‹ L'Île de Serk Un état féodal au XXe siècleChapitre 2 sur 67 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Aperçu historique

La petite île de Serk n’est pas de ces pays heureux qui n'ont pas d'histoire. Son isolement lui a valu au cours des siècles l'honneur de servir de point de mire à de nombreuses préoccupations politiques, militaires eu religieuse. Défendue par une falaise ininterrompue de cent pieds de haut, elle apparaissait aux âmes éprises de solitude comme l'asile sûr et inviolable, le cloître idéal dont la mer fermait Jalousement les issues ; aux apôtres de religions nouvelles, elle semblait le champ d'action dont l’exiguïté même assurerait plus efficacement l'évangélisation et démontrerait de la façon la plus tangible le succès de leur prédication.

Les pirates la regardaient comme le repaire inattaquable où leurs prises s'emmagasinaient en sûreté, le nid d’aigle d'où, à leur choix, ils pouvaient fondre sur les îles voisines, le continent ou les navires sillonnant ces parages. Les techniciens militaires à leur tour y voyaient le poste avancé dont la possession assurait celle de l’archipel tout entier.

Enfin, aux ambitions modestes des politiciens elle offrait le petit royaume rêvé, réussissant à maintenir son indépendance et ses traditions au point de présénter au seuil du XX° un type parfaitement conservé ef encore vivant de l'Etat féodal du XVF°.

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Légendes religieuses

Comme les îles ses voisines, Serk entre dans l’histoire par la légende et la légende religieuse.

S1 Jersey au VI° conserve le souvenir assez vague de

St-Marcouf, le fondateur de monastères et de St Hélier, l’'anachorète, victime des pirates ; si Guernesey garde la trace du passage de St Samson, archevêque d’York et fondateur de Dol auquel Childebert aurait, dit-on, donné l'archipel de la Manche sans d’ailleurs le posséder lui-même, Serk s’enorgueillit de Saint Magloire, dont la renommée Rte lui valut de me profits et quelques déboires.

Magloire, neveu de saint Samson, naquit en 535. Abbé de Dol, puis archevêque, 1l se démit de ses fonctions pour Ares ermite. Sa réputation de sainteté bientôt lui attira des consultations. Un jour, il fut appelé auprès d’un malade désespéré. Pour tout remède il prescrivit à la famille trois jours de jeune et à l'intéressé un simple bain. La guérison s'en suivit. La morale voulant qu’un bienfait ne soit jamais perdu, le malade pour témoigner sa reconnaissance à son sauveur, lui donna la moitié des terres qu'il possédait à Serk. Sur le nom du donateur toutefois il y a désaccord, les uns parlent d'un certain comte de Loïesco des confins de la Neustrie (1) ; les autres tiennent pour un sieur Badwall (2) gratifié du titre de « regulus » de Serk, ce qui Nr à prouver l'existence À une certaine organisation sociale dans l’île même avant l’arrivée du saint.

(1) Anna sanctorum ortobris X, p. 748, n° 11, F., p. 785. @) Dupont : Histoire du Cotentin.

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Toujours est-il que Magloire accepta la donation et construisit un monastère sur la falaise près du seul port naturel existant appelé « Le Creux ». La fondation prospéra jusqu à compter 62 moines. Elle se doubla même d'une école, indice d’une population stable déjà nombreuse. La légende ajoute qu'un matin les petits écoliers voulant respecter le sommeil de leurs maîtres qui venaient par un repas copieux de réparer les fatigues d’une longue abstinence, jouaient sur la plage dans un bateau désarmé et pourri. Brusquement l'amarre se rompit, et la barque sans pilotes, n1 agrés, entraînée au large atteignit sans encombre un rivage lointain avec sa cargaison originale et apeurée. Le roi de ce pays informé du voyage et de l’atterrissement miraculeux interdit le pillage, remplit le navire de provisions et le renvoya avec ses Jeunes passagers comme 1l était venu, complani bien que la puissance mystérieuse qui l'avait protégé à l'aller le ramènerait sain et sauf à son port d'attache, ce qui arriva. Serk fut dans la Joie d’avoir retrouvé en même temps que ses enfants des provisions supplémentaires pour parer aux fréquentes disettes. Dès lors, le renom de Magloire ne fut plus discuté (x).

C'est de Serk que partit sant Guenault, lapôtre d’Auregny ; c'est à Serk que mourut et fut enterré entre 605 et 617 saint Magloire.

Le saint mort n’abandonna pas ses paroissiens et la chanson dit qu’un jour où

Sargi et le lieu fut envais

de païens et mau le menèrent

et cruellement lé dévastèrent.

Au mouster saint Magloire vinrent à grand crix et grant braierie,.….

(1) Anna sanctorum ,ortobris, tome X, p. 775 à 787.

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celui-ci aveugla les sept sacrilèges qui brisaient son sarcophage et fit perdre l'esprit aux neuf cents autres qui s’entretuèrent. Ces païens étaient sans doute des Normands, Danois ou Saxons tentés par les richesses de la tombe et fort peu curieux de son contenu.

Le saint fut-il peu satisfait de la reconnaissance de ses fidèles ou désira-t-1l revoir son pays d'origine, nul ne le sait. Il n’en est pas moins vrai qu'un siècle plus tard, 1l participa à son propre enlèvement dans des conditions plutôt mortfiantes pour ses gardiens. Vers l'an 800, le roi.breton Nominoë, victorieux des Francs, se délassait en chassant sur les bords de la Rance quand il rencontra six moines en quêtes de terres pour fonder un couvent. Nominoë d'humeur accueillante, leur donna tout l'argent qu'ils voulurent, mais se refusa de les gratifier du moindre domaine tant qu'ils ne possédeaient pas comme sauvegarde les reliques d’un saint. Grand émoi parmi les quémandeurs, tous les restes de saints authentiques se trouvant entre les mains de propriétaires peu soucieux de s’en défaire. Après s'être consullés et avoir Jeuné trois jours, ils décidèrent d’envoyer un des leurs « en Sarge ». Leur choix tomba sur leur compagnon « de noble lignée » du nom de Condon.

« proudomme et de grant abstinence »

« de bele et très douce éloquence ».

Le messager aussitôt débarqué fit jouer la fibre patriotique au cœur du ( Custos sacri corporis », breton d'origine et le convainquit de la nécessité d’obéir aux désirs de son Roi en laissant dérober le corps confié à sa garde. Ce concours acquis, Condon rappela ses collègues. Leur arrivée à Serk fut saluée par une prophé-

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lie de mauvais augure qui leur fit craindre la trahison de leur complice. A leur entrée dans l’église, en effet, le diacre récitait l'Evangile ( gardez-vous des faux pro- « phètes qui viennent à vous couverts de peaux de bre- «€ bis et sont en réalité des loups ravisseurs ». Mais seul le hasard de la cérémonie avait inspiré le lecteur et pendant six Jours ils vécurent hébergés au monastère. Leur piété leur valut la permission de veiller auprès du tombeau la nuit du septième jour. Tandis que les habitants dormaient, confiants dans la probité du gardien et dans l'attachement du saint, Condom vers minuit n'eut qu'à toucher le cercueil.

«€ que six très forts hommes à peine « puissent de terre lever »

pour que celui-ci le suivit porté par des maims invisibles. A l’aube, les Serquais apprenant le larcin poursuivirent en barque les ravisseurs et allaient les atteindre lorsque par un second miracle, saint Magloire suscila une violente tempête qui repoussa dans leur île ses obstinés fidèles et dirigea dans un port breton ses pieux larrons. Nominoë, tint ses promesses et ainsi fut fondé le fameux prieuré royal de St-Magloire de Lehon, près Dinan (1).

Quant à Serk, la mort puis le départ de son patron et protecteur marquèrent le début d’une ère de difficultés et de misères. Finie sa fière indépendance : Romker évêque de Coutances et ami de Pretextat sous la régence de Frédégonde avait rattaché officiellement toutes les îles à son évêché. Le monastère de Serk fut peu après désigné comme tributaire ecclésiastique des Ab-

() Le Prieuré Royal de saint Magloire de Lehon, p. 1 à 20 ; anna sanctorum octobris, p. 77% F.

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bayes du Mont St-Michel, de Nant et de Cherbourg au même titre que les chapelles et couvents d'Herm et Guernesey.

Finie son immunité vis-à-vis des pirates et Robert Wace dans son roman de Rou après plusieurs siècles gémit encore sur les ravages commis par les Danois.

En Aurenen, en Guernesi En Saire, en Erin, en Gersi el rivaige contre Mont

de si ke en Bretagne sont.

Les Normands en eflet firent de Serk leur citadelle et sur chacune de ses pointes abruptes complétèrent par des retranchements dont on retrouve encore les traces, l'œuvre magnifique de défense ébauchée par la Nature.

X et XI° siècle

Serk et les îles voisines retrouvèrent un peu de calme lorsque le génial aventurier que fut Rollon obünt au traité de Ste-Claire-sur-Epte la concession de toute la terre marine de ( l'Eure au Couesnon » ( quasi fundum et allodum in sempiternum ». L’archipel y était compris. Dans la suite, les ducs de Normandie se le réservèrent comme apanage. Tandis qu'Auregny, Herm et Jethou étaient considérés comme terre d’aumônerie, Serk était terre de réserve que le duc donnait ou reprenait à son gré. Le X° siècle est pour notre île une période de repos dont profitent ses habitants pour réédifier leurs masures et ses moines pour réparer le couvent de saint Magloire singulièrement amoindri.

Guillaume Longue Epée avait concédé la moitié de Guernesey au vicomte de St-Sauveur, l’autre moitié à Rioulf, vicomte de Bayeux. Ge dernier s'étant révolté,

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ses terres revinrent d’abord au premier, puis par donation Te de Robert-le-Diable au Mont St-Michel. Vers 1641, Guillaume le Bâtard restitue les biens de ses ancêtres à Ranulph descendant de Rioulf et pour adoucir la déception du récent bénéficiaire, lui donne Serk et Aurigny en compensation. Mais le Mont n’était guère heureux avec les cadeaux de ses ducs, car l’année suivante 1l se voyait retirer cette nouvelle concession au profit de diverses communautés rivales, qui bientôt eurent le même sort : Guillaume, ayant besoin d'argent pour son expédition contre l'Angleterre, accepta les avances de Geoffroy de Montbray, évêque de Coutances qui se fit son banquier contre cession de toutes les terres ducales de l'archipel y compris les deux îles instables de Serk et Auregny.

XIT et XIIE siècle

Au XIP, le couvent de St-Magloire, jadis si florissant, était complètement déchu de sa splendeur morale et matérielle. Simple prieuré dépendant de l’abbaye de Montebourg, la charte de 1196, par laquelle Richard de Vernon, le successeur des Revier dans la possession de Serk, en confirma la donation à cette abbaye, nous permet de reconstituer son état : La chapelle était desservie par un seul moine, et le prévôt de l’île ou obschar dont la fonction normale consistait à porter les récoltes dans les granges seigneuriales, devait lui remettre tous les ans à ie Christophe, 30 sols de monnais d’Anjou à prendre sur les 80 livres de revenu retiré par le donateur de l’ensemble de son domaine insulaire plus dix sols pour le luminaire de St-Eustache et la paille nécessaire au chaullage du cénobite. Etaient en outre

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reconnus au couvent les droits de paturage sur toute l'île et de reconstruction du moulin.

Robert de Barneville, entré à Montebourg, ajouta à ce maigre traitement 20 sols à prendre sur les cent que lui payait la famille de Vernon. Ces libéralités n'invitèrent aucun moine à tenr compagnie à ce malheureux solitaire, puisqu'en 1250, l'archevêque de Rouen, Eudes Rigaud, en tournée extraordinaire dans l'archipel constate qu’ (in insulis est unus monachus solus : ordi- « navimum ut detur ei socius vel revocetur ».

Quant à Serk elle-même, sa population, à la fin du XIF°, dépassait 400 habitants, si l’on se base sur les-sus dits revenus des Vernon. Elle formait une seule paroisse composant, avec les dix paroisses de Guernesey et celle d'Herm, une des sept doyennées de l’archidiaconnée de Beauptois, qui lui-même, constituait une des quatre divisions du diocèse de Coutances. Les deux tiers des dimes prélevées dans l’île (environ 14 livres vers 1251) allaient à l’évèché d’Avranches, l’autre üers au curé qui bénéficiait en outre de l'autelage d’une valeur approximative de auarante livres (1).

Jean sans Terre et Pierre des Préaux

Le 13 janvier 1200, Jean sans Terre nomma le man de l’héritière des Vernon, Pierre des Préaux « dominus insularum ». Celui-ci modifia l’organisation judiciaire qu'avaient transformée déjà Geoffroy et Henri IT, en substituant aux juges itinérants, des juges sédentaires

(1) De Serco païronus episcopus Constantiensis. Episcopus Abrincensis percipit ibi duas partes decimæ qua valet circiter XII et rector percipit tertiam partem et altalegium et valet annis com-

munibus XL libras.

Recueil des historiens de Gaule, tome XXI, p. 519.

ayant sous leur juridiction un territoire limité : la « bailhe » ou « balhage ». Au lieu du bail de Guernesey et des trois de Jersey, des Préaux n'en établit plus que deux : un pour Jersey, assisté de dix jurés, un pour Guernesey, assisté de huit jurés et compétent sur Serk, Jethou, Herm et Auregny.

uv la querelle entre Philippe Auguste et Jean sans Terre, déclaré coupable de félonie et ans de ses fiels FPE « faisaient de droit retour à la couronne « et demeuraient acquis au roi de France, son seigneur « suzerain ». Gelui-c1 eut facilement raison de la Normandie, abandonnée par son duc, et Pierre des Préaux, après sa capitulation dans Rouen, obtint confirmation de ses possessions, titres et qualités, à condition de reconnaître les tenir du vainqueur ; mais dans cet aveu, intentionnellement ou non, il omit les îles de la Manche. Celles-ci échappaient ainsi à la France, bien que Jean sans Terre, dans la liste des biens des barons normands, dressée peu après, les oublia pareillement.

Opérations militaires dans les Îles

Cette omission sur les parchemins ne leur assurait du reste 1 dans la réalité les avantages de l'incognito. En 1204, les insulaires sont re par les He.

que, deux ans plus tard, ils réussirent à chasser. Triomphe hélas ! de bien courte durée. En juillet de la même année 1206, Jean sans Terre envoyait les frères Wistace ravager nee pourtant fidèle et leur en confiait la RTE ie. En 1212, les Wistace, gagnés à la cause de DHTESDE Auguste, Rire pour ja compte de leur nouveau maître leur précédente conquête ; Jersey et Guernesey s’en débarrassent l’année suivante. Mais les alliés

des Français ünrent plus longtemps à Serk et c'est seulement en 1214 que d'Aubigny réduisit à merei la petite garnison forte de {4 personnes, dont Wistace le Jeune, six chevaliers français et quatorze servants. En récompense, d'Aubigny reçut Serk en fief noble. Wistace aîné vengea son frère en reconquérant à son tour quelques mois après les terres dont 1l venait d’être chassé et dont il assura la possession à la France jusqu'en février 1218, époque à laquelle d'Aubigny reprit sa revanche, cette fois définitivement. |

Chartes royales

Les îles avaient assuré leur indépendance contre l'étranger, elles entendaient également garantir leur nationalité normande vis-à-vis de l'Angleterre. Le roi Jean s'était bien occupé d'elles dans des chartes relatives à à l'expulsion de malfaiteurs, à la levée d’une aide ou à l'organisation de la défense, mais elles se défiaient de ses intentions à leur égard, ayant gardé le souvenir de l'expédition inexplicable dirigée contre elles par les lieutenants du roi au lendemain de leur grand soulèvement de 1204. Aussi se refusèrent-elles à lui rendre hommage tant que par acte authentique il n'aurait pas reconnu leurs privilèges.

Le 0 mai 1226, Henri IT proclame officiellement cette autonomie en prescrivant à Richard de Gray de « traiter les hommes loyaux de Jersey, Guernesey et « autres îles confiées à sa garde d’après les mêmes li- « bertés et mêmes coutumes qu'ils étaient traités du « temps du roi Henri, notre grand-père, du roi Richard « notre oncle et du roi Jean, notre père ». En 1230, il leur accordait le droit d'importation et d'exportation

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