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LE FEU DE LA SAINT-JEAN

Ainsi que maître Girault se l'était bien promis, il ne donna, de son propre mouvement, aux cinq fermiers aucun conseil avant ni après la récolte ; il voulait qu'ils fussent entièrement libres de recourir à son expérience, et il avait déjà reconnu en quelques-uns l'orgueil et l'entêtement stupide qui ne croient avoir besoin d'aucun avis. Il observa en silence, et vit facilement pourquoi ses fils n'étaient pas tous également satisfaits du résultat d'une année qui cependant avait été bien belle. Si l'on avait remarqué quelques différences entre les produits des diverses récoltes, elles s'expliquaient fort bien.

Jacques avait semé d'une main avare , et recueilli comme il avait semé. La terre avait été équitable à son égard ; il avait mal payé ses serviteurs, pris des ouvriers inhabiles

dont la journée était moins chère , et il avait été servi en conséquence. Sa main avait été étroite , comme disent les Orientaux , quand il s'était agi de fumer ses champs, et ses champs avaient reconnu dignement ses soins parcimonieux. 11 avait cru gagner surtout, en économisant ; mais ce n'était point là une économie , c'était lésinerie aveugle , et il s'en repentit.

Pierre et Paul n'avaient pas le droit de se plaindre de ce que leurs champs avaient été moins féconds, car ils ne les avaient pas protégés contre leurs ennemis : l'ivraie , les co- -quelicots envahissants et les chardons dévorants. Si du moins cette leçon de morale, que leur avait donnée l'agriculture , leur eût enseioné à arracher de leurs cœurs les mau- Taises herbes , les inclinations vicieuses qui empêchent de fleurir et de fructifier dignement le noble champ de l'intelligence et de l'âme ! mais il n'en fut rien. Pierre resta tout aussi paresseux au moral qu'au physique, et ne chercha à se corriger ni comme agriculteur, ni comme enfant de la grande famille humaine. Quant à Paul, il était de plus en phis prodigue , ami des plaisirs ; et pendant

qu'entraîné à la ville par les fils du maître du château, il se livrait à des divertissements, les mauvaises herbes croissaient à leur aise sous les yeux des mercenaires qu'il avait chargés de nettoyer et de sarcler ses champs. Pour Jean, ce n'était point que l'aptitude et l'activité lui manquassent: mais il avait, et nous savons pourquoi , négligé de temps à autre ses travaux rustiques : il trouvait les soins de la terre au-dessous de lui ; fils indifférent, il avait méprisé sa mère, et elle l'en punit : Lien doucement toutefois, et comme punissent toutes les mères.

Ce fut aussi dans les marchés qu'ils conclurent pour la vente des divers produits de leurs exploitations, que les frères portèrent a peine de ce qu'avait de défectueux leur inteUigence ou leur caractère. Jacques voulut trop gagner, et perdit faute de vendre en temps opportun, dans l'attente d'un plus gros bénéfice. Paul manqua le jour du marché où se firent les meilleures affaires , pour assister à une partie de chasse avec quelques-uns des riches habitants du pays : il dissipa de l'argent au lieu d'en gagner, et l'occasion perdue ne se retrouva plus, car

les prix baissèrent aux marchés suivants. Jean avait ouï dire qu'une troupe de comédiens était arrivée au chef-lieu de l'arrondissement, et il y courut au lieu de se rendre à la foire, où tout se vendit à merveille. Pierre fut plus sage : il demanda à Girault ce qu'il avait à faire pour tirer le meilleur parti de son blé, de son sarrasin et de ses fourrages. Maître Girault lui indiqua pour le lendemain un marché un peu éloigné ; mais Pierre se leva trop tard pour y être à temps, et eut la douleur d'apprendre qu'Antoine en revenait enchanté, après y avoir tout vendu à merveille.

Ses frères ne virent pas sans chagrin cette supériorité dans le résultat, qui supposait nécessairement supériorité dans la pensée qui l'avait produit ; mais au lieu de songer à imiter Antoine , de demander des conseils à leur père ou d'en échanger mutuellement, ils se tinrent dans une méfiante réserve, inspirée par un sentiment de rivalité. Les soirées, qui après la moisson commencent à devenir longues, n'étaient plus occupées, comme un an auparavant, par ces lectures communes qui pouvaient profiter à tous. Il

ne fallait plus espérer le retour de ces conférences fraternelles entre les Cinq. Jalousie d'un côté , diversité de goûts de l'autre , il n'y avait plus d'union possible avec ces principes dissolvants. S'il eût existé entre Antoine, Jacques et Pierre une noble émulation, la concorde n'en aurait point souffert; mais Jacques et Pierre ne connaissaient que l'envie, avide ou paresseuse. Si des inclinations du cœur nous passons à celles de l'esprit et de l'intelligence, comment Antoine aurait-il pu prendre plaisir à la lecture d'un mélodrame écrit par Jean , ou aux conversations de Paul, qui ne savait que chasse et courses de chevaux? Les livres de mécanique et d'agronomie que lisait Antoine auraient fait fuir bien loin Paul et Jean : quelle société était donc possible?

On remarquait à File des Cinq les défauts, les vices même , que peuvent contracter les hommes livrés trop jeunes à une liberté sans contrôle ; mais l'âme n'était point sérieusement attaquée : c'est ce que maître Girault voyait bien au fond des mésintelligences quelquefois soulevées entre eux par leur entrée trop hâtive dans la lutte des intérêts humains.

Il n'intervenait dans Téconomie intérieure de la société de File que pour réagir contre cet isolement où chacun tendait déjà à se placer au milieu des autres. A cet effet, il ne laissait jamais échapper une occasion de les réunir autour de lui, nœud électrique qui rapprochait, du moins pour quelques heures, les anneaux toujours relâchés de cette chaîne. Julienne, plus encore que leur père , que leur mère , était l'âme de ce corps aux membres presque disjoints, et quand, rieuse et sensée à la fois, aussi gracieuse que bonne , elle se trouvait entre les Cinq , ils se sentaient resserrés autour de ce centre commun, comme l'hiver on se sent attiré par un foyer réchauffant autour duquel on se presse. Alors les causeries avaient plus d'intimité, plus d'union; on se livrait davantage , on s'aimait mieux. C'est par et pour Julienne que les frères se serraient la main et s'embrassaient encore de bon cœur. Toute bonne action est récompensée, et sa belle mission de médiatrice lui produisit de riches fruits. Son caractère et son cœur se formaient, plus accomplis de jour en jour, au milieu de ces imperfections et de ces dés-

ordi^es intérieurs dans lesquels elle s'efforçait de ramener l'ordre et la paix. Ne pourrait-on pas s'expliquer ainsi l'exquise pureté des anges, devenus des êtres parfaits en servant d'intermédiaires entre Dieu et les hommes , en les guidant , en priant pour eux?

Mais il était facile de lire dans les beaux yeux de Julienne, qui étaient un limpide et sincère miroir de son àme , qu'Antoine était son préféré, surtout parce qu'il méritait par sa bonne conduite l'affection de ses parents, et par conséquent la sienne. Peut-être faut-il voir aussi dans cette circonstance un motif de l'envie qu'il inspirait à Pierre, à Jean, à Jacques, à Paul même. Au lieu d'être jaloux, que ne s'efforçaient -ils de s'attirer cette préférence qu'ils désiraient tous?

Reconnaissons cependant que maître et maîtresse Girault voyaient avec plaisir la prédilection réciproque d'Antoine et de Julienne, et c'était là le plus cher sujet de leurs entretiens du son', quand ils étaient seuls.

(( Quelle bonne fille ! elle est aimée de tout le monde, disait maîtresse Girault avec

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un accent d'orgueil et de bonheur ; tous ses frères la chérissent !

— Dame ils sont tous également persuadés qu'elle est leur sœur, et tous ils l'aiment comme des frères.

— Tant mieux ! tant mieux ! et , entre nous, vienne le jour où elle sera en âge de se marier, nous déclarerons tout : tu verras qu'elle choisira Antoine , et ils se seront aimés jusqu'à ce jour-là de la meilleure des amitiés possibles, celle d'un frère pour sa sœur, d'une sœur pour son frère. »

Souriant à cette perspective, maître et maîtresse Girault étaient heureux; mais tout à coup la conversation favorite s'arrêtait, une pensée funeste, que décelait un soupir, était venue voiler ce bel horizon. On devine que l'image de Simon venait d'y apparaître comme un signe fatal, menaçant, pour leurs projets de durable bonheur de famille. Était -il possible de penser au mariage de Julienne sans songer à son père , dont il faudrait le consentement?

Nous savons quel est le sort de Simon Girault; nous avons calculé que les six mois de prison auxquels il avait été condamné sont

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expirés depuis plusieurs mois ; nous pouvons donc être étonnés de ne l'avoir pas encore entrevu depuis sa mise en liberté. Mais il n'est point libre encore; la surveillance à laquelle il est soumis pour huit ans est une autre espèce de captivité. Contraint, comme l'est un surveillé, de résider dans un lieu fixe, il doit s'y représenter tous les huit jours devant l'autorité de police. Simon était probablement ainsi en surveillance , dans un pays éloigné , et voilà pourquoi nous ne l'avons pas aperçu dans le village dont maitre Girault est le souverain municipal.

Ce souverain eut bientôt à revêtir ses insignes, le tricorne qui lui tient lieu de diadème, et l'écharpe officielle. 11 s'agissait de donner toute la pompe civile possible à la solennité ecclésiastique du feu de la Saint- Jean. Que les savants voient, dans ces bûchers élevés le jour du solstice d'été, une célébration de cette grande époque de la carrière du soleil; que les légendaires pieux assurent que ces flammes ont pour objet, soit de purilier l'air , soit de commémorer la lumière mystique que répandit sur le monde Jean le précurseur, nos villageois naïfs al-

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lument ces brasiers avec une foi toute religieuse, et quand ils les ont franchis trois fois, tenant une branche de noyer ou un bouquet d'herbes à la main , ils regardent ces herbes ou cette branche comme de trèsefficaces remèdes pour les personnes malades. C'est là une croyance superstitieuse et qui peut avoir son danger , si l'on se regarde comme dispensé , au moyen de ces préservatifs, d'appeler le médecin ou le vétérinaire ; car il faut ajouter qu'en Poitou on croit également avoir mis à l'abri de toute contagion les étables , quand à leurs portes on a suspendu ces reliques du feu de la Saint- Jean.

Dès le matin du 24 août, on construisit un bûcher énorme devant le portail principal de maître Girault , maire du pays , suivant l'adage des jours d'autrefois, à tout seigneur tout honneur. Cette circonstance fut une occasion de réunir les cinq frères, et cette réunion faillit amener une fâcheuse issue. La conversation roulait naturellement sur la cérémonie qui allait avoir lieu. Maitresse Girault et Julienne en parlaient avec le respect qu'inspire toute tradition antique ,

et disaient qu'on ne saurait trop aimer le culte de ces vieux souvenirs, qui, ainsi que le culte des fêtes de famille, sont autant de liens sociaux. Oublier la pieuse enfance de nos pères , en effaçant les traces saintes de leurs pas, c'est en quelque sorte mettre en oubli la vénération due à la vieillesse.

Deux ou trois d'entre nos jeunes gens s'élevaient contre cette tradition des siècles , et s'efforçaient de flétrir une naïve et innocente croyance. Jean était l'orateur, et, avec les prétentions littéraires que nous lui connaissons , il accumulait tous les arguments d'un demi-savoir pour appuyer des raisonnements absurdes. Dans sa morgue de savant manqué, il s'exprimait de façon à faire comprendre à maître Girault, le plus clairement possible , qu'il devait s'abstenir de parler sur ces choses parce qu'il était ignorant.

Le manque de respect fut manifeste, et le père n'était pas homme à le souffrir. (( Malheureux que je suis ! s'écria maître Girault en se levant , me serai -je donc soumis à de longs sacrifices pour donner à un de mes enfants une instruction qui me ferait mépriser de lui? Oh 1 dans ce cas, ce don serait

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fatal, impie ! Mais non , ce n'est point Téducation, ce n'est point le savoir qui sont coupables, c'est l'ingrat qui fait du bienfait une arme pour frapper le bienfaiteur. C'est infâme, Jean ! retirez vous de devant moi. Pour vous ouvrir une plus vaste carrière, je vous ai tous rendus, et vous me le faites indignement sentir, je vous ai tous rendus supérieurs à moi par la culture de l'intelligence ; mais, par l'àme, la noblesse des sentiments, vous serez toujours mes inférieurs, vous qui outragez votie père. Oh î certes, je serais le plus inculte des hommes, que je pourrais bien avoir eu tort de vous élever au-dessus de moi par l'esprit, je pourrais m'en repentir amèrement ; mais j'aurais toujours le droit et la volonté de vous dire : Inclinez -vous devant moi avec respect. »

Jean était tombé aux genoux de maître Girault dès ses premières paroles.

Toute l'assemblée demeura dans cette stupéfaction muette où nous jette pour quelques instants une scène violente, un imposant éclat de tonnerre ; puis , tout à la fois , Julienne, Antoine, Paul, Jacques et Pierre, tous aussi tombèrent à genoux autour de

maître Girault. ce Mon père! pardonnez à Jean , pardonnez-lui, je vous en prie, s'écria enfin Julienne avec la voix touchante d'un ange qui prie pour un pécheur; mon père, ayez pitié de Jean : il maudit les paroles qui vous ont justement irrité. Je l'entends bien, sa tête est baissée, il est honteux, il rougit, il vous demande grâce 1 » Et l'excellente fille embrassait maître Girault pour l'apaiser.

Puis toute la famille se pressa autour du vieillard. On se disputait ses mains pour les étreiiidre, les baiser; puis, heureuse coïncidence, le curé entra en ce moment; l'homme de paix arrivait quand la paix se concluait d'une manière si touchante, et la réconci- Uation fut irrévocable.

Le pasteur avait déjà son étole pour aller bénir le feu , car la nuit était arrivée : maître Girault, à peine remis des diverses émotions qu'il venait d'éprouver, passa son écharpe, tandis que le garde champêtre ceignait son sabre. On vit venir alors deux petits gars vêtus en enfants de chœur et portant des flambeaux. Derrière eux était la croix, puis le vicaire auquel se joignirent le curé et maître Girault, que suivaient le conseil mu-

nicipal et les Cinq. Cette petite procession, composée de tous les habitants du bourg, s'accrut considérablement durant le trajet qu'elle fit pour arriver devant la ferme. Alors le curé prit le flambeau d'un de ses acolytes et mit le feu au bûcher, après l'avoir bénit. Ce fut à coup sûr un beau moment que celui où la foule entière se mit à genoux autour du foyer qui commençait à flamber. Un peintre aurait admiré le spectacle de cette file d'hommes, d'ombres noires plutôt, se détachant sur la flamme (\n feu de joie, toujours plus vive à mesure que chacun y jetait en passant le fagot qu'il avait fait et apporté exprès.

Ensuite le curé, suivi de son cortège, fit de nouveau le tour du bûcher en chantant le Te Deum. La croix, l'étole du pasteur qui flottait au vent de mer, les longues barbes des coiffes des femmes, les larges chapeaux des hommes, tout se dessinait en noir sur la flamme et se prolongeait en ombres épaisses sur la terre et les murailles de la ferme.

Enfin le clergé avait terminé ses fonctions. Quand il fut parti, le moment vint de sauter

par- dessus le feu, et ensuite les femmes se tinrent à genoux alentour, tant qu'il flamba. Leurs figures pâlissaient à mesure que la flamme s'éteignait. Le Yisage blanc et rose de Julienne brillait encore là, comme partout, et sa croix d'or, exposée aux rayons du bûcher bénit, scintillait sur sa poitrine comme une étoile. L'étoile perdait de plus en plus son éclat; car le brasier se mourait, et le vent de mer avait depuis longtemps soufflé les flambeaux. Il faisait donc entièrement nuit quand maîtresse Girault appela toute la famille pour revenir à la fer^ne , où les attendait le repas du soir. Maître Girault, Antoine, Paul, Jacques, Pierre, Jean, les servantes, les serviteurs, tous étaient rentrés l'un après l'autre ; car maîtresse Girault, en bonne ménagère , avait voulu passer la dernière, alin de s'assurer que le portail était bien fermé.

(( Et Julienne? et Julienne? s'écria- 1- elle quand elle se vit seule sur le seuil ; Julienne ! Julienne! » Plus elle appelait, plus sa voix devenait tremblante ; mille pensées inquiétantes , mille terreurs traversaient son esprit dans le rapide intervalle qui séparait chacun

de ses cris d'épouvante. Ce fut enfin une clameur de détresse :

(( Julienne ! »

Les Cinq, les domestiques de la ferme, les voisins, tout le monde eut bientôt entouré Mme Girault.

(( Mon Dieu ! où est Julienne ? — Qu' estelle devenue? »

Hélas ! maître et maîtresse Girault ne pouvaient plus même s'adresser cette question. Ils voyaient déjà Julienne entraînée par son père, entraînée dans une voie d'opprobre, enlevée pour toujours à leur tendresse. Suppositions, craintes, effrayantes certitudes, tout s'était succédé dans leur pensée avec la rapidité d'un ouragan. Ils perdaient la tête, et , comme il arrive dans de semblables égarements, ils frappaient l'air de leurs cris, sans songer à courir à la recherche de leur fille.

(( Julienne ! notre pauvre Julienne ! ne la verrons-nous donc plus? »

Les Cinq, ignorants comme ils l'étaient du secret de la famille, ne comprenaient rien à un désespoir si prompt.

(( Ne vous désespérez pas ainsi, dit An-

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toine; il faut courir chacun d'un côté, et nous ne pouvons pas manquer de savoir où elle se cache, car elle veut nous tourmenter; c'est une malice de sa part. »

Maître et maîtresse Girault auraient bien voulu pouvoir partager l'idée de leurs enfants. Ils se joignirent à eux pour aller à la recherche, entrèrent dans les divers chemins qui s'embranchaient devant le portail de la ferme, et chacun de leurs pas était accompagné de cet appel :

(( Julienne ! »

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