LA MAUVAISE ANNÉE
D'où vient que les propos insignifiants que le notaire avait adressés aux fils Girault pour leur faire l'éloge de Julienne, ce trésor , leur sœur, les avait jetés dans une perplexité qui ne les quittait plus? C'est qu'au milieu du bruit joyeux de la noce , presque en ce moment même, ils venaient d'entendre faire, parmi les anciens du pays , une remarque qui fixait d'autant plus alors leur attention. Un vieux paludier d'un autre bourg avait dit à son voisin : « C'est drôle ! ces garçons doivent être à peu près du même âge ; partant ils ne peuvent pas être tous les fils de maître Girault. M'est avis qu'il n'y a pas moyen qu'ils soient tous frères. »
C'est cette observation, interrompue par
le tumulte de la noce, qui tout aussitôt les
mit en émoi. Ils n'avaient jamais songé à
cette circonstance ; la tendresse égale pour tous , les soins paternels dont ils avaient été l'objet, sans distinction, sans préférence, sans prédilection marquée pour quelquesuns; le nom commun de fils Girault que leur donnaient les habitants , toutes ces circonstances ne leur avaient jamais permis de songer qu'il pouvait , qu'il devait même exister entre eux une différence de parenté. Rien n'était cependant plus frappant ; tous nés dans la même année, un lien fraternel pouvait-il exister entre eux de par la nature? Pendant toute la nuit, ce qui en resta du moins, après la séparation des noceux, les quatre, au lieu de dormir, ne cessèrent de tourner et retourner dans tous les sens la réflexion qui leur avait été inspirée, et chacun d'eux éprouvait, devant une certitude tout à coup apparue , un sentiment qui s'accordait avec son caractère. Jacques frémissait à la pensée qu'il pouvait ne pas être l'héritier de la grande fortune de maître Girault, et Pierre ressentait à peu près les mêmes angoisses, attendu que tout paresseux aime à avoir en perspective une existence assurée sans travail. Quant à Paul et
Le curé avait ôaône l'oratoire par un sentier de traverse , pour venir donner une dernière "bénédiction à ses enfants
à Antoine, ils eurent chacun de leur côté une seule et même pensée : c'est que, s'ils n'étaient point réellement les enfants de maître Girault, ils n'étaient point non plus, par conséquent, les frères de Julienne; et alors Antoine,. ainsi que Paul, se disait : Je pourrais être son mari.
Dès que le jour vint, Jacques s'empressa de se mettre en quête dans le village pour découvrir la vérité. La mère Jeanne lui attesta, — et ici elle lui imposa le plus grand silence, car maîtresse Girault lui avait ordonné le secret; — elle lui attesta que, la plupart, ils étaient des neveux du maître de la maison ; mais lesquels? — lesquels? (( Ah ! dame, je ne pourrais pas vous le dire , — et puis, je crois bien qu'il les a tous adoptés, ajouta la vieille.
— Adoptés ! s'écria Jacques avec indignation, adoptés ! Est-ce qu'il peut y avoir des enfants adoptifs là où sont des descendants léçjitimes? »
Soit observation fidèle d'un secret commandé aux habitants parlé bienfaisant maître Girault, soit impossibilité de répondre par l'effet de l'ignorance, les administrés du
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riche fermier n'en apprirent pas davantage au questionneur. Il n'en resta donc que plus profondément plongé dans ses incertitudes ; c'est ce qui arrive presque toujours aux curieux. Quelle est cette fatale pente qui nous entraine vers de pénibles découvertes ou vers l'abîme ! Les Cinq n'osaient cependant interroger maître et maîtresse Girault. Espérant alors que Julienne réussirait à tout savoir, ils la mirent dans leur confidence. Elle éprouva un chagrin réel en acquérant la conviction qu'ils n'étaient pas tous ses frères, et quand ils la pressaient de chercher à découvrir lesquels d'entre eux étaient réellement les enfants de maître Gh^ault, ceux dont elle était la sœur véritable , elle répondait que pour rien au monde elle ne voudrait savoir le nom de ceux qu'elle ne devait plus aimer comme frères. Juhenne s'étant refusée à faire des questions qu'ils n'osaient adresser à leurs parents , ils se résignèrent à la nécessité, fort douce d'ailleurs, de se voir traiter comme frères, également bien venus, également choyés à la maison; et l'hiver se passa ainsi.
Puis, quand vint la saison nouvelle, le ciel
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ne tarda pas à jeter d'autres préoccupations dans les âmes. L'horizon était sans cesse sombre et menaçant, comme un front ridé par la colère. Le printemps ne parut réellement pas cette année. Mai fut froid et nuaf^eux comme le nébuleux décembre. Les fruits gelèrent dans leurs germes, les feuilles dans leurs bourgeons, et, si quelques rayons de soleil eurent passagèrement assez de force pour dérouler les tendres enveloppes du feuillage et des fleurs, juin amena des coups de vent âpres qui détruisirent tout. Julienne, quand elle allait le matin visiter son verger, frissonnait et souffrait avec ces créatures délicates que le froid flétrissait sur leurs tiges. Il avait été impossible de songer aux semailles de mars , cette providence de l'agriculteur : comment labourer et semer dans la boue? C'était là encore un grand désespoir pour les colons de l'île des Cinq. Du moins ils pouvaient, selon toute apparence, compter sur une belle récolte de foin qu'avait favorisée cette fatale pluie si constante ; mais elle ne cessa point pour la fenaison, et les hautes herbes, ne pouvant sécher, pourrirent sur la terre.
Comme pour ajouter à ces causes de tristesse, les vents orageux de juin et de juillet soulevant des tempêtes continuelles entre File et la terre ferme, il n'y eut guère moyen de se voir en famille. Alors Jacques, ayant continuellement sous les yeux ses champs infertiles cette année, soupirait et maudissait sans cesse ; c'est ainsi que se passait sa vie. Les réflexions lui venaient abondamment sur le faux calcul qu'il avait fait en économisant, aux dépens de sa vue affaiblie pour toujours, sur les terres qu'il avait écobuées, et qui bientôt seraient infécondes. Pierre prenait son parti : tout travail des champs devenait inutile et impossible ; cela convenait fort à sa paresse. Paul ne se résignait pas aussi aisément : depuis le religieux devoir qu'il s'était imposé envers la famille indigente de son remplaçant, il avait dhigé tous les efforts de son intelligence vers le moyen de tirer le meilleur parti possible des biens qu'il n'avait pas aliénés. Devenu tout à coup économe, industrieux, pour faire du bien, il se disposait à être un cultivateur accompli. Par malheur, la première année de son retour à la sagesse fut fatale pour
tous. Antoine n'eut pas même la ressource particulière qu'il s'était créée, la récolte des sels : car c'est le soleil qui est ici, plus encore que pour toutes les autres productions , l'agent indispensable, et il ne daigna pas arrêter deux jours de suite ses regards de feu sur les marais salants ; et puis Antoine avait un autre motif de chagrin, il ne pouvait aller voir sa bien-aimée Julienne, sa sœur chérie, l'élève dont l'intelligence avait si pleinement profité de ses soins tendres, et il contemplait avec désespoir ce ciel noir, chargé de perpétuelles tourmentes qui l'empêchaient de passer sur le continent.
Quant à Jean, on avait reçu de ses nouvelles bien des fois depuis son départ. Sa première lettre avait été toute de joie et d'espérance. Il avait apporté à Paris deux ou trois drames qu'il trouvait superbes quand il les composait dans l'obscurité de l'ile des Cinq, et qui lui semblaient presque aussi beaux avant de les avoir présentés à quelque directeur de théâtre. A travers le ton d'orgueilleux dépit de sa seconde lettre, il était facile de voir que ces drames si admirés de lui étaient,
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de refus en refus , tombés au dernier degré de r échelle théâtrale de Paris, et que là même on n'avait pas voulu de ses œuvres. Grand homme persécuté et méconnu, il se consolait, à en juger par les lettres qui suivirent, auprès de ses œuvres dédaignées, en espérant de meilleurs jours pour le génie, ce qui ne l'empêchait point de dissiper rapidement, dans de fort mauvaises sociétés, l'argent qu'il avait apporté à Paris, et d'en demander encore à Antoine en échange de quelques arpents qu'il lui vendait coup sur coup. Décidément Tannée littérah^e n'était pas plus belle que l'année agricole.
Vers la fin de juin, le soleil ayant paru deux à trois jours de suite, on eut quelques espérances pour le salut de la récolte ; mais la terre était tellement trempée, que les rayons ne parvenaient à percer les nuages que pour pomper de nouveaux torrents. Plus d'espoir ! juillet vint, et passa sans un jour entièrement beau. L'époque de la moisson était arrivée ; mais quelle moisson ! Les tiges qui n'avaient pas péri presque en germe ne portaient qu'un épi verdàtre et gonflé d'eau. Les blés étaient à peine bons à donner au
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bétail. Les chaleurs les plus ardentes et la sécheresse succédèrent à ces inondations : tout était perdu, et il fallait pour cette année renoncer aux récoltes.
Y renoncer ce n'était qu'un demi- malheur pour ceux qui avaient suivi le conseil de l'adage espagnol : — Ouvre la porte au bon jour j et prépare-toi pour le mauvais. Tout le monde n'avait pas eu cette prudence, ou un revenu borné ne l'avait pas permis au plus grand nombre. Les campagnes étaient couvertes de pauvres métiviers arrivés de loin pour gagner leur vie dans les travaux ordinaires de la moisson , et qui cette année n'étaient venus que pour mourir de faim A ces malheureux, hommes, femmes et enfants, se joignaient des familles entières qui ne possédaient d'autres moyens d'existence que le produit d'un petit champ ou même le glanage ?
Des bandes de malheureux, pâles, exténués , se traînaient de village en village , de maison en maison, demandant l'aumône, et souvent à qui manquait de pain. Tout le monde souffrait, ou de ses propres misères
ou de celles des autres. La caisse du pays
fut bientôt épuisée pour procurer du secours aux habitants pauvres , et pour donner aux moissonneurs venus de loin les moyens de retourner chez eux . Puis , quand arrivèrent les premiers mois de la saison froide (et, pour comble d'affliction , elle menaçait d'être rigoureuse), il fallait recourir à la charité publique. Maître et maîtresse Girault firent alors des prodiges de bienfaisance. Tous les jours, et à des heures marquées , la soupe fumait chez eux et le pain était coupé pour les pauvres du pays.
Charité bien ordonnée commence par soimême : — mal compris, ce dicton devient l'odieuse maxime de l'insensibité et de l'absence de toute commisération ! Voilà pourtant ce que répondait Jacques aux supplications des malheureux. Grand Dieu! où seraient la générosité ou le sublime oubli de soi-même qui constitue le dévouement, si cette inllexible sentence devenait la loi de toute une société? Pierre, égoïste par la même cause qui le faisait paresseux, l'indolence, était fort disposé à partager l'opinion de Jacques; mais Paul et Antoine luttaient de générosité dans leurs aumônes. Ils n'en étaient que
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plus chers à Julienne. La charité de cette fille était, en effet, admirable. Nous l'avons vue soutTrir réellement pour les bourgeons et les germes transis par le froid: quelle part ne devait- elle donc pas prendre à toutes les phases du désespoir des agriculteurs? A présent c'était elle qui servait à tout venant la soupe réchauffante et le pain que des pleurs n'avaient point baigné. Les malades, si nombreux dans cet hiver , affligés de tant de privations, furent les objets constants de ses soins aff'ectionnés, et quand , pour subvenir à tous leurs besoins, elle eut épuisé sa bourse, elle vendit ses boucles d'oreilles , une bague , une chaîne d'or.
Quand elle se défaisait ainsi de tous ses petits joyaux, elle n'avait jamais pensé à vendre sa croix. Un sentiment secret semblait l'avertir que cet objet était trop précieux pour qu'elle s'en séparât. Cependant la mère Jeanne était souffrante, caduque, à peine vêtue; son petit cousin ne travaillait pas. La bonne vieille manquait d'un capuchon de laine pour se garantir du froid ; Julienne la rencontrait souvent dans les ruelles , pâle et frissonnante. Ces frissons pénétraient jus-
qu'à l'àme de la bonne jeune fille ; elle n'y pouvait plus résister. •
(( 0 ma mère 1 dit -elle, un jour glacial, à maîtresse Girault, je n'ai plus d'argent à donner. Pourtant la mère Jeanne meurt de froid. Si je vendais, pour lui acheter un manteau de laine , si je vendais ma croix d'or?...
— Ta croix d"or, mon enfant! non, tu ne la vendi^as pas. Tiens , voici ce qui reste dans la bourse des pau\Tes, prends ; mais ne songe pas à vendre ta croix. Oh î si tu savais, ma illle... )) Et des larmes s'échappèrent des yeux de maîtresse Girault.
Julienne pleura de voir pleurer sa mère. « Si je savais'?. . . quoi donc?. . . cette croix?. . .
— Ohî ne t'en sépare jamais... Sais-tu à qui elle a appartenu?...
— Ah î vous l'avez donc découvert?
— Elle a appartenu à ton père, à ta mère. - Ah 1 s'écria Julienne, je ne m'étais donc
pas trompée? Vous en aviez donc deux? vous aviez laissé tomber celle-ci à la mer. Oh ! bien certainement, je ne m'en séparerai jamais. » Et elle embrassait tour à tour le vieillard , sa femme. Ils n'eurent pas encore, cette fois, la force de compléter leur révélation. Puis Ju-
lieiine, avec l'argent qu'elle avait reçu, courut à la ville acheter ce dont avait besoin la mère Jeanne.
Bref, cette année fatale avait encore augmenté dans le pays le renom de charité des habitants de la ferme. Antoine, de son côté, avait répandu d'abondantes aumônes. Jacques fut le moins généreux qu'il put; et quant à Paul , qui eût voulu faire autant de bien que son frère, il avait été sans ordre, sans économie pendant longtemps, et, ne pouvant en cette circonstance se livrer aux nobles élans de son âme , il souffrit cruellement des suites de la folle prodigalité qui le mettait hors d'état d'être libéral. N'en doutons pas, ce fut pour son cœur une sévère et profitable leçon.
LIXCENDIE
Depuis un an et au delà, il n'était arrivé à la ferme aucune nouvelle de Simon. Cependant Girault lui avait écrit en réponse à sa dernière lettre; mais cette réponse n'était point parvenue au malheureux père de Julienne. Il n'était plus à Marseille à cette époque. Le maître qui l'occupait dans cette ville était fort content de son habileté , de son amour du travail et de sa bonne conduite. Il lui rendait toute justice , ce qui ne l'empêcha cependant pas d'oublier que Simon possédait toutes ces bonnes qualités , doublement louables en lui, dès qu'il connut sa position de surveillé. Il lui refusa sur-le-champ de l'ouvrage et du pain. Ce procédé, sacrifice fait à un préjugé aussi injuste que cruel, était l'acte à la fois d'un homme sans pitié et d'un mauvais citoyen. C'était replonger dans le
crime un pécheur repentant, et peut-être rejeter au cœur de la société un malfaiteur qui pouvait devenir doublement redoutable depuis que la société le frappait d'un éternel interdit. Par bonheur Simon supportait toutes ces tribulations comme autant d'épreuves expiatoires. Il fallait cependant qu'il travaillât, et c'était bien moins encore pour vivre que pour faire quelques aumônes et pour s'amasser un petit pécule afin de faire à la ferme un voyage depuis longtemps désiré.
Il obtint donc l'autorisation d'aller s'établir à Toulon, et, après huit mois d'un travail constant et habile , il se trouva en mesure de venir voir Julienne. Une permission de s'éloioiier de son lieu de surveillance lui fut accordée , et il en informa la famille Girault ; mais ni cette lettre, ni celle par laquelle il avait fait connaître son changement de résidence, ne parvinrent à leur destination; de sorte que l'on ne comptait plus sur Simon. On le croyait mort, tandis qu'il était en route peut-être, et maître et maîtresse Girault considéraient plus tendrement que jamais Julienne comme leur iiUe bien- aimée, en
se promettant de lui laisser toujours ignorer qu'elle était orpheline. •
Les incertitudes étaient actuellement du côté de Julienne. Elle avait réfléchi aux paroles ou plutôt aux réticences de M^^ Gii^ault, quand elle avait parlé à celle-ci de vendi^e sa croix d'or; puis, se rappelant des propos prononcés devant elle à de longs intervalles^ les recueillant dans sa mémoh^e, et remontant ainsi jusqu'au souvenir de la soirée qui suivit la découverte de la croix mystérieuse ;, de l'émotion extraordinaire que trahit Girault lors de Tarrivée de la lettre de Marseille, des paroles qu'il balbutia alors, elle avait enfin conçu des inquiétudes sur son état dans la famille. Les Cinq n'étaient point tous frères; peut-être elle-même n'était- elle la sœur d'aucun d'eux. Elle confia ses doutes à Antoine et à Paul, et leurs incertitudes sur leur propre compte n'en devinrent que plus poignantes. Elle aurait pu, par une seule question , écarter le dernier voile ; mais elle craignait, autant que maître et maîtresse Girault, et par le même motif de tendresse sans doute, de soulever ce voile fatal.
On conçoit cependant que ce secret près-
que découvert, et que chacun redoutait de voir se révéler ^ar un mot, un regard, devait jeter une gêne incessante dans la famille. Précieux composé de calme, d'union franche, ce corps, dont tous les membres reçoivent à la fois les mêmes impressions et se les communiquent en les rendant plus vives, divisé sourdement par des pensées cachées, n'avait plus ce bon accord de plusieurs âmes en une. Maître et maîtresse Girault, d'un côté, se disant : Allons -nous lui annoncer aujourd'hui qu'elle n'est pas notre fille? — De Tautre, Julienne : Vais -je apprendre de leur bouche qu'ils ne sont point mon père et ma mère? Ici, Jacques et Pierre se demandant s'il leur faudrait renoncer au riche héritage et à l'assistance assurée que leur promettait la fortune de maître Girault; là, Antoine et Paul songeant, et ils se gardaient bien de se communiquer leurs espérances, que si Julienne n'était pas leur sœur, elle pourrait être l'épouse de l'un d'eux. Pdvalités naissantes , envie et avarice aussi inquiètes l'une que l'autre ; afTections filiales, affections paternelles, tremblant à tout instant de se voir enlever leur plus cher
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objet : que de germes divers de trouble au milieu d'un cercle si joyeu\ autrefois ! On y vivait aujourd'hui dans ce malaise que fait éprouver un air chargé d'orages. L'orage allait-il éclater? Il était si pesant sur la tête de chacun , que tous appelaient la crise pour se sentir soulagés. Julienne avait promis aux habitants de l'île qu'elle saurait trouver quelque moyen de découvrir le secret qui les occupait tant.
Un soir, Antoine était seul, travaillant à perfectionner encore les mstruments d'agriculture qu'il avait inventés; Paul, revenu aux idées d'ordre et d'économie, mettait à jour les écritures de la ferme; et Pierre était dans la chambre de Jacques , tremblant l'un et l'autre à l'idée qu'ils pouvaient n'être pas les héritiers de maître Girault.
Tout à coup Jacques et Pierre tressaillent en entendant la porte s'ouvrir avec fracas.
C'était Antoine :
(( Venez donc ! venez donc vite ! Quelle clarté on voit de ma fenêtre !
— Accourez! s'écrie Paul en se précipitant
à son tour; montons vite dans le grenier
quel malheur! »
Et, en disant cela, ils entraînaient Jacques et Pierre.
(( Quelle lueur rougeâtre à l'horizon !
— C'est du côté de la ferme.
— C'est un incendie !
— Le reflet du feu monte et descend avec les vagues agitées , et les rafales sont effrayantes !
— Il faut courir au secours de notre père ! s'écrie Paul.
— Vite ! vite ! « dit Antoine en entraînant Pierre et Jacques, qui remarquaient que la mer était mauvaise, et qu'il serait peut-être impossible d'aborder.
« Impossible d'aborder! impossible d'aborder ! quand nos parents sont au milieu des flammes ! quand Julienne périt peutêtre ! »
Il ne fallut que quelques minutes à Paul et à Antoine pour mettre la barque à la mer ; ils y firent entrer Jacques , Pierre , les serviteurs des fermes, et à force de rames se mirent à fendre des flots aussi tourmentés que l'étaient les airs.
Au moment même où les quatre frères furent troublés d'une manière si effrayante
dans leur calme solitude , Julienne était dans la salle de la ferme, entre maître et maîtresse Girault, et venait d'engager la conversation de façon à amener une explication inévitable, quand tout à coup des cris confus et presque inarticulés, s' élevant au dehors, se mêlèrent au tumulte de Touragan ; puis des coups redoublés retentirent à la porte. Elle tremblait sur ses gonds. — On court ouvrir, et deux ou trois hommes de la ferme, effrayés, en désordre, paraissent :
(( Au feu î ))
La porte, en s'ouvraut, laissa entendre plus distinctement ces cris répétés de toutes parts : Au feu I au feu 1 et les sons précipités du tambour d'Ambroise Palvadeau, qui battait , au pas de course, le rappel ou la générale. Le tocsin tintait aussi comme un glas de mort.
(( Au feu ! au feu ! »
Maître Girault, entouré de ses nombreux serviteurs, se précipita vers le foyer de l'incendie.
(( Ah ! mon Dieu î c'est notre ferme..., une grange et une barge qui brûlent déjà ! s'écria maîtresse Girault.
— Oui, c'est chez nous! répéta Julienne avec épouvante.
— Le Ciel a été justO;, répondit maître Girault, puisqu'il me frappe au lieu des pauvres. Mais quel vent ! il chasse les flammes avec une impétuosité redoutable. L'incendie peut s'étendre sur les champs et les moissons du pays.
— Au secours ! au secours !
— A l'aide ! de l'eau ! »
Alors la chaîne se forma jusqu'au grand et inépuisable réservoir, l'Océan. Les seaux d'eau couraient avec la rapidité de l'éclair, et deux pompes, abondamment alimentées, jetaient des torrents sur le foyer. Le vent, qui semblait s'élever encore , activait le brasier, et d'une grange tout en feu jaillissaient des milliers d'étincelles qui, portées au loin, menaçaient d'embraser le chaume des toits.
Et la chaîne des travailleurs , qui est une image frappante de la puissance que possèdent, pour faire le bien, les hommes réunis par un bon accord, la chaîne redoublait d'ardeur ; et maîtresse Girault et Julienne n'en étaient pas les anneaux les moins actifs.
Les sinistres appels du tambour , des clo-
ches, au milieu de cette nuit de tempêtes, formaient un effroyable concert avec les cris d'épouvante et de détresse. Les terreurs de maître Girault se réalisaient. Déjà une chaumière flambait, et c'était l'humble demeure d'une des pauvres mères des conscrits.
(( Sauvons cette chaumière! s'écria Girault.
— Regarde donc , Julienne, ce brave homme qui est là, au milieu des flammes, comme il est actif! disait maîtresse Girault à sa fille, tout en lui passant les seaux remplis d'eau, que Julienne remettait à son voisin. — Quel courage !
— Oh! oui, je l'admire! Voyez, il a sauvé une partie des pauvres meubles de cette malheureuse.
— Mon Dieu î une poutre qui est tombée presque sur lui !
— Quel nuage de fumée enflammée ! il est perdu.
— Non ! non ! le voici qui paraît encore ; il tient entre ses bras la vieille mère.
— Dieu soit loué !
— Ciel ! quelle grande flamme blanche ! •
— Oh ! j'ai bien vu la figure de cet homme
courageux; je le reconnaîtrai partout, dit Julienne.
— Ils périront tous au milieu de ce feu! Dieu merci , mes enfants n'y sont pas.
— Mais comme ils doivent être tourmentés en voyant de. loin ce désastre ! »
Dans l'instant même où la mère et la fille échangeaient ces paroles, Paul, Antoine, Jacques et Pierre, auxquels il faut rendre ici une justice à peu près égale, luttaient contre les vagues pour aborder. Les flots , qui se précipitaient avec fm^eur sur leur barque, éclairés parTincendie, ressemblaient à des torrents de feu, et quelquefois le vent apportait jusqu'à eux des flammèches; ils n'avançaient qu'avec la plus grande peine , et, à mesure qu'ils approchaient, ils entendaient plus distinctement les cris ; ils reconnaissaient les voix éplorées. Enfin leurs efforts triomphaient; ils touchaient la terre ; ils amarrèrent leur embarcation à un petit rocher et s'élancèrent sur la grève.
(( Eh ! mon Dieu ! s'écrie bientôt maîtresse Girault, regarde donc, Julienne ; qui vois -je donc ? ce sont eux 1 Les voilà au milieu de l'incendie.
— Qui donc ?
- Antoine et Paul.
— Pierre et Jacques aussi!... c'est vrai;
— les voilà.
— Mes pauvres enfants! j'étais presque tranquille quand je savais qu'ils n'étaient pas dans le danger. — Ciel! je ne les vois plus,
— et toi, Julienne..., les vois -tu toujours?
— Piassurez-vous, les voilà, et leurs frères aussi.
— Oh ! quelle grande lueur ! le toit tombe ; il éclaire leurs figures , — oui, je les vois encore...
— Et auprès d'eux, ajouta Julienne, toujours ce brave travailleur ; — il n'est pas jeune pourtant ; oli î je T embrasserais de bien bon cœur. »
Maîtresse Girault, les yeux toujours fixés sur le foyer dans lequel se trouvaient ses enfants, recevait et transmettait les seaux d'eau sans regarder à ses côtés, quand tout à coup le contact d'une main calleuse saisissant l'anse du sceau qu'aurait dû prendre la douce main de Julienne, la fit tressaillir.
c( Et Julienne ! Julienne! où est- elle?
— Le feu est chez nous à présent! » s'é-
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criait la jeune fille en courant vers la maison.
C'était vrai. Tandis que le feu s'éteignait du côté des granges , une grande fumée mêlée de flammes s'élevait de la maison d'habitation.
Tout le monde s'empressa d'y courir. En effet, une étincelle portée par les rafales sur un tas de paille énorme l'avait mis en feu, et il s'en élevait des tourbillons de flammes et de fumée qui menaçaient à la fois de brûler et de suffoquer quiconque approcherait de ce nouvel incendie. Les pompes se mirent donc encore à l'œuvre, et au bout d'un quart d'heure la paille ne flambait plus. Il n'en sortait qu'un nuage noir, impénétrable.
Précisément Julienne se trouvait là en ce moment même. Elle avait vu la paille prendre feu sous sa fenêtre. « Je n'ai pas ma croix, se dit-elle avec terreur ; — si ma croix allait être encore perdue ! » C'est à cette crainte qu'elle obéit quand elle quitta la chaîne pour courir à sa chambre déjà brûlante.
Maîtresse Girault était dans une indicible agitation , et ne savait où courir ; elle aurait voulu appeler à la fois sa fille, son mari, ses fils.
Ils parurent aumêmeinstaiittousles quatre comme pour répondre. (( Oh ! vous voilà sauvés , mes enfants ! venez , Paul ; venez , Antoine ; jetez-vous dans les bras de votre mère : que vous m'avez inquiétée, mes pauvres enfants ! »
Jacques et Pierre savaient tout désormais. — Un irrésistible mouvement de nature , un cri maternel les avait avertis. Antoine et Paul ne pouvaient plus douter qu'ils ne fussent les enfants de maîtresse Girault, les enfants de son sang et de son cœur.
Et tout en les embrassant : « Et Julienne , Julienne? s'écriait- elle.
— La voici î répondit un homme noirci par la fumée, couvert de la cendre noire des flammèches..., la voici! » Il tenait sur son cœur, comme une mère qui tient son enfant, Julienne, qui avait failli être étouffée par la fumée brûlante. Elle n'était du reste qu'étourdie, et le grand air l'avait presque remise.
« Julienne! Julienne! mon enfant, embrasse-nous, embrasse ton père, c'est lui; c'est mon frère Simon : tu es dans les bras de ton père , c'est lui qui t'a sauvée ! — Mes
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« Jtilieim.e ! JulieBne ! mon enfant, embraisse ton père. c'est lui c'est mon frère Simon
enfants, mes amis, habitants du \illage, voici mon frère Simon , qui nous a tous sauvés de la ruine ou de la mort. »