HOME
pour beaucoup le revirement brusque des îles dans leur attitude traditionnelle vis-à-vis de leur suzerain. Alors que d’après leur séculaire constitution, celles-ci regardatent le roi d'Angleterre comme le successeur des ducs de Normandie et par suite comme leur souverain légitime, elles n'hésitèrent pas à embrasser la cause du Parlement contre Charles T ; Serk et Aurigny peuplés d’antiépiscopaliens se disinguèrent par leur enthousiasme plus religieux que politique.
En 1643, G. de Carteret avait réussi à reprendre Jersey au nom du roi. Ses regards se portèrent naturellement vers le domaine familial et notamment vers Serk, dont son beau-frère et cousin Philippe était en droit le Seigneur et dont les revenus (environ 100 L. st.) venaient d'être confisqués par le comité de Guernesey dévoué au Parlement. Il organisa une petite expédition composée d'une pinasse à douze rames montée par Lane et quarante hommes, et d’un plus petit bâtiment portant Chamberlain et trente soldats. Le rendez-vous était fixé pour le 25 mai 1644 à l'Eperquerie. Lane, le premuer arrivé, n'osa débarquer, une sentinelle ayant donné l'alarme, et regagna Jersey. Chamberlain, ignorant ce contre-temps, aborda dans la baie de Dicart, surprit au lit le commandant de la garnison et désarma les habitants. Ceux-ci bientôt s'aperçurent du petit nombre de leurs vainqueurs, et prévinrent par signaux la flotte parlementaire qui croisait au large : la frégate du capitame Joseph Bransly mit à terre un détachement qui captura les envahisseurs de la veille. À la suite de l’échec de cet audacieux coup de main, Serk reçut, porteur des félicitations du Parlement, Pierre Carey de Guernesey qui avait reçu en outre mandat du comité de Londres de prendre sur les lieux toutes mesures convenables de dé-
fense pour l'avenir et de distribuer cent écus aux soldats restés fidèles. De leur coté, le 23 déc. de la même année, les Etats de Guernesey y envoyèrent des troupes.
Cette victoire sur leur suzerain devait d’ailleurs leur coûter cher. Philippe de Garteret, s'il avait échoué dans son expédition sur terre, promenait fièrement le pavillon roval dans les eaux de l'archipel et, devenu corsaire, donnait une chasse souvent fructueuse à tous les navires à destination des iles. La misère devint profonde, 1a famine menaçante. Les petites industries dont vivarent les insulaires, chômaient faute de transactions. À Serk, tout le monde travaillait aux tricots et aux bas de laines. À « ces ouvreurs et ouvreuses de retame », tout manquait : l'argent, le crédit, la matière première et les débouchés. Le Parlement anglais, pour diminuer cette détresse, décida d'envoyer tous les ans quatre livres de laine par tête d'habitant à Guernesey comme à Serk et les Etats décrétèrent que personne ne serait expropriée pour dettes.
S1 la situation matérielle s'améliore lorsqu'en 1651 la cause royale fut définitivement perdue avec la reddition des châteaux Elizabeth et Cornet, il n’en fut pas de même de la situation politique. Les îles virent supprimer leurs antiques privilèges et rien ne les protégea plus contre les abus de la presse et les vexations des gouverneurs.
Aussi n'est-il pas étonnant de constater que si la plupart des habitants avaient accueilli chaleureusement la révolution, ils ne montrèrent pas moins d’enthousiasme à saluer la restauration monarchique.
Guernesey s'ingéniait par toutes sortes de flatteries à faire oublier au monarque les secours qu'elle avait
fournis aux révoltés contre son père et contre lui-même. Elle poussa même la peur des représailles si loin qu'elle faillit lui sacrifier ses libertés en sollicitant son incorporation pure et simple au royaume. Serk fut plus digne : elle se borna à recevoir sans protester son setgneur Philippe de Carterei reintégré dans ses fiefs par lettre du lieutenant gouverneur de Guernesey du 25 août 1660.
Charles IE, d’ailleurs, entendait ne rien innover et, s’il voulait se souvenir du passé, c'était pour le restaurer dans la mesure où il servirait son intérêt. Il feignit d'ignorer l’imprudente supplique de Guernesey et, en 1668, à l'exemple de ses aïeux, lui confirma tous ses privilèges : notamment la liberté du commerce avec l'Angleterre et ses colonies, la connaissance de tous les procès civils et de tous les délits commis sur son territoire à l'exception de trois cas réservés. [l rappelait de plus que tout vaisseau marchand battant pavillon ami ou ennemi n'aurait rien à craindre en temps de paix comme en temps de guerre, ni pour son personnel, ni pour sa cargaison tant qu'il serait à la distance de l'horizon visuel de Guernesey (ce privilège fut révoqué par ordre en conseil du 8 août 1689 qui interdit toute importation de marchandises françaises à Jersey comme à Guernesey). Enfin, 1 accordait la libre exportation d'Angleterre à destination de l’île de 14.000 livres de laine, renouvelant ainsi la faveur votée par le Parlement la douzième année de son règne à l'effet d'envoyer 28.000 livres de laines à Guernesey, 2.800 à Serk et 5.600 à Auregny.
Mais si Charles IT désirait se montrer bienveillant pour les îles et scrupuleux gardien de leurs privilèges, il se refusait à laisser aux religions dissidentes la liberté qui avait été si funeste à son prédécesseur.
Jersey depuis longtemps (1620) s'était rallié à l'anglicanisme et cette conversion n'était pas étrangère à sa fidélité relative à la cause royale. À Guernesey, le presbytérianisme était encore vivant. Pour lui porter le coup de grâce, Charles IT décida que l'acte passé en Angleterre pour l'uniformité du culte public recevrait dans cette île son application et confirma, le 15 juillet 1662, la nomination comme doyen de Jean de Saumarez. Le nouveau doyen, dont la devise était (restauratus restauro », eût bientôt brisé les résistances des derniers opposants.
L'Eglise de Serk fut.la dernière à se conformer. Elie Brevin, que nous avons vu en 1612 reprendre la place de son père, avait hérité de l'obstination paternelle. Ses paroissiens se solidarisèrent avec Jui et, tant qu'il vécut.on n'osa pas toucher à l'indépendance religieuse fièrement revendiquée par la petite île et par elle seule. Il mourut en 1674 à l'âge de 87 ans ; aussitôt, on essaya d'amener les habitants à récipiscence ; on échoua. Alors on employa la violence, et le 19 mai 1695 un ordre en conseil substitua aux juges élus un sénéchal nommé par le Seigneur (1). Il était en ellet impossible de trouver parmi les insulaires, pour exercer ces fonctions, cinq adultes communiant selon le rite de l'Eglise Anglicane. Pour parfaire l'œuvre, un dauphinois Moïse Benoît de Die fut nommé en 1677, comme prêtre anglican.
Mais Serk avait donné trop de gages à sa loi calviniste puisqu elle lui sacrifiait ses privilèges, pour se ralher sincèrement à la religion officielle. Toujours elle conserva un fort noyau de dissidents dont les convictions se trouvaient fortifiées par leur ignorance de la langue
(1) Second report, n° 4856.
pe
anglaise. et la présence de nombreux proscrits français relugiés au milieu d'eux et y servant de ministres (1).
X VIII et XIX° siècles Serk et le méthodisme
Cet état d'esprit permit plus tard aux disciples de Wesley un moment empêchés par cette même question de langage, d'y prêcher avec succès la nouvelle doctrine qui allait devenir le méthodisme (2). Dès 1789, de Quetteville y commença ses prédications dans la chaumière de Thomas Mollet au Clos à Geon. Jean Vaudin de la Ville Roussel converti lui offrit bientôt sa maison et, bien qu’ ( illetré et croyant aux sorciers », devint lui-même conducteur de classe et prédicateur local. Sur le terrain qu'il céda, une chapelle appelée « Ebenhe-
(1) Parmi les réfugiés français à Serk, nous trouvons : 1671, H. Blondel de Guernesey, épouse Françoise Bourgeois de Normandie ; 1711, Baptême de Marie, fille de Jacques Pommeray, réfugié français ; 1718, Baptême de Simon, fils de La Cavée et de Jacquelines Le Pré, natifs d'Ourville en Normandie : 1650, Sépulture de Marie, veuve de Thomas Roo, fille de Jean Quesle, chirurgien de Meaux et de Rémie du Puits, sage-femme parisienne, réfugiés en cette isle ; 1731, Sépulture de dame Magdelaine Rondel, native de Paris ; 1744, Firmin Badmier, Français protestant de naissance, natif d'Usès, âgé de 88 ans, décéda au Seigneur et fut enterré avec grand concours de peuple ; dame Catherine Balmier, sa veuve, native de Port Launay en Basse-Bretagne, âgée de 77 ans décéda le 28 janvier. ,
Parmi les ministres français de Serk nous trouvons : 1698-1721, Pierre de Camon ; 1722-1732, Elie de Fresne ; 1732-1751, Vital Privat ; 1754-1757, Pierre Levrier ; 1758-1794, Jacques Coyaud dit Deschamps.
Eglises de refuge, T. Il, p. 526. à
(2) Wesley écrivait le 26 mars 1787 à Clarke, l'apôtre d'Auregny : « J'observe sur la carte le nom d’une autre île peu éloignée. Est- « ce qu'il n'y a personne qui comprenne l'anglais dans l’île de Serk ? ». Et Clarke de répondre le 21 juillet : « Il n’y à pas une « famille à Serk qui comprenne l'anglais. Si les habitants de « cette île le comprenait il y a longtemps que je les aurai visi- « tés ». (Mathieu Lelièvre, p. 245).
ta
zer » fut construite en 1796 et les mémoires du temps rapportent que « chose rare et à l'honneur de Serk » elle était complètement payée lors de sa dédicace. Pourtant les adeptes étaient pauvres, car l'assemblée trimestrielle de Guernesey en 1797 prit à sa charge les dépenses des prédicateurs allant à Serk. Ceux-ci même devaient apporter avec eux leur nourriture à raison de la misère de leurs auditeurs. En 1820, le sieur Tourgis y passa huit mois et releva l’église en ruines. Enfin Serk eût l'honneur de fournir à la confession méthodiste un missionnaire Philippe Baker, qui mourut à Haiti en 1881, enlevé par la fièvre jaune.
Au cours du XIX° siècle nous releverons d’autre part de significatives manifestations de défiance des chefs Plaids à l'égard de la religion officielle, et d'hostlité de la population à l'égard de son vicaire.
Loyalisme politique
Mais s'il y a résistance à propos de l'unification religieuse, 1l n’y en a plus sur le terrain politique et c’est avec le plus parfait loyalisme que les îles saluent r'avènement des monarques qui se succèdent. Certains d’ailleurs comme Jacques IT continuaient les anciennes faveurs en leur accordant une décharge des droits sur les laines jusqu'à concurrence de 4.000 balles pour Jersey, 2.000 pour Guernesey, 400 pour Aldernev et 200 pour Serk. Sur les registres des grelles se retrouvent les copies des proclamations royales suivies des formules usuelles de soumission. Parfois, l’ardeur est si grande que certains des signataires ajoutent des déclarations de leur cru. Ainsi, le 21 juin 1727, nous trouvons à Serk dix-neuf signatures de tenants acclamants Georges Il
DATGE ae
« en obéissance à l'ordre express des seigneurs du très honorable Conseil » et les plus zélés ajoutent des professions de foi et des anathèmes du genre de celui-ci « Moy A.-B jure que j'abhorre entièrement, déteste (et abjure comme impie et hérétique cette damnable « doctrine : que les princes excommuniés ou dépouil- « lés entièrement par le pape peuvent être déposés ou ( mis à mort par leurs sujets et Je déclare qu'il n'y a ( pas de princes étrangers, pas de prélats d'Etat ou po- « tentats ou personne qui ayent ou doivent avoir au- « cune juridiction, puissance, supériorité, prœémi- « nence où autorité ecclésiastique ou spirituelle dans « ce Royaume. Ainsi Dieu m'aide - » (x).
L'exemple leur était du reste donné par les Etats de Guernesey qui en octobre 1715 protestaient de leur dévouement à Georges [ « le monarque légitime qui était le vrai défenseur de la foi, de leur religion et de leur li- «(« berté contre le pouvoir absolu, le papisme et la ser- « vitude que le prétendant voudrait leur imposer ».
Ce Georges I était sans doute l'arrière petit-fils de Jacques Î dont les insulaires avaient contribué à détroner le fils ; mais la passion religieuse, qui toujours avait été leur grand stimulant politique, avait contribué à effacer le passé. |
Cette habitude d’aflirmer son loyalisme sur les registres des grefles se continua et nous retrouvons les signatures de tenants de Serk à la suite des proclamations de Georges IT le 19 nov. 1760 (2), de la reine Victoria le
5 juillet 1837 (3) et d'Edouard VII le 4 février 1901.
(1) Ser , I, 21 juin 1727, p. 94-98.
(2). Serk,,T, p.198.
(3) Serk, p. 254 (procl. de Georges IV, le 14 avril 1820 et de Guillaume IV, le 23 juillet 1830 (p. 219 à 223),
por
Serk et la politique internationale
Mais dès le XVII le role de Serk dans l’histoire internationale va diminuant. En 1732, le mémoire de M. de Caux à la Cour de France sur les îles du Canal parle de Serk qui aurait d’après lui 5 à 600 habitants et dans laquelle on ne pouvait accéder que par un souterrain creusé dans le roc et fermé par une herse en fer. Des vigies comme à Herm, du haut de ses falaises, surveillaient le passage de la Déroute. En 1748, le rapport du margr's de Cressay à d'Argenson la mentionne comme renfermant 300 habitants, une paroisse, deux hameaux et un moulin à vent. Il y joint cette considération stratégique que quatre hommes armés de pierres défendraient aisément contre plusieurs centaines d’assaillants son seul point vulnérable, c'est-à-dire « le Creux ». Après, c'est le silence, et vers 1780 les mémoires de Dumourié, la Briche, Jean Pelletier, Thomas le jeune gardent sur son compte un mutisme prudent.
Ce n'est pas à dire que Serk n'eût plus rien à redouter des ambitions de ses voisins. Pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, les Serquais assurent euxmêmes Îeur protection en organisant un service permanent de guetteurs. Ils s'associent aux alarmes et aux réjouissances de leur métropole. Avec compoction ils enregistrent les ordonnances de la Cour de Guernesey prescrivant presque tous les ans sur l’ordre de la couronne, soit un Jour de jeûne et de prières publiques pour le succès des armes britanniques (1), soit un jour d’actions
(1) Jours de jeûnes : ordonnances enregistrées le 20 avril 1793 ; 19 février 1795 ; 6 mars 1797: 3 mars 1798; 20 mars 1800 ; 9 février 1801 ; 11 octobre 1803 ; 19 mai 1804; 4 février 1805; 23 février 1806 ; 20 février 1807 ; 18 février 1808 ; 6 février 1809 ; 22 février 1810 ; 16 mars 1811 ; 8 mars 1813. (Serk V., p. 23 à 108).
pe
de grâces à la suite de traités de paix plus ou moins éphémères ou de défaites françaises (1). Ces jours là les cabarets sont fermés et il est interdit de travailler.
Sans récrimination, ils se soumettent à l'ordonnance de Guernesey du 13 déc. 1800 qui, d'accord avec la proclamation royale du 3 déc. 1799, recommande la plus grande économie et frugalité dans l'usage de toute espèce de grains, charge chacun des pères de famille de réduire au moins d’un tiers la consommation de son entourage et d'empêcher qu'elle ne dépasse un pain -e 4 livres 5 onces par personne et par semaine, recommande enfin de s'abstenir de farine pour la pâtisserie et de diminuer la ration d'avoine des chevaux, surtout des chevaux de plaisir (2). Très gravement d’ailleurs, le cabinet anglais les avise par le même intermédiaire des traités qu 1l vient de conclure et les prie de les ratifier en les enregistrant sur leurs records (3).
Les vicissitudes de notre propre politique intérieure ne les laissent pas davantage indifférents. Outre le lien commun du langage, ils ont celui plus fort de l'intérêt. - N'ont-1ls pas en ellet placé partie de leurs économies en rente française ?
Aussi voyons-nous les Chefs Plaids du 6 oct. 1830 autoriser les fider commissaires chargés du service de cette rente, à retirer les fonds au besoin « vu l'état « trouble où se trouve présentement la France et les
(1) Jours d'actions de grâce : ord: enregistrées à Serk. le 30 novembre 1798, le 28 mai 1802 : 29 novembre 1805 : 11 janvier 1814 ; 2 juillet 1814 ; 20 janvier 1816 (Se2rk V., p. 63 à 135).
(2) Ser V., 20 décembre 1800, p. 58.
(13) Serk V : 25 mai 1802, ;. 63 (Traité de paix entre Georges et la République française) : ? juillet 1814, p. 119 (Traité de paix avec la France du 30 mai) : 18 avril 1815, p. 125 (Traité avec Et.-Un. d'Amérique du 24 décembre 1814).
No
« changements politiques qui pourraient subitement s'y élever ». Plus tard, il leur fallut se préoccuper de nos conversions et combler le déficit qui en résulte.
Mais si, pendant les deux derniers siècles, dans les registres de son grelle, nous pouvons constater la répercussion de certains évènements historiques, c’est surtout la vie intime de ce petit peuple que nous pouvons suivre année par année. Ce sont ses changements de seigneur, ses démêlés avec Guernesey, avec son Lord, avec ses propres fonctionnaires, ses agitations politiques et religieuses, ses difficultés budgétaires, ses espérances de fortune à la suite de découvertes de mines ou de l’affluence des touristes, ses préoccupations d'ordre matériel comme d'ordre scolaire et moral, ses ambitions de tout genre, que les procès verbaux des Chefs Plaids et les ordonnances du Sénéchal vont nous permettre de résusciter. Par eux, nous pourrons faire revivre la physionomie originale de ce minuscule Etat, en même temps que constater, peut-être la persistance du caractère féodal jusque dans ses institutions contemporaines.
er .