). Couronnés, pour la plupart, d'épaisses forêts, ils sont partout entremêlés de riants vallons et de plateaux fertiles. Par une^faveur bien rare de la nature, les plaines mêmes ne sont pas rares parmi tant de montagnes. Il y en a d'assez étendues dans l'intérieur et sur les côtes, et celle qui, sous le nom de Campidano, va du golfe d'Oristano à celui de Cagliari, n'a pas moins de cent kilomètres.
(1) Voici la hauteur exacte des pics les plus élevés de la Sardaigne : Bruncu-Spina, Gennargentu, 1,917 mètres; Limbarra, 1,319; Monte d'Olieua, 1,338; Raso, 1,247; Vittoria, 1,231; Serpedi, 1,075; Monte Urtico, 1,050; Pttnta Severa, 983; Sette Fratelli, 967.
Des deux versants de la chaîne principale de la Sardaigne, il descend un grand nombre de petites rivières et de ruisseaux, et l'île serait très- arrosée s'ils avaient de l'eau. Malheureusement, il n'y en a guère que cinq ou six qui coulent toute l'année. Par reconnaissance, on leur a donné le nom de fleuves. Ce sont le Tirso, le Flumendosa, le Coghinas, le Fiume di Bosa, celui de Porto-Torres et le Rio-Calai*itano. Le Tirso tient le premier rang par son volume et par l'étendue de son cours. Sorti des montagnes granitiques de Budusô, qui font partie de la grande arête centrale, il se dirige d'abord au sud, puis, après avoir recueilli plusieurs petits affluents, il tourne à l'ouest, et, à travers une plaine fertile, conduit lentement à la mer ses eaux troublées. La route d'un kilomètre, qui mène de la ville d'Oristano aux bords du Tirso, est incessamment parcourue par une procession de femmes et de jeunes filles qui viennent pieds nus y emplir leurs amphores, et dont quelques-unes, autant par leur beauté sculpturale que par leur attitude, rappellent sans désavantage les figures des bas -reliefs antiques trouvés dans le voisinage. Le Coghinas sort des montagnes du Goceano, et, remontant en droite ligne vers le nord, à travers les vallées centrales de l'île, vient se jeter dans la mer de Corse, à Castelsardo. Le Flumendosa, plus impétueux, est un peu moins long. Sauvage comme la région de la Barbagia, où il prend sa source, il court en bouillonnant à travers les rochers qui l'enserrent; c'est un véritable torrent, et un torrent de 80 milles.
Il a souvent, à l'époque de la fonte des neiges, des crues terribles. Cependant, en se rapprochant de son embouchure, il s'assouplit et s'apaise, et il répand aux environs de Muravera, où il forme une sorte de delta, un limon fécond comme celui du Nil. Il se dirige du nord au sud. Le Temo ou Fïume di Bosa coule à pleins bords dans un lit profond à travers un pays délicieux tout planté d'oliviers. C'est le seul des fleuves de Sardaigne qui puisse porter de gros bateaux, et encore n'est-ce que dans la partie inférieure de son cours. Malheureusement, son embouchure est à demi-fermée par une barre qui avait été construite comme défense en 1528, et que les sables charriés par le fleuve depuis trois cents ans ont considérablement renforcée. Il faudrait aujourd'hui des travaux difficiles et coûteux pour la dégager ; les navires n'y pénètrent qu'à grand'peine, et les eaux qui y séjournent pendant la saison chaude répandent à Tentour des émanations pestilentielles. Aussi le fleuve qui devait enrichir Bosa l'a-t-il dépeuplé (1). Le Fiume di Porto -Terres traîne de même la peste avec lui, et n'a de remarquable que le pont romain sous lequel il passe peu avant d'arriver à la mer. Le Rio-Calaritano a pour tout mérite d'être le fleuve de la capitale ; il vient se perdre dans l'étang de la Scaffa. La Sardaigne n'est guère mieux partagée sous le rapport des fontaines jaillissantes que sous le rapport des rivières. Elle a, il est vrai, dans ses montagnes des
(1) On construit m nouveau port à Bosa qui coûtera 900,000 fr.
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sources nombreuses et excellentes, mais elles sont éloignées de toute habitation, et les daims seuls et les bergers s'y viennent désaltérer, tandis que dans presque toutes les villes, surtout dans la partie méridionale de l'île, on est réduit, comme à Bosa, à Oristano, à Cagliari, à boire l'eau de pluie recueillie dans des citernes infectes, ou l'eau saumâtre des fleuves (1). Les eaux minérales sont abondantes : il y en a de chaudes et de froides, de sulfureuses, de salines, de ferrugineuses, sans compter celles de Benetutti (bonnes à tous maux)» dont le nom est fait pour rendre jaloux maint docteur. Quelques-unes présentent des restes de thermes romains, qui font la joie des antiquaires; mais aucune n'a d'établissement pour les baigneurs (2). Les malheureux qui sly rendent s'abritent dans quelques vieilles églises ou dans des cabanes faites de branches d'arbre, s'ils ne préfèrent camper, comme au désert, sous la tente; ils vivent comme ils peuvent de ce qu'ils apportent. Ce régime n'est pas à la portée de toutes les constitutions. Tel y va souffrant qui en revient perclus. Les étangs et les marais ne manquent pas. Petits ou grands, un auteur en a compté 75, et sa liste n'est point complète. La plupart sont salés, les uns parce qu'ils communiquent directement ou par des infiltrations souterraines avec la mer, les autres par suite de la nature des terrains sur lesquels ils se trouvent. Il y en a de
fl) On va amoner à Cagliari l'eau des montagnes voisines. (2) Cinq mille francs ont été votés par le conseil provincial de Sassavi pour commencer un établissement à Benetutti.
très-vastes, comme les étangs de Cagliari et d'Oristano. Le poisson y abonde, surtout Tanguille, la dorade et le mulet, et de grandes troupes d'oiseaux aquatiques, hérons, flamands, viennent y prendre leurs quartiers d'hiver. Presque tous ces étangs produisent du sel. On en a desséché quelques-uns, mais cette entreprise, partout coûteuse, est en Sardaigne tout à fait improductive, et par suite impraticable, car elle ne livre à l'agriculture que des terres très-mauvaises, à des prix très-élevés, tandis qu'à côté on trouve en abondance d'excellentes terres à bon marché.
La situation d'un pays, la constitution de ses montagnes et de son sol, le régime de ses eaux expliquent déjà à demi son climat. Celui de la Sardaigne, en général tempéré, n'est guère caractérisé que par son inconstance. Tandis que dans la région septentrionale il est doux comme celui de notre belle Provence, il a quelquefois, dans les provinces dénudées du midi, toutes les ardeurs des pays africains. La température moyenne de Cagliari est de 16 degrés centigrades, au lieu que dans les districts montagneux, on a vu le thermomètre descendre jusqu'à 7 degrés de froid (1). Les mois de décembre et de janvier succédant aux pluies automnales, sont ordinairement secs, sereins et doux. Le printemps n'est pas toujours sans rigueurs, et la végétation ne déploie toute sa splendeur que dans le
(1) Il n'y a pat eu, que je saole, d'observations précises faites dans les différentes parties de l'Ile.
U L'ILE DE SARDAIOKK.
mois de mai. Pendant Tété, les plaines basses sont alternativement brûlées par le soleil, qui les dessèche, ou noyées de vapeurs épaisses qui s'exhalent des marais et des fleuves. Pendant l'hiver, elles reverdissent, tandis que la neige brille sur les pics élevés ou s'amasse dans les vallons. Ce qui fait défaut à l'ile, c'est l'eau ; les pluies sont rares et peu abondantes (1), et il faut en accuser les hommes autant que le ciel ; car ils ont barbarement dépouillé de tout arbre des régions entières, et voilà qu'à l'incurie des agriculteurs et aux incendies allumés par les bergers dans les forêts, il faudra ajouter bientôt peut-être la hache dévastatrice des spéculateurs. Heureusement les rosées abondent, et elles répandent chaque nuit une humidité bienfaisante sur cette terre brûlée des feux du jour. Le ciel, comme dans tous les pays méridionaux, a parfois ces splendeurs et cet éclat merveilleux que les peintres et les poètes ravis reproduisent sur la toile ou dans leurs vers (2). J'ai vu à Cagliari les étoiles briller d'une lumière aussi vive qu'à Naples, et plus d'une fois le soleil, en s'y couchant dans une mer enflammée, a ressuscité pour moi le magique spectacle que, plus jeune, j'avais admiré à Athènes, du haut de l'acropole.
L'un des grands inconvénients du climat de la Sardaigne, ce sont les vents. Ils sont violents et fréquents, et amènent souvent dans l'atmosphère et dans
(1) On n'a pas mesuré la quantité à Tudiomètre.
(2) é etinmine. ^
Vestit purpureo.
la température des perturbations subites aussi désagréables que dangereuses. Celui qui domine est le maestrale, ou vent du nord-ouest II est parfois si impétueux qu'il brise et renverse des chênes séculaires. Dans les régions les plus exposées à son influence, aucun arbre ne peut s'enraciner et grandir, et ceux qui, par la flexibilité de leurs branches, lui résistent le mieux, se courbent sous ses efibrts, s'élèvent peu et ne poussent plus que d'un seul côté, horizontalement. Ce maestrale si terrible donne pourtant des jours purs et sereins ; il dissipe les miasmes, il tempère la chaleur de l'été ; on le désire plus encore qu'on ne le redoute. Il n'en est pas de même du sirocco (1); son influence est toute délétère. En été, il apporte avec lui des boufiees brûlantes et des vapeurs humides. Il énerve les hommes et les animaux ; il dessèche les plantes et les fruits. Il serait insupportable dans les parties méridionales de l'île, où généralement l'ombre manque, si certaines heures n'y ramenaient presque toujours une douce brise de mer qui permet de respirer et de sortir. Le vent du nord souffle rarement, et n'est jamais bien violent, brisé qu'il est dans sa marche par les montagnes de Corse; les anciens en avaient déjà fait la remarque (2) .
Depuis Cicéron et Martial, aucui) écrivain de l'antiquité ou du moyen âge n'a parlé du climat de la Sar«
(1) Sad-^8t.
(2) . é ... et exclnsis régnant aquilonibus anstri.
16 i;iLE DE aAIDAIGNE.
daigne sans lui reprocher son insalubrité. Cette insalubrité n'est que trop réelle mais elle n'est ni générale ni permanente. Elle se borne à certaines régions et à certaines saisons. L'été, les rivières et les ruisseaux tarissent presque tous à demi. Les lieux bas qu*ils ont inondés en hiver, ceux que la mer a submergés, les vallons, où, faute d'écoulement, l'eau des pluies s'est amassée, se changent en marécages. De là et des étangs répandus sur toute la surface de l'ile, il s'exhale, sous les rayons d'un soleil ardent, des vapeurs méphytiques. Une foule de plantes, d'insectes, d'animalcules, se développant sur ce sol humide et chaud avec une extraordinaire puissance de vie, et mourant aussi vite qu'ils naissent, ajoutent par leur décomposition de nouveaux éléments morbides à un air déjà vicié. Le pays est empesté, Yiniempérie y règne. On ne peut le traverser sans s'exposer à des fièvres terribles, tantôt intermittentes, tantôt continues, souvent pernicieuses, toutes difficiles à déraciner. Cette insalubrité ne disparaît pas toujours avec la saison qui l'engendre. Une fois l'atmosphère imprégnée de principes délétères, il faut les grandes pluies pour l'en purger, et dans les années sèches on voit l'intempérie, qui finit ordinairement en octobre, durer depuis le mois de juin jusqu'à la fin du mois de novembre ou de décembre. Elle se prolonge d'autant plus longtemps et elle sévit avec d'autant plus d'intensité que le sol est plus bas, plus inculte, plus dépouillé d'arbres, plus couvert d'eau en hiver, plus échauffé par le soleil en été. Redoutable