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LA BOURSE COMMUNE

C'est dans la délibération qui eut lieu le lendemain du tirage chez maître Girault que bien des tristes passions se révélèrent. Il s'agissait de l'emploi des neuf cents francs dont la bourse commune se composait. Antoine, poussé par un sentiment profond de cette justice fraternelle qui n'est point rigoureuse comme la justice de la société, mais qui est aimante et tendre, fut d'a\is que, puisque aucun de ceux qui avaient contribué n'était tombé , il fallait remettre la somme entre les mains de Jacques et de Paul, que le sort avait atteints, et qui la compléteraient de manière à s'assurer chacun un remplaçant. Jean, il faut le reconnaître, se joignit à son frère Antoine pour appuyer cette proposition; mais Pierre s'opposa à l'adoption d'un tel arrangement, en montrant avec douleur son douteux et incertain numéro , qui pouvait très -bien le forcer à partir, et alors il

réclamait tous ses droits. Maître Girault avait laissé la discussionlibre,quelquepeine qu'elle pût lui faire dans certains de ses détails ; rien ne pouvait d'ailleurs être résolu avant la décision du conseil de révision.

En attendant cet arrêt suprême , maître Girault, Antoine et les deux femmes firent des démarches pour obtenir l'exemption du cousin de la mère Jeanne. Il était d'une complexion assez faible , et le médecin du village pensait qu'il serait déclaré inhabile au service. Tout le monde s'intéressait à lui comme à la vieille qu'il soutenait , et qui depuis le tirage ne demandait plus d'autre charité que celle-ci : — Pour F amour de Dieu, empêchez Nicolas de partir. - C'est l'aumône que chacun cherchait à lui donner, et à cet effet on ne négligeait aucun soin ; mais Pierre et Jacques ayant su cela , et voyant leur intérêt compromis si l'on réussissait, se liguèrent pour agir sous main en sens contraire. Tout ce que conseillent l'envie et la cupidité est hideux.

Jacques ne s'arrêta point là, et, non content de se flétrir au moral par cette mauvaise action, il se Ut un mal physique uTéparable.

De peur d'avoir à payer, totalement ou en partie , un remplaçant , il se fatigua la vue à force de porter des lunettes de plus en plus concaves, et vers les derniers jours qui précédèrent le conseil de révision , il était parvenu à lire avec les verres marqués du numéro 1, son chiffre fatal : c'est-à-dire qu'il s'était perdu les yeux pour le reste de sa vie. Il pratiquait donc encore en ce cas la mé-, thode de l'écobuage, qui, pour un avantage passager, menaçait à coup sûr d'une longue misère.

Vers cette époque à peu près, et c'était dans les premiers jours de mai, quand les tiges vertes des blés commencent, pour me servir de la poétique expression des Orienteaux, à révéler les secrets de la terre, maître Girault eut à exercer ses fonctions de premier magistrat de la commune. Un délit grave avait été commis sur l'ile des Cinq. Un matin il la parcourait, faisant à part lui ses remarques sur l'état des terres -de ses enfants; il venait de s'arrêter pour féliciter Antoine d'avoir transformé en prairies artificielles la terre en friche qu'il appelait un honteux exemple de paresse, quand tout à

coup il entendit des aboiements du côté des bois ; il leva la tête , regarda, et ne tarda pas à voir déboucber d'un taillis un lièvre , aussi rapidement que la flèche que lance un arc bien tendu. L'agile bête se sauvait à travers champs, s'inquiétant peu de l'arrêté municipal qui défendait de traverser les terres jusque après la moisson. Ce n'était, après tout, qu'une brute; mais voilà que sur ses traces s'élancent deux ou trois jeunes gens des emirons, en compagnie de Paul et Jean, et ceux-ci étaient les plus acharnés, et ils foulaient impitoyablement aux pieds les blés naissants.

(( Arrêtez ! Messieurs, s'écria Girault; arrêtez au nom de la loi ! Voyez où une ardeur insensée vous emporte', pour détruire une créature vivante, vous détruisez le bien d'autrui , vous violez sa propriété ; vous ravagez uu champ sur lequel se préparent les plus belles moissons ; vous outragez la loi commune; c'est à vous surtout, Paul et Jean, que je m'adresse. Est-ce ainsi que vous comprenez le respect dû à vos frères ?Paixe que vousnéghgez vos terres, est-ceuneraisonpour que celles des autres en souiTrent par vous?»

La chasse cessa sur-le-champ ; les jeunes gens s'excusèrent comme ils le purent, et maître Girault, jugeant que Paul et Jean étaient les vrais coupables, provoqua, comme maire, leur condamnation à une amende et à des dommages qu'Antoine donna aux pauvres.

Ce bois commun avait déjà été le théâtre de plus d'un délit, que le garde nommé par les Cinq signala à plusieurs reprises. Bien des fois il prit les bestiaux conduits par le pâtre de Pierre , serviteur aussi indolent que son maître , tandis que , laissés à l'abandon , ils paissaient les rejets et les jeunes pousses destinés à remplacer les coupes. Un des serviteurs de Jacques avait été arrêté tendant des lacets et des pièges la nuit, et, pour se justifier de cette action malhonnête, il allégua que son maître ne lui donnait pas de quoi vivre; ce qui aurait dû avertir notre avare de la nécessité de reconnaître par un salaire équitable les services des hommes qu'on emploie, afin de ne pas les exposer à des fautes dont on se rend ainsi presque coupable. Jacques lui-même avait été convaincu d'un abus de confiance envers la commu-

naiité : des arbres abattus par l'ouragan, et qui appartenaient également aux Cinq, avaient été débités par lui, délit pour lequel il avait été condamné à une assez forte réparation envers la petite société.

Enfin le conseil de révision s'assembla, et le détachement des conscrits se rendit en grande pompe militaire au chef-lieu du canton. Le petit cousin de la mère Jeanne passa d'abord à l'examen, et de l'avis des médecins et des militaires il fut déclaré impropre au service. La pauvre vieille femme, en entendant cet arrêt, poussa un tel cri de joie , que les assistants furent vivement émus ; puis elle tomba évanouie.

Pendant que , pour la faire revenir à elle , Julienne lui répétait une à une les paroles qui l'avaient frappée comme un coup de foudre, Pierre maudissait, en vrai poltron, ce jugement qui le rejetait presque infailliblement au nombre des conscrits avec son numéro amphibie.

Jacques fut appelé à son tour, et, en lui vovant les veux i,^onflés, bordés de routée, engorgés de sang, chacun se demandait s'il avait eu quelque chagrin. On supposait qu'il

avait beaucoup pleuré , et Ton ne se doutait pas de l'expédient désastreux auquel il avait eu recours.

« Jacques Girault? »

Il obéit à l'appel.

c( Oh ! Messieurs, dit- il d'un ton piteux en s'avançant , si vous saviez comme j'ai la vue faible et basse î »

Il aurait menti s'il eût parlé ainsi un mois auparavant ; mais il disait actuellement la vérité tout entière. On lui présenta les besicles qui devaient servir à l'épreuve, il lut plusieurs phrases , et fut déclaré exempt ; mais à quel prix ! Certes , toutes les fois qu'il fut obligé de baisser honteusement ses paupières devant un beau soleil, de renoncer à la lecture d'un livre parce qu'il était imprimé en caractères trop fins pour ses yeux épuisés, ou, chose plus grave encore, de négliger les soins assidus de ses cultures parce que le grand jour lui faisait mal , il dut se repenth^ amèrement de ne pas avoir mis à la bourse commune , acheté un remplaçant, sauvé, à quelque prix que ce fut, ce don précieux d'une vue forte et intacte, qui est le lien le plus immédiat entre l'homme

et les merveilles de la création. Jacques s'était aveuglé pour ne pas obéir à la loi; il avait été cruel envers lui-même, il avait fait une absurdité pour commettre une faute.

Quel homme, dans son bon sens, n'aimerait mieux serw l'État glorieusement que de risquer d'être aveugle? C'est pourtant le contraire que Jacques avait fait.

Pierre ne fut pas assez bon frère pour oublier son intérêt; quand il vit Jacques libéré, il n'aperçut dans ce fait autre chose que le nouveau pas en arrière que cette décision le forçait à faire vers les numéros qui partaient de droit. Paul ne lui fit pas éprouver le même sentiment ; car il fut admis sans hé-

sitation.

Puis vinrent presque successivement, pour le désespoir de Pierre , trois exemptions voulues par la loi ou par la taille physique des conscrits. Il n'y avait plus de doute en ce qui concernait Pierre : il devait désormais faire partie du contingent, et il fut déclaré admissible.

C'est au retour de cette séance que s'engagea une discussion plus violente que jamais, à propos de la bourse commune. Elle

appartenait certainement de droit à Pierre, qui, ayant apporté sa part dans cette assurance mutuelle à laquelle Paul n'avait rien fourni, en était désormais le seul possesseur. Cependant Julienne fit un appel à sa générosité pour l'engager à partager la somme avec son frère ; mais Pierre persévéra dans sa dureté égoïste, et déclara qu'il voulait user de son droit.

Son droit! dirons -nous avec Julienne; ne savez-vous pas que par l'exercice impitoyable de son droit on peut arriver aux actions les plus cruelles, être dénaturé, impie? car c'est de l'impiété que l'égoïsme envers un ami , un frère. Que serait une société dont tous les membres marcheraient sur la ligne droite, inllexibles, sans dévier jamais, fût-ce pour répandre l'huile et le vin du Samaritain sur un être soutfrant à quelques pas du chemin? Ce serait une société d'une sécheresse et d'une aridité odieuse. Le riche s'y retrancherait donc dans son droit incontestable de propriété pour ne pas faire l'aumône? L'offensé invoquerait donc son droit à exiger la justice et l'expiation pour ne jamais pardonner? On se heurterait sans cesse sur cet

étroit chemin : car nul ne voudrait céder une partie de la place où son pied doit poser. La compassion, la miséricorde, la charité, célestes déviations du droit strict, n'existeraient plus dans ce monde désormais éteint, glacé, mort.

Il n'est pas de raisonnement, quelque touchant qu'il soit, qui ne vienne échouer sur un cœur dur • c'est un écueil où tout se brise. Pierre répéta donc qu'il était dans son di^oit, et les neuf cents francs de la bourse commune lui furent remis par maître Girault, mais avec un sieste, un reç^ard surtout, qui auraient dû rappeler Pierre à de meilleurs sentiments , et paralyser en quelque sorte la main dans laquelle son père déposait le sac fatal. Il n'en fut point ainsi, et il se retira avec ses autres frères, hormis Paul, qui, pour la première fois de sa vie peut-être, était triste : ce n'était pas de partir, il y était tout prêt; mais il lui coûtait de se séparer de sa famille et surtout de Julienne.

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