LE TAMBOUR DU PAYS
Les ançjoisses de maître et de maîtresse Girault ne durèrent que quelques minutes ; mais il est des moments d'agitation et d'anxiété où les secondes sont des heures. Maîtresse Girault, hors d'elle-même, allait, venait, dans un sentier bordé de haies ^ quand enfm , au détour d'un haut buisson d'aubépine, la jeune fille apparut accourant à toutes jambes et se jeta essoufflée, palpitante, entre les bras de sa mère.
(( Ma mère ! ô mon Dieu ! que j'ai eu peur !
— Et nous donc! malheureuse!... mais courons rassurer tout le monde...
« Et... mon enfant..., que t'est-il donc arrivé? ta main est froide. . . Ton pouls bat bien fort. — Pauvre enfant! nous croyions t'avoir perdue. » Maîtresse Girault s'arrêta si court sur ce dernier mot, qu'on voyait son regret de l'avoir laissé échapper.
156 LILE DES CINQ
(( Et quand je m'égarerais, lui répondit Julienne, qu'auriez-vous à craindre? ne connais-je pas tous les chemins du pays? — Oh ! c'était hien autre chose ! »
Julienne et maîtresse Girault avaient, en parlant ainsi en propos interrompus, rejoint les serviteurs, les Cinq et maître Girault, si épouvanté encore, que la vue de la jeune fille lui remit à peine les sens et qu'il resta longtemps muet.
(( Mon Dieu ! te voilà donc, Julienne ! étaitce une plaisanterie? Elle aurait été mauvaise, tu le vois, dit Antoine.
— J'en suis sûr, tu as voulu nous faire chercher, » dit Paul en riant.
Julienne n'avait nullement envie de rire; ses genoux tremblaient , et la pâleur de son visaoe décelait une vive émotion. Elle tomba assise entre son père et sa mère.
a Que j'ai eu peur! C'était un voleur..., un fou... Mon cœur bat encore! tenez..., le feu allait s'éteindre, quand tout à coup..., derrière moi... , j'entends une voix qui disait : (c Ayez pitié de moi, je vous en prie... Venez, j'ai quelque chose à vous dire ! » Ces mots étaient prononcés d'un ton si touchant, que
je m'en sens tout à coup pénétrée. Je me retourne , c'était un homme courbé , aux cheveux presque blancs... Il joignait, pour ainsi dire, les mains en me priant de le suivre.
— Malheureuse enfant ! — s'écria à demivoix M-^ie Girault.
— Je me dis : C'est un pauvre honteux. Il rougit de dire sa misère au milieu de cette foule. Je le suis donc dans le petit chemin d'aubépines.
— Imprudente! sais -tu ce que tu fais? » On eut dit, à entendre maîtresse Girault pousser cette exclamation, que Julienne était encore en péril.
« J'allais lui donner l'argent que j'avais sur moi, quand..., je ne sais encore quel était cet homme...; un voleur..., un fou...? d'une voix creuse, sourde, comme celle qu'aurait, je le parie, un mort qui reviendrait, il me dit : « J'ai vu tout à l'heure à votre cou une croix d'or..., montrez -la- moi... »
— Ta croix d'or ! s'écrièrent maître et maîtresse Girault.
— Hélas ! oui. — ce Je voudrais voir cette croix d'or, répéta cet homme; montrez-lamoi, je vous en prie. »
(( Alors j'y portai mes deux mains pour la défendre, (c Comment! poursuivit-il en me saisissant les mains, vous avez peur? rassurez-vous... » Plus je me débattais pour m'enfuir, plus il me retenait avec force. (( Oh ! cette croix , mon enfant. . . » Et sa voix me donna alors envie de pleurer. (( Cette croix..., j'en ai vu une toute pareille sur le cœur d'une personne bien-aimée. Montrezmoi votre croix , je vous en prie. ))
(( C'est alors que retentirent vos premiers cris, et il eut un tel tressaillement, que mes mains, qu'il tenait toujours, en tremblèrent.
(( — Julienne ! On appelle Julienne. — Connaissez -vous celle qui se nomme Julienne? s'écria-t-il d'une voix délirante. — Oh ! que je voudrais la voir... ! c'était une pauvre orpheline. »
« J'ai compris alors , vous le pensez bien, que le malheureux était fou... »
Julienne interrompit son récit pour embrasser son père et sa mère, qui furent émus jusqu'aux larmes par ce mouvement du cœur.
« Et puis il disait, comme un pauvre homme en démence, mille propos sans suite, des mots qu'il prononçait à demi. . . ; il s'arrêtait comme
DES CTNO^
K Cvyardet .1-/
Le curé, suivi de son cortèçe. fit le tour du bûcher en chantant le TE DEUM.
s'il avait eu peur ; il me demandait de nouveau ma croix d'or... c( Je vous en prie, si vous connaissez celle qu'on appelle Julienne..., dites-lui...; mais non... Du moins, quand vous prierez le matin et le soir, priez pour un malheureux... en adorant cette croix. »
(( Vos cris s'approchaient de nous.
« — Me voici, » répondis- je alors d'une voix étouITée.
(( — Julienne! répéta ce malheureux insensé...; quoi...! Julienne! c'est toi... » Il m'a tutoyée..., le pauvre fou..., et puis il me tendait ses bras comme pour m'en entourer, quand par bonheur le pas d'un cheval s'est fait entendre sur le grand chemin : c'était la gendarmerie, et cet homme s'est hâté de disparaître. Ce ne pouvait être qu'un voleur alors. . . 0 mon Dieu ! que j'ai eu peur ! »
L'impression que cette aventure laissa chez Julienne était effacée au bout de quelques jours. Son bon cœur seul songeait à ce qui s'était passé, pour s'émouvoir et s'attendrir sur ce qu'a de douloureux le sort d'un homme sans asile, d'un fou peut-être !... — Maître et maîtresse Girault partageaient sa
160 LILE DES CINQ
commisération pom^ le malhem^eux. Qu'aurait-ce donc été s'ils avaient su à quel point le triste vagabond était digne de ce sentiment.
Maître Girault fmit par avoir presque la conviction que Simon habitait plus loin qu'il ne l'avait craint d'abord ; il n'était plus question de lui, et de jour en jour approchait le temps de la moisson. Quand ce temps fut à peu près arrivé, maître Girault alla passer en revue les champs de l'île des Cinq , et ne fut pas étonné de voir tous ceux d'Antoine dans une situation également prospère sur tous les points. Quant à ceux de Pierre, il ne s'attendait pas à les trouver très -beaux; on l'avait averti qu'ils n'avaient pas été sarclés ou poignes, c'est-à-dire que le cultivateur insouciant n'en avait point fait arracher à la main les mauvaises herbes.
Girault trouva donc la plupart des pièces de blé dans cet état de déplorable négligence : il fut cependant étonné de voir une partie du bien de Pierre dans une situation parfaite ; mais son étonnement cessa quand il apprit que les cinq à six arpents qui avaient excité son admiration avaient été affermés
par lui à Antoine. Ainsi commençait déjà à se rompre l'équilibre de la propriété, par l'effet de l'inhabileté de celui-ci, de la capacité de celui-là.
Paul avait fait comme son frère Pierre : il dépensait tant, et savait si peu gagner ! Plus il allait, plus il devenait élégant dans ses habitudes , dans son costume , et s'imposait des besoins dispendieux. C'est que pour les hommes qui ont besoin d'une sévère économie (et qui en eut jamais plus besoin qu'un fermier, un ménager, comme dit la vieille langue !) rien n'est plus ruineux que la fréquentation de l'homme qui peut prodiguer son or. On se pique d'une sotte rivalité , d'un amour -propre absurde; on veut dépenser autant que lui, et l'on se ruine, et l'on s'endette : c'est ce que faisait Paul. Aussi, pour se procurer de l'argent comptant, avait -il vendu à Antoine deux à trois arpents de terre à blé, mais cependant avec une prudente réserve : il ne vendait qu'à réméré, c'est-à-dire avec la faculté de racheter plus tard. Il s'ouvrait ainsi une porte pour rentrer dans le chemin de l'ordre et de la sagesse.
Maître Girault eût fort bien deviné , s'il ne
162 L'ILE DES QNQ
l'eût SU d'avance, que Jean avait négligé ses terres plus qu'aucun autre des Cinq. Toujours dans la société du fils du propriétaire du château, il avait contracté près de ce jeune homme des habitudes de littérature oisive, qui lui faisaient dédaigner souverainement l'utile profession de son père, et il se promettait avec délices de remettre bientôt dans les mains d'Antoine le soin de ses soixante arpents. Ce qu'il appelait follement son génie ignoré le rendait supérieur à tout, cet orgueilleux , et voilà pourquoi la terre qu'il avait cultivée était si inférieure même à celles de Pierre et de Paul.
Etait-ce l'effet du contraste? maître Girault, en passant sur la propriété de Jacques, ne put contenir une exclamation d'étonnement. Connaissant la parcimonie extrême de Jacques et l'avarice avec laquelle il administrait, il s'était préparé à voir des épis épars et par conséquent encombrés d'herbes parasites. Au contraire, les champs de Jacques étaient cette fois plus nourris, plus touffus que ceux d'Antoine même. Le soir, il en fit son compliment à l'avare cultivateur; mais il s'en repentit dès le lendemain, quand il
eut appris que ce résultat était le produit de Vécohiiage. C'est là une fatale méthode qu'emploient les hommes en qui la cupidité aveugle toute prévoyance. On lève avec la pioche le sol d'un pacage; les plaques que l'on détache ainsi avec le gazon, on les fait sécher, on les brûle au mois de septembre ; puis , après en avoir étendu les cendres sur le terrain qu'on veut féconder d'une manière si violente , on sème : voilà ce qui se nomme écohuer. Le blé croît pendant deux ou trois ans en grande abondance ; mais ensuite le terrain dont on a épuisé les forces de\ient graduellement maigre , puis inculte pour vingtcinq à trente années. L'avide et impudent cultivateur a rendu cette terre impuissante en exaltant sa vertu productive, et il fmit par mourir de faim au milieu du désert qu'il a créé. Qîn' écohue vend, dit le très- sage proverbe du pays; et maître Girault, remarquant que l'action peu honnête de Jacques, action d'un honteux égoïsme, portait atteinte à l'avenir du bien de la famille, se promit d'en tenir un compte sévère lors du partage définitif.
D'après ces détails d'économie rurale, aux-
quels je me garderai d'en ajouter d'autres, on doit croire que Jacques et Antoine surtout furent les deux plus riches cultivateurs de l'année. Maître Girault eut bientôt l'occasion de sonder la bourse de chacun des Cinq. C'était vers la fm de l'automne, le soir du jour où l'on avait tué le cochon, solennité qu'on appelle fête des Rilles. Il s'agissait de la conscription à laquelle on allait être appelé, sans doute au commencement du printemps suivant, et maître Girault ouvrit ^a^ds que les Cinq, tous conscrits de la même année, fissent une bourse qui piit en garantir au moins un contre le mauvais sort; car il leur déclara qu'il ne voulait pas se mêler de racheter ceux qui ne voudraient point partir.
Cette sage proposition fut bien accueillie par les uns, avec embarras par les autres, et nous devinons pourquoi. Tous s'engagèrent cependant à venir verser leur quotepart entre les mains de leur père, qui devait être le trésorier de l'association ; mais la nuit, comme on le dit, porte conseil, et quelquefois un conseil mauvais aussi bien qu'un bon. C'est ainsi que Jacques aima mieux
courir les chances du hasard que de se donner la paix au prix de cent écus. Il ne vit alors qu'une chose : C'est qu'il pouvait les perdre. Paul, bien éloigné de faire le même calcul par avarice, arriva cependant au même résultat, et il aima mieux garder ses trois cents francs pour s'amuser que pour se tranquilliser. Quant aux trois autres frères, ils remirent à maître Girault leur cotisation, qui pouvait tout au plus racheter un homme : il est bien probable que Jean et Pierre empruntèrent la moitié de leur part à Antoine ; ainsi la paresse de celui-ci, l'orgueil de celui-là, leur faisaient perdre de plus en plus toute liberté , toute égalité ; car le proverbe Fa dit : débiteur, esclave.
On était à la fm de février, quand, par un de ces beaux jours que le printemps envoie, en enfants perdus, à la découverte, les Cinq, qui étaient dans leurs chambres, l'un lisant, l'autre étudiant, les Cinq entendirent au loin le rauque tambour d'Ambroise Palvadeau, l'homme qui, au dire des plaisants du bourg, faisait le plus de bruit dans le pays , attendu sa double qualité de sonneur et de tambour municipal. Il avait eu l'honneur de marcher,
lui huitième, en tète du premier bataillon du premier régiment de la garde impériale ; de façon qu'il se regardait comme un des héros de Tépoque. Il fallait Fentendre raconter de quel noble sentiment d'orgueil il se sentait pénétré quand il faisait son entrée triomjpliante f à la tête de toute la garde, dans une capitale, et tambour battant.
Il était bien déchu alors, et ses batteries redoublées sur la retentissante peau d'àne n'épouvantaient plus que quelques pauvres jeunes gens auxquels il annonçait le prochain tirage. La proclamation terminée sur la terre ferme, il s'embarqua pour Tîle des Cinq , et il abrégea les ennuis de la navigation par les trilles et les cadences perlées qu'il exécuta à la grande satisfaction du rameur, dont il marquait le mouvement. Bientôt les Cinq, leurs serviteurs, leur bétail, leurs basses -cours, tout le monde fit cercle pour admirer les trois bans d'Ambroise Palvadeau , et plus encore ses longoies moustaches blanches tombant à droite et à gauche sous un nez pourpre, et ombrageant des lèvres qui souriaient avec un majestueux dédain , tandis qu'il annonçait que , le 15 avril ,
le tirage aurait lieu à la maison commune du chef-lieu de canton; ensuite, quand le roulement qui fait l'office du point d'admiration à la tin de la phrase retentit sous les agiles baguettes d'Ambroise Palvadeau, ce fut un concert de chuchotements, de mugissements, d'aboiements, de moutons qui bêlaient, de dindons qui gloussaient en chœur, tellement que les échos de l'île des Cinq en résonnent encore.