‹ L'ile de Tsong-mingChapitre 213 sur 231 · V. LES CROIX OU X DE FER · texte numérisé non relu

V. LES CROIX OU X DE FER

ce fait, clairement déterminée : il fut élevé probablement au cours du XVIP siècle.

En avant de la fei-lai che, une Koan^in à quatre bras, abritée avec ses deux magots babituels sous un récent édicule en bois, sans style, trône sur une sorte de piédestal en marbre blanc, très ouvragé, superbement sculpté et ciselé, orné de motifs très gracieux. C'est, à ma connaissance, le plus beau morceau de sculpture décorative qui subsiste à Nankin. Il est malencontreusement caché par cette vulgaire armoire en bois et par la table qui sert d'autel. Au centre, et sur les deux côtés de ce piédestal, haut de près d'un mètre, s'épanouissent les trois croix en relief, dont j'ai inséré le grossier croquis à la page 54. Au bas figurent quatre lionceaux en relief aussi. Les moulures sont égayées par rélégant motif à feuilles de lotus ornemanisées, si usuel dans Târt moderne chinois et qui remplace si avantageusement les oves et rais-de-cœur gréco-romains. A première vue, ce soubassement, ouvré comme un morceau d'orfèvrerie, pourrait passer pour un travail contemporain du tombeau des Ming, bien qu'il trahisse plus de grâce rafïinée ; certains de ses détails architectoniques lui sembleraient même empruntés.

Au milieu et au revers de la grande dalle, au Nord par conséquent, on remarque ces inscriptions gravées en creux: îj/i ^ ^; iPf ^ ^ S Choei'tsing p'ing; Ts^ng-liang Li t% qui peuveut s'interpréter: « Tablette ou écran de cristal; écrit par Li, à Ts'ing^ liang.m (1).

La statue de Koan^-in n'a que quatre bras : deux de ses mains sont jointes; un de ses bras levés, le droit, montre un court chapelet. Sa chevelure est peinte en bleu. La déesse de la miséri" corde s'accroupit, en tailleur, sur la fleur de lotus, attitude favorite des dieux indous. Elle s'adosse à la fei-lai che qui porte, sculpté derrière elle, un riche ensemble ornemental aux reliefs dorés, aux creux rechampis de rouge, une sorte d'énorme et opulent jeu-de-fond, en forme d'auréoles concentriques et fleuries (2), sur lequel s'enlève la déesse, dorée aussi, les oreilles tombantes, la tête surmontée de la haute couronne à cinq pans, diadème des boddhisatvas.

(1) TiUng-liang serait le nom d'une colline nankinoise. A côté de rinscription sont incisés deux larges sceaux carrés, Tun en creux (in pP), l'autre en relief \3/ang Jw/> seUm la coutume. C'est la signature sigillographique an complet du nom de récrivain, nommé plus haut Liy tout court, et ici Se-li ; soit : RS n^ rB S S^^ong in Se-li. ^ S King-sieou. «Sceau de B ion g Se-li Kint/sieou.n Ce lettre Hiong ^ ( ëing 5Œ) Se-li fS^ ^ [ming 2) Kinfhsieou fj fêt, aliàs Ts'in-po W 1© ( '«c ^)i vivait de 1635 à 1709. Il était originaire du Hou-pé, et fut reçu au Doctorat eu 1658. Il exerça la rhnrge de grand chancelier de TEmpire et a laissé plusieurs ouvmges estimés.

(2) Cette gloire figure une feuille dufictis relîgiosa, consacré à Sakya-Mouni. CVst la forme ancienne; Tauréole mo<leme est, non plus aigûe, ni ovale, mais ronde. Cf. Schlagintweit, op, eit, p. 135.

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L'effet primitif, avant ces récentes additions de menuiseries, devait être très heureux et fort impressionnant. La fei-lai che était jadis dressée sous une construction légère, dont il ne reste que six ou huit bases de colonnes, Ténorme dalle ayant été entaillée en gouttières sur ses tranches Est et Ouest, pour recevoir deux des fûts de colonnes, qui s'y encastraient sur un tiers de leur circonférence et assuraient l'aplomb de la fameuse tablette. (1).

Nous nous sommes attardé à la description de cette pierre venue du ciel en volant, parce que, outre son intérêt archéologique et religieux, elle présente d'évidentes analogies avec nos ciseaux venwi du ciel en volant, analogies permettant peut-être d'élucider un jour le problème qui se rattache à ces derniers.

Pour le moment, il appert sans conteste, que, de part et d*autre, la crédulité chinoise, tenue en émoi à la vue d'une énorme masse de pierre ou de fer dont elle ne parvenait pas h fîxer l'origine, leur en a assigné une céleste, de complicité avec les bonzes aussi ignorants et beaucoup plus intéressés au subterfuge. Pour l'immense tablette, c'est la fiction esquissée par Lafontaine :

Un bloc de marbre était si beau Qu'un statuaire en fît Templette.

Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?

8era-t-il dieu, table, ou cuvette?

Il sera dieu !

Maluit esse deum, avait dit Horace. La fei-lai che, quasi divinisée, devint une tablette d'origine céleste : ainsi procède partout et h tout âge la faiblesse de l'esprit païen.

En voici un nouvel exemple assez saillant; nous le présentons comme une contribution à ces habitudes du folklore chinois, qu'il peindra au vif, et pour développer les indications du R^ V. 0. Hart.

A Nankin, près de la grande porte monumentale à trois baies, nommée le Kou^leou g|[ ;^, et datant du début du règne de IJong-ou 51 fÇ (1368), s'élevait jadis une tour ou beffroi à cloches Tcfiong'koU'Se tt ]& ^ ruinée depuis longtemps. Il en reste une cloche fort visitée, fondue vers la fin du XIV* siècle, et désignée populairement par l'appellation de ta-tchong ^ ^, la grande cloche. (2). On prétend que les Tch'ang-mao essayèrent en vain de la relever. Cette opération, qui présageait dans les idées nankinoises une ère de prospérité pour la vieille cité, s'accomplit à

(1) La fci-ïai cht semble de faction comme une sentinelle avjincée, un palladium^ garJjint r>iccô« do la sépulture impériale de la dynnsti-^ ties Ming. Avec la riche et vjwte pjigode de Linfikou te, située h deux kilomètres plus à l'Est, elle «joutait naguère à l.i splendeur de ces constiuctions, dont les principales étai.nt le tombeau des Ming, les aut.ls auCilitdol» Tem«, T'ien-tan et Ti-tan, ^ M, JE S» le pavillon î1 la sortie de Hottfhou w«i K K r^ » enfin la ville impériale et ses palais.

(2) Elle mesure 7" de circonférence et 4«-60 de hauteur, et pèse! lO.OOOjkiL

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souhait, vers 1887, grâce aux engins de l'Arsenal. La curiosité et la superstition y amènent d'incessants pèlerins. Pour le peuple, elle aussi est tombée du cieL fei-lai ichong ^ ^ ^, bien qu'on puisse Lre sur le métal en caractères chinois fort distincts: la 21** année du règne de Ilong-ou ^ |^, le 21** jour du 9° mois. (1).

«N'importe! dit le R** Williams (2); une histoire plus romantique nous apprend que, quand Hong-ou fit fondre cette cloche, il ordonna de jeter dans le bronze en fusion une assez grande quantité de divers métaux. On ne put parvenir à les allier, et plusieurs habiles fondeurs échouèrent en cette tâche, malgré leur expérience technique. Un praticien des plus renommés fut appelé et reçut Tordre, sous peine de mort, de terminer la cloche à une date fixée. Il travailla en vain; les métaux réfractaires refusaient de fondre, et le maître fondeur trahissait naturellement quelque anxiété. Sa fille ainée, devinant ses soucis, lui arracha son secret. Elle s'endormit la nuit suivante, en pleurant sur le malheur qui menaçait sa famille ; et en songe elle rcva que seul le sang d'une vierge rendrait possible l'alliage des métaux. Elle se leva; en s'habillant elle réveilla ses deux sœurs. Après maint refus, elle fut obligée de leur communiquer son projet et alors elles insistèrent pour raccompagner. Les trois sœurs se dirigèrent donc vers la fournaise et se précipitèrent dans le métal liquéfié. Aussitôt trois grandes cloches s'élancèrent dans les airs. La première retomba dans le Yang-tse Kiang, la seconde dans la ville impériale à Nankin, et la troisième est celle qui nous reste. Les statues des trois sœurs se voient dans un réduit de la pagode où Ton a suspendu cette cloche, et l'on assure que les cendres des bâtonnets odorants, brûlés à leur autel, sont des spécifiques pour tous les maux. Les femmes fréquentent surtout cette pagode.» Si les versions abondent dans ces récits légendaires, les divergences n'ont ici qu'une médiocre importance ; pour nous l'intérêt se concentre uniquement sur ces traditions persistantes de vols de cloches ou autres objets. (3).

(1) Cela correspon»! à rautomno do 1288. Lu H. P. Colombel a publié, dans les Etudes religieuses (cf. supra p. 24), cinq ou six pages relatives à cette grosse cloche et à ses sœurs. L*uno de ces cloches, tombée par accident au fond de l'eau, quand on voulut lui faire traverser le Yanit-Ue KùinÇy a été baiitisée, pjir la légende, du nom àe fei-tchong Tvk îK» «cloche envolée». Cette notice forme une intéressante monographie du sujet.

(2) Th^ Shanghai Mercury, du 27 juin 1891 : Hung-wu and his Capital.

(3) Le sang humain, jeté dans le métal en fubion, améliore la fonte, d'après les croyances chinoises. Une légende semblable se ré[)ète pour la cloche de 53 tonnes que Yong-Io, 3*" emi). des il//n{/, voulut placer dans le Tvhong-leou. Sa fii de Pékin. Après un doub'o insuccès, le fondeur, un mandarin Konn-yUy charge dé l'entreprise, fut menacé de mort si le S*" essai échouait encore. Sa fille apprit d'un sorcier qu'il fallait du sang de vierge dans le n.étal. Pendant qu'elle se précipitait la tôte la première dans la fonte, un domestique, voulant la retenir, ne put sai>ir que sa chaussure. La cloche est superbement réussie; mais à chaque coup qui tinte, le peuple distingue le son du caractère hiai i)^ chaussure. C'est la pauvre fiUe qui réclame son soulier ! Cf. Dennys, The Folklore of China, p. 133.

CROIX BT SWABTIEA.

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