‹ L'île des cinqChapitre 10 sur 21 · JULIENNE · texte numérisé non relu

JULIENNE

Après le banquet, dont Julienne fit les honneurs avec autant de prestesse que d'attentions pour tous les convives, les danses commencèrent. Il v avait dans la i?ranf^e beaucoup de bonnes vieilles que leur âge réduisait à l'immobilité; leurs jambes, d'ailleurs, étaient fatiguées d'avoir trotté tout le jour sur les pointes du chaume qui hérissait les champs. Piangées de chaque côté, ces anciennes du village formaient une vénérable galerie qui avait pour banquettes les gerbes fraîches. Si, de ce côté, les pieds n'allaient pas , les langues n'en avaient que plus d'action et d'agilité. La conversation, toute de circonstance, roulait sur la récolte de ces pauvres glaneuses, qui avaient pu, en se livrant à leur humble moisson, se former une opinion sur le compte de chacun

des propriétaires dont elles venaient de balayer les champs. Elles les jugeaient sur le plus ou moins de grains abandonnés dans les sillons , et bénissaient les fermiers qui , comme Booz , avaient dit aux moissonneurs de laisser tomber abondamment la part du pauvre. Oh! afin que le malheureux prie pour nous, et sa voix est puissante au ciel, ne craignons pas de lui laisser recueillir sur notre passage un épi de notre champ, un morceau de notre pain , un denier de notre bourse.

Pourquoi Jacques ne put- il pas entendre ces conversations? Il aurait reçu une leçon sévère en apprenant que son avarice et sa dureté de cœur avaient été reconnues dans le peu de blé que ses champs laissaient aux pauvres. Ces entretiens auraient averti Pierre qu'il passait déjà dans la contrée , quelques efforts qu'il eût faits dans le cours de l'année, pour le plus paresseux de l'île des Cinq. Il n'avait pas échappé aux yeux clairvoyants que les mauvaises herbes avaient impunément étouffé ses blés, parce qu'il n'eut pas le soin de les faire sarcler sous ses yeux. Quant à Jean, incapable de persévérer

dans ses études agricoles, il les remplaça par des lectures sans but et sans utilité. S'étant lié avec des fils oisifs de quelques propriétaires, il avait pris le goût des livres frivoles, et quand, au soir des beaux jours, maître Girault le voyait étendu sur l'herbe, un volume à la main, il s'imaginait qu'il étudiait un traité relatif à son art, et c'était quelque nouveau roman loué à la ville voisine. Aussi ses champs se ressentirent- ils des préoccupations si contraires survenues à leur maître. Quant à Paul, ce n'est point l'intelligence et l'aptitude qui lui manquaient ; mais un amour effréné du plaisir l'entraînait vers les châteaux, où il s'était établi des relations; car il était gai, liant, bon convive, et passait son temps au billard ou à la chasse , ce qui ne faisait nullement latYaire de sa ferme. Le talent d'Antoine comme aoriculteur était unanimement reconnu.

Le centre de toutes les louanges comme de tous les regards pendant la fête, ce fut Julienne. Les bonnes vieilles, flétries par l'âge et les travaux des champs, se réjouissaient en la voyant; car elle leur rap-

pelait des jours où elles furent, sinon aussi jolies, du moins aussi fraîches que notre jeune fille, qui voletait gracieusement comme un oiseau au milieu de lourdes et massives danses. Toutes les familles distinguées des environs étaient là, cependant; maître Girault était si honoré dans toute la contrée, que les principaux habitants, distingués, soit par leur rang, soit par leur fortune, se faisaient un devoir de signaler au respect de la population, en s'empressant de se rendre chez lui, un homme de bien, de loyauté et d'honneur. Maître Girault s'amusait beaucoup de voir son orgueilleux Jean ne danser qu'avec les filles des nobles du lieu, mettant ainsi singulièrement en pratique ses fougueuses idées d'égalité.

(( Julienne est en vérité bien plus gentille que madem.oiselle... Comment l'appelez-vous, mère Jeanne?... mademoiselle...

•jui danse vis-à-vis 'M. Jean.

— Mademoiselle Emma, la fille du seigneur, » répondit la mère Jeanne à celle qui l'interrogeait. La bonne vieille en était encore à ses jeunes années sur ce point, et bien qu'il n'y eût plus de seigneurs dans le

pays, elle donnait ce titre au propriétaire de l'ancien château , qui n'avait acquis un nom et un rang qu'à la pointe de son épée dans les guerres de l'empii^e. (( C'est pourtant vrai, Julienne est plus gentille que mademoiselle Emma, reprit mère Jeanne.

— Et que la fille du notaire , et que celle du juge de paix , et que la demoiselle du percepteur. »

Les vieilles avaient raison. Bien des journées de l'enfance et de l'adolescence de Julienne s'étaient passées au château ou dans les maisons bourgeoises du lieu. Elle y avait été en quelque sorte la compagne des jeunes filles dont nous venons de parler; puis elle avait quelquefois assisté aux leçons qu'elles recevaient, enseignements agréables ou utiles. Elle aurait pu, dans cette atmosphère qui n'était pas la sienne , prendre en dégoût la vie rurale à laquelle elle était appelée par sa position; mais le bon sens de maîtresse Girault venait en aide au tact délicat que possédait Julienne, et tout en prenant quelque chose des manières choisies et gracieuses que ces demoiselles rapportaient de leurs fréquentes excursions à Paris ou

aux eaux, notre jeune fermière avait su rester simple, sans coquetterie. Elle semblait être avertie par un sage instinct que l'existence des champs, qui lui était destinée, était cent fois préférable à la vie de luxe et d'agitation que les jeunes personnes notables du pays devaient un jour mener dans le tumulte des villes. Elle imitait donc ce qu'elle trouvait de bien et d'élégant, en se gardant de chercher à entrer dans une autre sphère, et voilà pourquoi elle avait tant de simplicité et de grâce. Certainement Emma et ses compagnes de la haute société de la commune ne refusaient pas la main des plus humbles journaliers, dès qu'ils s'étaient donné assez de courage pour la leur présenter et les inviter à danser avec eux. Elles s'empressaient même d'accepter; mais il se faisait sentir dans leur empressement excessif on ne sait quel air de supériorité : le contentement d'elles-mêmes se manifestait par des sourires bienveillants, des paroles prononcées d'un ton de protection affable; elles semblaient se dire : Que de bonté n'ai -je pas de condescendre à danser avec vous ! — Les paysans comprenaient

fort bien, et étaient gênés, au lieu que Julienne les mettait parfaitement à leur aise , quoiqu'elle fût recherchée dans ses façons autant que dans ses parures de fête. C'est ce naturel parfait qui enchantait tout le monde, petits ou grands.

L'approbation générale ne s'arrêtait point là : c'eût été peu de chose au fond , et bien des femmes auraient pu y avoir droit; mais on ne se lassait point de louer sa bonté , son intelligence, sa charité, tout ce qui fait d'une jeune fille un être angélique. Maître Girault et sa femme, dont elle était la compagne plus assidue et plus intime, depuis que leurs cinq garçons avaient cessé d'habiter la ferme , lui reconnaissaient de jour en jour plus de droits à leur attachement profond. Elle les aimait et les vénérait de manière à leur faire oublier qu'elle n'était pas leur fille par le sang. Oui, bien qu'elle ignorât qu'elle n'était leur enfant que par la volonté de la Providence et par la charité, il semblait, à voir sa reconnaissance , qu'elle fût avertie par uninstinct de filial amour que ses parents avaient commencé par être ses bienfaiteurs.

(( Et certainement, disait la mère Jeanne

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on la contemplant avec amour, à la suite d'une conversation que nous n'avons pas écoutée , bien heureux celui qui l'aura pour femme; une bonne ménagère, si excellente, si dévouée, toujours prête à passer la nuit au chevet des malades, je le sais bien! A coup sûr. je prédis du bonheur à son mari. »

Un mari! elle n'y pensait guère encore, et dansait comme une enfant avec ses frères ou les jeunes gens du village et des pays voisins , sans se douter qu'on formait derrière elle et pour elle des projets de ménage.

De même que dans la fréquentation des jeunes filles bien élevées du pays elle avait acquis toute l'élégance de manières conciliable avec la vie simple de la ferme, elle avait orné son intelligence de tout le savoir qu'elle avait pu recueillir dans les conversations du curé, du notaire, de ses frères, d'Antoine surtout. Antoine était son maître favori; elle l'aimait, parce qu'il s'occupait d'elle avec une constante affection, parce qu'il lui communiquait ce qu'il y avait de plus gracieux dans les fruits de ses études, et qu'elle se rappelait toujours le moment où, sortant épouvantée et transie de l'a-

bîme qui avait failli l'engloutir, elle se trouva entre les bras du plus chéri d'entre ses frères. Tous, du reste, contribuaient également, et sans s'en douter, au perfectionnement de son esprit. Elle assistait souvent à leurs discussions, et, avec les bons arguments des uns, les extravagances des autres, elle se formait un jugement sain appuyé sur une instruction suffisante et solide, d'autant plus appréciée qu'elle n'en faisait point parade.

Et cette sage et charmante fille de quinze à seize ans dansait, en ce moment même, la dernière frisée ou gavotte poitevine avec une légèreté et une grâce qui émerveilla la pesante assemblée : tous, alors, danseurs, spectateurs, jeunes, vieux, vieilles, jeunes filles, nouvelles épousées, tout le monde répétait :

(( Bien heureux qui sera son mari !

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