LA BALLADE
Ceux de nos lecteurs qui savent T anglais, où le mot hallad signifie ordinairement une histoire lamentable et effrayante, de la nature de ces romances populaires que nous appelons complaintes , s'attendent peut-être à voir ici un de ces récits funèbres : non pas, car dans le pays de maître Girault la vieille langue a conservé une grande partie de sa valeur, et là, comme haï dans nos villes, comme ce même mot ballade chez uos vieux poètes, une ballade donne l'idée de la joie et de la danse.
C'est aujourd'hui la fête communale du pays qu'administre maître Girault. Le temps est magnifique, et voici les colons de l'île qui arrivent , mais non plus bras dessus , bras dessous, comme aux jours de leurs plus intimes liaisons , sur la place du village , couverte de baraques de planches ou de toile.
C'est là qu'on voit le géant nouvellement venu de la capitale , le veau à cinq pattes , né dernièrement dans la paroisse voisine, et un phénomène quelconque de la mer Glaciale ou des îles de la mer du Sud. Les baladins de tréteaux ont toute la terre à leur disposition , et leur géographie est presque toujours bouffonne. Les cinq chefs-heux d'arrondissement, voire la capitale du département, ont envoyé à la foire leurs plus beaux rubans et les étoffes qui étaient de mode l'année dernière à Paris, plus une clarinette et une grosse caisse , duo qui représente assez bien une longue femme fluette qui donnerait la main à un cavalier court et rebondi ; mélodieux couple dont l'étrange harmonie s'associe tant bien que mal avec le rappel que fait sans relâche retentir le tambour d'Ambroise Palvadeau; tambour joyeux aujourd'hui, il va bientôt battre la marche guerrière qui emmènera les conscrits loin de leurs mères éplorées. En attendant ce signal, ils vont danser encore aujourd'hui joyeusement. C'est que bientôt ils n'auront plus de fête du pays que par le souvenir, pour égayer les veillées des chambrées ou
des corps de garde, et ils veulent laisser dans leur mémoire une impression qui puisse durer huit ans.
Voyez -vous arriver de tous les côtés ces grands et robustes paysans coilYés de chapeaux ronds a fond plat et à larges bords? Sous ces espèces de parasols, ou parapluies suivant la saison, devrait tomber une longue chevelure ; mais il s'en faut de beaucoup. Leurs cheveux sont tondus en rond , comme l'étaient ceux des clercs du moyen âge. Le gilet de laine blanche, que laisse voir leur veste brune, est serré par une ceinture de mouchoirs routes ou bariolés. Cette ceinture est la limite où commence une culotte d'étoffe à grandes barres, moitié laine, moitié fil, qui descend jusqu'à de lourds souliers ferrés; mais la pesante chaussure n'empêchera pas les frisées et les rondes de battre la terre.
Voici les habitants du Marais en grande parure du dimanche ; et si vous me demandez pourquoi ils portent presque tous sur l'épaule une grande perche de plus de trois mètres de haut, je vous dirai de vous tranquilliser sur l'usage de ce bâton. Comme ils
rencontrent fréquemment dans lem's terres d'allu\1on des fossés remplis d'eau de dixmètres ou plus de largeur, ils ont besoin d'un levier qui les aide à prendre leur élan afm de les franchir, et c'est à cela que leur servent ces ningles, qu'ils ne quittent jamais quand ils vont dehors.
Si le costume des hommes ne vous paraît pas très -élégant, vous trouverez celui des femmes complètement laid, à coup sûr. Quelques mètres de petit ruban de fil renfermant dans des tours nombreux leur chevelure aplatie, font tous les frais de leur coiffure. Sur un corset qui leur monte droit jusqu'aux épaules, corset tellement garni de baleines qu'il pourrait parer un coup de sabre , est étroitement serrée une brassière d'étoffe bleue. Viennent ensuite deux épais jupons de laine, une paire de bas bleus et de sabots. Enfin , pour remonter à la tête , un grand capot noir chargé de rubans de la même couleur descend jusqu'à la naissance du cou, et s'attache sur la poitrine avec des agrafes argentées.
Il est impossible de vous montrer autrement vêtues maîtresse Girault et Julienne :
les étoffes de leurs habillements sont plus fines, voilà tout, et puis il faut convenir que, sous la main de notre jeune fille, le corset a perdu de sa hauteur exagérée, que le capot est devenu presque élégant, et que des souliers assez mignons ont remplacé les sabots quotidiens. Julienne a eu beau faire cependant, elle ne serait nullement gracieuse dans ce costume, si ce costume n'était gracieux par elle. C'est qu'elle a en elle-même la source d'un charme inaltérable , la bonté et le calme de Fàme.
Il y avait plaisir de la voir passer de la danse des bourgeois à la danse des paysans avec la même aisance et la même simplicité. Intermédiaire de bien et de concorde, elle agissait en ce jour de fête comme tous les jours de l'année, quand elle allait des chaumières aux châteaux pour y parler des malheureux, quand elle revenait des châteaux aux chaumières chargée des dons de la commisération qu'elle avait excitée pour les pauvres chez les riches. Maître Girault et sa femme suivaient d'un reçjard d'amour tous ses mouvements, tandis que sa croix d'or marquait légèrement sur sa poitrine la
cadence régulière de ses pas. Ils la contemplaient comme on contemple le bien le plus précieux qu'on va bientôt, sinon perdre, du moins partager. Le mari et la femme s'étaient presque tous les jours, depuis l'arrivée de la lettre de Simon, entretenus de ce que le devoir leur prescrivait de faire, dût même leur affection en souffrir cruellement, et, cédant à un sentiment de justice, ils s'étaient dit qu'ils n'avaient plus le droit de punir le coupable repentant et de lui infliger la plus terrible flétrissure , celle de cacher comme une honte son existence à sa fille. Avant de prendre la résolution de tout révéler à Julienne , ils avaient plus d'une fois senti saigner leur cœur ; cependant le parti était arrêté, et Girault, en répondant à Simon, lui avait fait connaître son intention comme le plus puissant encouragement vers le bien ; mais sa femme et lui n'avaient pas encore eu le couraç^e de mettre à exécution leur projet.
Notre jeune fille, quoiqu'elle sautât et dansât, était cependant grave et préoccupée. Le beau soleil de la fête perdait de son éclat sur ses yeux moins vifs qu'à l'ordinaire, et, quand
la foule joyeuse commença à se presser, on la vit aller et venir d'un air sérieux, parler bas à l'oreille d'Antoine, de son père, de Paul surtout. Il avait compté l'argent qu'il pourrait employer à sa libération; il possédait deux cents francs en tout, et venait de le dire en confidence à Julienne, qui l'interrogeait sur ce point.
Elle réfléchissait. Tout à coup elle se tourne vers maître Girault, et, après quelques paroles échançjées, ses resfards deviennent vifs et joyeux.
Midi! c'est l'heure de la scène la plus importante de la fête pour la gloire de la commune. Le village a porté un défi à une paroisse voisine, et voici en quoi consiste ce chevaleresque défi, tournoi rustique , dont la seule arme offensive et défensive est un lonçf câble qu'on voit étendu sur le pré où a lieu la fête. Chacune des deux paroisses va choisir ses athlètes, qui prendront à deux mains l'un et l'autre bout de cette énorme corde, chercheront à se l'arracher, et la victoire restera au parti qui aura entraîné son adversaire au delà d'une lii^ne de démarcation tracée par les soins des deux maires. Le
prix à remporter, outre l'honneur, est bon et beau. Plusieurs propriétaires, voulant conserver à la commune sa renommée dans ces luttes, ont proposé trois cents francs pour encourager les efforts des athlètes, au nombre desquels figurent quelques-uns des fils Girault.
Il est bon de remarquer que ce jeu n'a point été imaginé par un vain caprice, et qu'un tel exercice gymnastique a pour but direct l'application des forces des habitants de ces contrées aux travaux qu'exigent d'eux journellement leur profession et leur genre de vie. Dans les temps où les guerres avaient lieu corps à corps, l'épée et la lance à la main, les divertissements favoris de nos aïeux étaient les tournois et les quintaines. Le tir du papegai était l'éducation nécessaire aux soldats qui faisaient usage de flèches dans les batailles. Or les luttes et les batailles auxquelles doivent se préparer les administrés de maître Girault ont lieu avec de bien plus terribles ennemis que nous autres hommes chétifs : c'est l'Océan irrité qu'ils ont à combattre ; c'est contre ses vagues soulevées qu'il leur faut souvent lutter au
moyen de frêles cordages, soit pour ramener au port une barque en péril, soit pour pousser au large un chasse -marée que les flots jettent à la côte. EtTorts surhumains, combat de l'homme et du géant, luttes effroyables ! Pour s'y préparer , on ne saurait trop se tendre et se fortifier les muscles et les nerfs par de violents exercices , et voilà pourquoi nos Poitevins de la côte ont fait choix du jeu qui va commencer.
Ecoutez ! le tambour bat dans le lointain : c'est l'autre paroisse qui arrive avec ses champions. Bientôt les lutteurs se voient de près; ils jettent de côté leurs vestes, et, à un roulement simultané d'Ambroise Palvadeau et de son rival de la commune voisine, ils saisissent à deux mains la corde , qui bientôt frémit en se tendant sous leurs efforts. Ils sont dix de chaque côté , et le cable ne tarde pas à paraître aussi roide qu'une barre de fer, à moins qu'une secousse violente, partant soit de droite, soit de gauche, ne le fasse vibrer comme la sfrosse corde d'une contre -basse. Alors un son s^rave et bas se fait entendre dans le profond silence qui entoure cette joute, cause de tant d'anxiété.
Les deux paroisses respectives sont là, en effet, dans une véritable angoisse; chaque maire excite ses athlètes. A voir ceux-ci cramponnés aux deux bouts du câble et creusant le sol sous leurs pieds qui s'y enfoncent, vous éprouvez, n'est-ce pas? leurs violentes et convulsives émotions; vous partagez leurs transports quand ils sentent leurs antagonistes céder, leurs accès de désespoir quand il faut céder à leur tour. Les onoles des lutleurs entrent dans le chanvre ooudronné de la corde, comme leurs pieds dans la terre qu'ils dispersent en tirant, en se retenant.
Pendant un quart d'heure la lutte a été égale : mais il est é^ident pour maître Girault que sa paroisse va être vaincue. Les champions ne suppléent plus guère à la résistance qu'ils ont jusqu'ici opposée que par la force d'inertie, c'est-à-dire par le poids qu'ils impriment au câble en se tenant, pour ainsi dire, couchés dessus.
(( Coura£(e! couraoïe, mes amis! leur crie le maire, inquiet pour le succès des siens. — Courage ! répète toute la paroisse avec l'accent passionné que donne l'amour du pays : noble amour, qu'il s'applique à une
bourgade de mille âmes, ou à un empire de trente millions d'habitants.
Un nouvel effort du côté de maître Girault a répondu à cet appel ; mais c'est en vain : ses champions vont être entraînés.
(( Courage! » s'écria Julienne; et tout à coup le camp de Girault est ranimé. Antoine fait de prodigieux efforts pour plaire à sa sœur chérie. On résiste enfin; mais on n'a réussi qu'à rétablir un équilibre qui se soutient quelque temps.
« Je parie pour ceux de maître Girault; — je parie pour les autres, » disent à l'envi tous les propriétaires, tous les gros fermiers de la contrée , et des enjeux assez considérables viennent grossir le prix réservé à la commune victorieuse.
« Têrve ! trêve ! » s'écrie en ce moment maître Girault en s'adressant à son confrère de la paroisse rivale. La trêve est accordée, et il est convenu que chaque commune va ajouter un champion à ses dix.
« Commencez! dit maître Girault, après avoir fait un signe à Paul, qui n'était pas au nombre des lutteurs. L'autre paroisse commence, en elTet, à tirer le cable, et l'on voyait
bien que le onzième était à son poste , car le côté de maître Girault pouvait encore moins résister qu'auparavant.
(( Paul! Paul! » s'écrie son père. Paul accourt et s'élance sur le cable, au premier rang. Il était très -robuste, très -adroit en même temps, et avait, au collège , remporté toutes sortes de triomphes gymnastiques. Le parti opposé s'aperçut bientôt de sa présence en se sentant ébranlé. La force, la force intelligente , celle qui a le plus de puissance , était rentrée avec Paul dans le camp de maître Girault; et, après dix minutes d'efforts égaux, d'égale résistance de part et d'autre^ la paroisse qui avait d'abord l'avantage fut entraînée en deçà de la ligne fatale.
Il est bien entendu que Paul refusa sa part dans le prix de la lutte , les pauvres en avaient besoin.
Il était trois heures en ce moment, et dans une lande voisine se préparait une lutte plus noble et plus utile encore, un concours de charrues : c'est ce qu'on pourrait nommer les jeux olympiques de l'agriculture. Déjà la longue carrière était préparée, et une vaste tente s'élevait entre le point d'où les charrues
devaient partir et celui où elles devaient arriver le plus promptement possible , en traçant le sillon le plus net. Il semble que Fagriculture veuille encore ici donner une leçon aux hommes, en leur apprenant que le chemin le meilleur pour arriver au but est le chemin le plus loyal, le plus honnête, le plus droit. On pense bien que maître Girault devait assister à cette fête ; il était un des juges du camp ; un intérêt plus direct encore l'y attirait : Antoine allait concourir. Pierre aussi avait songé à se présenter ; mais sa charrue n'était pas construite à moitié quand le jour de l'épreuve arriva, tant il avait été indolent, tant il avait mal calculé ses heures de travail. Quant à Jacques, il aurait trouvé fort bon de gagner le prix , et il avait commencé le plan d'une charrue ; mais comme il s'était rendu presque aveugle avant de l'avoir achevé, il fut forcé d'y renoncer. Pour Jean, nous savons ce qu'il avait fait ainsi que Paul. Antoine était donc le seul des Cinq qui concourût.
Il quitta la fête pour se rendre sur la lande avec son père. Déjà le préfet, le sous-préiet, tous les maires des environs et les no-
tables fermiers se trouvaient réunis sous la tente ainsi que les femmes de la ville et des campagnes, dans leurs plus beaux atours. Julienne était là avec Paul et maîtresse Girault. Les autres frères, soit qu'ils fussent en\ieux ou indifférents, avaient refusé de se joindre à la famille. La solennité agricole commença par une distribution de médailles aux serviteurs qui avaient fait preuve de célérité, de probité ou d'intelligence dans les soins qui leur étaient confiés. Servantes de basse-cour et journaliers reçurent de la main du préfet la récompense due à leurs travaux , quelque humbles qu'ils fussent , pourvu qu'ils se distinguassent par un degré d'amélioration. Puis "sdnrentles diverses méthodes d'ensemencer, de façon à produire le plus de blé avec le moins de semence possible , en combinant des moyens ingénieux pour que la moitié du grain ne se perdît pas et ne devînt pas la proie des oiseaux.
. Enfui le tour des charrues était arrivé. Déjà les deux bœufs attelés au soc marchaient avec une lenteur majestueuse des deux côtés du sillon qu'ils traçaient. On suivait avec un intérêt profond chacun des progrès de. ce
véritable char triomphal de l'industrie humaine ; mais la charrue qu'on essayait était conduite par une main peu habile : elle décrivait presque une ligne diagonale sur le terrain, et se retira sans la moindre marque d'approbation.
Certes, jamais char de l'Attique lancé sur l'arène, jamais chevaux élégants parcourant comme autant de flèches une longue carrière, ne fixèrent plus vivement l'attention des spectateurs ; c'est que ce concours était une récompense pour les habiles, une excellente leçon pour ceux qui voulaient apprendre , un motif de gloire pour les vieux cultivateurs, qui voyaient dans le progrès les résultats de leurs efforts.
Cinq charrues avaient succédé à celle qui eut si peu de succès, et deux seulement avaient été remarquées, quand celle d'Antoine entra en lice. Tout le monde admira d'abord la magnifique paire de bœufs qui étaient sous le joug, et c'était déjà un bel argument en faveur de l'habileté d'Antoine pour élever les bestiaux. Ce puissant attelage partit d'un pas égal, mesuré, et Antoine voulut lui-même tenir le soc. Jamais
sillon ne fut mieux tracé et tranché plus nettement : Antoine n'était pas arrivé au milieu de la carrière, que déjà des applaudissements nombreux le saluaient comme s'il était vainqueur. Il ne dévia pas d'une ligne pendant l'autre partie du trajet, et le préfet lui décerna , au milieu d'un concert unanime d'acclamations, le premier prix du concours. Il y avait plus d'honneur que d'argent dans la médaille qu'il reçut; cependant, après toutes les félicitations des autorités, il revint embrasser sa famille , garda pour lui la médaille , et put remettre à Paul cinq cents francs pour contribuer à sa libération, en lui disant : « Je ne veux pas que tu partes. »
Quand toute la famille fut revenue à la fête du village, Julienne comptait en elle-même ce que Paul avait en sa possession : « Sept cents francs ! cela avance, se disait-elle, mais ce n'est pas encore assez ; et puis je veux que Jacques contribue aussi ! w
Elle méditait sans doute quelque expédient nouveau, quand, les coups de fusil du tir ayant cessé, les boules s' étant arrêtées et la grosse caisse ne produisant plus qu'un bourdonnement pareil à celui de la cloche
LILE DES CINQ 217
qui vient de frapper son dernier coup , on entendit le son de quatre ou cinq cornemuses qui jouaient passablement d'accord, et cherchaient à justifier la renommée antique et traditionnelle des jeux de musettes du Poitou. La danse allait devenir générale, il faisait nuit; mais la plus brillante illumination qui jamais eût resplendi sur le champ de foire de la paroisse éclairait les groupes joyeux^ les frisées et les rondes.
Il y avait, comme dans toutes les fêtes de village, deux danses, l'une pour les paysans, l'autre pour les bourgeois , et si par hasard les premiers venaient à se trouver parmi les seconds, ils étaient gênés au milieu de ces gens qui, comme ils disent, parlent nohïaty le français sans patois, la langue noble. Ils sont les premiers à fuir, même dans les divertissements rustiques, cette égalité qui les embarrasse, parce que l'éducation a irrésistiblement détruit le niveau. Ils n'oseraient sauter, gambader^ s'abandonner à leur bonne grosse joie entre un monsieur et une dame qui parleraient noblat. Alors , et c'est de leur plein gré, ils forment, pour se réjouir, une société à part. Comment, et à plus forte rai-
son , n'en serait-il pas ainsi dans les affaires et les relations sérieuses de la vie ?
Maître Girault n'en riait pas moins de bon cœm% en voyant ceux d'entre les Cinq qui étaient les plus ai^dents partisans de l'égalité en tout, inviter exclusivement la fille du juge de paix , la femme du percepteur et les cinq ou six jeunes personnes de la ville que le médecin avait amenées à la ballade. Julienne^ Antoine et Paul étaient les seuls avec lesquels les villageois aimassent à danser, parce qu'ils avaient un art peu commun , qui provient d'une alliance parfaite des qualités de l'esprit et du cœur, Fart de mettre les plus humbles et les plus simples à leur aise. Savoir se baisser avec grâce pour se trouver au niveau d'un inférieur par la nature ou l'éducation, est une chose bonne et aimable en ce monde, mais dont peu d'hommes ont le secret.
Cependant bientôt tout le monde se réunit ; une grande ronde se forma : c'était le morceau d'ensemble de la fin de la fête, et certes jamais on ne vit ronde plus joyeuse dans une assemblée de Poitou ou un pardon de Bretagne. Il y eut bien quelques garçons
étendus à terre, et relevés par l'espèce de trombe vivante qui roulait sous l'entraînement du jeu des musettes. Quelques filles eurent bien leurs rubans et leurs jupes déchirés ; mais c'était la dernière ronde , et l'on n'y regardait pas de si près.