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LE DÉPART DES CONSCRITS

Grâce au don d'Antoine et aux épargnes de Julienne, aux larmes de laquelle il céda, Paul était désormais en état de se racheter, et le lendemain même il avait un remplaçant, ainsi que les quatre autres conscrits du village; cai^ le pays avait, par malheur, beaucoup trop de pauvres gens qui s'empressaient de solliciter comme une faveur les places de soldats vacantes, et les douze cents francs qui leur donnaient le droit d'aller se faire tuer par procuration. Il est bon de remarquer que Maclou , dont les fds Girault avaient tourné la tête par leurs divagations d'autrefois au point de le rendre paresseux et travailleur inhabile, fut, en définitive , contraint de laisser son lils partir à la place d'un autre garçon de ferme qui avait acquis du bien par son travail.

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(( Tiens , ma mère , voici de quoi payer le billet pour lequel on te poursuit. — On ne vendra pas tout chez nous. — Tu pourras encore acheter quelques perches de terres.

— Voilà une dot pour ma sœur : qu'elle soit heureuse! — indien, mon père! je vous donne de quoi rebâtir votre maison, w C'est ce que les cinq remplaçants dirent en rentrant chacun chez eux avec leur argent ; car ils ne consommaient ce sacrifice que par de louables motifs de piété fiUale ou de tendresse fraternelle.

Aussi l'on peut comprendre à travers combien de larmes d'attendrissement, mêlé d'une sorte de respect, les mères, les sœurs rei»'ardaient ces enfants dévoués. Ce n'était qu'avec effroi qu'ils touchaient ce prix de leur sang; et bien des fois elles se jetèrent dans les bras de leurs frères , de leurs fils , pour les supplier de rompre leur marché.

— Mais le besoin, mais la faim, mais les poursuites des créanciers!...

Il fallait se résigner, et d'autant plus tôt que, des bruits de guerre s'étant élevés à cette époque, les conscrits devaient rejoindre dans un court délai. Cette circonstance fit dé-

faillir entièrement le coui^age des pauvres femmes; et si Ton entrait, à quelque heure que ce fût, dans leurs chaumières, on n'y entendait que pleurs, que soupirs, que malédictions contre les hommes, qui, disaientelles dans leur émotion, se déchiraient comme les loups des bois.

Le curé ne voulut pas laisser partir ses enfants sans avoir dit pour eux cinq une messe solennelle ; et, dès le matin du jour du dépaiH, le haut clocher octangulaire , de construction anglaise, laissa échapper par toutes ses embrasures le clair et retentissant appel à la prière. Bientôt les remplaçants, qui faisaient tous leurs efforts pour soutenir par une démarche aisée et un air tranquille le courage de leurs mères et de leurs sœurs, entrèrent les premiers dans Féglise, éclairée d*une ravissante lumière. Le soleil, qui traversait en se colorant les rideaux rouges des croisées , sillonnait les dalles de rayons d'un rose vif, que réfléchissaient les chandeliers d'argent de l'autel et du banc d' œuvre. Toutes les figures de la famille Girault, qui venait assister à cette pieuse cérémonie, prirent, sans en excepter la tète blanche du vieillard,

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des couleurs délicieuses en passant sous cette clarté suave. Quant à l'éclat du teint de Julienne , rien ne pouvait y ajouter.

On fit asseoir les remplaçants et leurs familles sur les bancs les plus voisins de l'autel, et l'on ne voyait que mieux la tristesse de ces pauvres femmes ; quand elles regardaient d'un œil désolé les ornements d'or de la chasuble scintillant sous les rayons du soleil , on devinait qu'une pensée de terreur était dans leurs âmes. Elles cherchaient s'il n'y avait pas au miUeu de ces ornements quelque chose d'une micsse de deuil.

Oh ! le deuil était dans les sanglots étouffés, dans les soupirs qu'elles laissaient échapper avec leurs prières; et alors maîtresse Girault et Juhenne soupiraient comme elle. Paul et Pierre lui-même, tous deux à genoux, priaient sincèrement pour ceux qui allaient, à leur place, trouver la mort peutêtre. Paul surtout, doué d'une vive sensibilité , éprouvait en ces graves moments de solennelles émotions. Il lui semblait sentir une nouvelle vie se confondre avec la sienne , la vie de son remplaçant. En invoquant le Ciel pour lui, il prenait l'engagement de soutenir

la famille à laquelle il enlevait son appui , et il le fit loyalement. Cette scène imposante et les méditations qu'elle inspirait à Paul, produisirent sur sa conduite , ainsi que nous le verrons bientôt, un salutaire effet.

A peine la messe fmie, le tambour donna par un roulement le signal du départ, à la voix du sergent qui venait chercher les recrues, et leurs mères, leurs sœurs, leurs parents voulurent les suivre jusqu'à un oratoire caché dans les bois , entre la commune et le chef- lieu de canton.

On se mit donc en route , les conscrits d'un pas cadencé et martial, les femmes d'un pas tremblant et incertain, malgré l'impulsion mesurée que donnait à la marche Arnbroise Palvadeau.

Oh ! si l'on eût pu entendre alors les paroles des mères à leurs enfants, leurs tendres exhortations , les espérances de se revom un jour qu'elles exprimaient d'une voix tremblante, leurs sanglots d'adieu, la terre en aurait eu pitié ; le Ciel , pour qui rien au monde n'est dit à voix basse, le Ciel, ému de compassion , aura sans doute rendu leurs fils à ces mères éplorées.

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(( Ne nous parlez pas ainsi, laissez-nous notre courage, » répondaient-ils aux malheureuses femmes; mais, malgré leur ton de virile assurance, ils eurent des larmes dans les yeux quand ils virent fuir derrière eux les dernières maisons du village : plus d'une fois ils retournèrent la tête afin de regarder leur clocher qui sonnait toujours pour leur dire adieu , et quand ils passèrent dans les prés où l'on fauchait les foins, ils soupirèrent en pensant qu'ils n'assisteraient pas avant huit longues années à cette fête parfumée des campagnes.

Enfin on entra dans le bois où devait s'opérer la séparation, et les larmes de redoubler alors , tandis que Palvadeau , inexorable comme le temps qui va toujours du même pas, ne ralentissait en rien sa marche. Tout à coup il s'arrêta au bout d'une allée verte ; c'est qu'il se trouvait là devant l'oratoire , où tout le cortège , les femmes et les gars entrèrent en s'inclinant , après avoir écarté les branches qui faisaient à la petite chapelle un rideau d'une végétation pompeuse.

Il eût fallu entendre les cris d'extase des

fidèles en mettant le pied sur le seuil du

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rustique sanctuaire, perdu, comme un nid de colombe, au fond des bois. Il était toujours désert, et cependant chacun assurait qu'on venait d'y voir quelque-chose de blanc qui se mouvait. Un miracle 1 un ange peutêtre ! Non, pas tout à fait, mais à peu près ; car le curé avait gagné l'oratoire par un sentier de traverse, pour venir donner une dernière bénédiction à ses enfants.

Ils se mirent à genoux devant lui, et il leur récita une touchante prière, pendant laquelle Paul prit de nouveau l'engagement de renoncer à une vie oisive et dispendieuse afin de soulager la famille de son pauvre remplaçant. Vœu noble et beau, que Dieu accueillit comme le plus suave encens; car, lui qui voit tout , il savait que ce pieux serment serait accompli. Vous verrez combien il est bon et salutaire à l'homme de donner pour fi'ein à ses passions un engagement respecté , un saint devou' !

Après son oraison , le pasteur adi^essa aux conscrits une courte exhortation sur les devoirs de leur état, sur la fidélité à ce drapeau qui est la bannière du chrétien devenu défenseur de sa patrie, sur l'obéissance, qui

est le principe de l'ordre dans ce désordre fatal qu'on nomme la guerre, enfin sur l'humanité qu'ils devaient observer au milieu des rigueurs des batailles. Il leur donna ensuite sa bénédiction, ainsi qu'aux mères et aux sœurs éplorées.

(( Allons ! pas accéléré ! » dit le sergent d'une voix un peu émue , et qui se frayait difficilement passage à travers ses épaisses moustaches.

C'est alors que les femmes, étouffées par les sanglots qui se précipitaient du fond de leurs cœurs sur leurs lèvres, s'élancèrent dans les bras de leurs fils, les couvrant de caresses, les étreignant comme quand elles les prenaient dans leurs berceaux , leur redisant dans ce court intervalle tous les mots les plus tendres dont elles les avaient salués depuis leur venue au monde.

Le tambour et le sergent confondirent alors leurs voix inflexibles : ce En avant, pas accéléré.

— Encore une fois adieu !

— Tu nous écriras ?

— N'oublie pas de nous donner de tes nouvelles.

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— Nous prierons Dieu tous les jours pour que tu reviennes au pays. ))

Le sergent, pressé par son devoir, commanda au tambour de précipiter la marche , et Ambroise Palvadeau obéit, mais non sans laisser couler quelques larmes sur l'impitoyable peau d'àne.

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