XII. l'alluvion
Quant à ce fait général que les couches profondes ne sont communément composées que de sable, il s'explique, croyonsnous, par la plus grande densité de cet élément ; Targile plus légère, se précipitant moins facilement, gagne par des remous les eaux plus calmes qui dorment au-dessus des hauts-fonds.
Le caractère le plus frappant des alluvions, qui se forment dans l'estuaire du Pleuve bleu, est moins le fait de leur importance que celui de leur instabilité. Dans ces parages, la terre, née d'hier, n'est jamais sûre du lendemain, le déplacement des bancs de sable est continu et obéit aux changements incessants des courants. Ce phénomène qui existe sur tout le parcours des fleuves, se produit avec une intensité beaucoup plus grande aux approches du littoral maritime. Tandis que les puissantes marées de l'Océan soulèvent et refoulent sur les côtes les fonds vaseux, que le Fleuve descendant a déposés vers son embouchure, ce sont les vents venus du large qui déterminent la nouvelle direction des courants et Tinégale distribution des sédiments sur les différents points de la côte.
Sur un rivage où n'apparaissent que de rares écueils, c'est à la prédominance de certains vents qu'il faut attribuer en dernière analyse la formation ou la destruction des terrains nouveaux. Combinés avec les grandes marées, ce sont eux qui sont les instruments les plus actifs de l'alluvion. Une seule tempête peut, ainsi que nous l'avons vu à //ai-men, amonceler en quelques heures, dans le chenal qui sépare deux îles, assez de matériaux pour les souder ensemble et modiûer par là-même l'action du courant principal. Ce courant, incapable désormais de contenir dans son lit, devenu trop étroit, la masse d'eau qui auparavant s'échappait en partie par une voie latérale, s'accommode à ses nouveaux besoins, en creusant un sillon plus profond au fond de son chenal, ou en s'élargissant aux dépens des rives voisines.
Aussi, en général, la création d'une plage nouvelle entraîne-telle par contre-coup la destruction d'une rive nouvelle. Les Chroniques du Kiang-sou nous fournissent plus d'une preuve de la« vérité de ce principe, et les cartes anciennes qui nous ont été conservées, nous offrent des exemples curieux de cette lutte continuelle des éléments, devenue pour les riverains une question de vie ou de mort.
C'est ainsi que l'une d'elles dont nous donnons une reproduction, figure les îles nommées plus haut dans le récit des Fastes militaires (1). L'une de ces îles, Nan^cha (Ile du Sud) formée sous
(l) Cette carte est empruntée à la plus récente édition des Chroniques générales du Kiang-7ian. Il est assez curieux que les graves lettrés, qui ont révisé cet ouvraf?e, y aient Gouservé, sans prévenir le lecteur contre une erreur possible, des cartes d'une ancienne édition, aujourd'hui absolument fausses. C'est ainsi, par exemple, que l'on verra avec étonnement figurer dans cette oârte du 19* aièole, l'île de Nan-cha^ celles de Yng-tnen-cha et de
32 l'île de tsono-ming.
la dynastie des Yuen 7c (1260 à 1367) et assez rapprochée de la rive droite du Kiang, pour qu'à travers le détroit, l'on entendît, «le chant des coqs et les aboiements des chiens», avait atteint, dès le milieu du 14® siècle, 80 H (50 kilomètres) de long, sur une largeur de plus de 10 H (6 kilom.). Or cette île qui mesurait ainsi une superficie de 2 à 300 kilom. carrés, après avoir servi de siège à un mandarin militaire et de théâtre aux combats que nous avons rapportés, avait complètement disparu au commencement du 17® siècle. Onze autres îles nées aussi sous les Yuen (celles entre autres de Devant les camps et de Derrière la ville, qui nous sont déjà connues), avaient été également rongées par les flots vers la même époque.
La période des Ming ^ (1368 à 1643) ne fut pas moins fertile en accidents de ce genre : trente îles, toutes habitées, formées postérieurement à 1368, ont également disparu dans l'espace des trois siècles suivants (1).
Le cours supérieur du Fleuve nous offre de fréquents exemples de pareilles destructions. Les Chroniques de Tsong-ming nous apprennent que le territoire de Tsing-kiang-hien [j^ ^) situé sur la rive gauche, en amont de T'ong-tcheou, date d'une époque fort récente. Ce n'était d'abord qu'une île qui s'est reliée peu à peu au continent; mais cette heureuse fortune a été compensée par les désastres de la rive opposée ; car à la même époque, une carte des Chroniques de T'aUtsang nous fait voir sur la rive droite, en face de Tsong-ming, les ruines d'une ville murée, Lieou-ho, en train de disparaître. Des malheurs de ce genre ne sont point rares ; inutile d'en prolonger le récit. Citons pourtant encore un exemple, celui de Koa-tcheou (JfJJ. ^), grande ville située au Nord de Tchen-kiang (^ ^), récemment port considérable et grand entrepôt pour le commerce du sel, aujourd'hui disparue dans le Fleuve avec ses murailles; puis l'ancienne ville de Ou-song, dont le souvenir nous est conservé sur la carte.
Xm. LE MONT LOUP,
L'histoire de Tsong-ming ne serait point complète, si nous ne redisions brièvement celle de la péninsule de Hai-men, à laquelle la mère patrie n'a cessé de fournir depuis plus de deux siècles, des légions de travailleurs. Cette côte, dont le nom significatif (Porte de la mer), indique la position sur la rive gauche du Kiang,
Hien-heou-cha et mftnie au Nord, ceUe de Hai-nieny tandis que celle de T^chang-cha paraît encore attendre la 5« migration de la sous-préfecture !
(1) Chron. de Tacmg-ming. Chap. des lUs (8?)- Edit. 1881.
ANCIENNE VILLE DE LIEOU-HO ET NOUVELLE DE rSIEN-KING.
D'aprte une carte des Ckroniqiua d« T'ai-tstog.