‹ L'île de Sardaigne: description, histoire [ &c.]Chapitre 40 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA SARDAIONE VUE DE TURIK. — CONCLUSIOW.

Turin et Cagliari. — I^ Piémont et la SRrdaîgr.c. — Conversation entre un Français et un Sarde. — 1^8 peuples et la liberté.

Il est bon, après avoir vu un pays et avant de lui dire un dernier adieu, de se placer à distance, ni trop loin, ni trop près, dans une juste perspective, pour le considérer de nouveau, à travers ses impressions et ses souvenirs, et soumettre au contrôle de l'étude et de la réflexion ses premiers jugements. C'est ce que j*ai fait pour la Sardaigne. En quittant Cagliari, je suis allé passer un mois à Turin. Entre ces deux villes, le contraste est grand, bien que les rapports aient été nombreux. Cagliari est une ville à la fois aristocratique et commerciale, irrégulière, pittoresque, réunissant sur son sol des monuments de tous les temps et de tous les caractères, phéniciens, carthaginois, romains, pisans, espagnols, flère de son passé, de son soleil et de son golfe, et sommeillant encore à demi

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dans un doux fai* niente. Turin est une ville toute moderne et toute royale dans son développement. Elle n'a rien qui frappe ni qui séduise. Bâtie en vertu d'un décret et tracée au cordeau, elle est correcte, monotone et froide comme un damier ou comme une mosaïque. Il y a vingt ans, elle n'était encore que la capitale d'une petite monarchie militaire ; mais depuis, elle a eu l'honneur de prendre en main les destinées de l'Italie et de. servir de berceau à sa liberté et à son indépendance. Toutes les gloires de l'exil y ont trouvé un asile ou un tombeau. Pepe et Manin y ont leur statue à, coté de Cavour et de Charles-Albert. Et si Florence est plus élégante, Naples plus splendide et Venise plus illustro, elle a été à la fois plus politique et plus guerrière, et elle a brisé les fers de ses sœurs opprimées.

On trouve en Piémont justement ce qui a fait défaut en Sardaigne : des traditions, un développement parallèle et progressif, des institutions et de l'esprit public. Le Piémont a marché peu à peu, pas à pas vers la lil)erté. La Sardaigne, après être restée jusqu'à nos jours dans les langes du moyen âge, a été transportée tout d'un coup en pleine vie moderne. Son émancipation n'a pas été l'œuvre du temps, mais la conséquence de la loi. Au lieu de s'accomplir successivement, prudemment, elle a été improvisée et pour ainsi dire promulguée, d'un trait de plume.

Ce contraste est plein d'enseignements, et à Turin j'y réfléchissais souvent. Je me disais que les brusques changements qui réussissent sans peine dans un pays

LA SARDAKiNK VUE DE TUHIN. — CONCLUblUN. 'M6

neuf comme TAustnilie, lorsque lu civilisation conteni- IK)raine s'y transporte pour ainsi dire tout entiôre et en bloc, sont à la fois difficiles et dangereux dans une vieille société, que, lorsqu'il ne s'agit plus de créer mais de transformer, il faut procéder avec ordre et avec méthode, ne pas tout entreprendre à la fois de peur de tout corapi'omettre, et, avant tout, former l'opinion et faire des hommes. Je causais avec les administrateurs et les savants qui avaient vu la Sardaigne. Je récapitulais ce qu'on avait fait pour elle depuis vingt ans, la féodalité supprimée, les impots plus équitableraent répartis, les chemins commencés, les écoles ouvertes, les communications maritimes multipliées, la propriété parfaite constituée, la réforme des lois accomplie, les privilèges supprimés, la liberté civile, commerciale, politique inaugurée, et de mes études, de mes réflexions, de mes conversations, je concluais que le Piémont, au milieu des circonstances difficiles où il était placé et avec la préoccupation du grand but qu'il poursuivait, a fait presque au delà de ses devoirs et de ses forces. Il a doté la Sardaigne de tout ce qui peut assurer sa grandeur. C'est à elle de faire le reste.

Les Sardes que je fréquentais étaient loin de partager tous cette opinion. L'un d'eux surtout, lettré, spirituel, instruit des choses de l'Europe par les voyages et parles livres, répondait souvent par des épigrammes à mes observations, bien convaincu d'ailleurs de ma sincérité et de mon ardent désir de voir prospérer son beau pays.

Uê VILE DE 6ARDAUiN£.

-^ a Vous nous reprochez, me disait-il, d'être arriérés. Sous bien des rapports, nous sommes plus avancés que vous. Nous avons franchement renvoyé les Jésuites. Vous, vous les protégez, tout en étant bien aise qa*on les calomnie, et vous continuez à les enrichir, en attendant que vous les dépouilliez. Nos journaux sont petits, mais ils peuvent parler d'autres choses que des danseuses ou du Pape. Notre clergé, à vous entendre, est moins éclairé. J^ ne sai«, mais il est plua intimement mêlé au monde, et il vit familièrement avec nous, comme nous. Nous n'avons pas pu encore dépenser des millions pour avoir de l'eau, mais tout le monde chez nous boit du vin. Nous n'avons pas le suffirage universel, mais nous ne nous en soucions guère ; nous avons ce qui vaut mieux, la liberté des élections. Nous somnoies pauvres, mais nous avons la vie à bon marché. Nous n'avons ni ateliers, ni soana^ factures, et nos meuniers sont de pauvres petits 4nes, mais nos paysans mangent du pain plus blague qm celvi de vos ouvriers. Nous avons un théâtre oi t'on chanta faux qiiielquefoâs, mais on y ya f>ovtT qu^Âques sous, et nous vous avons donné Mario. Nos geadarBÈkes sont ii^ufâsai^ ; mais la garde nationalç y supplée. Pourquoi nous plaindre de n'avoir pas de routes? »os chevaux passent partout, et nous n'avon^^ pas be^i« d'bàtek, trouvant en tous lieux bon accueil et hm gite. Nous voyageons comme faisait votre Montaigne au seizième siècle. Avez-vous beaucoup de Moaobtai-^ gnes aujourd'hui? Nous mettons pour dornwr w>tKe

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