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XXI. DÉGR0IS8EMENT DE l'ÎLE

Et je n'ai point nommé Torphelinat S. Laurent, qui a reçu Tan dernier 671 enfants abandonnés de leurs familles ; ni celui de la ville qui en reçut 404 ; ni celui de S^ Croix qui en a reçu 240, ni celui de Tcheng-kia-tsen qui en a eu 216 pour sa part.

Le nom de «Paradis de la S*® Enfance» appliqué à Tsong' ming est donc bien justifié, et les calomniateurs du Dijc-neuméme 8téc/e seraient aussi mal venus à nous demander ce que nous faisons des «petits sous de la S^^ Enfance», qu'un mandarin Chinois à revendiquer pour sa seule patrie, le droit de faire chez elle des bonnes œuvres (1).

XXL DÉCROISSEMENT DE LILE.

Nous sommes loin de ces temps heureux où, suivant le P. Jacquinot, «dans de gros bourgs situés d'espace en espace, on «voyait quantité de boutiques de marchands bien fournies de tout «ce qu'on peut désirer, pour les nécessités et même pour les dé- «lices de la vie.» En ces temps où une population deux fois moindre que celle d'aujourd'hui, occupait une superficie double, Ton conçoit qu'une certaine aisance ait pu régner parmi les insulaires; mais il en va bien autrement de nos jours. Trois à quatre cents habitants pourraient vivre du produit de cent hectares ; mais aujourd'hui, ce sont 1.500 pauvres qui végètent et qui meurent.

(1) Ainsi en 1889, les orphelinats chrétiens de Tèong-ming ont reçu plu^ de 1.000 enfants. C'est environ le treizième de la natalité totale de l'tle. Les garçons n'entrant en général dans ce chiffre des enfants reçus que pour ^/s à V4 , on voit par là qu'en une année, l'on nous a abandonné plus de la neuvième partie des petites filles nées dans l'Ile

entière.

Et pourtant il est certain qu'on est loin de nous confier toutes les bouches inutiles I Qu'on en juge par ce fait, que les païens n'apportent guère leurs enfants que de 8 kilom. à la ronde, au Grand Kong-aouoj et que cette aire ne représente que le quart de l'Ile. L*éloigiiemeut de plusieurs orphelinats et la date plus récente de leur érection expliquent comment le peuple toujours défiant à l'égard des étrangers, ne nous a confié sur les autres parties de l'île, qu'une minime partie des enfants voués à la mort.

Notons en terminant que les remarques faites plus haut sur l'insuffisance et la triste administratioTi de l'orphelinat civil de Tsong-ming s'appliquent à tous les établissements de ce genre que nous connaissons. Le siècle présent voit tomber une à une, toutes les grandes œuvres qui avaient signalé les commencements de cette dynastie. Je viens d'ouvrir les Chron. du Ngan-lwei, et j'y vois que sur 17 orphelinats qui ont autrefois existé dans cette province, neuf seulement sont censés subsister aujourd'hui. Les autres ont été brûlés, ou détruits, ou abandonnés.

52 L*iLB DB TSOMO-lfmO.

Des documents assez précis nous retracent les phases principales de la diminution de Tile, pendant cette dernière période.

Nous possédons une carte du P. Noël datée de 1702. Elle porte à Tun de ses angles cette mention: cclnsula longa 20 leucis, lata 7.» L'ile aurait donc eu à ce moment une longueur d'environ 90 kilom. sur une largeur de 30 kilom. dans sa partie moyenne. La surface de Tovale ainsi délimité ne peut être calculée que par approximation. Bien qu*il y ait lieu, croyons-nous, de réduire d'un dixième ces mesures qui n'indiquent peut-être pas les distances directes, nous ne croyons pas exagérer en fixant la surface de l'île à 15 ou 1600 kilomètres carrés.

En 1735, le P. Du Halde donne la même mesure pour la longueur de l'île, mais il réduit sa largeur à 5 lieues (22 kilom.).

Trente ans plus tard, les Chroniques assignent à l'île une longueur de 96 kilom. sur une largeur variant de 12 à 24 kilomètres.

A ces trois époques, la longueur est restée sensiblement la même, mais par suite de l'érosion des rives Nord et Sud de l'île, la proportion des axes qui était d*abord de ^3, est passée après 30 années à Y4, puis à ^5 dans une autre période de 30 ans.

Là ne devait point s'arrêter ce phénomène. Depuis le siècle dernier, Tsong'ming, diminuée de nouveau au profit de la côte de HaUmen, n'offre plus aujourd'hui que 13 kilomètres de large sur 78 de longueur, soit une proportion exacte de i/e. Et c'est ainsi que par ses pertes continues, la surface de Tile s'est vue depuis deux siècles réduite de moitié (1).

Cette série de faits pourra servir plus tard à quelque Chroniqueur, pour ouvrir un nouveau chapitre des «Profits et pertes compensés.» Il montrera comment l'ancien Hai^men, après avoir fourni toute sa substance à l'île de Tsong^ming qui se vit alors à son apogée, reprit ensuite à cette dernière les éléments qu'elle ne lui avait prêtés que pour un temps.

XXn. QUALITÉS ET DÉFAUTS.

Quel que soit le sort réservé dans l'avenir à Tsong-ming, on voit du moins que ses conditions d'existence sont très changées

(1) Une carte de Tiong-ming publiée naguère par les Missions Catholiques et montrant l'état comparé des cotes en 1879 et en 1885, prouve que la pointe septentrionale de l'Ue a reçu dans ces dernières années de notables accroissements. Est-ce par cette pointe que s'opérera la jonction de l'île aveq le continent, ainsi que quelques-uns l'espèrent ? Je ne sais, mais en attendant que la branche Nord du Kiang soit interceptée, les descendants des insiilaires actuels auront encore, suivant toute yraisemblance, de grandes calamités à subir.

LE

D'après une gravur

depuis la relation du P. Du Halde. Tout le prouve du reste dans Taspect de ce peuple, qui porte partout avec lui les livrées de sa misère, dans ses demeures qu'il ne répare pointi sur ses vMe^ ments déguenillés et sa personne sordide.

Nous ignorons pour quelle raison «le plus ambitieux et le «plus actif des messagers que le protestantisme a envoyés en «Chine,» Outzlaff, nous a dépeint la race de Tsang^ming oomme «très industrieuse, propre, et confortable dans ses habitations (1).» Cette louange, erronée de tous points, nous confirme ce sévèrt jugement qui fut porté sur le vaniteux pasteur : . «Peu d'hommes «l'ont surpassé pour la facilité avec laquelle il rédigeait des sen** «tences contenant un ensemble de propositions dont pas une seule «n'était juste (2).» Nous doutons que M. Gutzlaff ait jamais péné*tré dans ces chaumières «construites en roseaux,» ou dans ces demeures ruineuses qui prouvent par leur délabrement la gêne extrême de leurs propriétaires. Tout cela est loin de la notion du confortable et même de la plus élémentaire propreté.

Quant à traiter ce peuple de «très industrieux,» c'est lui faire trop d'honneur. Qu'on dise qu'il est très laborieux, très dur aux privations, très constant dans ses entreprises, nous n'y contredirons point. Ces insulaires fourniront en un jour, pour un modique salaire, des courses de 15 lieues, poussant une brouette chargée de 100 kilogrammes et plus (3). Leurs femmes et leurs enfants feront tourner leur rouet tout le jour pour gagner en fin de compte 40 sapèques, seize centimes! Ils ne se plaindront point

(1) "The inhabitants are most indnstrions and civil people, and neat and comfortable "in their dwellings." (China opened. Tom. 1. pag. 81). Ce "messager** arrogant et vantard reconnut nn jour que les âmes étaient difficiles à gagner: "D y a dix indigàneg "de convertis (en Chine), écrivait-il; c'est vraiment bien peu de chose.** (Op. oit. T. 2, ch. 15). Ansfli finit-il par "prendre nne charge d'interprète anprès de la commission an- "glaise, dit le dootenr Williams, avec un traitement de huit cents livres.** {The Middlô kingdom. T. 2. Ch. 19). Assurément, cette position était pins "confortable** que celle des missionnaires catholiques dans l'île de Taong-ming.

(2) The Chineae and their Rébellion. Chap. 18. — Voir les Misaiona Chrétiennes par Marshall. "Nous ne savons, ajoute cet auteur, quel fonctionnaire anglais en Chine A "essayé de perpétuer la mémoire de M. Gutzlaff; il y a plus d'ironie que de respect dans "cette tentative. L'ile de Gutzlaff près Ohttaan et non loin de Taong-minÇf nous dit un "voyageur récent, n'est qu*un rocher stérile. (The Timea. August. 28, 1860).*'

(3) Le prix du transport par brouette, à Taong-ming comme à Hai-men, est communément de sept sapèques par li. L'ensablement des nombreux canaux (fS) ^td débouchent dans le fleuve limite à une zone très restreinte les transports par eau. Lei eaux du Hai-men-Ving ne communiquent pas du reste aveo odles du Kia/ng-pé : des levées séparent de l'Bst à l'Ouest les canaux de ces deux régions. Leur ouverture pratiquée secrètement par les riverains du Nord pour jeter plus vite à la mer le trop-plain de leurs canaux, a donné lieu plus d'une fois à des rixes sanglantes entre les deux raoei voisines.

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des malheurs qui les frappent, ni des maladies qui les ruinent en les forçant d'emprunter à 30 et 40 pour cent, ni de la mer qui mine leurs champs, ni de la tyrannie du plus fort qui les tient à tout instant sous l'empire de la terreur. Soit! C'est l)eaucoup peut-être; mais c'est tout!

A part les ressources qu'offrent aux riverains la pêche et l'exploitation de quelques plages salantes (1), ils n'ont d'autre industrie que la culture vulgaire de leurs champs. Aucun souci de perfectionner des instruments qu'ils tiennent des temps antiques; aucune exploitation industrielle de produits importés du dehors; aucune intelligence du négoce (2). Voilà certes plus de caractères qu'il n'en faut pour juger que la relation du Rév. Gutzlaiï, non moins que les louanges de M. Reclus, constitue une amère dérision.

Nous avons parlé tout-à-l'heure de la «tyrannie du plus fort» et quelques mots d'explication sont ici nécessaires.

(1) Le système signalé par Grosier pour l'exploitation de ces salines, qni ne sont nullement des "mines de sel gemme," comme l'affirme un dictionnaire de géographie, mais de simples terrains salants, n'a subi aucune modification depuis un siècle. La gravure que nous reproduisons d'après l'édition de 1760, donne une idée assez exacte de ce travail. Sur le sol que l'on unit comme une aire parfaitement plane, l'on étend une légère couche de braise, qui, sous l'action du soleil, ne tarde pas à se couvrir de cristaux. On lave alors cette braise dans un bassin d'où les eaux s'écoulent dans un second réservoir. Ces eaux saturées par plusieurs lavages successifs, sont ensuite bouillies dans de vastes bassines chauffées par un feu de roseaux. L'évaporation donne un sel parfaitement blanc, très supérieur à cette drogue grisâtre et malpropre que, sur le continent où l'Etat s'est réservé le monopole de la vente, on désigne sous le nom trop significatif de sel mandarinal Cg 9) '

Voici ce que nous apprennent les Chroniques au sujet de cette exploitation: «Des officciers de la gabelle avaient été préposés aux salines de Taong-ming longtemps avant Térecction de l'tle en district.... Mais depuis l'année 1601, la fabrication du sel cessa d'être «soumise à des fermiers et d'ôtre régie par des mandarins. Le sel, qu'on obtient par raclage <cet cuisson, est consommé dans le pays môme. Les plages à sel paient seulement le tribut «assigné aux autres terres. Malgré cette insigne faveur de la munificence impériale, il «arrive encore souvent, soit parce que les terrains salants tombent à la mer, soit parce qu'ils «se changent en terres douces, qu'il faille abandonner l'entreprise.» Le P. Du Halde à propos de ces changements fait une remarque qui n'est guère moins naïve que les réflexions du chroniqueur: «Ce sont là, dit-il, de ces secrets de la nature, que l'esprit humain s'efiFor- «oerait vainement de pénétrer.»

n parait qu'à l'époque du P. Du Halde, on tirait de Tsong-ming <cune si grande quanti - «té de sel, que non-seulement toute l'Isle en faisait provision, mais qu'on en fournissait «encore ceux de Terre Ferme.» Actuellement la concurrence que font à ces salines celles du Kiang-pé et de Hai-men^ a singulièrement diminué la valeur de ce produit pour nos insulaires, ainsi que nous l'apprenaient tout-à-l'heure les Chroniques.

(2) C'est un fait bien curieux, par exemple, que dans toute la presqu'île de Hai-men, dont le sol leur appartient exclusivement, les descendants des Tsongminois ont abandonné à d'autres le commerce de leurs bourgs. Monts-de-piété, banques, teintureries, pharmacies, tout ce qui touche au grand commerce ou à l'industrie technique, est aux mains des étrangers ; gens de Nan-hing^ de Ning-po, du Kiang-pé ou d'ailleurs.

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