XVIII. LES TEMPÊTES
au marché le son et la balle du grain, et les familles se dispersant dans la campagne, fouillent le sol pour se nourrir de racines qu'ils y trouvent ; l’on voit même des parents sacrifier leurs enfants pour les manger. |
Voici quelques dates et quelques faits : «En 1370, grande tem- «pête; les flots emportent les habitations; grande famine. — En «1517, grande famine : on vend du son sur les marchés. — 1528, «sécheresse ; famine. — 1591, le 16 de la 8° Lune, la mer se «précipite sur l’île; grande famine. — 1608, grande pluie pendant «plusieurs mois. De la ville, on voit partout comme une mer im- «mense ; les bateaux passent par-dessus les levées. Grande famine. «— 1630, de la 6° à la 8° Lune, la marée envahitl’ile; famine. — 1631, des sauterelles viennent du Nord du Fleuve et dévorent les mois- «sons. — 1640, famine. — 1641, les sauterelles reviennent. Le «picul de riz monte à 4 Taëls. — 1642, grande famine; les grains «atteignent un prix considérable; des parents dévorent leurs enfants. — 1698, sauterelles; famine. — 1724, famine. — 1732, «grande famine. — 1755, pluie, inondation; le riz monte à 4 et «5 Taëls/le picul. — 1756, grande famine. — etc. (1).»
Depuis longtemps les insulaires ont essayé de prévenir, par la construction de hautes digues, l'irruption de la mer sur leur territoire, mais pendant de longs siècles la dispersion de leurs iles, qui constituaient une sorte d'’archipel, avait empêché de réaliser, sur la côte Nord-est, des travaux d'ensemble suffisants pour protéger les terres et leurs habitants. Nos Chroniques sont pleines de ces sinistres, dont nous choisirons quelques traits seulement.
Voici en quels termes un ancien missionnaire a rapporté l’un de ces drames émouvants dont il fut le contemporain : «En l’année «1696, les neuf églises récemment fondées sur l'ile de Tsong- «ming comptaient déjà 3.000 chrétiens. Cette même année, la «mer, soulevée par un typhon venu des côtes de l'Inde, ensevelit
suivi une marche ascendante. Ainsi le taël qui s’échangeait en 1736 contre 700 sap., en valait 900 quarante ans après, montait à 1.400 à la fin du même siècle et atteignait en 1853 la valeur maximum de 2000 sapèques. Depuis une dizaine d'années, le taël est retombé de 1.700 à 1.400 sapèques (Op. cit. n. 137 not.) Mille sapèques valent donc actuellement 4 francs.
Notons en terminant que le picul de Tsong-ming mesure 1251it, 70. Cette mesure varie du reste à l'infini suivant les différentes contrées de la Chine. L'ouvrage auquel nous avons emprunté la note qui précède, en signale 23 variétés (Ibid. n. 136) d'une contenance qui varie de 105 à 145 litres, rien que pour quelques marchés de la seule province du Kiang-nan!
C'est en vain qu’en 1763, un censeur impérial adressa une requête à la Cour, pour obtenir la réforme et l’unification des mesures; il lui fut répondu que «les usages établis jouis- «sant d’une longue et pacifique possession, il ne paraissait point opportun de prendre en «considération un projet dont l'application entraînerait pour le peuple de graves difficultés.» (Ibid. n. 133.)
(1) Chron. de Teong-ming, Chap. des Présages.
«toute l'ile sous ses flots. C'était pendant la nuit du 28 au ?9 ‘«Juin. Sur toute la côte qui regarde le continent (la rive droite), «à peine quelques-uns purent-ils échapper à ce désastre qui ve- «nait les frapper au milieu des ténèbres. L'on dit que des milliers «et des milliers (sexcenta millia) d'hommes périrent en cette cir- «constance; mais nous ne perdimes que 50 chrétiens; d’innom- «brables pagodes furent détruites, et une seule de nos églises fut «renversée. C'était un spectacle horrible de voir les campagnes «et le bord des canaux remplis de cadavres. (1).»
Les Chroniques n’ont eu garde d’omettre cet incident de leur histoire; et trente ans plus tard, leur nouvel éditeur lui consacrait cette sèche mention : «La 35° année du règne de K‘ang-hi, le 1°” «de la 6° Lune, grand vent et grande pluie. Le 2, au milieu de dla nuit, une vague immense s’abat sur l'ile; on ignore le nombre «des personnes qui ont péri noyées, et des habitations qui ont été «détruites en cette circonstance.» C'est tout! Et pourtant si les missionnaires regardaient comme une insigne faveur de Dieu, que la soixantième partie seulement de leur petit troupeau eût trouvé la mort dans cette nuit terrible, à quel chiffre pourrions-nous évaluer les pertes infligées à la population infidèle? Il fallait que de nouvelles et de dures leçons vinssent enfin forcer ce peuple insouciant du danger à s’abriter derrière un rempart plus solide que ceux qui laissaient chaque jour ses vies et ses demeures à la merci des tempêtes (2).
Les années 1724, 1732 et 1747 furent surtout marquées par des faits du même genre. Enfin, en 1762, on éleva une digue qui existe encore aujourd'hui et que figure notre carte. Voici la mention que lui consacrent les Chroniques : «La digue a plus de 62 «kilomètres de long; elle mesure dix pieds de hauteur et quarante «de largeur (à sa base). Ce travail fut achevé en l'espace de 63 «jours; les frais furent supportés proportionne]lement aux champs
(1) Sinarum historia a P. Dunyn. Szpot; manuscrit conservé aux archives de la Compagnie de Jésus à Rome. .
. L'historien de l’église Tsongminoise ajoute à son récit cette remarque qui ne sera peutêtre pas du goût des libres-penseurs, mais dont ils reconnaîtront tôt ou tard la justesse: «Horrendum spectaculum vindicis Dei manus videre fuit, plenos campos plena flumine ad dlittora eorum cadaveribus qui, ut christiani improperabant gentilibus, nolebant ex idolo- «latriæ tenebris ad veræ fidei lucem, vocante eos per suos servos Deo, emergere, ideoque «mox illos involvit in perniciem, et fidei apostolorum Petri et Pauli, pertinaciter incre- «dulos detrusit, ne lucem hanc spectabilem etiam jumentis viderent, in abyssum damna- «tionis æternæ.»
(2) Il existe encore sur plusieurs points de l’île, ainsi que sur la côte Nord de Hai-mem ” des tertres très anciens, connus sous le nom de Tsi-ming-toen (S = # Hi) ou de Pi-tchaotoen ( #) : Tertres pour sauver sa vie, ou pour fuir la marée. Les Chroniques de 1760 nomment un grand nombre de ces refuges. Mais la soudaineté et la violence des accidents» contre lesquels ces travaux avaient été faits, en ont montré l'insuffisance,