LIVRE II
I« Obsoarité des origines. — Les pierres levées et leti tombeaux des géants. — Élément celtique. — Phéniciens. -^ Les Noragbes. — Les idoles. — Les inscriptions. — Les Étrusques et les Grecs.
ir. Domination carthaginoise. — Lutte de Carthage et de Rome. Domination romaine. — Organisation. — Les Préteurs. — - Leurs fonctions. -* Leurs exactions. — Les Questeurs. — Caton et Tibérius Gracchus. ~ Les impôts sous la république. — Sous Tempire. —Les contributions locales. — Les curies.— Effets de la domination romaine. — L*agriculture. — La population. — Les n.onuments. <— Les routes. — Les travaux publics. — La langue.
in. Domination des Vandales. — Les Empereurs grecs et les Papes. — Saint Grégoire le Grand. — Indépendance de la Sardaigne. — In* vasions des Arabes.— Caractère de leur domination. ~ Influence du clergé. — Les Papes. — Les Grénois et les Pisans. — Les Judicats. —Gouvernement des juges.— Guerres locales. — Extinction successive des judicats. — > République de Sassari. — Supériorité des républiques italiennes sur les gouvernements contemporains. — Constitution de la république de Sassari. — Le podestat. — Le grandconseil. ~ Hypothèques et compagnie d^assurances armée. — > Lois pénales. — Hiérarchie sociale en Sardaigne. — Origine de la féodalité. — L3 clergé. — • Les nobles. — Les classes libres. — Les classes serviles. — Les corporations. — Les mœurs du clergé.
lY. Influence des dominations étrangères. — La Sardaigne espagnole. — Grouvernement espagnol. —Les Certes.— Les Ëtnts. —Attributions et oooiposition des certes. — Représentants de la noblesse, du clergé et te communes. —Esprit des certes. — Le vice-roi. — L^andience royékê^ —^ Ses attributions politiques et judiciaires. — Despotisme. — > Ancienne organisation judiciaire. — Modifications introduites par la féodalité. — Améliorations dues à la création de Paudiencc royale. — Confusion des pouvoirs. — Pouvoir législatif. — Capitulaires. — Pregoni. — Carta de logu. — Responsabilité des communes.— Garde rurale. — Milices. — Tour?. — Système financier.
so L lu: DE SARDâIGKE.
— Aliénatiou des biens de la Cotiroime.—DoiuitiC— Détordre dans radministratioD. «- Conséquences du gonTemement espagnol V. Gouyemement piémontais. — Les hautes classes. — L'administration. — Les États. — Le vice-roi. ~ Réformes. — ConaeQ d*Êtat.
— Cours royales à CagUari et à Sassari. — Préfectures — Influence de la révolution française. — > Soulèvement contre le Piémont. — Séjour des princes de Piémont en Sardaigne. ^- Influences ariatocratiques. — Elxcès du despotisme. — Déficit. — Augmentation des impôts. — Epidémie. — Disette. — Progrès du temps. — Charles- Albert. — Suppression de la féodalité. — Fusion avec le Piémont.
— Proclamation du Statut. — Situation actuelle.
Toutes les origines sont obscures, parce que tous les débuts sont humbles et qu'aux premiers âges de Thumanité tous les progrès ont été lents. L'enfant devenu homme ne se souvient plus de son berceau. Lespeuples, quand ils se sont fait une place dans le monde et dans l'histoire, ne savent plus d'où ils viennent, et croyant se grandir dans le présent en s'illustrant dans le passé, ils se cherchent sur la terre ou dans le ciel des aïeux imaginaires. Je veux écarter les fictions, pour gracieu^ ses soient-^lles, et n'admettre sur les premiers temps et sur les premiers habitants de la Sardaigne, que les faits généraux sur lesquels le témoignage des choses est d'accord avec celui des hommes. Pour les époques reculées, il n'y a pas de langage plus véridique que celui des monuments. Où l'histoire est muette, a dit le poète, les tombes parlent.
Prendre une pierre^ la choisir longue et aiguë et là
dresser sur le sol, c'est la façon la plus grossière et la .plus simple dont l'homme puisse exprimer une idée qui remplit son âme ou perpétuer le souvenir d'un fait qui l'a frappé. C'est aussi par là qu'il débute. Ces pierres levées, que les archéologues appellent ordinairement Men-hir, n'appartiennent pas exclusivement aux pays du Nord. On en a découvert un certain nombre en Corse. Il y en a à Malte, dans le Roussillon, anx îles Baléares. Il y en a également en Sardaigne. La plupart y gisent à terre; quelques-unes cependant sont restées debout. Le plus ordinairement elles sont vierges, du ciseau. Celles qui ont été taillées ont reçu la forme d'un cylindre ou d'un cône avec des reliefs figurant des mamelles. Il y en a d'isolées, il y en a de groupées. On en a mesuré une qui avait plus de vingt pieds de haut et de douze pieds de circonférence à sa base, et il y en a de plus élevées.
A côté de ces pierres levées, on trouve en Sardaigne des monuments moins grossiers, mais fort anciens aussi quoique évidemment postérieurs, auxquels on a donné lenom de tombeaux des géants. Ces tombeaux de dimensions différentes sont tous à peu près semblables pour la disposition. Un hémicycle formé d'un ou de deux rangs de pierres superposées leur sert d'entrée» Au milieu de cet hémicycle se dresse une stèle de forme conique composée d'une, de deux, et même de trois pierres taillées au ciseau, et ayant à sa partie in^ férieure au raz du sol une ou verture à peine assez grande pour laisser passer le corps d'un enfant* Cette
52 UIL£ D£ SARDAIGNK.
ouYorture donne accès et laisse pénétrer le regard dans une fosse ayant 5 à 10 mètres de long et 1 mètre à 1 mètre 70 de large, dont les côtés sont formés de murs à pierres sèches, et qui est recouverte de larges dalles. Quoiqu'ils en diffèrent en plus d*un point, la ressemblance de ces monuments avec certains Dolmen est frappante. Or les Dolmen et les Men-hir étant considérés comme Tœuvre de la race celtique, l'existence des pierres levées et des tombeaux des géants en Sardaigne autorise a conclure que des Celtes s'y sont établis. Â quelle époque? on ne saurait le dire, mais il est probable qu'ils y ont été portés par le même courant d'immigration qui les a amenés en Bretagne, en Armorique, en Ibérie et dans Tîle voisine de Corse, où Ton retrouve leurs traces non seulement dans les monuments mais dans le type d'une partie de la population (1).
Après les Celtes, la Sardaigne fut peuplée par les Phéniciens, dont l'influence devint bientôt et resta prépondérante. Ces hardis navigateurs, qui semèrent des colonies sur toutes les côtes de la Méditerranée et jusque sur celles de l'Océan, n'oublièrent point de s'établir dans une île qui pouvait leur servir de point d'union entre leurs possessions d'Afrique, d'Ibérie et de Gaule. La Sardaigne avait des ports nombreux et commodes, de vastes pâturages au bord de la mer. Ils y fondèrent des villes, ils en exploitèrent les
(1) Voyez Mérimée, Voyage en Cône,
richesses naturelles, ils y transplantèrent leurs lois, leurs arts, leurs institutions, leurs dieux. Ils y transportèrent en même temps que des artisans et des marins toute une population pastorale. Plus tard de nouveaux immigrants appartenant à la même race vinrent en grand nombre de Lybie, renforcer ce premier noyau de colons et prirent plus complètement possession du pays. Sardus, leur chef, donna son nom à Tile, et les honneurs divins qui lui furent rendus, le temple qui lui fut consacré au cap délia Frasca, les statues qui lui furent élevées, les médailles frappées en son honneur, son image et son nom répétés si souvent sur les pierres, sur les bas-reliefs, sur les vases peints, dans les inscriptions, sont une preuve éclatante de l'étendue et de la durée du gouvernement qu'il fonda.
Les colonies ly bio-phéniciennes ont écrit en traits ineffaçables l'histoire de leur prépondérance en Sardaigne dans deux sortes de monuments, les noraghes et les idoles. Les noraghes, faits de pierres le plus souvent brutes, quelquefois taillées au ciseru, mais toujours régulières et disposées en assises, ont la forme d'un cône tronqué et se terminaient en terrasse. Ils sont en général placés dans des lieux élevés, et il a fallu des efforts considérables et des engins perfectionnés pour réunir et hisser les gros blocs qui entrent dans leur construction. Ils sont quelquefois elliptiques, le plus souvent circulaires, et de loin ils présentent Tas** pect de tours à signaux. Ils se composent intérieurement de une, deux et même trois chambres superpo-
S4 L*ILE DE SAKDAIGNE.
fiées formant chacune un étage. L'escalier qui conduit aux étages supérieurs est ménagé dans Tintérieur du mur. La seule ouverture qui donne accès dans le monument est ordinairement si basse qu'on a de la peine à s'y glisser en rampant. Cependant elle s'élève et s'élargit quelquefois assez pour permettre i un homme d'y passer debout. On a compté en Sardaigne près de trois mille noraghes, et ils étaient sans doute autrefois beaucoup plus nombreux. La plupart sont aujourd'hui en ruines et ne conservent plus que les pierres de leur base. Ils sont tantôt isolés, tantôt échelonnés à des distances régulières, sur le penchant d'une colline, comme de petits fortins. Quelques-uns sont entourés d'un mur d'enceinte, d'autres ont autour d'eux, en manière d'ouvrage avancé, une ceinture de noraghes plus petits ; enfin, quelques autres, inégaux alors de grandeur, se lient ensemble de façon à se flanquer mutuellement et à former par leur agrégation un seul monument. Tel était celui de Domus-Novas. Il se composait à l'étage inférieur de dix chambres et de quatre cours communiquant par onze portes ; quatre portes y donnaient accès du dehors. Les noraghes étaient des tombeaux vraisemblablement destinés à la sépulture des chefs, des membres de leurs familles et des hommes les plus considérables de chaque tribu ; on y a trouvé des squelettes, des armes et des idoles. Il est probable qu'on y célé^ brait à certains jours des cérémonies religieuses. Il en est ainsi chez presque tous les peuples, l'idée de la mort et l'idée de Dieu sont partout inséparables. Les
noraghes n'existant qu*én Sardaigne et n'ayant de similaires que dans les tal^yots des îles Baléare^^, il e^t été difficile par leur simple ii^pectioA de dét^iiri^i^f^r leur origine. Heureusement la tr^itiox^ et l'i^tç^fQ s'^cordent à en attribuer la consitructipu ^ une çi^oe orientale et phénicieune, et comme il n'y a pa^ de ç^ton où il x^e s'en raneontre, il eu ressort claireuieiit q^e iasi i^iémciens se sont répandus et o^at dominé d^s l'île de Sardaigne tout entière.
Contr9,irement à ce qui a lieu pour les noraghes, les idoles sardes ont été découvertes presque toutes dans la Çàrbagia; mais il n'y a là rieu de contradictoire. On sait, en effet, qu'elles y ont été transportées et c^cbé^s par leurs derniers adorateurs, lorsque le christianisme étant devenu la religion dominante, ils furent obligés de se réfugier dans les montagnes pour échapper aux persécutions. Ces idoles reproduisant souvent des ligures d'animaux qui n'ont jamais appartoAU à notre continent, comme l'antilope et le singe, ont évidemment une origine orientale, et quand on les examine avec attention, on ne tarde pas à se convaincre que, parmi les peuples orientaux, elles ne peuvent être attribuées qu'aux Phéniciens ; car elles représentant toutes les divinités et toutes les idées mythologique^ de ce peuple, modifiées plus tard sous l'influence des Ly biens et des Carthaginois, qui avaient eu à i'Qrigine la même religion. Considérées sous le rapport artistique, les idoles sardes pe ressemblent en rien aux ouvrages égyptiens, étrusques, grecs, ro-
M L'ILE DR SARDAIGXE.
mains. Elles se distinguent par un défaut absolu de régularité dans les formes. On les prendrait pour des caricatures ou pour d'informes essais sortis de la main d*un enfant. Elles ont le corps aplati et mince, la figure allongée et sans expression, les yeux saillants et fixes. Elles représentent ordinairement des dieux, des guerriers ou des prêtres. Pour quelques-unes, il est difficile de se prononcer entre le prêtre et le singe, aucun concile archéologique n'ayant encore décidé la question. On en trouve qui ont la tête nue et rasée comme les Dominicains ou couverte d'une petite calotte , comme nos ecclésiastiques au lutrin. Quelquesunes rappellent la figure du bon pasteur portant une chèvre sur ses épaules, symbole que le christianisme emprunta à Tart romain, et que les Romains avaient hérité eux-mêmes de l'antiquité la plus reculée. Quelques-unes sont ornées d'une queue aussi longue que l'avait rêvée Fourier; quelques-unes vêtues à la Louis XIV et coifiees du bonnet phrygien. Beaucoup ont le phallus proéminent. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'on trouve dans plusieurs d'entre elles quelques parties du vêtement dont les Sardes de nos jours font encore usage : la mastrucca, les courtes braguettes rattachées à la taille par une forte ceinture, le bonnet rond retenu par une longue mèche de cheveux tressés qui s'enroule autour de la tête comme chez les bergers de la Gallura. Les idoles sardes sont en bronze ; les plus hautes n'atteignent pas un pied. Il y en a environ deux cents au musée de Cagliari. Le cabinet des
médailles à Paris et le musée de Lyon en possèdent quelques-unes. Aux renseignements qu'elles nous fournissent, on pourrait croire que les inscriptions phéniciennes trouvées dans Tîle doivent ajouter quelques lumières. Il n'en est rien pourtant, car jusqu'à présent elles sont restées une énigme ; et la plus célèbre, celle de Nora, qui a été lue couramment par une dizaine de savants, ne compte pas moins de versions que d'interprètes (1).
Après les invasions orientales, il y en eut plusieurs autres en Sardaigne, mais le fond de la population et de la civilisation sarde ne fut point changé, l'élément lybio-phénicien continua à dominer, et les éléments nouveaux qui s'y vinrent greffer s'absorbèrent en lui sans laisser de marques profondes de leur influence.
(1) M. de RoBsi, savant orientaliste de Parme, donna une première in* terprétation de l'inscription de Nora dans les Éphémérides littéraires de Bwne en 1771. En 1831, le général Albert della Marmora, ayant comparé la planche donnée par de Rossi avec l'original , et ayant constaté de notables différences, prit un calque exact derinscription, et le communiqua à l'abbé Arri, soa collègue à P Académie des sciences de Turin. Celui-ci proposa une nouvelle version qui fut insérée dans les Mém. de cette académie, t.xxxriii, p. 590 etsuiv. (1834). Gesenius en donna une interprétation toute différente dans son ouvrage intitulé : Scripturse, linguœque Phxnicix monu» imnta quotqvot supersunt, Leipzig 1837. M. Benarius Jahrbûcher fur witsenêchaftliche Kritik (juillet 1837) en proposa deux versions différentes. Kn 1838, Pabbé Arri répliqua à ces deux savants dans le premier volume de la seconde série des Mémoires de l'Académie des sciences de Turin (1849)f p. 351. Depuis, M. Et. Quatremère, M. Movcrsi, M. Riccardi U'Oneglia, M. Lanci, le docteur Judas, ont interpré:é cotte inscription chacun d'une façon différente. Le 6 février 1855, M. Tabbé François Bourgade, aumônier de la chapelle Snint-Louis de Carthagc, écrivit k M. le chanoine Spano, directeur du tiulletino archiologico sardo (anno 1*, num. 3, p. 43^1), une lettre dans laquelle il proposa une nouvelle inter* prétation de l'inscription. Il croit y reconnaître les noms de Sardus Pater^
Ce furent Télément étrusque et Télément grec. On a retrouvé la trace du premier dans les nécropoles et les ruines deFantique Tbarros (1), et j*aime à croire que le second sur\'it dans ces danses gracieuses mêlées de chants que conduisent encore aux jours de féte;^ les habitants des montagnes, sans parler de cette influence mystérieuse, d*autant plus pénétrante qu*eUe est» pour ainsi dire, insaisissable, que les Grecs ont fait rayonner autour d'eux comme une atmosphère lumineuse et vivifiante partout où ils ont mis le pied.
Pendant que la Sardaigne, colonisée par ces races diverses et livrée à ce travail de fusion d'où sortent les nationalités, grandissait ainsi dans l'indépendance, au moment où Bias (2) la signalait aux Ioniens réduits en
(le son fils Nogar, de son petit-fils Rosoh et de son arrière-petit-fils CSaman qui aurait fait poser la pierre. La même année, le 22 novembre, à Toccasion de l'ouverture solennelle de PAcadémie archéologique de Rome, le père Seochi lut une dissertation dans laquelle il signala l'inscription dct Kora comme une de celles qui auraient été tracées en très-anciens caractères phéniciens. Elle serait écrite, d'après son opinion^ envers tétraèdreç, comme la fameuse oattedra di San-Marco de Venise. Plus récemment, un autre jésuite^ le père Garruci, a proposé une nouvelle interprétation. Selon lui l'inscription de Nora ne serait pas très-ancienne. Elle serait éorite^ en caractères asmonéens (comme d'autres inscriptions de Malte). J'emprunte ces renseignements à l'œuvre du comte de la Marmora, i<tWratr«, tora. I, p. 227.
On sait qu'il a été trouvé en Sardaigne une inscription trilingue, latine^ grecque et phénicienne, commentée dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Tvrin (t. XX, série 2), par MM. G. Spano et Amédée "Bejiou, et tout récemment, par Gildemeister Rheinishes Muséum 1865, 1'* liv* Bonn.
(1) Notixie delV antica città di Tarros^ del caii. G. Spano, 1851.
(2) Hérodote.
servitude par Cyrus, comme un asile où ils pourraient retrouver leur liberté perdiie, en face de ses rivages, et en regard Tune de l'autre, deux villes, deux puissances rivales, Carthage et Rome, s'élevaient, l'une par le commerce, l'autre par les armes, et allaient bientôt se la disputer comme une proie, comme une des positions maritimes et militaires les plus importantes de la Méditerranée.
Les Carthaginois commencèrent à dominer en Sardaigne environ cinq siècles avant Jésus-Christ. Ils rencontrèrent, dès le premier jour de leur établissement, la plus vive opposition dans les anciens habitants, auxquels les rattachait pourtant la communauté de leur origine phénicienne, et il leur fallut de grands efforts et beaucoup de temps pour en triompher. Fixés d'abord sur le littoral, où ils fondèrent Sulcium et agrandirent Karalis (Cagliari), ce ne fut que lentement et après plusieurs victoires mêlées de revers qu'ils soumirent l'intérieur du pays, et ils ne pénétrèrent jamais dans les montagnes où s'étaient réfugiés les Uiens et les Balares (1), et où devait se former, dans les habitudes d'une résistance constante et d'une vie sauvage, cette population indomptable et impatiente de toute autorité qui y subsiste encore aujourd'hui. Leur gouvernement fut d'abord dur et cruel. Il s'adoucit à mesure qu'il se consolida , et fut marqué , vers la fin , par une
(1) Cest le nom que leur donne Pausanias.^De Ballari,BA]laria est venu le nom de Gallora.
eo L'ILE DE SARDAIGKE.
grande prospérité agricole et quelque éclat littéraire. Il reposait sans doute sur les mêmes bases que celui de la métropole, car il y avait des suffètes en Sardaigne comme en Afrique, et on a cm trouver deux suffètes sardes parmi les ambassadeurs qui vinrent à Babylone rendre hommage à Alexandre le Grand, à son retour des Indes.
Pendant longtemps les Carthaginois écartèrent avec un soin jaloux les étrangers de la Sardaigne, et consécutivement à un siècle et demi d'intervalle, ils réussirent à conclure avec les Romains deux traités (1) par lesquels ceux ci s'interdisaient d'aborder dans l'île , à moins d'y être forcés par une bataille ou par une tempête, et s'engageaient à ne jamais s'y arrêter plus de cinq jours. Mais quand Rome fut devenue une puissance maritime, elle s'affranchit de ces conditions que la nécessité seule lui avait fait subir, et, maîtresse de la Sicile, elle chercha à son tour à s'emparer de la Sardaigne. La hitte fut longue; d'habiles généraux s*y signalèrent des deux côtés, et, au bout de vingt-cinq ans, l'issue en restait encore indécise, lorsqu'un événement inattendu vint la terminer en faveur de Rome. De grands troubles ayant éclaté dans ses provinces africaines, les soldats que Carthage avait en Sardaigne se mutinèrent, car c'est toujours dans les désastres que les troupes mercenaires font défaut, et que les
(l) Le premier est d« Tan 508, le seoond de Pan 348 avant J.-C. Ut sont tous les deux dur.» Pclybe, liv. ITI, n. 33-24.
HlblOlRK. 61
troupes nationales puisent un redoublement d'énergie et de courage, parce que les unes croient le moment venu de rançonner la puissance qui les paye, et les autres de défendre jusqu'à la mort, avec le sol de la patrie, tout ce qu'elles oi.t de précieux, tout ce qui les attache à la vie, les souvenirs de leur passé et les espérances de leur avenir. Rome profita habilement des embarras de sa rivale, fit de grands préparatifs, arma en hâte une flotte, et Carthage alors, ne pouvant soutenir une nouvelle guerre , consentit à céder, après l'avoir possédée environ deux cent cinquante ans, une île qu'elle avait déjà en réalité perdue, et qu'elle se sentait impuissante à reconquérir.
Les Sardes livrés, il restait à les dompter et à les assimiler. Ce fut une œuvre difficile et il fallut plus d'un siècle avant que Rome réussît à leur faire accepter docilement son joug, et à les faire entrer en coopérateurs pacifiques dans le courant de sa civilisation. Plus d'une fois les premiers magistrats de la république, les consuls, passèrent en Sardaigne à la tête d'armées nombreuses et en revinrent avec des trophées assez sanglants pour obtenir les honneurs du triomphe. La lutte revêtit toutes les formes, batailles rangées, sièges de villes, hostilités sourdes aboutissant à des explosions soudaines, expéditions de guérillas, renaissant de leur étouffement même. Tantôt les légions se heurtaient par grandes masses contre les bataillons ennemis, tantôt elles se divisaient en colonnes mobiles pour en poursuivre les débris dans les montagnes, ou pour réduire
6tf LULK DE SARDAlGKtl
les tribus indociles, qui reprenaient de nouveau les armes après leur passage. Il y eut un moment après Cannes, quand la fortune de Rome dépendait d'une der^ nière victoire et semblait prête à pâlir devant Tétoile et le génie d'Annibal, où la Sardaigne fit un suprême effort. Soutenue par Carthage elle se souleva toute entière comme un seul homme, mais elle ne réussit point à s'affranchir. Vingt-cinq ans plus tard une nouvelle prise d*armes aboutit à un nouvel échec. Les Sardes furent battus dans dix rencontres, décimés, condamnés à d'énormes contributions, obligés de livrer des otages, et traînés en grand nombre comme esclaves sur les marchés de Rome, esclaves dont personne ne voulait car ils conservaient jusque dans les fers des attitudes d'hommes libres, sur le front une fierté farouche, et dans le cœur, avec un inexorable regret delaliberté, la soif de la vengeance. Dès lors tout fut fini. Pendant les guerres civiles qui désolèrent les derniers temps de la République et les premiers temps de l'Empire, lorsque Marius et Sylla, Pompée et César, Auguste et Antoine voyaient les provinces se partager entre eux, la Sardaigne fut ballottée d'un maître à l'autre, mais elle ne remua point; elle ne fit aucune tentative pour recouvrer son indépendance. Dès lors elle n'eut plus de vie et elle n'est plus nommée que d<) loin en loin dans les histoires. Vingt ans après Jésus- Christ, quatre mille juifey sont envoyés pour combattre les brigands des montagne»! et avec le secret espoir qu'ils ne résisteront pas au climat, victimes désignées d'une politique qui poursuit
InSTOIËE. '63
moins en eux une religion qu'une nationalité. Un peu plus tard l'affranchi qui a tué Agrippine et qui a préparé par ses calomnies le sacrifice d'Octavie à Poppée, de l'impératrice à la courtisane, y vient jouir des far veurs et fuir la disgrâce du divin Néron. Quand le voile qui couvre la Sardaigne s'entr'ouvre, c'est pour nous montrer quelque sombre épisode des sombres annales de l'Empire, puis le silence se fait de nouveau sur elle.
Comme la plupart des pays conquis par Rome, la
Sardaigne avait été réduite à l'état de province ; elle
n'avait point obtenu comme la Grèce de conserver son organisation, ses lois, ses magistrats. Elle était gouvernée par un préteur et momentanément, dans les circonstances difficiles, par un consul. Les fonctions du préteur duraient un an. Il réunissait dans ses mains tous les pouvoirs, car on semblait n'avoir mis la liberté au centre de l'État que pour fortifier le despotisme dans les membres. Il commandait la force armée, dirigeait l'administration, interprétait les lois, prenait des arrêtés. Ces arrêtés n'étaient point toujours conformes à la législation générale faite par le Sénat pour les provinces. Ils se contredisaient, ils variaient souvent à cause du renouvellement périodique des préteurs, et l'on comprend assez combien 11 était difficile, au milieu de ces contradictions et de cette mobilité, aux administrés d'obtenir justice, aux gouvernants de ne pas se laisser aller à l'arbitraire. Cette confusion diminua sous l'Empire lorsque l'édit qui régla le sort des
H4 L*ILE DE SARDAIGKE.
provinces, en laissant aux préteurs le droit d'interpréter la loi, leur enleva celui de la faire, et cessa tout à fait lorsque Garacalla ayant donné à tous les habitants des provinces le titre de citoyen, la jurisprudence comme la loi devinrent partout uniformes. Mais le bénéfice pour les administrés fut plus apparent que réel, l'administration restant toute-puissante et échappant à tout contrôle.
A partir du règne d'Auguste, les provinces furent divisées en deux catégories : celles qui, à cause de leur importance militaire, étaient gouvernées par l'empereur, seul chef de l'armée, elles prenaient le nom de proconsulaires, et celles qui étaient abandonnées au Sénat et qui s'appelaient proprétoriennes. La Sardaigne fut soumise alors à un proconsul qui commandait aussi en Corse. A partir de Constantin, le proconsjil devint un prseses ou préfet, relevant du préfet du prétoire d'Italie. Mais préfets, préteurs, proconsuls, les noms seuls changeaient, les attributions restaient les mêmes.
Les préteurs avaient auprès d'eux un substitut appelé légat et le nombreux personnel qu'exigeaient leurs hautes et multiples fonctions, des tribuns, des soldats, des centurions, une chancellerie, ce que nous appelerions des bureaux, des interprètes, des licteurs, des courriers, des aruspices, un médecin, une petite cour de jeunes gens. Us emmenaient rarement leur femme, cela était considéré comme contraire aux règles d'une bonne administration ; la province leur fournissait une concubine. Ils étaient ordinairement choisis dans l'or-
HISTOIRE. ' e5
dre des sénateurs (1). Ils rendaient la justice suivant les cas, tantôt seuls dans leur cabinet, tantôt solennellement dans les basiliques, entourés de leurs assesseurs. Ils avaient le droit de condamner à mort. On leur permettait de recevoir des présents de leurs administrés, tout en leur recommandant de le faire avec discrétion. La charge la plus importante après celle de préteur était celle du questeur, sorte de receveur général de toutes les contributions de la province.
Dansles premiers temps delà République, les préteurs n'étaient pas payés, ils recevaient seulement une indemnité pour frais de logement et de voyage. Plus tard leurs exigences croissant sans cesse, les lois intervinrent; mais ces lois, renouvelées sous César, sous Auguste, sous Alexandre-Sévère, prouvent, parleur fréquence même, leur impuissance. Elles accordaient aux préteurs vingt livres d'argent, cent pièces d'or, deux chevaux, deux mulets, deux habits de parade, deux habits pour la maison, un pour le bain, des chariots, un cuisinier, une concubine. Mais ils étaient bien loin de se contenter de cette riche dotation. Ils pressuraient les provinces comme des pachas , violant toutes les lois et quelquefois toutes les pudeurs, allant à la fortune par toutes les voies, et revenant ensuite à Rome gorgés d'or pour y bâtir ces palais et ces villas dont la science cherche aujourd'hui les traces avec amour, sans trop se
(1) Qaand la province était proprétorienne^ le préteur éiait toujours uu sénateur désigné par le sort.
soucier des larmes et des douleurs qu'ils ont coûtées. On réclamait en vain contre ces criants abus. Les préteurs ayant parmi leurs juges des complices, des parents, des clients, des successeurs disposés aies imiter, échappaient presque toujours à une condamnation. Là Sardaigne eut comme la Sicile son Verras ; mais le Verres sarde, Scaurus, au lieu d'être accusé, fût défendu par Cicéron, et l'éloquence de son avocat le fit acquitter (1). Dans la longue liste des préteurs qui gouvernèrent rile, Caton l'ancien est le seul qui montra d'éminentes vertus. D'une justice inflexible et égale pour tous, toujours accessible à tout le monde et à toute heure, n'allant jamais qu'à pied, et n'ayant qu'un seul serviteur, s'occupant des intérêts agricoles du pays avec la perspicacité d'un homme qui nous a laissé sur l'économie rurale un des livres les plus attachants de l'antiquité, il conquit par sa simplicité et son tè\e la plus légitime popularité. C'est pendant sa préture qu'il connut et s'attacha le poète Ennius, originaire de l'Italie méridionale, mais établi depuis plusieurs années en Sardaigne, et qui, servant de trait- d'union entre les deux littératures grecque et latine, a transporté le premier dans r idiome des descendants de Romulus quelquesunes des beautés de la langue d'Homère. Â côté dé Caton il faut nommer Tibérius Gracchus qui, dans Une charge moins haute, celle de questeur, sut aussi àe concilier tous les cœurs. Son influence était si grande
() ) Un autre préteur de Sardaigne^ Albutius, ftit défendu p«rj)ildft CÊUiXt
en Sardaigne qu'elle éveilla un instant les susceptibilités de la République et lui fit imputer comme un crime tous les services qu'il avait rendus, mais il n*eut pas de peine à se justifier, et, revenant brusquemwt à Rome, sa vertu, égale à son éloquence," deux mérites aussi puissants dans un État libre qu'ils sont suspeets et funestes sous un prince absolu, lui valurent auprès du peuple un éclatant triomphe (1).
Sans parler des exactions des préteurs et des autres fonctionnaires, les contributions légales qu'acquittait la Sardaigne étaient fort élevées. Sous la République» quand le régime des impôts n'était pas le même pour toutes les provinces, elle payait en nature ou en argent la dtme de tous les produits de son sol. A cette rede* vanoe s'ajoutait l'obligation pour chaque^ropriétaire de livrer à l'Etat, pour les besoins de l'armée, unequan* tité de Ué proportionnelle à sa récolte, à un prix déterminé toujours inférieur au prix réel ; et la redevance en blé, mais rachetable en argent qui était due au {préteur, et qu'il avait soin de rendre le plus lucrative possible en condamnant le propriétaire à l'alternative, ou de conduire son blé à d'énormes distances du lieu de production, ou de payer pour le rachat du transport une somme très-élevée> La perception de ces divers impôts était confiée aux publicains dont le nom devint et resta ai
(i) L94Ui09«M» 4t Tibérius Graocbus est dans Aulu-GeUe, Noct, atticar., 1. XV^ 12, — Voyez aussi : Bar. Manno, Storia ai Sardegna, 1«» volume» p. 98»
A8 L'ILE PE SAKUAKiNE.
Sous TËmpire, le système liuaucier cbaugea. Un cadastre général ayant été dressé, chaque province fut imposée aune somme déterminée, et chaque propriétaire dut payer une partie de cette somme proportionnée à rétendue et à la nature de ses propriétés. Â cet impôt foncier, payable d'abord en produits du sol et plus tard en argent, s'ajoutaient les annones qui lui étaient proportionnelles et qui étaient toujours payées en nature, en blé, en bétail, en fourrage, et une contribution personnelle ou capitation, frappant tous ceux qui n'étaient pas propriétaires, et atteignant indirectement les propriétaires qui devaient l'acquitter pour leurs colons et leurs esclaves. A partir de Garacalla, quand le droit de cité eut été dans un but fiscal donné à tous les habi* tants des provinces, il leur fut permis de tester et ils payèrent un droit de succession. Toutes les sources, toutes les manifestations de la richesse furent atteintes. Il y eut un impôt sur le revenu appelé chrysargire, une patente pour toutes les professions, jusqu'aux courtisanes et aux entremetteurs, un impôt sur l'exploitation des mines dont on ne connaît pas bien l'assiette, un impôt sur les portes, des droits de mutation, des droits de douane appelés portoria, qui, après avoir été au temps de Cicéron d'un vingtième de la valeur des objets, plus tard ne furent plus que d'un dixième; enfin, pour terminer cette longue liste, l'or coronaire, oflTert ou exigé à l'occasion de. chaque événement réputé heureux pour l'empire ou pour la famille impériale. Chez nous, on illumine ; chez les Romains on payait, ce qui
devait considérablement diminuer Tenthousiasme, surtout s*il s'agissait des noces honteuses de Néron ou d'une victoire de Caligula dans le Cirque.
Outre les impôts payés à l'État, les habitants de la Sardaigne avaient à leur charge les travaux publics exécutés dans l'ile, la construction et l'entretien des aqueducs, des ponts, des routes. Ils devaient céder aux soldats de passage le tiers, et aux voyageurs de distinction ou aux fonctionnaires élevés qui leur faisaient l'honneur de descendre chez eux, la moitié de leur 1q«gement. Toutes ces charges étaient de beaucoup aggravées par la rigueur et les abus de la perception.
Il y avait eu d'abord en Sardaigne, comme dans toutes les provinces, une distinction entre les colonies et les municipes. Cagliari (Karalis) et Sulcis étaient des municipes, Torres et Melis des colonies. Plus tard, ces distinctions disparurent et le régime municipal fut établi sur les mêmes bases dans toutes les villes. Tous les propriétaires, s'ils n'étaient exemptés par leur rang ou par une fonction militaire ou religieuse furent enrégimentés dans les curies, rendus solidairement responsables des impôts, et obligés d'accepter les différentes magistratures municipales entre lesquelles se répartissaient la juridiction civile, la gestion des finances, la police des villes, l'inscription dans les registres municipaux des principaux actes publics, onéreuses et souvent ruineuses fonctions pour lesquelles ils n'avaient d'autre compensation que d'insignifiants privilèges. On laissait ainsi subsister tous les rouages d'un État libre.
7d LILE DE SARDAI6NE.
mais on les annulait en les faisant abontir à an seul centre d*impalsion, et en supprimant à tous les degrés toute initiative dans les citoyens.
Cependant, malgré ce despotisme, la domination romaine eut des résultats heureux pour la Sardaigne, et par Tordre et la paix qu'elle fit régner, par les travanx utiles qu'elle exécuta, elle contribua beaucoup au développement de la richesse et de la prospérité publiques. La population s'accrut rapidement et ne s'éleva pas, suivant les calculs les plus modérés, à moins de deux millions d'habitants. C'est là sans doute un chiffre approximatif, mais si l'on se souvient du grand nombre de prisonniers qui furent faits et des morts qui succombèrent dans les différentes expéditions des Sardes contre les Romains, si Ton tient compte du témoignage des auteurs anciens, et entre autres de celui si important de Polybe, qui s'accordent tous sur la densité de la population de la Sardaigne, si on a présent à l'esprit le grand nombre de villes sardes importantes que cite Ptolémée, et les amendes considérables auxquelles quelques-unes de ces villes furent condamnées, si l'on réfléchit qu'il s'agit d'un territoire de deux millions cinq cent mille hectares, ce chiffre de deux millions d'habitants ne paraîtra point exagéré.
En même temps que la population, l'agriculture avait fait de grands progrès. On sait combien la question des subsistances tenait de place dans les préoccupations des Romains et quels embarras elle leur causa dès l'époque la plus brillante et la plus prospère de la République.
fflSTOIRE. 71
Sous TEmpire, les difficultés s'accrurent. La capitale était un gouffre de 4 à 5 millions de consommateurs ; Tarmée augmentait sans cesse, la plèbe, qui avait réclamé les lois agraires exigeait du pain, et les UUifunr- (iia, avec la culture servile, allaient ruinant les terres en Italie. La Sardaigne devint alors un des greniers de la métropole ; tous les auteurs, Polybe, Varron, Horace, Strabon, Vs^ère-Maxime, Silius-Italicus, Ëlien, Prudence, Claudien, esprits bien divers et à des dates bien éloignées, en vantant sa fertilité, parlent des quantités considérables de blé qu'elle envoyait à Rome, et quand elle tomba avec la Sicile aux mains des Vandales, Sal^ vien s*écria que les veines de l'État étaient coupées.
Si Rome exigeait beaucoup, elle donnait beaucoup. Bien des siècles ont passé, bien des barbaries se sont succédé en Sardaigne depuis qu'elle a cessé d'y dominer, et cependant la marque de sa main puissante et les traces de sa domination sont encore partout. Sans parler des ustensiles, des vases en verre, des bagues, des serrures, des congés de soldats, des bijoux, des médailles qui forment déjà d'importantes collections, bien qu'on ait commencé hier seulement à les recueillir, elle a laissé de vastes nécropoles, des tombeaux ornés de bas-reliefs, des ruines de thermes, des mosaïques, qui contrastent par leur grandeur avec la petitesse du présent. Elle avait jeté des ponts sur tous les fleuves, elle avait amené de l'eau par des aquedues dans toutes les villes ; elle avait creusé à Cagliari des citernes immenses placées à des niveaux différents,
72 i/ilp: de sardaigxe.
se déversant les unes dans les autres, réservoirs si utiles dans un climat si sec et sur un sol si aride. Nora montre encore les ruines de son petit théâtre, Porto- Torres, sa basilique et son temple de la Fortune. Cagliari avait un vaste amphithéâtre creusé dans le roc qui pouvait contenir vingt mille spectateurs et qui se transformait en naumachie au moyen d*une diramation de l'aqueduc ; les gradins sont en partie conservés et les vomitoria presque intacts semblent pleins encore sous leurs voûtes sonores d'ombres sinistres. On trouve à Ântas un temple de construction romaine au milieu d'une forêt de chênes verts ; les arbres ont poussé à travers les colonnes, et les chapiteaux gisent à terre, où ils sont rongés par la mousse.
Mais de tant de monuments, ceux par lesquels Rome avait le mieux marqué son empreinte en Sardaigne étaient les routes. A la fois militaires et commerciales, elles lui servaient à maintenir le pays dans l'obéissance, à le préserver d'une invasion et à amener aux ports d*embarquement les blés qu'elle exportait. C'étaient de véritables constructions composées d'un premier lit de pierres solidement maçonnées, établi à une profondeur d'un métré, d'un lit intermédiaire de terre et de sable, et d'un pavé en larges dalles. Elles avaient quinze à vingt pieds de large. Elles formaient un réseau très complet qui dans ses parties connues peut servir de guide et d'exemple aux travaux qu'on exécute ou' qu'on projette. Une première route, suivant le littoral, servait à l'île de chemin de ceinture. Deux routes cen-
traies la traversaient dans toute sa longueur. Elles étaient les artères principales auxquelles venaient s'embrancher les voies secondaires, qui aboutissaient dans les ports ou qui rayonnaient à l'intérieur.
Sillonnée ainsi de voies nombreuses, visitée par les légions, peuplée de colonies, la Sardaigne ne se distingua plus du reste de l'Empire, dont elle était une province, et elle dévint si profondément romaine que sa langue est restée, de tous les dialectes italiens, la plus voisine du latin vulgaire. Et la langue est peutêtre le signe le plus durable des nationalités.
Pendant les convulsions qui troublèrent les derniers temps de l'Empire, et les ébranlements qui suivirent sa chute, la Sardaigne subit plusieurs révolutions et plusieurs changements dans son organisation intérieure ; mais le fond de sa civilisation demeura toujours romain, et sous les différents maîtres qui l'asservirent, elle garda intact son caractère.
Soumise vers le milieu du cinquième siècle par les Vandales, qui aspiraient à remplacer en Afrique et dans la Méditerranée l'ancienne république carthaginoise, elle resta sous leur domination pendant quatre-vingts ans (1). Les Vandales étant ariens perso-
74 LILE DE SARDAIGKE.
cutèrent cruellement les Sardes catholiques. Beauooup d'ecclésiastiques subirent le martyre, et dès lors commença pour eux cette école de souffrance où ils se trempèrent pour des luttes plus terribles contre les Arabes et cette association aux douleurs du peuple et à ses sentiments, qui leur valut une si légitime ânto^ rite. Le clergé commanda longtemps en Sardaigne, parce qu'il fut longtemps le premier à souffrir et le premier à combattre.
Le gouvernement des Vandales, en face d'une popu-« lation vaincue mais non domptée, resta^ autant que permet de le savoir la pénurie des documents, essentiellement militaire. Une armée superposée au pays le pressurait, et chaque capitaine, dans le district qui lui était confié, exerçait une autorité absolue. Il en fut de même sous les Goths, dont la domination éphémère ne dura que deux ans. Lorsque la Sardaigne revint sous l'autorité des empereurs grecs, d'importantes réformes furent tentées dans son gouvernement ; le code Justinien y fut introduit; le nombre des employés fut fixé, ainsi que le chiffre de leurs appointements ; la vénalité des charges, qui était un abus toléré, non une institution, fut interdite; les frais de chancellerie et de justice furent soumis à un tarif, et afin de supprimer les perceptions arbitraires on facilita, dans un grand nombre de cas, le recours à Tautorité impériale. Mais ces réformes ne tardèrent pas à être annulées par la faiblesse chaque jour croissante de l'Empire, et les autorités militaire et civile qu'on avait voulu séparer,
par une pente naturelle dans des temps si agités, ar* riyèrent à se concentrer dans une seule main. Dès lors radïninistration prit les deux caractères de tous les despotismes qui tombent, Timpuissance et la dureté. On en sentit tout le poids, sans en sentir les bienfait». Il n'y eut plus de contrôle. Les officiers impériaux ne mirent plus de limites à leurs exactions et à leurs vexations, et Ton vit des empereurs ne cherchant plus qu'une chose, de l'argent, parcourir les provinces pour les dépouiller, et enlever jusqu'aux vases sacrés et aux objets d'art (1).
Au milieu de ces souffrances, l'Église fut l'asile des peuples. Le Pape accueillait sous sa tutelle paternelle tous ceux que César abandonnait, répondait à leur voix, surveillait les fonctionnaires grecs, réclamait contre eux auprès de l'empereur, et, à la place des autorités laïques qui s'afiaissaient , renforçait la hié* rarchie, c'est-à-dire l'autorité ecclésiastique. Saint Gré* goire, ce grand pape dont on trouve la main dans tous les événements de son siècle, repoussant les invasions, convertissant les barbares, développant, précisant le dogme, et préparant par l'exercice d'une immense autorité morale la souveraineté temporelle du Saint- Siège, saint Grégoire intervint, plus que tous ses sucœsseurs, dans les affaires de la Sardaigne, y fortifia l'autorité ecclésiastique, en soumettant les six évé-
(1) Constance (663-668)^ après avoir dépouillé Htalie et la 9ardaigne, est assassiné en Sicile.
76 L*IL£ DE SARDAIGNK.
ques de Tile à la suprématie de rarchevèque de Cagliari, y développa l'unité nationale par l'unité religieuse, en réussissant à convertir les derniers païens de la Bàrbagia, et, par son attitude énergique, par la confiance qu'il sut inspirer au clergé et aux habitants, par son habileté et sa prévoyance, contribua puissamment à la préserver de la cruelle domination des Longobards.
Cependant, entre la tyrannie de Bysance et la protection utile mais insuffisante des papes, les Sardes souffraient. Ils imitèrent les autres provinces qui, peu à peu, les unes violemment, les autres sans secousse, se détachaient de l'Empire, et, vers la fin du septième siècle (1), ils chassèrent les officiers et les soldats impériaux, proclamèrent leur indépendance et se donnèrent un gouvernement national. Ce gouvernement promettait à la Sardaigne une ère de prospérité ; mais il était à peine inauguré que de cruelles invasions vinrent ruiner les légitimes espérances qu'il avait fait con cevoir.
Les Arabes s'établirent dans l'île au commencement du huitième siècle et la gardèrent sous leur domination pendant soixante -dix ans (2). Chassés en 778 par un soulèvement général de la population, ils ne tardèrent pas à y reparaître, et pendant tout le cours du neuvième et du dixième siècle, ils ne cessèrent de la
(1) Entre 685 et 695.
désoler de leurs incursions. Au commencement du onzième siècle, ils en devinrent de nouveau les maîtres, et ils n'en furent définitivement expulsés qu'en 1052 par les Pisans et les Génois, que les Sardes, après d'héroïques mais inutiles efforts, avaient appelés à leur secours.
Il est facile d'imaginer les souffrances infligées aux vaincus par un vainqueur féroce, animé du plus violent fanatisme et exaspéré par une indomptable résistance. Les témoignages contemporains nous montrent les Arabes portant partout le fer et la flamme, violant les églises et les couvents, enlevant les vases sacrés et les religieuses, envoyant au harem ou aux galères les prisonniers qu'ils ne massacraient pas, et ne laissant aux chrétiens pour y adorer leur Dieu d'autre sanctuaire que leur propre cœur. Un grand nombre de villes puissantes furent alors ruinées et commencèrent à déchoir pour disparaître ensuite, Torres, Sulcis, Tarros, Cornus, Osea, Fausania, Longone, Forotrajano. Les Arabes détruisirent sans rien édifier, parce que leur domination fut un perpétuel combat et ne fut jamais définitivement assise. Ils passèrent sur la Sardaigne comme des oiseaux de proie, sans y laisser, comme en Espagne, dans l'agriculture et dans les monuments, l'empreinte de leur civilisation et de leur génie. Ils n'eurent aucune influence directe sur les institutions, les coutumes, les lois, la religion, la langue des Sardes, parce que le joug militaire qu'ils firent peser sur eux ne se transforma jamais en gouvernement régulier et ac-
ti L*ILE DE SARDAIGKE.
cdpté. Leurs invasions eurent pour effet de dépeupler les c6tes et les villes maritimes, de refouler la popula-^ tion à Tinterieur, de fortifier ses instincts guerriers et d*aecrottre sur elle Tinfluence de la religion et du clergé, en faisant de la croix le drapeau de la patrie contre les envahisseurs. Le clergé, en effet, fut admirable dans cette lutte patriotique : chaque prêtre se fit soldat, chaque évéque donna une partie des revenus ecclésiastiques pour repousser les ennemis. Les conciles devinrent des conseils de guerre, et la défense de la foi se confondit avec celle de la terre natale.
Les Sardes et les Arabes vécurent ainsi en faoe Tun de l'autre, l'arme au bras, se combattant sans cesse, les uns aspirant à la délivrance, les autres à l'aehÀvement de leur conquête, et séparés par un abtme infran* chissable, la différence des religions. Du reste, lee Arabes n'occupèrent jamais que les villes et les provinces du littoral, et les Sardes, retirés à l'intérieur et dans les montagnes, y conservèrent dans leur isolement leurs anciennes institutions. Rien ne fut changé dans leur hiérarchie civile et politique. Les judicats continuèrent à subsister, le plus souvent indépendants les une des autres, quelquefois même jen lutte» et ne revenant que rarement, et seulement sous la pression de k nécessité, à l'organisation primitive qui subordonnait à l'un d'entre eux les trois autres*
La Sardaigne une fois délivrée ne ftet pas rendue complètement à elle-même. Les Génois et les PisaaSi «es libérateurs, les papes, qui avaient indirectement
msTomi. tft
trâTaiUé à sa délivrance, aspirèrent à dêrenit ses maîtres. La politique des Qénois et des Pisans était de la tenir constamment divisée, aân«de la mieux dominer et de s'exclure mutuellement, afin de dominer setils. Lia politique des papes était d'opposer toujours les Oénois aux Pisans, d'appuyer toujours le parti le plus faible contre le parti le plus fort, afin de se réser* ver l'occasion d'intervenir. Successivement ballottée entre ces influences et ces autorités rivales, la Sardaigne n'avait rien de fixe dans sa situation et ne fut jamais complètement libre ni complètement dépendante.
Elle continua à être divisée eu quatre judicats. Trois des anciennes familles de juges furent remplacées par dés {kmilles pisanes. Celle qui régnait à Gagliari y conserva la couronne. En fait, les juges restaient héréditàii^s, quoique en droit leur pouvoir fut viager. Au décès de chaque juge, il y avait une élection par les grands, le clergé et le peuple, élection qui, sauf quel- <iues cas fort rares, n'était qu'une vaine formalité et se bomait à une acclamation ou à une conârmati<Mi. Le fils succédait ordinairement au père. Cependant les juges pouvaient désigner pour leur successeur un auti^ membre de leur famille. Les femmes n'étaient point è»slues du trône : le plus grand juge de Sardaigne a été une femme, Ëléonore d'Arborée.
De même que la transmission, l'exercice du j^voir tt'était i^as soumis à des règles fixes* Quand Qénes ou Pise étaient fortes, leur protectorat devenait très*
8n LULË DE SARDAIGNE.
pesaut. SaiiS intervenir jamais dans le détail de Tad* ministration, elles réduisaient alors les juges à n*être plus pour elles que des instruments ; elles les liaient par des conventions politiques et militaires ; elles exigeaient d'eux des concessions commerciales importantes; pour les tenir dans une dépendance plus étroite, elles leur faisaient des prêts d'argent pour lesquels elles prenaient hypothèque sur les revenus de l'État» et pour appuyer leurs exigences elles envoyaient de loin en loin en Sardaigne des flottes avec des troupes de débarquement. Les juges ne sortaient jamais de la position subordonnée de vassaux; ils payaient tribut à la république sous le protectorat de laquelle ils étaient placés et lui devaient le service militaire en temps de guerre; ils lui envoyaient même en temps de paix chaque année i leurs frais un certain nombre d'hommes d'armes. Pise en recevait vingt-cinq, et afin de bien constater sa suzeraineté, elle envoyait un ambassadeur spécial pour les réclamer. La demande avait lieu publiquement, en présence d'un notaire qui en dressait acte, et le juge était menacé, dans le cas où il n'obéirait pas, de la confiscation de tous ses biens et de la perte de sa couronne, comme coupable de forfaiture.
Pour tout ce qui n'était pas politique, les juges avaient une complète liberté; ils réunissaient dans leurs mains le pouvoir militaire, le pouvoir administratif et le pouvoir judiciaire. On constate fréquemment leur intervention dans les jugements. Aux re-
HISTOIRE. - Si
venus de leurs propriétés particulières, ils ajoutaient ceux des domaines appartenant à la couronne et le produit des impôts indirects. La constitution de la propriété ne permettait pas l'établissement des impôts directs. Les judicats étaient divisés en un certain nombre de districts, à la tête desquels étaient des cura**teurs , ctiToioreê , chefs de curies ou tribunaux , qui avaient des fonctions exclusivement judiciaires.
Le grand mal c'était la guerre, une guerre incessante. Les juges, tantôt enrôlés sous les drapeaux de leurs patrons, épousant leurs querelles, tantôt luttant pour leur propre compte, par ambition personnelle, pour agrandir leurs États. Les Papes et les Empereurs donnant tour à tour l'investiture d'une île qui ne leur appartenait pas, l'empereur Frédéric-Barberousse year dant le titre de roi à un juge vaniteux et insolvable qw restait pendant huit ans en prison pour dettes» et aadessous des guerres politiques, qui naissaient de tant de causes diverses, les petites guerres locales entre fiefs, entre chàtellenies, entre villes, le peuple ne pou^ vant rien gagner à aucune d'elles et en portant tout la poids, soumis aux exactions, aux violences, aux injosticoi^de tous les partis, et comme résultat final la des-
tmction de l'unité nationale et la naissance à$ tVfMtiè qui n'ont fait que se fortifier avec le t^mpfi et souji; 4^^
venues un fléau pour l'île. La sitontion cependant éti^t bien meilleure que sous les Safrazins ; la prospérité reparaissait et l'on trouve cités alors dans les chroniques comme habités un grand nombre de boui^ et
19 L'ILE D£ 8ARDAIGNE.
dd iidux dans lesquels plus tard, sous la domination aragonaise, le vide se fit.
Les différents judicats n'eurent pas la même durée. Celui d* Arborée survécut à la domination italienne de OÂnes et de Pise, et subsista jusqu'en 1428. époque à laquelle il devint le marquisat d'Oristano. Celui de Ca~ gliari dura jusqu'en 1270. Les Pisans le partagèrent alors en plusieurs parties qu'ils donnèrent en fiefs aux comtes de la Gherardesca, aux Yisconti et aux Massa (1 ) , ou qu'ils administrèrent directement en y entretenant des châtelains, des juges, des gouverneurs pour les ports, des directeurs pour les salines, des soldats et des officiers. Vers la fin du treizième siècle» le judicat de Gallura se décomposa aussi en un oertain nombre de seigneuries, et celui de Torres ou du Logudoro avait pris fin plus tôt encore, une partie passant aux maius de deux familles génoises, les Doria et les Malaspiiui» et Tautre partie formant le territoire de la république de Sassari.
Cette petite république de Sassari est un exemple unique en Sardaignid, et en présence des conflits sans cesse renaissants qui déchirent Tile, elle nous présente le spectacle éphémère, mais consolant, d'une ville gott-* vernée par de sages institutions, aspirant à la paix, réglant elle-même ses propres affaires, ne voyant pas des ennemis dans les étrangers, et ayant comme les autres républiques italiennes des lois civiles et une constitution fort en avant de son siècle.
(1) Familles pisanes.
HISTOIRC. n
A quoi tient cette supériorité des républiques italiennes sur la- plupart des gouvernements contempo^ rains? Â deux causes, suivant moi ; d*abord à ce que lés traditions romaines prédominent chez elles, et elles y prédominent, non-seulement parce qu'elles sont sur leur sol natal, mais parce que la féodalité, esset¥tiellement germanique de sa nature, y est affaiblie et impuissante, et, ensuite, à ce que les lois, ayant été faites par le plus grand nombre, au lieu de Tétre par le plus petit, la liberté y a été plus grande qu'ailleurs. La liberté n'y a jamais été complète et n'y a pas été durable parce qu'on n'y a pas assez respecté l'individu et qu'on l'a sacrifié à l'État. Mais le gouvernement étant celui du grand nombre, le grand nombre au moins ayant lapuis^ sauce avait la liberté, tandis que, partout ailleurs, en Europe, où une aristocratie militaire faisait seule les lois, elle en excluait toute liberté et toute égalité, ne voulant pas ruiner elle-même sa propre puissance.
La constitution de Sassari (1) conciliait assez sagement la liberté avec l'autorité. Un de ses caractères saillants, c'était la défiance envers le pouvoir exécutif et les garanties prises contre tout arbitraire. Le grand conseil en était le rouage principal. Composé de cent citoyens, il se recrutait lui-même par l'élection, exerçait le pouvoir législatif, nommait à toutes les fonctions
(1) Cette constitution a été publiée il y a quelques années par M. PasqoAte Tèla, aVM une introdaetion tl des notes remarquables, et forme le premier volume d*aa recueil des monuments de l'iiistoire de Sardaigne, qui malheureusement n'a pas été continué.
114 L'ILE DE SARDAIGKE.
poUiqnes, disposait des revenus de la commane, et choisisstit dans son sein, pour veiller aux affaires coumtety une commission permanente et périodiquement renouvelée de seize membres nommés ancien», domiciliés dam les différents quartiers de la ville. Le pouvoir «z^tif et le pouvoir judiciaire étaient réunis dans les mains d*un podestat nommé par Gènes et Génois. Cette ncmiination était le signe et n'était point toujours le seul de la dépendance de la république. Le podestat avait un secrétaire nommé par le grand conseil et un lieutenant ou substitut ; il restait un an en fonction et recevait 600 livres (1). Il avait à sa disposition une foToe armée. Il était autorisé à prendre des arrêtés dans les circonstances urgentes, mais à la condition que ces arrêtés fussent conformes aux statuts de la commune. Il ne pouvait ni faire le commerce, ni recevoir des présents; il lui était défendu d'accepter ou d'offrir à dîner, excepté dans les grandes fêtes. Il était soumis au contrôle des syndics, qui avaient le droit de le condamner à réparer pécuniairement les dommages qu'il avait causés. Les syndics étaient au nombre de huit. Ils surveillaient les différentes administrations, l'emploi et la rentrée des deniers publics et devaient recevoir toutes les plaintes contre les malversations et les concussions des fonctionnaires et contre l'inconstitutionalité des actes du grand conseil ou du podestat. Le pjodestat jugeait en
(i) Ce tnitement de 600 livrée teH assez élevé, à une époque où la ConroDUe de Sardaigne était vendne 24,000 livres par Tempereor Frédéric an jog» Barisone.
HISTOIRE. tt.
S adjoignant un certain nombre de jmés. Les jurés étaient nommés par quatre notables choisis eux-ttèm^ par le podestat et les anciens. Il y avait deux joridic» tions. La haute-<;our, composée de dix-sept jurés, se réunissant une fois par se^laine, jugeant certaines causes réservées et servant de tribunal d'appel pour les causes ordinaires, on l'appelait Corona^Maggiore^ et les couronnes ordinaires, composées d'un plus petit ûomblre de jurés et se réunissant trois fois par semaine.
Contrairement à un usage alors général, il était permis aux étrangers, excepté aux Pisans, par suite de leur rivalité avec Gênes, de posséder des biens sur le territoire de la république de Sassari ; en cas de iport du propriétaire, le podestat conservait jusqu'au com^ plet règlement de la succession la garde et radministration des biens vacants. Nous voilà bien loin du droit d'albinage. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est de trouver dans la législation de la république un système d'inscriptions hypothécaires, fort rudimentaire sans doute, mais très-sage , et qui prouve une asse^ grande activité dans la transmission de la propriété. Toute hypothèque pour être valable devait résuUer d'un contrat écrit, fait en présence du podestat et du conseil des anciens. Chaque année on publiait la liste de toutes les hypothèques. Les lois criminelles étaient douces pour Tépoque. La plupart des peines étaient pécuniaires. La peine de mort n'était prononcée que dans des cas très-rares, srt n'était point aggravée par des supfdices. La commune indemnisait tous ceux qui
M L*IL£ DE 8ÀRDAIGNK.
étaient Tolés sur son territoire. Pour rendre possible ce système d'assurance publique et prévenir les attentats contre les personnes et les propriétés, elle avait organisé une garde urbaine. Tous les citoyens devaient en faire partie, et avaient à tour de rôle des services de nuit à faire ; le port d'armes et les rassemblements armés étaient interdits, et des règlements de police, que nous trouverions aujourd'hui arbitraires et qui n'étaient alors que^ sages, assuraient la sécurité.
Si l'organisation politique était en bien des points différente, l'organisation sociale était la même dans la république de Sassari et dans les judicats, et sous ce rapport la Sardaigne tout entière, pour la pé*^ riode qui s'écoule entre la chute de l'empire romain et l'avènement de la maison d'Aragon, est semblable à l'Italie méridionale, sauf des nuances que la pénurie des documents ne permet pas de préciser. La situation des hommes et des choses, la constitution de la pro priété, la hiérarchie des classes sont analogues dans les deux pays.
. La féodalité existe en Sardaigne comme en Italie. Bile n'y a pas été importée par les Germains; elle y est née à la fois du rayonnement, de la puissance d'expansion que toute institution fortement enracinée possède et des besoins du temps. Au moyen âge, la souveraineté se morcelait partout, parce qu'aucun gouver» nement n'était assez fort pour porter le poids d'une vaste autorité. Chaque ville, chaque portion de territoire sentait la nécessité de se défendre elle^^mdme, et le chef
qu'elle se donnait ou qui s'imposait à elle» pour ne pas rester isolé et faible, se cherchait des protecteurs, con* tractait envers eux des obligations. De là sortaient les vassalités, les inféodations. Le premier exemple d'inféo* dation que l'on trouve en Sardaigne est de l'an 1024 ; mais il est certain qu'il y en a eu de bien antérieures. Peut-être ont-elles commencé aussitôt après l'établissement dti gouvernement national. Les princes qui régnaient dans les quatre judicats auront senti le besoin d'avoir une armée à leur disposition, de récompenser et de garder sous leur main les hommes influents quU^s avaient aidés à délivrer le pays. Us leur auront donné des villes, des districts, des châteaux à défendre, en leur concédant des droits de juridiction et des privilèges et en exigeant d'eux le service militaire. Quand les Pisans et les Génois prirent pied dans l'tle, ils y régularisèrent ce premier essai de système féodal et le soumirent à la même organisation que dans le reste de l'Italie
La hiérarchie des classes était la même que sur le continent. Le clergé avait dans ses évéques et dans les autres dignitaires de vrais barons, et par là composait une partie de la haute noblesse, des optimates. En même temps-il formait une classe à part, dans laquelle le clergé inférieur était soumis au haut clergé par le double lien de la hiérarchie féodale et de la hiérarchie ecclésiastique. La classe des nobles embrassait toute l'échelle des vassalités. liCs simples hommes libres avaient à peu près complètement disparu. En revanche
86 I/ILK l)K SARDAKiKK.
les catégories 8*étaient multipliées parmi les clastises servilefl et l'accès de la liberté était devenu pour elles moins difficile. Les emphytéoses, les précaires, le colonat, Tesclavage marquaient les degrés divers de cette sujétion, depuis le point où elle se réduisait à un cens et i des obligations réelles jusqu'à celui où elle aboutissait i l'enchaînement de l'homme à la glèbe. Ce n*est que vers la fin du quatorzième siècle que l'esclavage disparut de la Sardaigne. Il existait encore à l'époque de la publication des statuts de la république de Sassari, qui eut lieu en 1316.
Tous les hommes libres étaient appelés à faire partie de la milice. Les ouvriers des différents métiers étaient organisés dans les villes par corporations. Cette organisation, qui eut ailleurs une influence politique, n'en avait point alors en Sardaigne. Elle datait des Romains et avait traversé en se modifiant plusieurs siècles. Les statuts de la république de Sassarî contiennent les règlements d'un certain nombre de corporations. Chaque métier avait ses consuls ; le prix des marchandises et des travaux était fixé par un tarif ; la qualité, la nature des travaux indiquées dans les plus petits détails. *
Le clergé était très-puissant ; il avait acquis une grande et légitime influence en se faisant le champion de l'indépendance nationale, et il possédait des biens et des immunités considérables; il s'efforçait, comme partout,. de développer de plus en plus ces ilDmunités; il ne laissait échapper aucune occasion d^ protester contre les tailles, les redevances, les exao-
HISTOIKK. tv
tioii8 que les (uirateurn cherchaient sous toutes les formes à lever sur les personnes de condition plus on moins dépendante établies sur ses domaines; il voulait bien concourir aux dépenses de TÉtat dans certaines circonstances, mais à titre de don ; il ne voulait pas payer d'impôt, et pour se défendre des empiétements laïques il excommuniait (1).
Les mœurs des ecclésiastiques étaient comme celles dn tdmps, asîsez grossières. Le concubinage était fréquent purmi eux, et les statuts de la république de Sassari entrent à ce sujet dans de tristes détails. Les canons du concile de Sainte-Juste ne sont guère plus édifiants. D'aprèjs ces canons, les enfants nés du curé d'une église et d'une femme libre doivent appartenir par miHtié A Téglise et par moitié au seignen? du lieu ; si un prêtre a des relations ave(? une esdave» qui n'est point à lui, et que le proprMfishv de reselave, averti par l'évèque n'y mette pai^ OffAre, l'eselava» ^usi que ses enfants, passeront par moitié ^$1/0 Jes jeains de révéque et dans celles du prince ; enfin, si «là jfétre a des enfants de sa propre esclave, ces enfants 4evieBdront la propriété de l'église, et l'esclave celle de l'évèque. Ce n'était là rien autre qu'une réglementation du désordre. Peut-être y aurait^ eu, pour le diminuer, un moyen meilleur que d^en faire profiter ceux qui étaient chargés de le réprimer.
(ï) Concile de Sainte-Juste, ainsi UAmmé à cause de résH^e où il tut testai làlS. ~£n 1022 les prétention» du clergé étaient lestakOmes, oolliiDe U ffoiit^t pluAlettn documents.
M i;iLE DK SARDATGNE.
Parmi les événements qui peuvent influer sur la vie â*une nation, il n'en est pas de plus fertile en conséquences que celui qui la fait passer des mains d'un maître à celles d'un autre. Si surtout la nation n'est point parvenue à l'âge viril, si elle est encore à une époque de formation et de transition^ arrêtée dans sa route, elle se trouve arrêtée aussi dans son développement. Les germes de grandeur qu'elle portait en elle avortent, ses forces se dissipent dans un douloureux travail d'assimilation et au lieu de s'élever elle languit et s'affaisse comme lajeune plante qui, étouffée sous l'ombrage des vieux arbres, au lieu de croître droite et vigoureuse, végète et se tord pour aller chercher à travers leurs rameaux un rayon de soleil.
Ce fut un grand malheur pour la Sardaigne, qu'italienne par sa situation, par ses origines, par sa civilisation naissante, et appelée à le redevenir, elle ait été ainsi tout d'un coup détournée du courant de sa destinée, et attachée pour quatre siècles à l'Espagne, dont le gouvernement, après l'avoir traitée rudement d'abord pour la réduire, se contenta ensuite, au milieu des soucis d'un vaste empire de l'exploiter comme une province lointaine.
Dès l'an 1326, où elle devint espagnole, jusqu'à l'an 1720, où elle fut réunie an Piémont, la Sardaigne ne
prit part à aucuu événement important; son histoire, pendant cette longue période, n'est que l'histoire de ses mœurs, de ses institutions et de ses maîtres. Et cette histoire est courte, car nulle part en Europe l'immobilité n'a été aussi complète. Aucune société n'^st restée pendant cinq cents ans aussi semblable à elle-même que la société sarde, et hier encore elle avait toute la physionomie du moyen âge. L'ordre légal qui y avait été établi au lendemain de la conquête, s'était complété plutôt qu!il n'avait changé. Les gentilshommes catalans, valençais, aragonais qui, après avoir soumis la terre, se l'étaient partagée, conservaient en grande partie leurs âefs, et s'ils ne formaient plus par leurs établissements dans l'île un: réseau de capitaineries destinées à la maintenir dans l'obéissance, ils gardaient encore toute leur prépondérance dans le gouvernement
Ce gouvernement libéral et excellent au quatorzième siècle, était devenu déplorable au dix-huitième. Ne s'étant pas transformé avec le temps, n'ayant adopté que quelques améliorations de détail, il ne répondait plus aux besoins nouveaux.
Sa base était double : d'un côté les Certes, c'était la part du pays, de l'autre le gouverneur ou le vice-roi, c*était la part de la couronne.
Les Cortès étaient un parlement où les trois ordres de la nation avaient chacun leur représentation. L'ordre ecclésiastique était représenté par les archevêques, les évêques, les abbés de tous les couvents et un chanoine pour chaque chapitre. Il avait pour président-né l'ar-
•••> l/UJC I>K SAH1>A1GNK.
(*h«^vèi|ue de <.-agliari et, en son absence, le plus aucieii évéque. L*ordre militaire se composait de tousles nobles. quMls fussent ou non possesseurs de fiefs. Il avait à sa tète le plus aacien des ducs habitant Cagliari et, en son
absence, le plus ancien marquis. L'ordre royal comprenait les députés dei^ villes, (chaque ville avait le sien, c'était invariablement son premier conseiller. lie chef
de l'ordre royal était le premier conseiller de la capi-
taie. Quand les trois ordres étaient convoqués ensemble ils formaient, par leur réunion, le Parlement ou les
Cortès. Quand ils siégeaient isolément, ils s'appelaient
les Etats (1). L*état militaire se réunissait souvent seul.- Dans le principe, les Cortès devaient être assemblées
tous les trois ans ; plus tard elles ne le furent plus que
tousles dix ans, et il y avait un siècle qu'elles n'avaient pas fonctionné, lorsque la fusion complète de la Sardaigne avec le Piémont amena leur suppression. Outre les sessions périodiques il y en avait d'extraordinaires chaque fois que le gouvernement sentait le besoin de faire un appel au pays, de lui demander des sacrifices et de se fortifier par son adhésion. C'était le roi qui fixait l'ouverture, la clôture et la durée des sessions.
Les Cortès votaient les impôts. Aucun impôt ne. pouvait être perçu ni augmenté sans leur approbation. Elles discutaient les projets de lois qui leur étaient proposés parla couronne, ou qu'elles proposaient à la couronne, et ces projets, présentés ensuite au roi sous
(l) OU Staménti.
HISTOIKE. ig
forme de suppliques, étaient cooTertis en lois on oapitoli lorsqu'ils avaient ote revêtus de son approbation. Â l'origine chaque membre avait le droit d'initiative ; mais au seizième siècle (1) ce droit fut réduit à des limites très- étroites. Pour les membres de l'état ecclésiastique et de l'état militaire, il n'y avait pas de mandats impératifs. Les membres de l'ordre royal recevaient au contraire du conseil auquel ils appartenaient des instructions écrites.
Les Certes siégeaient à Gagliari. Les trois ordres délibéraient quelquefois ensemble, quelquefois séparément, quitte ensuite à se mettre d'accord pour toutes les décisions collectives. A l'ouverture de chaque session, on nommait une commission de six membres pour vérifier les titres de ceux qui paraissaient pour la première fois au Parlement. Une autre commission de seize membres était chargée de répartir les impôts votés, entre les différentes classes de contribuables. Une troisième commission devait examiner sommairement les plaintes qui étaient portées par les États ou par des particuliers contre les officiers royaux, les rejeter an les soumettre au Parl^nent. Les membres de cette cornmission s'appelaient provùtetirs^ Ils étaient nommés comme ceux des antres commissions» moitié par les États, et moitié par le président. Leurs, fonctions étj^nt des plus importantes. Elles consacraient le principe de<
la responsabilité des fonctionnaires devant le pays,
94 L'ILE D£ SARDAIGKE.
ponsabilité souvent illusoire à cause de la complicité morale des deux premiers ordres et de l'impuissance du troisième, mais qui aurait pu devenir effective avec le développement des institutions. Le Parlement ne pouvait procéder à la discussion des affaires avant de s'être prononcé sur la validité des réclamations et des plaintes qui lui étaient présentées.
Tribunal administratif en même temps qu'assemblée législative, les Cortès étaient surtout un pouvoir conservateur. En effet, la noblesse et le clergé y avaient seuls de l'influence. Les campagnes n'y étaient représentées que par les barons, c'est-à-dire par leurs oppresseurs ; et comme il n'y avait pas en Sardaigne de tiers enrichi par l'industrie et le commerce, et par conséquent indépendant et progressif, la représentation des villes ne se composait que d'avocats et d'employés intéressés presque toujours au maintien d'un ordre de choses dont ils vivaient. Dans ces conditions, les Cortès ne songeaient guère qu'au maintien ^t à Textension des privilèges des ordres. Elles avaient été à l'origine l'expression des besoins du pays. Ne s'étànt pas^ transformées, elles cessèrent bientôt de l'être, et si elles s'opposèrent souvent à l'accroissement des impôts, elles n'en provoquèrent jamais ni une équitable répartition, ni un emploi fécond; elles ne prirent ja-mais l'initiative de créations utiles. Le rôle actif dans le gouvernement appartenait au vice-roi.
Le vice-roi représentait le souverain et concentrait dans ses mains à des degrés divers tous les pouvoirs.
Chef de l'armée et de radministration, il l'était aussi de la magistrature. Il ne pouvait suspendre le cours de la justice, mais les causes une fois jugées il avait le droit de grâce. Ses fonctions ne duraient jamais que trois ans. C'était trop peu pour s'attacher au pays et pour apprendre à le connaître ; aussi, étrangers à la fois et aux hommes et aux choses, les vice-rois ne voyaient que par les yeux d'autrui, c'est-à-dire voyaient mal et loin de songer à se créer des obligés et des amis |>armi leurs administrés, la plupart les exploitaient sans merci dans leur intérêt et dans celui de leurs flatteurs. Dans les premiers temps qui suivirent la eonquète aragonaise, ils n'avaient été que des commandants militaires investis d'un pouvoir sans limites et ils n'avaient qu'un simple assesseur. Plus tard leurs fonctions se multiplièi^nt ; on créa auprès d'eux un chef de la chancellerie royale dont ils devaient prendre les avis, et un avocat du fisc chargé de l'administration financière ; mais leur autorité pour s'exercer dans une sphère plus étendue ne fut guère moins arbitraire ; elle n'avait pas de frein légal.
Philippe II essaya de lui en donner un par la créa-> tion de Vmudience royale (1). Cour de justice, établie à Gagliari, l'audience royale devait former, en même tempsi une sorte de conseil de gouvernement (2) . Les vice-rois ne pouvaient prendre aucune décision impoi^
(2) 1573. Voyez Prammatichê^ tit, 1V< Qa.pi 1, ot Pititro Martini, iiêprfi gti anticki ordini gov, délia Sardegna, Discorso,
H L*1L& DE 8ÀRDAIGN9.
tttate» aans l'avoir consultée. Elle les remj^àçait en cas d'aberace» et partageait avec eux le droit de présenter aux fonctions civiles et ecclésiastiques qui étaient réservées à la nomination de la couronne. L*audi«iice royale fit quelque bien ; elle introduint plus de laata-' rite et de sagesse dans l'expédition des afbires^seeoB** dairés et provoqua quelques réformes utiles dans la législation. Mais elle n'était point constituée assez fortement pour contrôler efficacement, et elle fut une digue impuissante contre les débordements du despotisme. Facile à acheter ou à annuler, elle n'arrêta jamais que les faibles, s'inclina toujours devant les forts, et n'einpécha pas le gouvernement de la Sardaigne d'être aussi arbiti*aire et aussi corrompu que celui de Naples et de Milan. 11 n'était pas rare de voir les vice-rois trafiquer de la justice, vendre l'impunité, aliéner à leur profit les droits de la couronne, compromettre la sécurité de File en accordant à prix d'argent des ports d'armes qui étaient une véritable autorisation de brigai^dage (1)» et quand ils avaient ainsi préparé le désordre, prendre des mesures cruelles pour le faire cesser et recourir à ce procédé sommaire de l'état de siège, qui n'est qu'une injustice légale (2). Il était moins rare encore de les vctr détourner les deniers publics et piressurer le pays l^r s'enrichir de sa misère (3). L'audience-royaJe se voilait la face en tamassant les miettes. .
(1) Duo i^kréBimO'
(2) Poo de Sttn G^muiao» Cette «uspenftioa des lois s^appeUit miswre eco' tiemiche»
pi) CAfdiDal Trivnlzio.
Dans Toi'dre judiciaire l'audience réalisait un progrès plus réel que dans l'ordre politique. L*affermissement de la domination espagnole et le développement de la féodalité avaient en effet amené un véritable recul dans l'organisation de la justice en Sardaigne. À l'origine, cette organisation était empreinte d'un caractère très-libéral. Les juges étaient choisis parmi les habitants notables (1) ; c'étaient de vrais jurés. Ils étaient présidés par un officier de la couronne qui dirigeait les débats et prononçait les arrêts. Les accusés et les plaidants avaient la faculté de se faire assister par un avocat, et quelquefois de se faire représenter. Les allégations des deux parties une fois recueillies et écrites, un secrétaire en donnait lecture et requérait un jugement conforme aux lois et aux usages. Il y avait là, soùs une forme rudimentaire, une sorte de ministère public à côté du jury. Tous les chefslieux de canton d'une certaine importance avaient un tribunal ainsi constitué. Ces tribunaux de première instance prenaient le nom de couronnes ordinaires. Audessus vensdent les couronnes de semaine ; elles siégeaient au chef-lieu du judicat ou de la province, et servaient à la fois de cour d'appel pour les couronnes ordinaires et de tribunal réservé pour les causes les plus importantes. Au sommet de la juridiction, la cour des auditeurs, composée des conseillers du prince, constituait dans certains cas un tribunal supérieur, et faisait
(1) Probi homiues.
comparaître chaque année devant elle tous les officiers de judicature pour entendre d'eux un rapport et leur adrestier des conseils, des encouragements ou des v^ proches. Enfin, au bas de Téchelle, les majors de jus^ tice» ayant des fonctions analogues à celles de nos juges de paix, étaient chargés de juger sommairement et à Tamiable les afiaires civiles de peu d'importance» et de commencer T instruction des délits. Le développement de la féodalité troubla cet ordre si simple, qui eût été excellent si la pratique eût répondu à la théorie, et amena la confiscation de la justice au profit des barons et ^u détriment des justiciables. Chaque CMiten Qut alors un juge, ou délégué, nommé par son seigneur* Ces délégués devaient posséder certaines connaissaacies juridiques et ne pouvaient être déposés sans motifs graves ; mais malgré ce semblant d'inamovibilité^ ils n'en restaient pas moins l'homme du baron, l'agent de ses volontés, l'interprète de ses désirs, et manquaient de l'indépendance nécessaire pour être justes. De là des iniquités nombreuses, tout le cortège d'abus qu'a toujours engendré la féodalité et qu'on siguale partout à cette époque en Europe.
La création de l'audience royale ne supprima pas ces abus, mai$ elle les atténua. Elle ne fit pas cesser complètement , mais elle diminua Tirresponsabilité tyrannique des petites juridictions féodales ; elle ouvrit aux appels une voie plus large et plus sûre» et fit planer au-dessus des inégalités des justices locales l'impartialité de la justice royale. En mettant en lumière
HISTOUUS. 99
le pouvoir central, elle en favorisa le progrès, et elle fit pénétrer dans Tesprit des masses, aveo le nom du souverain» Fespérance d'un régime plus équitable at plus doui^. Mais elle portait elle-même dans son organisation un vice irrémédiable qui devait l'empêcher de produire tout le bien qu'on en avait espéré. Investie à la fois de fonctions gouvernementales et de fonctions judiciaires, elle ne pouvait servir efficacement ni le gouvernement, ni la iustice; car lorsque la justice est appelée i faire partie du gouvernement, elle ne tarde pas à être absorbée par lui, c'est-à-dire à disparaître ; il faut qu'elle soit séparée du pouvoir pour lutter contre ses tendances envahissantes et oppressives, et qu'elle soit indépendante dans sa sphère pour l'être dans ses arrêts. Cette confusion d'attribution était, du reste, générale à cette époque, et n'a disparu que lentement. La séparation des pouvoirs comme la division du travail est le fruit des civilisations avancées et n'appartient qu'aux pays riches et aux nations libi*es. L'audience royale, le vice-roi et les Certes qui, dans des mesures diverses, prenaient part au gouver* nement de la Sardaigne, s'y partageaient aussi le pouvoir législatif. La législation sarde se composait des chapitres ou capitulaires des Cortès (1), c'est-à-dire des propositions faites par les trois ordres du royaume et revêtues de la sanction des souverains ; des pragmatiques ou décrets organiques rendus par le roi pour
(i) Oaiiitoli d«Ue Corti.
100 L*IL£ DE SAKDAIGNK.
rinterprétation des capitalaires ou pour l'éclaircissement d'anciennes lois générales ; des édits royaux relatifs à des matières administratives ; des arrêtés pris par les vice-rois pour le règlement des affaires couranteSy arrêtés qui, une fois approuvés par l'audience royale, prenaient le nom de pregoni et avaient force de lois ; et enfin de la carta de Logu. La carta de Loga était le Gode donné en 1395 au judicat d'Arborée par la célèbre Éléonore. En 1421 elle devint, à la demande des Cortès, le Gode général du royaume, et elle était si bien adaptée aux besoins du pays que, grâce a la constance des mœurs et à l'immobilité des idées, elle est restée non pas intacte, mais debout pendant quatre cents ans. Plusieurs de ses dispositions étaient encore en vigueur il y a moins d'un quart de siècle, et les bases sur lesquelles elle avait organisé la police préventive et répressive ainsi que l'armée ne changèrent ni sous le gouvernement espagnol, ni sous le gouvernement piémontais.
La responsabilité des délits commis dans une commune incombait à cette commune. Si un vol avait lieu sur son territoire, et que le voleur ne fût pas découvert, c'était à la commune d'indemniser le volé. Si un meurtre était commis, et que le meurtrier restât inconnu, la commune devait une compensation à la famille du mort. Un certain nombre d'habitants étaient chargés de faire la police, et en cas de négligence soumis à une amende. Il y avait en outre une garde rurale chargée de veiller sur les récoltes, et qui plus tard de-
vint sous le nom de barai^ceUeria une véritable garde nationale formant une compagnie par canton. Le service était d'un an. Tous les propriétaires payaient une cotisation proportionnée à l'étendue de leurs propriétés, moyennant quoi on les garantissait de tous dommages.
L'armée était nationale. Après la conquête aragonaise, il y eut pendant quelque temps en Sardaigne des troupes espagnoles ; mais à partir du règne de Charles- Quint, sauf quelques circonstances exceptionnelles, il n'y eut plus que des milices. Tous les Sardes, sauf les exemptions habituelles et les épurations nécessaires, devaient en faire partie. Le service était gratuit. Les miliciens s'équipaient et se nourrissaient à leurs frais. Ils jouissaient seulement de quelques franchises personnelles. Deux fois par an ils se réunissaient pour être passés en revue et faire la petite guerre. Quelques compagnies d'élite, exercées une fois par mois dans leur canton, formaient un noyau solide prêt à se rassembler au premier appel. Au seizième siècle, les milices sardes composaient un effectif de trente mille fantassins ot de dix mille cavaliers. Pour mieux assurer la défense de l'île, on l'entoura, en 1587, de cent trente-huit tours, contenant chacune une petite garnison. Ces tours, capables de résister à un coup de main, s'appuyaient mutuellement. Elles étaient placées sous le commandement d'un commissaire général de l'artillerie.
Le système financier était loin de valoir le système militaire. Les rois d'Espagne avaient, comme tou^
les princes d'autrefois, ce dédain apparent pour l'argent, qui devait être le premier acte de fol d*un gentilhomme, mais qui amenait plus d^embarras sérieux et de procédés mesquins qu'il n'inspirait de nobles sentiments. Ils firent en Sardaigne ce qu'ils foisaieiit ailleurs. Les barons catalans, valençais, aragonais, qui avaient aidé à la conquête, reçurent des fiefs considérables. Après la conquête les concessions, loin de se ralentir, prirent une plus grande extension. Ferdinand le Catholique dépouilla les quelques seigneurs italiens qui avaient conservé des terres pour donner leurs seigneuries à des Espagnols. Charles-Quint prodigua les grâces avec l'insouciance d'un monarque pour lequel la petite île de Sardaigne n'était rien comparée à la grftndeur de son empire et à l'immensité de ses convoitises. Oti alla jusqu'à autoriser le procureur royal à donner luimême des fiefs, et il était bien tard, il ne restait plus de grandes possessions à la couronne lorsque Philippe II mit un terme à ces largesses ruineuses. Ce n'étftient pas seulement les terres qui avaient été aliénées. Le trésor avait fait argent de tout; il avait vendu aux communes et aux particuliers des exemptions, des privilèges, des titres, et pour une somme modique une fois payée, cédé les pêcheries de thons et la pêche des étangs, qui eussent été pour lui une source annuelle de revenus considérables. Privé ainsi de ressources précieuses, ses revenus consistaient uniquement dans le donatif voté par les Cortès ordinairement pour dix ans, dans les fiefs qui étaient restés ou qui avaient
HIStOIRE. lOS
fait retour à la couronne, dans le monopole de la neige, dans le produit des mines et dans les droits d'importation ou d'exportation. Tout cela formait un budget de recettes assez peu élevé, et les vices de l'administration financière ne permettaient pas d'en tirer un grand parti. Le désordre, en effet, était permanent et les malversations n'étaient pas i^res dans cette administration. Le procureur royal qui en était le chef, les deux magistrats qui, au-dessous de lui| se partageaient la perception et la dépense, suivaient Texemple des vice-rois, et depuis les hauts fonctionnaires jusqu'aux petits employés l'incurie et la cupidité étaient générales. Avec une administration vivant ainsi d'expédients et insouciante de tout progrès, l'ile de Sardaigne végétait dans l'immobilité. Manquant de routes, n'ayant pas de postes à l'intérieur ni dé com* munications régulières avec la métropole, abandonnée à elle-même et rançonnée par ses maîtres, elle s'était appauvrie et dépeuplée. Elle supportait pourtant sa misère sans impatience ; car la possession du bien est nécessaire pour avoir l'idée et pour éprouver le besoin du mieux, et les défauts de son gouvernement étaient si conformes à sa nature, si bien adaptés à son caractère et si invétérés, qu'elle s'y était pliée comme à une nécessité et attachée comme à une tradition. Il y avait longtemps d'Ailleurs qu'elle ne considérait plui soii gouvernement comme étranger. Elle s'était faite Espagnole de cœur comme d'habitude. Les bourgeois parlaient espagnol et avaient fait traduire dans cette
104 L'ILK DE SARDAIGNE.
langue les statuts de leurs villes. La littérature était toute espagnole. Uassimilation avait eu lieu promptement, parce que la civilisation sarde à peine naissante, n'ayant pas une grande force de cohésion, n'avait pas pu opposer une longue résistance, et parce que l'assimilation, s'étant bornée aux classes gouvernantes et aux classes aisées, avait été déjà accomplie à moitié après la substitution radicale d'une aristocratie espagnole à une aristocratie italienne. Les habitants des campagnes, en effet, qui formaient le fond de la population, ne comptaient pour rien dans la politique ; ils ne connaissaient que leurs maîtres immédiats, les barons, et ne participaient en rien à la vie nationale. Confinés dans leur ignorance et impénétrables dans leur isolement, ils sont restés ainsi des siècles sans que les plus grands événements aient eu prise sur eux^ et en 1825, l'illustre comte délia Marmora parcourant l'île y rencontra un syndic arriéré de cent ans, qui se croyait encore sous la domination espagnole.
Quand la Sardaigne passa sous le sceptre des princes de Savoie (1) leur premier soin fut de s'attacher les hautes classes qui seules avaient une importance politique. Ils leur laissèrent donc tous leurs privilèges,
HlhTOIRK. \05
respectèrent tous les abus et ne touchèrent ni au gouvernement ni à l'administration^ L'ordre ancien resta debout tout entier; on mit un peu plus de régularité dans les finances; on augmenta le nombre des employés et on divisa leurs attributions pour rendre plus rapide l'expédition des affaires ; mais ces améliorations de détail ne changèrent rien à l'ensemble. Les Etats restèrent de plus en plus annulés et impuissants, on se contenta de leur demander la prorogation du donatif. On ne réunit plus les Cortès. L'audience royale, absorbée par les affaires judiciaires qui s'étaient beaucoup accrues, eut une part de plus en plus restreinte au gouvernement Le vice-roi concentra tout dans ses mains. Tout partait de lui pour revenir à lui. Il avait l'initiative de toutes les mesures et la décision de toutes les questions. Une aussi vaste autorité ne pouvait manquer d'entraîner beaucoup d'abus. Pour les prévenir on tenta diverses combinaisons. On créa auprès du vice-roi un secrétaire d'état qui plus tard devint le chef de bureaux importants. Mais le despotisme, pour être divisé, pour avoir des bras plus nombreux, n'en était pas moins le despotisme. On fit à Turin des règlements fort sages. On décida que le secrétaire d'État soumettrait chaque jour au vice-roi les affaires qui s'étaient présentées la veille. Le vice-roi devait, séance tenante, prendre l'avis du régent et décider quelle solution il fallait leur donner ou quelle marche il fallait leur imprimer. Mais un règlement ne peut subsister sans un
contrôle actif et incessant lorsque ceux qui y sont isoumis ont intérêt à Téluder, et ils l'éludent lorsque, irresponsables devant tout autre pouvoir que devant leurs supérieurs hiérarchiques, ils sont seuls appelés à rendre compte à ces supérieurs de la façon dont ild Texécutent. Le conseil composé du secrétaire d'Stat et du régent, au lieu d'être le modérateur du vice-roi n'en fut guère que le complaisant ou le complice. On institua un conseil d'Etat composé d'une des chambres de l'audience royale et chargé de donner son avis dans toutes les afiaires gouvernementales et administratives (1 ) , mais n'étant qu'un comité consultatif il ne pouvait qu'éclairer sans contrôler, et comme il était subordonné aux vice-rois il ne tarda pas à être annulé par eux. Les réformes essayées dans l'ordre politique n'eurent donc pour effet que de consacrer l'omnipotence du vice-roi. Elles eurent un résultat plus heureux dans l'ordre judiciaire. Car tandis que l'excès de concentration était le défaut organique du gouvernement, tout ce qui tendait au contraire à centraliser la justice en Sardaigne était alors un progrès. Un premier pas dans la voie de la centralisation avait été fait sous le gouvernement espagnol par la création des deux cours de Cagliari et de Sassari. Mais ces deux cours (2) avaient des fonctions trop diverses pour suffire aux appels ; souvent d'ailleurs elles se trouvaient trop éloignées des justi-
(2) On les appelait la royale audience et la royale govemazUm^,
ciables. Le pays u*ayant pas de routes, les habitants reculaient devant les dépenses d*un long voyage et d*un coûteux séjour à la ville ; et la plus grande partie des affaires était tranchée par les délégués, instruments dociles des barons, qui n'avaient nul souci et nulle connaissance de la loi, qui chargés de répartir et de percevoir les impôts, tenant ainjgi le peuple dans la dépendance par tous les intérêts de sa vie, avaient trop d'autorité sur lui pour ne pas étouffer toutes ses récla -
mations, et qui, si les réclamations parvenaient à se faire jour et si l'appel avait lieu, pouvaient aisément faire appuyer leurs arrêts par leurs patrons et influencer les décisions de la cour par les rapports qu'ils lui présentaient. Les iniquités de cette justice étaient flagrantes. On ne les supprima pas, mais on les diminua par la création des préfectures. Il y eut d'abord quinze préfectures en Sardaigne; plus tard elles furent réduites à dix. Chacune d'elles était un centre à la fois militaire, administratif et judiciaire. Les préfets étaient juges de première instance pour la ville où ils siégeaient et les chefs-lieux de canton qui en dépendaient, et jugeaient en appel pour les autres localités de leur ressort. Par une condescendance aux usages féodaux qu'explique la puissance conservée par la féodalité, ils devaient se pourvoir de lettres de délégation de la part des barons. Chacun d'eux avait auprès de lui un avocat fiscal faisant les fonctions de ministère public, et tous deux formaient, avec le commandant militaire, une sorte de triumvirat auquel était dévolu le pouvoir éco •
im I/ILE DK SAUDAIGNK.
nomique, cest-à-dire la faculté de prononcer des jugements sommaires en dehors des formes et des lois, jugements, du reste, qui ne pouvaient être exécutés avant d'avoir été sanctionnés par le roi. Les préfets joignaient à leurs fonctions judiciaires quelques fonctions administratives et surveillaient les intérêts des villes spécialement en matière de finance. Malgré la confusion de leurs attributions leur institution avait été un progrès réel, car elle mettait les populations en contact direct avec les représentants da la couronne et préparait, avec la ruine de l'autorité féodale, l'égalité des sujets devant le roi et devant la loi. Elle était en petit pour la Sardaigne ce qu'avait été la création des parlements pour la France.
Ainsi, les vice-rois réussissant à annuler toute autorité rivale de la leur, et à concentrer dans leurs mains la direction de toutes les affaires, la couronne éludant ou refusant obstinément la réunion des Cortès pour conserver jusqu'aux apparences du pouvoir absolu, les États préoccupés avant tout de maintenir et d'étendre les privilèges des ordres, le pays tout entier jaloux de garder le monopole des emplois pour ses nationaux, croyant par là assurer son autonomie, voulant l'union monarchique, mais ne voulant pas de fusion avec les provinces continentales et ne s*apercevant pas que la fusion avec un peuple plus avancé, plus riche, plus civilisé serait pour lui le meilleur moyen de s'éïever et de s'enrichir, telle est la situation de la Sardaigne sous le gouvernement du Piémont. Elle s'obstine dans son iso-
HISTOIRK. l<>«
lement, elle s'endort dans son inertie, et aile ne fait pas un pas ; l'agriculture ne se développe pas, le commerce reste stationnaire et l'activité intellectuelle est
nulle.
Lorsque, dans le dernier quart du dix-huitième siècle, le souffle puissant qui agite et qui va transformer l'Europe, vient l'effleurer en passant, elle tressaille à peine, car le mouvement des idées ne la pas préparée à un changement social, et les esprits ne sont point ouverts à l'espérance d'une rénovation. Le peuple n'entrevoit la république française qu'à travers les bombes dont l'amiral Truguet couvre inutilement Cagliari et à travers les boulets que le lieutenant-colonel Napoléon Bonaparte envoie se perdre contre l'ilôt de la Madelana. Il a une vague idée des victoires et des crimes de la Révolution, mais il n'en soupçonne pas la grandeur et n'en comprend pas les principes ; il reste indifférent ou hostile. Les privilégiés s'irritent et tremblent. Quelques rares avocats et quelques professeurs accueillent avec une joie timide les idées nouvelles. Seul, un homme habile, énergique, audacieux, désintéressé, aimant son pays, quoiqu'il y ait fait naître la guerre civile, conçoit le projet d'en changer l'état social en même temps que l'état politique. Il songe à faire de la Sardaigne une république, et se flatte que la France secondera et fera aboutir ses desseins. II ne découvre point son but, et, profitant habilement des circonstances, il groupe autour de lui le double mouvement qui agite alors le pays. Dans le nord les habitants
UÔ L'ILE DE ^AKDAIGNK.
YOttl^dnt se rendre indépendants du gouvernement de Ça^liari, et les paysans s'affranchir de leurs seigneurs. Il se met à la tête des mécontents et organise un vaste soulèvement. Mais la confiance qui le soutient Taveugle. Il ne calcule pas que des troupes indisciplinées ne tiennent qu'un instant contre des troupes réglées, et qu'il faut savoir profiter de cet instant, il ne pressent pas que la jalousie provinciale, qui a été une des causes du mouvement, en fera aussi la faiblesse» et tandis qu'un coup d*audace lui eut peul^étre assuré un triomphe au moins passager» il se perd en quelques heures par son hésita^ tion. Les campagnes qui détestaient leurs liens, mais qui n'osaient encore les briser, rentrent après une effervescence éphémère, frémissantes mais inertes sous le joug des vieiUes lois, et peu après, les derniers grondements de l'orage s'apaisent, et les choses reprennent leur train accoutumé.
Un moment, quand les rois de Piémont, dépouillés par la France de leurs états continentaux, se réfugièrent eu Sardaigne, une grande espérance traversante, etrou vit toutes les clauses se presser à l'envi auprès du Sou** veraiui persuadées qu'une ère nouvelle allait commencer pour leur patrie. Mais cette illusion ne dupa pas. Ces pauvres princes, victimes d'une révolution, avaient pris en défiiance et ^n hain^ les idées et les classes qui ailleurs sapaient et renversaient les trônes, et confon» dant les intérêts de leur peuple avec ceux dd leur cou« roupe, ils croyaient que tout mouvement serait un ébranlement et que toute réforme miuerait les bases de
la société civile. Ils se cramponnèrent au passé avec une sorte d'ardeur désespérée et se raidirent dans Tabsolutisme. Les influences aristocratiques devinrent de plus en plus dominantes dans File « Grades, fonctions, privilèges, honneurs de cours, délais pour payer leurs dettes, rigueurs pour faire rentrer la dime (1), toutes " les faveurs furent prodiguées à la noblesse et au clergé. On riva de nouveau les chaînes féodales. On renouvela la défense des mariages entre nobles et non nobles (2), l'ordre militaire et Tordre ecclésiastique furent gorgés et annulés, le parti populaire tenu en bride et suspect. Les commandants militaires obtinrent un pouvoir discrétionnaire, délivrèrent à leur fantaisie des mandats d'amener, infligèrent sans jugement des punitions sommaires (3) , et pendant qu'à Turin on proclamait le3 droits de l'homme, ne se firent pas faute de mener les Sardes à coups de bâton et de nerfs de bœuf (4) . Le despotisme aboutit peu à peu à ses conséquences extrêmes ; quelques hommes de cour finirent par disposer de tout, et l'on vit j usqu'aux gens de service du palai3 devenus le canal des grâces, en tenir boutique ouverte. Les princes honnêtes, mais aveugles,
(1) Une oircalaire du secrétaire d'État, da 31 juillet 1799, recommande aux juges locaux de faire tous leurs efforts poar fiiire rentrer la dlma, et de «igaiikr les habitants qui la refusent par esprit d'opposition, a^n qu'il leur soit infligé les peines corporelles que déterminera le bon plaisir de Sa Migeati.
(3) Pêne economiche.
(4) Littéral. Un décret de 1806 condamne à la peine du bâton pour de simples contraventions aux lois de douane*
ignoraient ces abus, mais pour en être les complices involontaires, ils n'en étaient pas moins les complices responsables. Car c'est à eux que remontait le premier tort, celui de se livrer tout entiers à une cohue de ser* viteurs âdèles sans doute, mais corrompus et mendiants.
Aux vices du gouvernement et des gouvernants s'ajouta pendant cette triste période le déficit croissant des finances et la progression constante des impôts.
C'était à la Sardaigne seule en effet à subvenir maintenant à l'entretien des troupes et à celui de la cour. Elle avait cru gagner beaucoup à la présence de ses rois, elle n'y gagna guère que de payer chaque année un supplément de trois à quatre cent mille livres (1), et si c'était peu pour sa fidélité, c'était beaucoup pour sa^ bourse. On tripla le donatif (2), on puisa dans toutes les caisses particulières ayant une dotation spéciale, telles que la<^aisse des ponts et chaussées, la caisse des tours du littoral, la caisse de l'ordre supprimé des Jésuites, et on finit par les épuiser (3). On compromit l'avenir pour suffire au présent, on décréta un impôt extraordinaire sur le revenu à répartir entre les barons, les ecclésiastiques, les employés et les propriétaires des villes principales, impôt progressif établi sur une échelle qui variait de trois à vingt pour cent (4) ; on essaya avec l'assentiment des Etats un emprunt forcé qui ne
(1) Livres sarde» d'environ 2 francs.
HISTOllll::. lU
put être réalisé (1), on obtint du pape la création d'une caisse spéciale destinée à l'extinction delà dette et dont la dotation devait consister dans un prélèvement fait pendant vingt-cinq ans sur les revenus du clergé (2). En dépit de tous les efforts, le déficit ne faisait qu'augmenter et tous les services étaient en souffrance. En 1809, le Trésor s'empara des ressources des évêchés et des bénéfices vacants, et les dettes anciennes furent consolidées à la charge du Mont de rachat de les éteindre lorsque les circonstances le permettraient. Enfin, dans les années suivantes, toutes les ressources étant taries, on fut obligé pour payer la solde des troupes de suspendre les travaux publics les plus urgents (3). L'armée déjà si faible fut réduite, et la petite flotte destinée à défendre les côtes contre les invasions des Barbaresques fut désarmée (4). Le ciel lui-même se mit de la partie, et comme si ce n'était point assez de l'état social le plus déplorable, la Sardaigne eut à supporter coup sur coup la peste (5) et la famine (6) . Le blé manquait. C'est en vain qu'on en prohiba l'exportation et qu'on défendit aux familles d'en avoir chez elles au-delà du nécessaire. Les mesures -administratives et coërcitives ne comblaient pas le déficit de la récolte. On essaya de fixer les prix, mais en dépit du tarif les prix montaient toujours, et on alla jusqu'à exiger pour une mesure de blé la quantité de terre que ce blé eût pu ensemencer. Les campagnes furent dé*
(1) 1805.— (2) 1806. — (3) 1810.— (4) 1812.— (5) Eh 1806 et en 1816 a y eut deux épidémies terribles. ^ (6) 1812 et 1816.
114 I/ILE DE SARDAIGNK.
pouillées pour rapprpvisionnement de Sassari et de Gagliari. Beaucoup de gens furent réduits à se nourrir d'herbes. Les petits propriétaires mangeaient leurs champs en une année, et l'on vit des troupes de paysans affamés se réunir dans les villes, les parcourir en demandant du pain d'un ton lugubre, hâves, exténués, sans abri, sans espoir, mourant de faim. Le roi engagea le subside qu'il recevait de l'Angleterre pour faire venir du froment de Malte. Mais les efforts les plus généreux ne purent conjurer la détresse publique, et dans un moment de désespoir le peuple accusant le gouvernement de tous ses maux se souleva ; on fut obligé d'étouffer la révolte dans le sang, et dès-lors il y eut comme un voile lugubre étendu sur cette île si riante et si riche.
Les rois de Sardaigne, en la quittant, la laissaient plus pauvre, plus désolée, plus abattue qu'ils ne l'avaient trouvée. Une fois rétablis dans leurs Etats continentaux, ils ne firent rien pour la tirer de la misère. Ils avaient tout oublié et ils n'avaient rien appris. Ils croyaient que la restauration de leur trône devait être la restauration des anciennes idées, et ils ne songeaient qu'à relever de ses ruines l'édifice que la Révolution française ayait renversé. La Sardaigne fut abandonnée de nouveau au caprice des vice-rois, et ses blessures ne se cicatrisèrent point.
. Cependant le temps marchait et entraînait dans la voie des réformes les monarchies les plus attachées au passé et les plus rébelles au progrès» Un prince, que la
HISTOIRE. ll«
Providence réservait à de hautes destinées et qui devait être à la fois l'initiateur et le martyr de lindépendance italienne, Charles Albert, entreprit avec ardeur la réorganisation de la Sardaigne. Son règne marque véritablement pour elle le point de départ d'une ère nouvelle (l). Sans se départir d'abord de son autorité absolue, il supprima la féodalité en raclietant les ftefs, reconstitua la justice en la séparant de l'administration et du gouvernement, donna aux communes une existence légale par la création de conseils municipaux, décréta l'égalité devant la loi, prit de sages mesures pour arriver à la constitution de la propriété parfaite, fit ouvrir des routes, établit des communications régulières avec le continent, réorganisa les milices, favorisa les lettres et introduisit le système décimal. C'étaient là de grandes choses et faites rapi'lement. Mais pour qu'elles n'avortassent pas, iL fallait que l'esprit même du progrès passât dans le cœur du pays, que tous les habitants fussent intéressés à maintenir et à développer les réformes décrétées^ et que le nouvel .état social eut pour corollaire et pour appui une nouvelle organisation politique. Le pas le plus important restait à franchir; il fut franchi par le décret du 30 novembre 1847, qui prononça l'union et l'assimilation de la Sardaigne avec les Etats continentaux, et par le Statut du 4 mars 1848 qui lui donna la liberté.
I^a fusion des provinces n'est pas moins importante
(l) ll»3MB49.
Il« L'ILE DE î^AKDAIGNE.
dau8 un pays que la fusion des classes. Leur égalité devant la constitution est, pour la politique, ce que régalité des individus devant la loi est pour la justice. Quand les provinces sont séparées par des barrières administratives et par des lignes douanières, elles ne tardent pas à Têtre aussi par les intérêts; leurs jalousies naturelles s'enveniment, chacune d'elles marche à son pas, et TZtat tiraillé dans des sens divers perd en force ce qu'il perd en unité. Au contraire, si
on fait entrer toutes les provinces d'un Etat dans la même voie, elles montent peu à peu au même niveau. Les faibles se fortifient au contact des fortes, et, se soutenant mutuellemeht, elles progressent avec plus de rapidité. Séparée du continent, la Sardaigne était comme une branche dans laquelle ne monte plus la sève: En l'y réunissant, on lui a infusé une sève nouvelle.
Ayant ainsi l'égalité, il ne lui" manquait plus pour s'élever à toute la hauteur de ses destinées * qu'une chose, la liberté. Elle en jouit depuis quinze ans. Courbée pendant de longs siècles sous le régime du bon plaisir, elle connaît enfin le règne des lois Tout est soumis chez elle à des règles fixes. La presse, dégagée de toute censure et de toute chaîne, bien que naissante et inexpérimentée, y devient l'organe chaque jour plus accrédité et plus puissant d«s vœux et des espérances du pays. Les élections y sont une réalité, bie^ que le droit de suffrage y soit fort étendu. Les députés y ont un droit précieux d'initiative qui leur
permet de provoquer toutes les améliorations utiles, et de se dire les représentants actifs de leurs concitoyens. L'administration est intègre, parce qu'elle est contrôlée et responsable, et le gouvernement, fortifié par ce régime salutaire qui ne compromet que las faibles, acquiert chaque jour une influence plus pro* fonde, une popularité plus étendue, des dévouements plus nombreux.
Stimulée ainsi par de nobles exemples et dégagée de toute entrave, la Sardaigne a fait en quinze ans d'immenses progrès. Qu'elle ne se laisse point «maintenant emporter par trop d'impatience; qu'elle ne s'engage pas dans ^es tentatives irréfléchies au bout (lesquelles elle ne trouverait que des mécomptes^ Après avoir été si longtemps immobile, il ne faut point se précipiter, car le temps est pour toutes les choses humaines la condition du succès, et tout progrès a sa gestation. La Sardaigne s'est déjà à demi relevée de l'abaissement où l'isolement et l'absolutisme l'avaient fait descendre. Qu'elle persévère; qu'elle porte une main hardie sur les vices et les abus que la liberté lui découvre et que le despotisme aggravait en les cachant ; qu'elle apprenne à compter chaque jour davantage sur elle-même et sur elle seule, et, grâce à la richesse de son sol et à l'énergie de ses habitants, elle ne tardera pas à occuper une des placeâ les plus brillantes dans le faisceau des autres provinces italiennes, hier ses rivales, aujourd'hui ses sœurs.
En étudiant sa situation actuelle et en exposant la
118 i;iIX PE SARDAIGXE.
condition que les institutions nouvelles y ont faite à la noblesse, au clergé, à la propriété, nous retrouverons les réformes les plus importantes qu'elle a accomplies ou qu'elle est en train d'accomplir dans son état social, la suppression de la féodalité , la suppression des dîmes, la suppression des ademprivi.