‹ L'île des cinqChapitre 18 sur 21 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

- Les larmes de ces familles veuves de leurs enfants se séchèrent avec peine , sans que la source s'en pût tarir jamais. Les premiers moments de douleur de ce cruel isolement où l'on cherche en vain tous les jours l'objet chéri étant un peu apaisés, les pauvres femmes obéirent aux pieuses volontés qui avaient commandé à leurs enfants leur sacrifice. Celle-ci se délivra de ses dettes, et put encore acquérir un petit coin de terre ; celle-là fit réparer sa maison; cette autre autre acheta le fonds d'un mince commerce qui pouvait la faire vivre, et le mariage de la jeune fille dont l'un des conscrits avait assuré la dot en se vendant, fut décidé pour être célébré aussitôt après la rentrée des récoltes.

La troisième année de jouissance des Cinq

fut aussi belle que les précédentes ; mais je ne saurais dire positivement quels en furent les résultats pour chacun. Suivant le bruit du pays, Antoine avait trouvé de nouveaux enoTais et de nouvelles combinaisons de terreau à l'aide de ses études chimiques, et il exécuta une idée heureuse en créant quelques œillets de marais salants au-dessous des falaises qui bordaient l'îlot. Ainsi l'industrie d'Antoine aurait déjà détruit en sa faveur le niveau dans la propriété des Cinq, si ceux-ci n'avaient contribué de leur plein gré à changer les conditions primitives de leur éç^alité. Antoine avait encore acheté à Pierre, qui avait toujours trop de terrain à exploiter, trop de travailleurs à surveiller, trop de soins à prendre pour ses affaires, quelques arpents de terre labourable, et Paul lui avait encore vendu , pour satisfaire une soif insatiable de dépenses folles, une portion de sa récolte sur pied : c'est ce que le proverbe appelle manger son blé en herbe. Soyons sûrs que cette folie de Paul sera la dernière. Jacques avait encore une moisson superbe ; mais les connaisseurs avaient entrevu dans certains symptômes la fm pro-

chaîne de la fertilité factice due à l'écobuaç^e. Quant à Jean, 11 avait affermé à Antoine la totalité de ses terres pour les trois années de jouissance qui restaient à courir. Cet abandon n'était point, de sa part, l'effet de la paresse ou de Tincapacité ; mais le travail des champs lui semblait de plus en plus Indigne de lui, à mesure qu'il le négligeait davantage pour se livrer à des travaux littéraires. Il se décida enfin à tout sacrifier à cette passion perfide. Il avait longtemps barbouillé de prose et de vers son papier dans l'obscurité du village ; mais il croyait enfin pouvoir supporter le grand jour, l'éclat, aspirer à la gloire ; et, s'appuyant sur ces idées creuses, l'Insensé renonçait au bonheur. Sa démence était devenue une Incurable passion. Il fallait qu'il vînt à Paris. Maître Girault, à qui il fit part de sa résolution sans lui demander avis, ayant considéré que cet Incident de la vie des Cinq serait un fait utile à constater dans l'expérience à laquelle 11 avait voulu les soumettre, consentit au départ de Jean, non sans le placer, à son insu, sous la surveillance amie d'un de ses correspondants.

Cette diminution survenue dans la famille

fut pénible pour maîtresse Girault, d'autant plus qu'une autre séparation commençait à s'accomplir à la ferme. Simon Girault avait écrit à son frère une seconde lettre, dans laquelle il témoignait la plus vive joie à l'idée que sa fille apprendrait que son père était encore vivant, qu'elle le reverrait, qu'elle pourrait l'honorer désormais. Cette pensée était pour lui une nouvelle et inépuisable source de courage contre le vice. (( Surtout, mon frère! ma sœur! leur disait -il, ne lui cachez rien : que je n'aie jamais à mentir près d'elle. Dites -lui tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai expié, tout ce dont je me suis repenti et me repens encore tous les jours. Oh ! je le répète, que je ne sois point contraint à recourir devant elle au mensonge : ce serait encore être criminel. »

Maître et maîtresse Girault se chargèrent d'une tâche difficile, celle d'apprendre à Julienne tous ces mystérieux détails de famille, sans lui rendre son père méprisable et odieux. La pureté de son àme, le sentiment exquis qu'elle avait du juste et de Finjuste, du bien et du mal, faisait que, dans la rigueur de son innocence, elle songeait

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avec effroi à toute mauvaise action , et que la vue d'un coupable lui faisait éprouver de l'horreur.

Il n'y a que l'expérience de la vie qui puisse nous enseigner la commisération pour les fautes, l'indulgence, la possibilité de l'honnêteté et du pardon après le crime et le châtiment. C'est parce que Dieu voit et sait tout, c'est parce que la loi est son reflet parmi les hommes, que Dieu et la loi admettent le repentir, l'expiation, la grâce qui réhabilite l'être qui s'est purifié. Julienne ignorait trop le monde et la vie pour comprendre ces nuances, ces modifications nécessaires du sens moral né avec nous. Faire concevoir à Julienne ce qu'il y a d'équitable à tempérer cette rigidité , tel était le soin auquel maître et maîtresse Girault se livraient sans cesse , afin de pouvoir un jour nommer et révéler son père à la pauvre jeune fille sans la faire tressaillir d'indignation. Ils s'y préparaient par des rapprochements , des exemples ; elle commençait à les senlir. Elle avait d'aiheurs le cœur si bon, qu'elle était plus accessible que tout autre aux idées de bienveillance, de pitié, de pardon. Le moment arrivait où

le grand mot pourrait être prononcé. Elle éprouvait une compassion véritable et un tendre intérêt pour les coupables repentants dont ses parents lui peignaient les angoisses dans de simples et toucbantes fictions, et, s'ils venaient alors à donner à ces malheureux un enfant, une fille, elle s'exaltait à la pensée de ce qu'il y avait de beau à consoler, à relever, par son amour lilial et son respect, un père ainsi revenu de la honte à l'honneur et du mal au bien.

C'était précisément à cette disposition que maître et maîtresse Girault avaient voulu ramener ; et pourtant... , qui saurait expliquer ces inconséquences ? ils reculaient alors devant leur œuvre ; ils craignaient de voir l'affection de Julienne diminuer pour eux , en se transformant en dévouement tendre pour Simon, comme si la jeune fille n'avait pas i'àme pleine de richesse, et ils remettaient toujours au lendemain pour lui dire la vérité sur son père. Ils avaient enfin résolu d'attendre, pour faire cette révélation, le moment où Simon devait revenir au pays ; car il avait promis de faire un voyage avant le terme de sa surveillance.

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^laître Girault et sa femme peuvent donc encore jouir comme de leur fdle de Julienne, que voici parée pour la noce dont nous avons parlé et dont le moment est venu. C'est elle qui habille la mariée ; elle lui pose en ce moment sur la tête le bonnet dont les barbes tombent sur les épaules , et la couronne d'éternelles, à laquelle toutes les jeunes filles ont attaché chacune leur épingle , afm de se marier dans l'année. Julienne seule n'a pas obéi à cette idée superstitieuse; elle n'a d'ailleurs que dix-sept ans et quelques mois.

Les garçons, de leur côté, assistent à la toilette du marié, dont la plus grande parure, parce qu'elle est la plus rare et qu'on ne la porte que le jour des noces, consiste dans une épaisse couche de poudre accumulée profusément sur ses cheveux noirs.

Les préparatifs terminés , on se met en marche vers l'église. Julienne est au nombre des jeunes filles qui tiennent, derrière la mariée, soit une épine garnie de fruits, de rubans et de bonbons , soit une quenouille avec un fuseau. Ce sont là les emblèmes de cette vie composée de jours doux ou amers, qui caressent ou qui déchirent, de jours de

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de fête et de travail. Toute la famille Girault et les notables suivent la mariée , que précèdent , comme le veut l'usage antique , les violons et les musettes.

Le couple est béni, le mariage est conclu, et le cortège municipal revient à la grange que maître Girault a prêtée pour le festin, dont en outre il fait les frais. La marche est un peu longue, attendu que chacun des noceux j en revenant de l'église , est en droit de prendre par la main la mariée et de la faire danser quelques minutes.

Mais c'est quand vient le dessert que s'accomplissent les plus singuliers usages, dont sans cloute l'oriç'ine remonte à des siècles reculés. Voyez- vous d'abord arriver Paul, tenant à deux mains une corbeille? Il la présente à la mariée ; car c'est lui qui est le momoUy le plaisant, cet être que les anciens ont voulu diviniser dans leur Momus. Que contient cette corbeille? On va l'ouvrir. Tous les yeux sont fixés sur la mariée. Va-t-elle tirer un voile ou des bijoux? Le couvercle se lève, et avec le couvercle, deux petits becs roses, deux gracieuses têtes, l'une d'un gris tendre, l'autre d'un blanc pur, une colombe.

une tourterelle, dont les pattes sont enjolivées de rubans. Ce n'est pas, je l'espère, pour les enchaîner : ce serait un triste symbole.

Oa pourrait croire, cependant, que tel est le sens caché de cette offrande, quand on entend les chansons que les jeunes filles psalmodient à la mariée en lui présentant cette-épine qui Ta suivie à l'église, chansons de toute antiquité, dans lesquelles on luipeint le tableau de la vie nouvelle où elle entre , ses plaisirs et ses tribulations, ses douceurs et ses amertumes. C'est toujours, comme on le voit, toujours et partout, l'épine parée de rubans et de bonbons. De leur côté, les frères du mari, qui vient seulement de se mettre à table , car il doit servir ses convives jusqu'au dessert, les frères du mari semblent compléter ces pronostics en préparant pour lui, et sans rubans, un fagot d'épines que chacun lui otTre en cérémonie.

Julienne assiste à l'accomplissement de toutes ces graves formalités, pendant lesquelles la mariée ne peut, suivant l'usage, faire autrement que de fondre en larmes. « Eh bien ! mademoiselle Julienne , lui dit le

notaire son voisin , avez-vous mis une belle épingle à la couronne de la mariée? »

Antoine, qui est son voisin de gauche, attend la réponse avec une espèce d'intérêt.

(( Moi! Monsieur? répond-elle avec modestie, oh! mon Dieu ! non.

— Il faudra pourtant bien que nous vous présentions la corbeille et l'épine, qu'on vous

chante la chanson de la mariée Quand

cela? voyons î » Et le notaire , tout en l'interrogeant ainsi avec gaieté , interrompt ses joyeux propos pour dire au juge de paix, à l'oreille, et d'une voix qui se laisse fort bien entendre : (( Voici une femme qui sera un vrai trésor ! »

Un trésor ! Ce mot qu'elle avait sans doute entendu prononcer bien des fois sans y prendre garde, ce mot, dit au milieu d'une noce à propos de la mariée , la frappe et lui rappelle le trésor dont maître Girault a promis la découverte à ses fils. Mais quel rapport peut -il y avoir entre ce mystérieux trésor, le travail et l'activité sans doute, et ce que le notaire a voulu dire? C'est une idée qui la préoccupe.

On met entre les mains de la jeune femme

la quenouille chargée de lin qu'elle va filer entièrement. Encore une sage et grave leçon ; on lui apprend ainsi qu'il n'est pas de fête qui doive lui faire négliger les soins du ménage et le travail nécessaire. Cet enseignement, véritable morale en action, ne serait cependant pas fort divertissant pour la compagnie, si l'on ne faisait passer vite et gaiement ce temps d'épreuve, au moyen des plaisanteries et des rires qui abondent.

La tache est terminée enfin , la danse que nous connaissons à merveille succède, et la grâce, les bonnes manières de Julienne sont, comme à l'ordinaire, l'objet de l'admiration générale.

(( Oui, Messieurs, dit le notaire aux fils Girault, notre mariée d'aujourd'hui est trèsbien , sans doute ; mais Julienne ! ce sera bien autre chose ! ce sera un vrai trésor que votre sœur.

— Notre sœur ! un trésor ! notre sœur ! se dirent, avec un trouble dont nous saurons bientôt la cause, Antoine, Paul, Pierre et Jacques; mais en ce moment les grandes rondes enlèvent tout le monde dans leurs étreintes. Enfin, après une nuit de joie tu-

multueuse, joie attristée pour la mariée par le souvenir du sacrifice que son frère a consommé afin de rendre possible ce mariage, la noce se sépare pour revenir déjeuner et dîner encore , tant qu'il restera de quoi manger et boire sur les plats et dans les barriques; puis, après ce dernier- dîner, un convive prend la crémaillère , l'autre une chaudière , l'autre un poêlon ; chacun s'arme des ustensiles du ménage. Ce cortège défile dans les rues et les ruelles du village, au milieu des cris des enfants, conduisant de maison en maison les mariés, qui y font de courtes visites, et enfin le couple est installé dans le pays.

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