‹ L'île de Sardaigne: description, histoire [ &c.]Chapitre 38 sur 52 · LES VOYAGEURS ILLUSTKKS EN SARDAIGNE · texte numérisé non relu

LES VOYAGEURS ILLUSTKKS EN SARDAIGNE

En sortant par la Porte-Royale, hors de la ville, le roi dit : « Jurats, est-ce là l'église que vous avez déman- « telée lorsque vinrent les Français? » I^s conseillers repondirent que oui ; et arrive à la tour de l'Éperon, qui lui parut d'une belle construction, il monta à un

rocher d'où l'on voit presque toute la ville. « Belle

« ville, ma foi, dit-il, et bien située. » Puis se tournant vers le gouverneur et les conseillers il ajouta : « Ce ne serait pas une grosse affaire d'élever la tour et « les murailles jusqu'à la hauteur de ces deux hommes

• « que vous voyez là-bas et d'achever l'ouvrage. » Au

• retour. Sa Majesté se trouvant entre la tour de l'Éperon et la tour de la Porte-Royale, vis-à-vis Saint-Michel, dit encore : «Jurats, il conviendrait qu'il y eût ici

« une casemate, car tout le reste va bien » Puis étant

rentrée en ville, elle s'arrêta devant la maison de don Pedro, descendit de cheval et se rendit à son appartement, où le prince Doria et les autres grands l'attendaient. Là Sa Majesté causa un instant debout avec le prince Doria, de la flotte, dont les lettres reçue» par le noUe gouverneur donnaient des nouvelles; puis elle rentra dans sa chambre, et chacun chez soi. Une fois dans sa chambre, Sa Majesté se mit à la fenêtre avec le prince de Macédoine, le duc de Camerino, neveu du Pape et gendre de Sa Majesté^, et don Luis Davilla, grand commandeur d'Alcantara. Là ils regardèrent les vaches et les moutons qu'on embarquait, qui s'échappaient sur la place, et que les soldats tuaient à coups de couteau.

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Quand il fut presque nuit, les conseillers se rendirent au palais et supplièrent Sa Majesté, puisque Dieu leur avait fait la grâce qu'elle vînt les visiter, de se souvenir de leur ville, placée sur un rocher stérile, dans une contrée peu peuplée, en lutte continuelle avec les ennemis et n*ayant pour tout privilège que le nom de Adèle vassale de Sa Majesté. Sa Majesté répondit : i( Jurats,le désir que nous avions de voir Alghero nous K a fait venir en Sardaigne, autrement nous ne serions (( pas venus. A présent nous connaissons la ville et son

a importance. Etant en voyage nous ne pouvons pren- « dre auèune disposition, mais aussitôt de retour en a Espagne, nous vous accorderons ce que notre intérêt, c( rimportance de la ville et votre fidélité réclament, et « vous nous reverrez avant peu, s'il plaît à Dieu ! »

Sur ce, lesdits conseillers baisèrent la main de Sa Majesté, la remercièrent de la bonne volonté et de Tamour qu'elle leur montrait et s'en allèrent.

Bien qu'on eût fait au palais des préparatifs pour le souper. Sa Majesté ne soupa pas. Elle se contenta, étant soufirante de la poitrine, de prendre la nuit quelques biscuits et de boire un peu d'eau aromatisée de cannelle et avant de se mettre au lit Sa Majesté dit au quatrième conseiller, qui jusqu'alors était resté auprès d'elle : c< Vous pouvez vous retirer, nous n'avons plus besoin « de rien. »

A ces mots un des liallebardiers de Sa Majesté nommé Rodrigo, s'écria : « Sire, les conseillers ne nous ont (( pas donné de matelas; nous aurions grande envie de

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pi'eudre ces tentures pour nous coucher. Sa Majesté se mit à rire et dit au quatrième conseiller : «Jurât, veillez tt à ce que nul dégât ne soit commis ici. » — a II n'eu c< sera commis aucun, Sire. »

Tout le monde s'en alla, et Sa Majesté se mit au lit que la ville lui avait préparé. Ce que le hallebardier avait dit n'était fondé en rien, car chacun avait été bien pourvu. La ville avait fait en sorte que les hallebardiers, les gens de la garde robe, les fourriers, les porteurs, les cuisiniers reçussent des étrennes qui s'élevèrent à 60 ducats et furent réparties suivant les fonctions.

Le lendemain Sa Majesté étant levée, on prépara ttfut pour une messe dans le salon du palais. La messe fut dite par un des chapelains de Sa Majesté qui y assista avec un grand nombre de princes, de ducs, de marquis, de comtes, de prélats, de grands personnages de sa cour, le noble gouverneur, l'illustre bailli, les conseillers, beaucoup de gentilshommes et d'autres citoyens d'Alghero.

A l'heure du dîner chacun se rendit chez soi et Sa Majesté dans sa chambre, où elle dina sans cérémonie et ou elle s'enferma, car elle souffrait de la poitrine.

Un peu après Sa Majesté fit faire une proclamation pour ordonner que chacun s'embarquât, et il était environ deux heures quand elle partit elle-même. En passant de sa chambre au salon Sa Majesté y trouva un grand nombre de princes, de ducs, de comtes, de prélats, de grands seigneurs de sa cour, ledit noble

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gouTerneur dou Diego Dessena et beaucoup d*autres cheTaliers et citoyens de la ville.

Sa Majesté arma chev^ieni les magxàifiquea messire Juan Galeas, quatrième conseiller» messire Duran Guio d'Âlgberpt messires Pedro Pelo, Gano et Verde de Sassari, messire Julien del Oraxo de Gastel-Aragonese. Bn descendant Tescalier du {lalaia, le quatrième conseiller qui venait d*étre fait chevalier demanda à Sa Majesté la permission d*aller servir dans Texpédition d'Alger.... Et en sortant de la porte du palais, le noUe don Pedro de Feorrera supplia Sa Ms^esté de vouloir bien accepter à sa cour les services de son frère don Miguel, car sa santé ne lui pejriœttjiit pa4^ d'aller l^imême servir dans cette entreprise. Sa M^esté accepta, puis elle se tourna vers le quatrième conseiller qui représœtait la ville et qui marchait à sa gauche ^t, depuis la porte du palais jusqu'à la p(»ie de mer. Tinterrogea sur la position et l'état de la ville; led^t conseiller lui restdit p^inement compte de ttmt.

Etant arrivé à la porte de mer, Sa Majesté ordonna que le pont fut déVIayé du peuple qui reiMM)inbdraH;, elle y moBta,puis après^ avoir donné sa maà^ à baia^ au qua^ trièaie conseilla, à un |^and nombre de gentitehommes, de citoyens et d'habitants de la ville, eUe s'embarqua. C'était le samedi 8 octobre. Tov^ le«f vaisseaux, partirent accompagnant Sa Majesté et se dirigèrent sur Porto-Conte, et le lendemain dimanche^ à la pointe du jour, par le temps le plus favorable, ils firent route, pour Majorque, où ia flotte entière, d'ai)rès les ordres

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de Sa M^yesté, devait se réunir pour se diriger de la sur Alger. Puisse notre Seigneur Dieu lui donner la yictoire et ramener les princes païens au giron de la sainte Eglise ! Amen.

Son Auguste Majesté reçut des illustres conseillers, au Mom de la Tille» beaucoup de vaches., de moutons, de poules» de chapons, de corbeilles de pain, de tonneaux de vin rouge et de Malvoisie, beaucoup de fruits et de légumes, plusieurs douzaines de torches et de chandelles de cire jaune, ce dont Sa Majesté fut trèscontente. Et néanmoins, à cause du peu de temps dont on avait disposé, environ trente heures,«la ville n'avait pas pu réunir tout ce qu'elle aurait désiré.

Deux cent cinquante ans après la visite impériale de Charles-Quint, un jeune homme obscur qui devait être empereur à son tour, changer la face de l'Europe et remplir le monde du bruit de ses exploits. Napoléon Bonaparte tirait son premier coup de canon sur ces mêmes rivages, en face de cette Corse qui l'avait vu nakre.

CéiAÏi en 1793. La République française ayaut déclaré la guerre au roi de Piémont, envahi la Savoie et le comté de Nice, entreprit une expédition contre Tile de Sardaigne. Le contre^-^uniral Truguet fat chargé de l'aitaque principale dirigée contre Cagliari. Une diversion contre le nord de l'île fut confiée au colonel ColonnaCesari, faisant les fonctions de général. On lui donna huit cents volontaires corses. Napoléon Bonaparte» co0ime.eominaudant,d'artillerie, et une petite flot-*

tille composée de barques de transport et d'une corvette de vingt-deux canons, la Fauvette, La diversion fut dirigée contre l'île de la Madeleine. Les Français réussirent à s'établir dans l'île voisine de San-Stefano. Bonaparte y dressa une batterie composée de sept canons et d'un mortier, et le 23 février 1793, ce jeune homme de vingt-quatre ans, qui devait déployer plus tard un si gi'and génie militaire, fît ses premières armes dans une expédition obscure, avec des moyens insufdsants. Il s'y fit remarquer par son activité, son sangfroid, la rapidité et la sûreté de son coup d'œil, et lança habilement un grand nombre de bombes sur la Madeleine. Cependant les Sardes, pour enlever aux assiégeants leurs moyens de transports, établirent à leur tour des batteries sur le continent de façon à prendre la corvette la Fauvette entre deux feux. Celleci supporta d'abord intrépidement le tir à boulets rouges qui était dirigé contre elle, mais le 25 les volontaires indisciplinés qui composaient l'équipage s'étant mutinés, le général fut obligé, dans la crainte de voir les troupes de débarquement abandonnées sans ressources dans l'îlot inculte de San-Stefano, d'ordonner la retraite. Napoléon Bonaparte était plein de confiance dans les dispositions qu'il avait prises et considérait comme certaine l'évacuation de la Madeleine ; il éprouva un de ces désappointements douloureux qu'on ressent au moment de voir échapper un premier succès et présenta devant les officiers quelques observations au général Colonna. Celui-ci garda un silence hautain et

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dédaigneux. Napoléon alors se tournant vers ses camarades : « Il ne me comprend pas, dit-il. » — a Vous êtes un insolent, répondit le général. » Il n'y avait pas à répliquer; Napoléon reprit son rang et se tut. Le mortier et les canons furent encloués. les troupes embarquées et Ton regagna la Corse 1).

Après les conquérants, qui ne traversent un pays que pour l'exploiter ou pour le dompter, notons en Sardaigne le passage des grands écrivains, leurs impressions et leurs souvenirs.

M. de Lamartine, dans son voyage en Orient, qui est comme une étape brillante entre sa vie de poète "et sa vie d'homme d'État, y vint un jour (2) chercher un abri contre la tempête. Voici son récit dramatique et coloré : « Mouillés dans le golfe deJPalmas, après une (( nuit de sommeil délicieux, nous déjeunons sur le « pont à l'abri d'une voile qui nous sert de tente ; la (( côte brûlée mais pittoresque de la Sardaigne s'étend « devant nous. -Une embarcation armée de deux pièces (( de canon se détache de l'île de Saint-Antioche à deux a lieues de nous et semble s'approcher. Nous la dis-

(1) A propos de l'expédition de Sardaigne, dont il donne le rapport dans son ouvrage intitnlé,P«mière« années de Napoléon Bonaparte, 2 vol. in 8% M. de Coston ajoute : « On prétend que Paoli ne fut pas étranger h l'insuccès de l'expédition de Sardaigne, et qu'après avoir obtenu le commandement de la contre-attaque pour son neveu et confident, le général Cesari, il lui avait dit en secret : « Souviens-toi que la Sardaigne est « Palliée naturelle de notre île; que, dans toutes les circonstances^, elle « nous a secourus en vivres et en munitions, et que le roi de Piémont a « toujours été l'ami des Corses et de leur cause ; fais donc en sorte que « cette expédition s'en aille en fumée. » Tom. T, p. 234.

(2) 17 juillet 1832.

« tinguons bientôt mieux ; elle porte des marins et des <i soldats; elle est en peu de temps à portée de la voix ; « elle nous interroge et nous ordonne d'aller à terre ; a nous délibérons. Je me décide à accompagner le tt capitaine du brick. Nous nous armons de plusieurs « fusils et de pistolets pour résister si Ton voulait a employer la force pour nous retenir. Nous mettons « à la voile. Arrivés près de la petite barque sarde a qui nous précède, nous descendons sur une plage a au fond du golfe. Cette plage borde une plaine in- (c culte et marécageuse. Du sable blanc, de grands « cliardons, quelques touffes d'aloès, çà et là quelle ques buissons d'un arbuste à l'écorce pâle et grise « dont la feuille ressemble à celle du cèdre, des nuées :< de chevaux sauvages paissant librement dans ces « bruyères, qui viennent en galopant nous reconnaî- « tre et nous flairer et partent ensuite en hennissant a comme des volées de corbeaux ; à un mille de nous a des montagnes grises, nues, avec quelques taches seu- « lement d'une végétation rabougrie sur leurs flancs; a un ciel d'Afrique sur ces cimes calcinées; un vaste a silence sur toutes ces campagnes ; l'aspect de désolac( tion et de solitude qu'ont toutes les plages de mauvais « air dans la Romagne, dans la Calabre, ou le long des « marais Pontins, voilà la scène ; sept ou huit hommes « à belle physionomie le front élevé, l'œil hardi et a sauvage, à demi-nus, à demi-vêtus de lambeaux (( d'uniformes, armés de longues carabines et tenant a de l'autre main des perches de roseaux pour prendre

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