‹ L'île des cinqChapitre 3 sur 21 · LA CROIX BÉNIE · texte numérisé non relu

LA CROIX BÉNIE

Julienne , trempée et couverte jusqu'au cou d'une vase glaciale qu'avait encore refroidie Tair du soir, était toute frissonnante et sans connaissance quand ses frères la déposèrent dans la chambre de maîtresse Girault. En moins de quelques minutes un bon feu fut allumé, et au coin de Tàtre flambant, pendant que la servante chauffait le lit, l'excellente mère de famille déshabillait Julienne, tout en la caressant, en lui adressant de doux reproches, en la grondant avec tendresse.

(( Malheureuse petite fille ! quelle peur tu nous as faite ! Pourquoi aller ainsi à l'étourdie courir de tous côtés? Je t'en avais avertie, Julienne, tu m'as désobéi, et tu vois quelle a été la punition. Un grand péril , un effroi tout aussi grand pour toi et pour ta mère. Mais, mon Dieu! elle ne dit mot. Qu'a donc cette chère enfant? Sa main... sa main est

toujours étroitement fermée comme par une convulsion. » Et, en parlant ainsi, maîtresse Girault cherchait à séparer les doigts engourdis de Julienne, qui reprenait par degrés ses sens. Elle promenait autour d'elle des regards étonnés et ravis, comme ceux d'une personne qui se serait endormie dans un galetas glacé, et se réveillerait au coin d'un bon feu ; puis elle tendit les bras pour embrasser sa mère.

Tout à coup un son clair , métallique , donna un autre cours à l'attention de Julienne, et même de M"^^ Girault. La main de la jeune fille, en se desserrant, venait de laisser échapper une petite croix d'or, suspendue à un large ruban. « C'est votre croix bénie : vous l'aviez donc perdue, ma bonne mère? C'est pour la ravoir que j'ai couru à l'endroit d'où l'on m'a retirée. »

Maîtresse Girault avait ramassé la croix , etla regardait d'un air étonné et pensif. « Mais vous avez la vôtre à votre cou , reprit Julienne ; celle-ci est toute pareille à la vôtre , c'est surprenant ! »

;^me Girault était bien plus stupéfaite encore que Julienne : tout à l'heure elle ne pen-

sait qu'à sa fille, ne vivait que pour elle; maintenant elle oubliait de la mettre dans le lit qu'on avait chauffé tout exprès. (( Pauvre enfant ! » dit-elle à demi-voix; et ces mots lui rappelant sa bien- aimée, qui tremblait même auprès d'un brasier énorme, elle la porta dans son lit, et tout aussitôt s'empressa d'appeler maître Girault.

C'est à peine s'il eut le temps d'aller au chevet du lit de Julienne, et de lui demander, en l'embrassant, comment elle se trouvait : maîtresse Girault l'attira dans un coin de la chambre pour lui montrer la croix d'or ; et il parut tout aussi profondément frappé de cette circonstance que l'avait été sa femme. Julienne ne dormait pas encore : elle jouissait d'un bien-être exquis, dans ce lit pénétré de chaleur ; et la vie rentrait plus abondante , plus épanouie quejamais dans ses membres, tout à l'heure transis. C'était une existence nouvelle qui venait la ranimer : aussi avec quelle vive attention, non de curiosité, mais d'intérêt, car elle craignait d'avoir fait de la peine à ses parents, elle les écoutait chuchotant, se parlant à demi-voix, tandis qu'ils examinaient la croix d'or. M. etM""^ Girault,

en s'entretenant tout bas , avaient-ils laissé échapper un mot d'un ton plus élevé que le reste , ils se tournaient avec précaution pour voir si Julienne dormait. « Que disent-ils donc? )) se demandait-elle en fermant ses yeux qui s'appesantissaient de plus en plus; et enfin, quand son père et sa mère portèrent de nouveau un regard inquiet du côté de son lit , elle était endormie profondément.

c( Elle repose en paix et ne se doute pas qu'elle a découvert quelque chose de triste aujourd'hui, » se dirent-ils en continuant, plus librement et à voix haute , la conversation qu'ils avaient voulu cacher à Julienne. Elle ne put entendre ; nous ne serons donc point indiscrets en répétant ce qui faisait le sujet de ce grave entretien.

Julienne , ainsi que nous l'avons dit au commencement de cette histoire, n'était pas véritablement la fille de maître et de maitresse Girault, mais bien leur nièce. Simon Girault, frère cadet de celui que nous connaissons déjà pour un si excellent homme, fut toujours loin de ressembler à son aîné. Son enfance avait été indolente, paresseuse, dissimulée. Tout petit , il était l'instrument

des mauvais tours et des larcins que complotaient les enfants du village; insensible aux réprimandes et presque autant aux punitions , il persévérait à faire le mal de préférence au bien; mais la raison n'était pas encore en lui, et Ton espérait qu'elle combattrait victorieusement ses penchants vicieux. Vain espoir; Simon grandit dans ces dispositions perverses : la force brutale , la force du corps s'accrut pour lui sans que la force morale, la force de l'àme, la raison enfin , eût assez de vigueur pour prendre le dessus. C'est livré à cet état chancelant, mcertain,.sans équilibre salutaire, qu'il entra dans son adolescence : le bon et le mauvais ange qui sont en lutte perpétuelle dans chacun de nous^ avaient engagé chez Simon Girault un combat inégal, et, soit adolescent, soit jeune homme, Simon concourut de tous ses eflbrts au triomphe de l'ange du mal.

Il est difficile, comme on le sait, de bannir des fêtes du village et des assemblées les baladins des villes voisines ou les escrocs qui gagnent une ignoble vie en offrant à l'avidité des paysans les chances du jeu. Le jeu

LILE DES CINQ 53

(ce fut le mauvais auge de Simon ) l'attira en lui assurant quelques bénéfices : dès lors le travail des champs, auquel il ne se livrait que mollement , avec dégoût , fut abandonné presque continuellement pour d'avilissants plaisirs dans la fange de la ville. Son père n'avait plus aucune autorité sur lui, jeune homme perverti, qui abhorrait plus que jamais toute honorable dépendance ; et le malheureux vieillard mourut avec le chagrin de voir un de ses enfants se précipiter dans l'abîme.

Maître Girault restait Taîné , par conséquent le chef de la famille, le représentant du père; mais Simon, rebelle à l'autorité paternelle , devait fouler aux pieds la supériorité d'âge , d'expérience de son aîné ; de plus, il venait d'atteindre sa majorité. Dès lors rien ne l'arrêta, et il quitta la campagne pour la ville , où ses goûts dépravés et les hommes perdus qui vivaient de ses désordres l'entraînaient irrésistiblement. A force d'obéir à ses penchants, on arrive à abdiquer toute puissance de volonté , et en définitive on devient esclave des autres et de soi-même ; c'est ce que Simon éprouvait, et le bien que

lui avait laissé son père se dissipait de jour en iour.

Maître Girault voyait avec un chagrin profond les déportements de son frère. 11 avait perdu sur lui toute influence, et ne savait comment le retenir, quand il eut une lueur d'espoir. Simon ne manquait jamais de revenir au village les jours d'assemblée. Or, un de ces jours, il aperçut au milieu de la danse une jeune fille qu'il trouva belle et qu'il demanda en mariage, sans même s'inquiéter si elle serait bonne. Elle était tout à fait pauvre, et ses parents, en la lui accordant, pensaient qu'il changerait de conduite. Il n'était d'ailleurs personne qui ne regardât comme un grand honneur d'entrer dans la famille de maître Girault, convaincu lui-même que son frère se corrii?erait. 11 avait reçu de sa bouche de telles protestations de repentir, Simon lui avait si fortement exprimé la volonté de mener désormais ime vie irréprochable, que Girault dut le croire sincère. Il favorisa donc de tout son pouvoir cette alliance: car il était pur et sincère, et jugeait d'autrui par lui-même. L'amour de sa femme, de ses enfants, absorbait toutes les facultés

de son âme, et tenait trop de place dans son cœur pour permettre à aucune mauvaise idée d'y entrer. Il se dit que ce même amour du foyer domestique et d'un riant intérieur chasserait sans doute du cœur de Simon, en le remplissant, toutes les pensées corrompues, et il pressa vivement le mariage projeté.

Avoir été l'instrument actif d'un pacte si fatal, ce fut plus tard une de ses plus vives douleurs; mais à cette époque il était tout espérance. Il offrit à sa belle-sœur de nombreux présents, entre autres une croix d'or bénite par l'évêque, et en même temps il en donnait une entièrement semblable à sa femme, comme pour rétablir dans la famille, par un lien commun de piété et de religion, l'union si longtemps détruite entre deux frères.

Ce rapprochement était fragile ; il fut bien passager, et au bout de quelques mois la bonté , l'affection de sa jeune femme avaient cessé de retenir Simon loin du théâtre de ses désordres. Des liens chastes et honnêtes n'étaient plus assez forts pour l'empêcher de se précipiter dans les chaînes impures qui l'attiraient comme un sordide aimant. Il continua

à jouer, à se ruiner, à perdre non-seulement lui, mais sa famille ; car un enfant allait bientôt venir au monde, et maître Girault déplorait tous les jours le sort de sa pauvre bellesœur. Elle soutirait cruellement, on le voyait; le chagrin s'était emparé d'elle : épuisée enlin par les afflictions , les angoisses, elle expira presque en donnant le jour à Julienne. C'est alors même que la malheureuse enfant passa dans les bras de maîtresse Girault, pour ne plus la quitter. Simon n'avait reparu qu'une fois au village , non pour pleurer sa victime , mais dans le but de tout vendre ; puis il ne revint plus. On n'avait pas entendu parler de lui depuis un an , et Julienne était désormais la tille chérie, inséparable de maître et de maîtresse Girault, quand un jour ils apprirent qu'on venait de condamner à Paris, pour vol, Simon à dix ans de réclusion et à l'exposition pendant une heure. Cette nouvelle fut pour eux un coup de foudre. Il leur sembla sentir s'imprimer sur leur front le stigmate de l'infamie. Leur race, si intacte et si pure jusqu'alors, flétrie et déshonorée! Ils passèrent près d'un mois sans oser à peine se montrer dans le village. Aux jours où la

famille était étroitement réunie autour du foyer domestique , il n'était pas un ébranlement qui n'allât retentir du chef au dernier collatéral ; c'était l'effet de la secousse électrique sur une troupe d'hommes joints par la main, et, bien que Simon eût depuis longtemps brisé tout lien de famille , cependant maître Girault, qui avait toujours beaucoup aimé son frère , se sentit frappé au cœur. Il voulait changer de nom ; mais enfm il fit taire le préjugé; car un préjugé est, pour la société, ce qu'est, pour la rehgion, une idée superstitieuse ; il se dit que lui et sa femme sauraient relever ce nom en l'honorant plus que jamais par leur amour, du travail , par leur charité , et ils recueillirent près d'eux Pierre, Jacques et Jean, pauvres orphelins qui allaient mourir dans la misère.

Girault ne pouvait , quoi qu'il fit, parvenir à éloigner de sa pensée une croyance honorable dans son origine, la solidarité des membres d'une même famille, laquelle, appliquée à la grande famille, à l'État, au pays, constitue l'union des citoyens et le patriotisme. Quand l'homme excellent voyait Ju- Uenne entre les bras de sa femme , il lui était

58 L"JLE DES CINQ

impossible de retenir un soupir en se disant qu'elle était plus qu'orpheline, la pauvre innocente, et que le sang qui circulait dans ses veines était souillé. Puis ces réflexions en amenaient d'autres : c'était lui qui avait décidé le mariage dont était née cette malheureuse enfant; c'était son frère qui avait fait mourir de chagrin la mère de Julienne. Il se sentait coupable devant elle ; il lui devait toutes sortes de réparations; et voilà pourquoi il l'entourait d'un amour protecteur, tendre et infini. Il voulait qu'elle trouvât en lui et près de sa femme tout ce que le Ciel donne à un enfant dans le sein d'un bon père, d'un père honorable, d'une mère dévouée, tout ce qu'il voulait lui rendre. Julienne était leur fille bien-aimée : ils s'étaient dit qu'elle ne demanderait jamais à Dieu de meilleurs parents , qu'elle ignorerait toujours le crime, le déshonneur de son père, et qu'elle grandirait pure, même du moindre soupçon, pure comme l'ange intercesseur de son père , pour lequel ils la faisaient prier . soir et matin, et elle croyait prier pour maître Girault.

On peut concevoir d'après les détails qui

LILE DES CINQ 59

précèdent ce que dut être la perturbation dans laquelle maître et maîtresse Girault furent plongés par la découverte de cette croix d'or. Plus ils l'examinaient, plus ils reconnaissaient parfaitement celle que portait la femme de Simon. Par quel inexplicable hasard ce pieux bijou se trouvait-il au fond de la mer? Quelle avait été la mystérieuse volonté de la Providence, quand elle faisait tomber cet objet précisément sous la main de Julienne? Sans doute Simon, qui avait tout vendu après la mort de sa femme , avait aussi changé sa croix contre quelques pièces d'argent; un accident de mer avait pu faire passer du bord d'un navire au fond de l'Océan cette sainte image. La supposition était probable. Fallait-il croire plutôt qu'après l'expiration de sa peine , Simon avait quitté la France muni de cette relique , et qu'un naufrage avait englouti pour toujours le coupable , en épargnant ce qu'il portait de pur? C'est ce que, dans le silence de la nuit, interrompu seulement par quelques rafales de bise et le sourd murmure de la mer, se demandaient avec anxiété maître et maitresse Girault quand ils entendh^ent Julienne

s'agiter dans son lit. Ils crurent qu'elle se réveillait , et se turent ; mais ses yeux étaient fermés : elle dormait toujours. Le saisissement qu'elle avait eu à la fm de la journée troublait son sommeil ; elle rêvait : elle tendait les bras , et , comme au milieu du péril , elle recourait à ses parents. « Mon père ! mon père! s'écria-t-elle de cette voix assourdie que l'on a dans les rêves , et qui semble sortir d'un tombeau. Mon père! »

Ses parents coururent tout épouvantés vers le lit; déjà Julienne était retombée dans le calme sommeil de tout à l'heure ; mais son exclamation dans une telle circonstance avait lait frissonner maître et maîtresse Girault.

(( Ton père ! pauvre enfant ! » Ils l'embrassèrent en pleurant, prièrent Dieu et se couchèrent à minuit.

ni

Page 1