LA FÊTE DU BURLOT
Nous savons à présent pourquoi l'apparition qui avait causé tant d'effroi au village cessa tout à coup. Tandis que Simon se désespérait dans de nouveaux fers, loin des champs , loin de l'air libre et pur de la nature revi^iflée , tout était gai dans les fermes de maître Girault et des Cinq. Ces derniers commencèrent bientôt leurs récoltes par les joyeux labeurs de la fenaison embaumée, dont les temps de repos se passent si délicieusement sur les monceaux d'herbes odoriférantes. Alors toute la famille, assise en rond sur ces coussins moelleux d'où montait un parfum exquis, se retrouvait comme dans les grandes fêtes de famille ; mais que la veillée était bien plus belle , éclairée par le soleil couchant ou la lune pleine , et par le reflet de la mer qui étendait au-dessous des bois sa nappe d'argent ou de flamme! La
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récolte des foins fut belle ; chacun des Cinq tira de ses douze arpents de prairies trente milliers de foin, et maître Girault déclara que tel était le taux ordinaire dans les bonnes années; mais il n'y avait, dans cette circonstance , matière à orgueil pour aucun des frères, puisque les prairies naturelles sont presque entièrement livrées aux soins du grand cultivateur, le soleil, aidé des fécondantes pluies. Cependant maître Girault reconnut que les foins d'Antoine étaient plus beaux et meilleurs. C'est qu'il avait habilement tiré parti d'une circonstance commune à tous , mais dont il eut seul la bonne idée de profiter. Dans une clairière du petit bois , du fond d'une grotte charmante dans laquelle Jean, le littérateur en herbe de la famille, passait souvent ses jours à rêver au lieu de surveiller ses terres, entre un épais bouquet de saules, jaillissait une source fraîche comme la glace et limpide comme du cristal; puis elle allait, par mille gracieuses sinuosités serpentant parmi les peupliers et les trembles, se perdre dans une autre grotte qui conduisait ce filet d'eau douce dans la mer. Antoine en détourna le
cours, et par ce moyen non- seulement il assura pour la consommation de File une inépuisable réserve d'eau délicieuse, mais il dirigea sur ses prés des irrigations constantes qui leur firent un bien infini.
(( Attendons, mes enfants, nous verrons après la moisson, » répondit maître Girault à quelques-uns de ses fils qui se faisaient honneur d'un résultat voulu par la nature, à laquelle ils avaient laissé tout à faire. Il n'y avait plus, du reste, longtemps à attendre : les cultivateurs , qui parcouraient avec bonheur leurs champs presque tous les matins , disparaissaient de plus en plus sous les blés qui croissaient à vue d'œil. Ils regardaient avec bonheur le vent courir sur les épis toujours blondissants, et le plus beau concert n'eût pas valu, à leurs oreilles, le frémissement des tiges qui se froissaient, le cliquetis léger des grains mûrissants qu'entre-heur tait la brise , murmure imposant, l'une des innombrables voix que Dieu fait éternellement entendre dans les campagnes.
Pour les hommes que les soins de ce monde retiennent à la ville, au milieu de tourbillons importuns ou impurs, Dieu n'est présent
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qu'aux heures de silence, de méditation, de prière; mais pour le cultivateur, Dieu est présent partout autour de lui, toujours agissant, toujours visible, dans l'herbe d'hier comme dans le chêne de trois siècles, dans le rayon du soleil comme dans le prisme d'une goutte de rosée. Parfums des prés, solennelles rumeurs des bois, tout est le souffle, tout est la parole de Dieu. L'agriculteur devrait toujours être en admiration devant cette grande àme de la nature , s'il est permis de parler ainsi, qui bruit dans le germe fécondé , dans la sève élancée en gerbes de la tige aux rameaux , dans la fleur qui accomplit ses merveilleux mystères de la vie , dans les blés jaunissants qui bientôt vont nourrir des milliers d'hommes, leur donner la force, relever l'industrie , ranimer le commerce et rendre ainsi la société florissante et heureuse. L'homme des champs concevrait devant cette immense perspective un sentiment d'orgueil, s'il ne comprenait, en s'humiliant devant Dieu qui le presse de toutes parts, qu'il n'est que son bienheureux instrument.
Enlin arriva le jour de la récolte pour File
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des Cinq, et les cornets à bouquin, au moyen desquels les moissonneurs, les métiviers, se rassemblent, retentirent dès le matin sur tous les points de l'île, tandis que dans le lointain résonnait sur la terre ferme les mêmes mugissements. Alors femmes, enfants, pauvres, tous eurent la faucille à la main, et à partir de ce moment, depuis le point du jour jusqu'au coucher du soleil, chacun fut à l'œuvre de destruction , qui est en même temps l'œuvre de régénération et de vie , ainsi que le veut Tordre éternel.
Le dernier jour de la moisson allait finir. Il n'y avait plus sur terre que quelques gerbes, laissées exprès, comme on va le voir. Alors les métiviers allèrent prier les fermiers de venir donner à leurs champs dépouillés le coup d'œil du maître. Ils vinrent, en effet.
«.C'est très-bien; mais pourquoi ces dernières gerbes ne sont -elles pas relevées? dirent -ils aux moissonneurs.
— Dame , Monsieur , c'est que iou lou pu pas, mai! — c'est que je ne le peux pas, moi! — répondit chacun d'eux dans son patois traînant, avec un sourire naïf ou niais.
— Comment! vous ne le pouvez pas?
— Dame ! vous le savez bien, not' maître. Vous savez bien pourquoi. ))
Les maîtres le savaient très-bien, en effet: mais il était d'usage immémorial de jouer la petite comédie dont voici le dénoùment. Les métiviers se baissaient alors vers ces ç^erbes, les étreignaient de leurs bras , poussaient de profonds soupirs en signe des plus violents efforts, et les gerbes, au lieu de quitter la terre, entraînaient les travailleurs.
(( Vous voyez bien, not' maître, que nous ne pouvons point.
— Allons ! allons î du courage !
— Du courage ! il ne manque pas : c'est la force qui manque ; il faut nous en donner. »
De la force î c'était là le mot de la comédie. On fit apporter du vin; les maîtres trinquèrent avec leurs serviteurs, et ceux.-ci, invités de plus à la fête du Bmiot, chez maître Girault, enlevèrent ces gerbes, tout à l'heure si accablantes , comme ils auraient fait du plus léger bouquet de plumes. Le soir môme, tout était rentré dans les granges, et la mère Jeanne vint aussitôt, à la tête des
glaneuses, chercher son pain avec les petits oiseaux.
Dès le lendemain matin, on entendit encore de toutes parts les cornets, trompettes rustiques qui annonçaient le commencement de la fête du Burlot, ou de la moisson terminée. Il est si naturel à l'agriculteur, longtemps tourmenté de la crainte des grêles, des inondations et des tempêtes, de célébrer la fm de ses inquiétudes et l'accomplissement de ses désirs, que l'antiquité avait ses réjouissances pour toutes les récoltes. Consultez le calendrier romain ; on y voit danser, dans une ronde éternelle, les divinités couronnées de lleurs, d'épis ou de pampres. Toutes ces divinités visibles , notre foi les a concentrées dans l'unique grandeur de Dieu, qui n'est jamais invisible aux yeux instruits à l'admirer dans les œuvres de ses puissantes mains.
Nos villageois ne promenèrent point dans les campagnes, sur un char triomphal, comme le faisaient les Pvomains, la figure de paille ou de chaume, emblème de la fm de la récolte.
Au lieu de la llùte et du tambourin, les métiviers se mirent en marche aux sons
combinés du cornet et de la cornemuse , cet instrument sur lequel les Poitevins ont toujours été fort habiles ; puis les chants à tuetête ne hrent point défaut à l'entrée des moissonneurs dans la grange où était, suivant l'usage, servi un abondant repas. Rien ne fut alors animé et joyeux comme cette salle à manger immense , dignement tapissée d'un double rempart de gerbes nouvelles, trophée dont la présence, au milieu de ces gais loisirs, avait un sens, comme les groupes de drapeaux suspendus dans le paisible sanctuaire des Invalides, l'image du repos honorable après de rudes travaux.