LA LETTRE
L'ile des Cinq, la ferme, le bourg, tout le monde était dans Tattente. Les jours se traînaient péniblement au gré de l'impatience générale. Julienne surtout, si bonne, si accessible à toutes les craintes, à toutes les douleurs, ne vivait plus que dans une inquiétude qui se renouvelait toutes les fois qu'elle rencontrait dans le pays quelques conscrits, et entre autres un journalier, petit-cousin de la mère Jeanne , le seul soutien de la pauvre vieille , et sans le pain noir duquel elle était condamnée à mourir de faim. Si le sort allait être fatal à ce jeune homme, il le serait , par contre - coup , à une malheureuse femme inhabile à tout travail! Cette chance funeste causait à Julienne de douloureuses pensées et des rêves bien sombres.
C'était au commencement d'une de ces premières matinées d'avril où le soleil est
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cher comme un ami qu'on revoit après une longue absence ; maître Girault se promenait avec Julienne dans son verger, et jouissait en espérance de ses pêches et de ses abricots, encore bien enfants, enveloppés, comme dans des langes, dans des pétales blancs ou roses. Tout à coup, à travers cette neige de fleurs qui couvrait les arbres fruitiers, apparaît un chapeau revêtu de toile cirée. — Le facteur! le facteur! — Julienne s'élance vers lui , paie le port de la lettre , et l'apporte en courant à maître Girault.
« C'est de Marseille !
— De Marseille ! Sans doute un de nos correspondants qui nous écrit. » Maître Girault avait tout d'abord répondu ainsi ; mais quand il eut quelque temps examiné la suscription, il s'émut et pâlit si visiblement, que Julienne en fit l'observation.
(( Qu'avez- vous? vous changez de couleur.
— Je n'ai rien, mon enfant, je n'ai rien. » Il brisa le cachet d'une main qui tremblait,
quelque effort qu'il fît pour comprimer son agitation. Julienne en remarquait de plus en plus les symptômes, et nous n'assurerons pas que, tout en continuant de visiter ses
espaliers , il ne lui arriva pas , et plus d'une fois, de se retourner avec un regard curieux; mais jamais curiosité ne fut plus excusable. Son tendre intérêt pour son père en était le principal mobile.
Voici ce que Girault lisait, et il s'arrêtait de temps à autre en élevant les yeux au ciel.
(( Mon bien cher... Mais oserai-je le prononcer ce nom d'intimité, de tendresse? Ai-je le droit de le redire jamais, ce nom qui me rappelle le pays et les liens de famille que j'ai autrefois rompus et foulés aux pieds? Me sera-t-il permis de renouveler ces liens ? Aurai -je le courage de me retrouver face à face avec vous tous en me relevant? Qu'on voie si j'en suis digne enfin!
(( Voilà cinq ans que j'ai achevé d'expier dans les prisons une partie du châtiment que j'avais mérité. Au sortir de la cellule dans laquelle bien des fois je pensais à vous, j'avais encore cinq années de surveillance à subir ; mais rester en France, où je craignais à chaque pas de rencontrer mes complices, d'être entraîné par eux, de retomber, de jeter sur vous, sur ma fille, un reflet de mon
déshonneur par ma présence î Je crus que je pourrais me séparer pour jamais de ce pays qui m'avait vu coupable; je m'enfuis, je m'expatriai.
(( A deux mille lieues d'ici , aux Antilles , je trouvai d'autres sites, d'autres hommes, mais toujours et partout le même Dieu qui me rappelait sans cesse les jours d'endurcissement où j'étais insensible aux douces observations d'un père , à ses ordres , aux supplications, aux larmes d'une mère, aux prières d'une épouse : et je maudissais ces jours où il semblait qu'une épaisse couche de glace entourât mon cœur.
« Ce froid de mort, il y a déjà longtemps qu'il a commencé à se dissiper, et plus j'avance , plus je crois sentir en moi une douce chaleur : c'est un sentiment de repentir, d'espérance, de pardon. Autrefois j'avais peur de ma conscience, je n'y voyais que ma conduite criminelle ; eh bien ! à présent je ne crains pas de la regarder. J'y vois, près de mes crimes passés, près de ceux que punit la loi humaine, près de ceux que punissent les remords et Dieu, je vois les images moins irritées, compatissantes, mi-
séricordieuses de mon père, de ma mère.
(( Et je les voyais déjà, quand je me suis écrié : Je imi^ rentrer en France 1 Et j'ai touclié le sol natal ; mais tout aussitôt mes terreurs d'autrefois se sont réveillées. Je vous embrassais par la pensée à deux mille lieues d'ici, et, arrivé près de vous, je frémissais à ridée de vous rencontrer, et puis tout m'avertissait que je n'avais pas complètement satisfait à la lui. J'étais condamné à être un vagabond, à n'avoir point d'asile, à errer la nuit comme le triste garou de nos veillées. J'étais bien malheureux !
(( Pourtant le Ciel me donna un soir assez de force pour que j'osasse approcher du villaue, de la ferme, et, là, tacher de voir... Oli î je l'ai vue, je l'ai presque embrassée; j'ai vu ma Julienne , j'ai vu ma fille !
« 0 mon bien cher frère î après tant de soufTrances, n'ai- je pas enfui reconquis le droit de vous nommer ainsi? n'ai -je pas mérité de rentrer dans la famille?
(( Je ne le puis encore. Je me soumets à présent avec résignation aux lois qui m'ont condamné justement. Pour les avoir transgressées, j'ai dû subir une nouvelle peine;
et me voici en surveillance pour huit ans, bien loin d'ici, à l'autre extrémité de la France , loin de vous , loin de ma fdle !
« Je bénis le Ciel de ce que je ne me suis point nommé à elle le soir de la Saint- Jean. Je veux qu'elle ne me revoie que tout à fait pur, réconcilié avec la société, avec moimême, sans que je puisse craindre de trouver un reproche dans chacun des regards de mon enfant. Vous, mon frère, vous avez toujours été son véritable et son meilleur père. Vous le serez toujours..., toujours...; que Julienne ne connaisse jamais l'autre... D'où vient que je suis forcé de m' arrêter ici pour pleurer...? Cependant renoncer à sa fille ! c'est bien douloureux... Depuis ce soir de la Saint -Jean une idée folle me poursuit. La croix d or de votre sœur, je l'avais perdue, et j'en ai vu une tellement semblable suspendue au cou de Julienne, que je me dis toujours, comme un insensé : Si cette croix que j'ai vue avec désespoir tomber dans les flots était par miracle arrivée entre les mains de ma fille, pour être toujours sur son cœur? dites, ne serait-ce point là un premier rapprochement voulu par la Providence?
(( Adieu. Par donnez -moi, priez pour moi vous et mon enfant.
(( Simon Girault. »
Cette lettre fit éprouver à maître Girault une émotion que le lecteur aura peut-être partagée. La colère et le mépris que son frère lui avait si longtemps inspirés venaient de se dissiper à jamais devant ces touchantes confidences, pour faire place à un sentiment de noble pitié et de réconciliation cordiale : ne doutons pas que si, au lieu de sa lettre, Simon eût été là, Girault ne l'eût embrassé avec effusion, en l'honorant comme le mérite tout coupable revenu au bien par la force d'une volonté honnête et vertueuse. Certes , il lui aurait serré la main et lui aurait dit : Frère , tout est oublié , réparé : voici ta place au banc du foyer , dans nos bras , dans les bras de ta fille ! »
Sa fille ! elle était là ; elle voyait les yeux de Girault se remplir de pleurs : elle ne put résister à ce spectacle, et se jeta à son cou.
(( Vous pleurez ! vous est-il arrivé quelque mauvaise nouvelle? » Girault ne répondit
qu'en embrassant Julienne au nom de son père.
« Mais, dites-moi, qui vous afflige donc? »
Et elle essuyait les larmes du vieillard.
« 0 mon enfant ! les larmes ne sont pas toujours l'effet de la tristesse, d'autres émotions peuvent les tirer de notre cœur.
— Oui, sans doute, le récit d'un beau trait, d'une bonne action, d'une vie honorable. Je vous en prie, mon père, dites -moi ce qui vous a causé un tel attendrissement : que je pleure avec vous ! Verser des larmes d'admiration, c'est un plaisir qui élève Tàme. Je veux trouver beau ce que vous trouvez beau, aimer ce que vous aimez. » Julienne, en parlant ainsi, pressait une des mains de Girault, qui de l'autre serrait étroitement celle de sa fille ; et pendant quelques minutes de silence le père, l'enfant d'adoption, tinrent fixés l'un sur l'autre des regards que voilaient de douces larmes. Tandis qu'elle le suppliait de lui dire ce qui l'avait si vivement touché , il se rappelait chacun des mots de la lettre de son frère, il se reprochait de cacher plus longtemps à Julienne un père qui revenait à elle si pur, relevé par un tel repentir. Elle
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insistait, comme si elle eût obéi à quelque instinct du cœur, et maître Girault allait peut-être tout lui apprendre, quand il fut appelé pour accomplir sur-le-champ un devoir de ses fonctions municipales ; et l'entretien ainsi rompu pour la fm du jour ne se renoua pas le lendemain.