LE TIRAGE
Le. fatal 15 avril arriva avec la rapidité que mettent à venir à nous les jours redoutés. Dès le matin, dans chaque commune du canton, le tambour de l'endroit battait le rappel , et Ambroise Palvadeau ne fut pas le dernier à exécuter sur la terre ferme et l'île des Cinq ce signal qui faisait palpiter les cœurs, qui mouillait les yeux de bien des sœurs , de bien des mères ; mais les roulements redoublés prouvaient incontestablement que l'ancien tambour de la garde les faisait retentir avec une joie toute militaire. Gela lui rappelait son jeune temps, ses batailles, ses conquêtes, et il allait en virtuose, tambourinant, des chemins creux aux bocages et des prés aux collines , ramassant à sa suite, dans chaque hameau, dans chaque écart, quelques jeunes gens qui se
joignaient à lui d'un pas martial. Le détachement ne passait pas dans une autre commune sans y fraterniser, et une nouvelle troupe, un nouveau tambour, se réunissaient à la bande joyeuse ; oui, joyeuse, car si les mères , les sœurs , les futures , obligées de remettre leur mariage à huit ans , étaient tristes et sanglotaient, les conscrits, épris de l'amour de la gloire et fiers d'être appelés à servir leur patrie , chantaient des airs nationaux avec leurs voix formidables.
Enfin on vit arriver au chef- lieu de canton, avec huit tambours, un véritable bataillon d'une longueur imposante ; car les garçons marchaient par trézaux, comme on dit dans le patois du pays, c'est-à-dire trois à trois. A la suite ou à côté de chacun des petits détachements , venaient , bien inquiètes , bien éplorées, les pauvres femmes , et parmi elles se trouvait Julienne, dans une vive inquiétude. Elle marchait avec sa mère, derrière trente conscrits , entre lesquels le sort devait demander cinq soldats à la commune. Enfin les voici arrivés, tambour battant, au chef- lieu de canton, et nous retrouvons là maître Girault siégeant au bureau, en qualité
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de maire, à côté du sous -préfet, qui va présider à la grande opération.
Dès que l'heure marquée pour le commencement du tirage eut sonné , le premier magistrat de l'arrondisement préluda par un discours sur l'obéissance qu'on doit aux lois de son pays ; mais nous ne saurions assurer que cette harangue fut écoutée fort attentivement par les parents et les conscrits. On eût pu voir dans les regards plus ou moins égarés, plus ou moins tranquilles, sur les joues d'une pâleur mate ou d'un rouge vif, ici le gars tremblant que le sort ne lui fût fatal, car il faudrait alors partir et laisser dans la peine ses vieux parents, ce qui pouvait bien arriver à la malheureuse mère Jeanne; là, d'autres garçons pleins d'une assurance imperturbable , car ils ne demandaient pas mieux que de marcher pour leur pays. On voyait aussi çà et là quelques pol-, trons dont on se moquait, parce qu'ils portaient je ne sais quelle superstitieuse relique préparéeparun charlatan, et sur laquelle leurs mères , leurs aïeules avaient , matin et soir , prié de si bonne foi, que la crédulité de ces femmes étaitmoitié ridicule, moitié touchante.
Il se trouvait là les fils du notaii^e, ceux de deux ou trois propriétaires riches ou d'anciens nobles, près de quelques pauvres journaliers , entre lesquels le sort , cet aveugle inexorable, allait prononcer : c'est l'arbitre mystérieux auquel la loi a recours quand il faut établir une distinction ou faire un choix entre des hommes , sans blesser le droit de qui que ce soit.
Enfin on commença l'appel : les A, les B se succédèrent, tant ils étaient nombreux, avec une lenteur qui désespérait maîtresse Girault et Julienne ; elles se disaient bien que tous les garçons de la famille qui tomberaient seraient à coup sûr libérés ; mais, que savait -on? il pouvait se déclarer à l'improviste une guerre qui interdît toute exemption du service ; et Julienne était , ainsi que sa mère , extrêmement inquiète : nous éprouvons toujours une certaine anxiété quand nous voyons le sort planer au - dessus de la foule où nous sommes : sur qui descen-
dra-1- il?
Les trois frères qui avaient mis à la bourse n'étaient pas du tout agités ; il pouvait cependant fort bien en tomber deux d'entre
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eux, et alors la somme réservée n'eût plus été suffisante. Paul était le plus tranquille, quoiqu'il n'eût rien fait pour s'assurer : il était brave. Quant à Jacques, c'était une autre affaire ; il marchait sur les charbons : un juste châtiment commençait déjà pour lui.
C'est avec un dépit plein de fiel que Jean voyait , par un singulier et fréquent caprice du hasard, tous les numéros supérieurs enlevés par les premières lettres de l'alphabet. Qu'ils sont heureux ! se disait-il ; et il s'impatientait contre les lettres qui le séparaient encore du G. Pour son frère Pierre, il n'était point encore arrivé, faute de s'être trouvé prêt à l'heure du départ des autres conscrits.
Le tirage allait lentement , et ce qui en retardait la marche , c'est que pas une mère ne laissait aller son fils au sac sans lui avoh^ fait réciter avec elle une prière à genoux, sans l'avoir embrassé. Puis c'était une seconde oraison quand le garçon plongeait la main au milieu des numéros; et enfin des rires de bon cœur ou des larmes accueillaient le conscrit de retour, et empêchaient encore pendant quelques instants l'appel. Démons-
trations bien naturelles de douleur ou de joie ; il eût été si cruel de les interrompre sur-le-champ.
La lettre G venait de commencer.
(( Au tour des fils de Girault, » se disent alors les assistants, qui les désignaient ainsi, comme s'ils étaient également les fils du fermier, quoiqu'ils fussent de la même année et ne pussent par conséquent être tous frères. A ces mots le cœur battit bien fort à maîtresse Girault et à Julienne. Le mouvement des lèvres de ces deux excellentes femmes et leurs fréquents signes de croix révélaient ce qui se passait en ces moments dans leurs âmes. Antoine fut appelé le premier; et sa sœur, sa sœur d'adoption, sa favorite , elle dont il était le plus aimé , lui adressa, du milieu de sa prière, un regard dans lequel il y avait mille souhaits ineffables de bonheur, mille symptômes d'une tendre anxiété.
Antoine se plaça donc devant le sac fatal , avec émotion, non celle de la crainte, mais avec ce sentiment de respect qu'on éprouve toujours invinciblement en accomplissant une action imposante , et c'en est une que de ve-
nir obéii^ à la loi. Nous ne savons s'il dit la prière que lui avait bien recommandée maîtresse Girault; mais il plongea sa main dans les mystérieux replis du sac , et la retira avec le numéro le plus élevé du tirage. Bientôt il fut dans les bras de sa mère; Julienne s'élança entre les siens, et ils s'embrassèrent avec une effusion dont, il faut l'avouer, Paul fut un peu jaloux.
Jacques, qui allait passer à son tour, ne vit dans cette scène touchante que le bon numéro qui lui était peut- être enlevé ; mais la foule , qui aimait Antoine , applaudit à son succès.
Pierre ne se trouvait pas encore là : par bonheur pour lui , il était le dernier de ses frères à tirer : mais qui le retenait? lui serait-il arrivé quelque accident? c'est ce que se demandait maîtresse Girault avec anxiété.
(( Jacques Girault ! » appela une voix retentissante ; et Jacques, accompagné, comme Antoine, de souhaits et de prières, se dirigea bien tremblant vers le bureau. Combien il eût voulu en ce moment pouvoir mettre à la bourse commune pour se rassurer! et cependant des pensées contraires se combat-
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talent dans sa tête, et il se disait tout en tremblant : SI pourtant j'allais avoir un bon lot, je regretterais bien mon argent. C'est probablement en se disant cela qu'il prit son lot et le remit, en pâlissant, à son père. Sa mine était alors si piteuse, que maître Girault eut évidemment beaucoup de peine à comprimer une grande envie de rire.
Jacques avait le numéro UN.
Pour comble de désespoir et de confusion, il entendit la foule, qui le détestait, chucboter en ricanant quand on proclama l'arrêt du sort :
« Il a la main heureuse. — Il faudra bien qu'il paie cette fois. — Ce n'est pas une bonne main d'avare. » Et mille autres quolibets, qui dans le patois du pays étaient plus piquants encore. Maîtresse Girault l'embrassa et le consola. Julienne était si bonne, qu'elle se joignit à sa mère.
Jean eut un bon numéro. — ^lais Pierre, Pierre ! où était-il? Il n'y avait plus que Paul à appeler avant lui, et Paul, s'élançant sur l'estrade avec son insouciance caractéristique, amena un TROIS magnifique.
Il y eut dans l'assemblée une rumeur d'in-
térêt; maîtresse Girault alla au-devant de lui, le plaignit, et Julienne, se rappelant qu'il. n'avait pas mis à la bourse commune, songea tout aussitôt à contribuer à le racheter au moyen de ses petites économies de jeune fille.
« Pierre Girault! » s'écria la voix solennelle du maître d'école , qui faisait ici l'office d'huissier. « Pierre Girault ! » Voyons où il est en ce moment. Nous avons peint au commencement de ce récit ces mâts munis d'échelons, plantés de distance en distance sur la grève qui séparait l'île de la terre ferme , afin qu'on pût s'y réfugier dans le cas où l'on serait surpris par la marée montante. Tel est précisément le cas où se trouva Pierre Girault. Encore au lit quand ses frères partirent, il s'était levé, habillé, préparé, le tout si lentement, qu'à peine arrivé à la moitié de la traversée de la grève , il avait vu la mer remonter derrière lui très -vite, à la faveur d'un bon frais ; et bientôt il ne lui restait d'autre moyen de salut que celui de grimper d'échelon en échelon, jusqu'au plus élevé, au-dessous duquel s'arrêtait la marée la plus haute. C'est là que nous le voyons
perché. Il appelle une barque pour qu'on vienne le prendre ; mais tous les bateliers sont à terre. Il voudrait bien se jeter à la nage pour gagner le bord ; mais nous savons qu'il n'a guère de courage ni de force; il ne sait pas nager , d'ailleurs, et cependant il ne pourra pas tirer ! Il avait pourtant confiance dans sa main , et , quel désespoir ! le souspréfet prendra pour lui un mauvais numéro peut-être.
C'est justement ce qui était arrivé , et le numéro NEUF lui était échu ! place fort douteuse dans la série ; car l'expérience avait prouvé que les exemptions de droit ou commandées par l'état de santé des conscrits absorbaient un nombre d'hommes égal à celui du contingent réclamé.
Il fut à remarquer que deux autres gars du village qui s'étaient fait dire des paroles et écrire des charmes par un intrigant que la police condamna plus tard pour escroquerie, tirèrent les numéros DEUX et QUATRE. Ils avaient dépensé beaucoup pour être sous la protection d'un amulette, et ils allaient avoir beaucoup plus encore à dépenser pour se mettre sous la protection plus efficace des
remplaçants. Ils le pouvaient, par bonheur; mais une scène déchirante allait bientôt se passer. Cette pauvre mère Jeanne , que nous avons, au commencement de ce récit, dépeinte si fraîche et si droite pour son âge, avait cruellement vieilli dans l'espace de deux mois qui séparal'annonce du tirage etlascène à laquelle nous assistons actuellement : c'est que les inquiétudes sont de puissants auxiliaires du temps pour faire blanchir nos cheveux , pour courber nos fronts , pour briser nos forces. Mère Jeanne était bien à présent une débile octogénaire. Déjà, depuis longtemps, chacun des assistants pouvait voir ses rides se creuser, ses yeux presque éteints se voiler encore, et sa tête tremblotante battre en quelque sorte sa poitrine, tandis que ses genoux vacillaient de plus en plus sous son corps, à mesure qu'approchait le nom de son petit -cousin, son généreux appui. Il détachait de son faible salaire journalier ce qui pouvait assurer à la pauvre vieille son pain de chaque jour; car la charité n'est pas incessante, l'aumône manque quelquefois dans les temps de gêne; et puis la mère Jeanne était bien âgée, sou-
vent malade , et se trouvait alors dans Fimpossibilité d'aller quêter sa vie. Si ce jeune garçon tombait, tout manquait donc à celle qu'il soutenait : elle tombait elle-même pour ne plus se relever. On peut alors comprendre quelle était Témotion de la mère Jeanne et de son cousin quand il fut appelé. Julienne était pâle comme la mort lorsqu'elle le vit monter les deoTés de l'estrade.
Il mit la main dans le sac, et n'osait la retirer. Elle tremblait visiblement. Il se décida enfm.
(( Le numéro CINQ ! » proclama le souspréfet.
Le jeune bomme resta consterné en pensant à la mère Jeanne , et la malheureuse vieille poussa des sanglots à fendre le cœur. Les larmes qui flottaient depuis longtemps sur ses yeux débordèrent, et elle se précipita à genoux devant le bureau , les bras étendus , comme pour demander pitié et
grâce,
Paul en fut si ému, que dans le trouble de son attendrissement il s'écria : « Pourquoi suis -je tombé au sort? Je partirais pour lui. ))
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Ces mots , qui allèrent toucher maîtresse Girault jusqu'au fond de l'àme, lui firent bien peur. Elle attira la mère Jeanne près d'elle; et, aidée de Julienne, d'Antoine et de Paul, elle la tranquillisa en lui donnant, le mieux qu'elle put, de l'espérance. C'est un baume si bon à répandre ! presque aussi doux à verser qu'à recevoir.
Mais, à part ces démonstrations de sympathie, la scène du tirage avait été le long et hideux déploiement de l'intérêt individuel et de l'égoïsme le plus profond. Ce ne fut, pendant deux longues heures, qu'une odieuse alternative : tantôt de la joie, à cause du mal échu à celui-ci, et qui assurait d'autant le bien de celui-là; tantôt un chagrin hautement exprimé quand un bonheur proclamé à droite inquiétait la gauche sur la chance qui se trouvait dépouillée de son lot, par un voisin, par un ami peut-être !
La triste ou joyeuse cérémonie achevée, les gars de chaque commune se replacèrent, par trézaiix, sous le drapeau que portait un des conscrits. Des rubans flottaient au vent autour des chapeaux marqués des chiffres les plus élevés , et Ambroise Palvadeau bat-
tait plus allègrement que jamais devant sa troupe, sûr de mener derrière lui cinq soldats : Paul, Jacques, le cousin de la mère Jeanne, les deux gars qui avaient eu une si malheureuse confiance dans les charmes du sorcier. Le détachement tournait la haute haie d'aubépine, qui commençait avec un chemin creux , quand on vit Pierre , délivré enfin par la marée basse , accourir à toutes jambes pour venir prendre son rang, avec son équivoque numéro NEUF. Il était bien désolé ; car il était convaincu qu'il aurait eu la main heureuse. Pourquoi avait -il été si paresseux?