L'EPREUVE
Julienne se réveilla plus fraîche et plus alerte que jamais. Il ne lui restait de l'accident de la veille d'autre souvenir que la croix qui avait causé un si vif étonnement à maître et à maîtresse Girault ; et ce fut l'objet de ses premières pensées après sa prière dite. Elle n'eut donc rien de plus pressé que de demander la croix d'or qu'elle avait trouvée. Elle voulait s'en faire une parure ; cette prétention était bien naturelle. Cependant maître Girault et sa femme la combattaient de tout leur pouvoir ; ils tremblaient que Simon ne fût encore vivant , qu'il ne vînt à rencontrer Julienne parée de ce petit bijou , qu'il ne la remarquât , que cette circonstance n'amenât des questions, des doutes, des recherches, qu'enfm il ne reconnût cette fille chérie et ne voulût la leur enlever. Il en avait le droit , le droit le plus saint devant Dieu ,
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devant la loi humaine , le droit d'un père. Il faudrait alors se résigner à voir une pauvre enfant pure et candide entraînée dans un air corrompu . un ange précipité dans l'abîme ! Il faudrait dire un dernier et fatal adieu à Julienne î Maître et maîtresse Girault ne pouvaient sans défaillir supporter cette idée ; mais plus ils refusaient d'écouter ses prières, plus elle les renouvelait caressantes et iiTésistibles. Entin ses parents , toujours disposés par leur piété à voir, à entendre dans tout un signe, une voix d'en haut, attribuèrent les instances si pressantes de Julienne aune volonté divine. Il leur sembla que Dieu, en ordonnant à une fille innocente de porter sur son cœur une sainte image qu'avait souillée la main de son père, voulait tout purifier et faire que le crime de l'homme fût expié par les prières de Fenfant. Il fut donc convenu que Julienne suspendrait la croix d'or à son cou toutes les fois qu'elle aurait mérité une récompense par sa conduite , et tous les jours où une fête l'appellerait à l'église.
Cette concession faite à une pensée pieuse fut cependant la source de bien des angoisses pour maître et maîtresse Girault, et le pre-
mier dimanche où Julienne mit la croix de Simon, ils ne cessèrent pas d'être inquiets. Le cœur leur battait dès qu'ils voyaient venir vers eux quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas ; ils n'eurent de repos que le lundi, quand Julienne quitta l'ornement qui leur causait une anxiété si vive , anxiété qui d'ailleurs se renouvelait en toute occasion; car Julienne, afm de n'être point privée de sa chère parure, se conduisait toujours de mieux en mieux. Cela convainquit de plus en plus ses parents qu'ils avaient en cette circonstance obéi, eux aussi bien qu'elle, à une volonté suprême.
Puis^ à force de voir les jours, les semaines, les mois s'écouler sans que Simon parût, maître Girault et sa femme perdirent graduellement toute crainte , et la croix retrouvée d'une manière inexplicable ne fut plus pour eux qu'un gage de réconciliation divine. Mais un autre sujet de tourment existait pour maître Girault et allait croissant toujours. Le bon fermier n'était nullement content de la plupart de ses fils , et les mauvaises dispositions de leurs premières années menaçaient de devenir des vices à mesure que l'âge arrivait. L'enfant, quelque méchant
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qu'il soit , n'est guère redoutable tant qu'il est impuissant et débile. On ne craint point le lionceau qui n'a ni dents ni ongles; mais que les ongles et les dents poussent au lion, que la force physique vienne à Thomme en même temps qu'une raison égarée, rien n'est alors plus formidable; l'aveugle brute même est moins à craindre que la créature humaine éclairée par une intelligence tendue vers le mal. C'est ce que maître Girault et le proviseur du collège disaient un jour en s'entretenant des défauts des cinq frères , d'autant plus incorrigibles qu'ils étaient la plupart insoumis et rebelles à tous les conseils. C'est ce besoin effréné d'une liberté sans contrôle qui avait en définitive conduit Simon au châtiment et à l'esclavage éternel des remords. Ce rapprochement faisait frémir Girault, et il ne laissait échapper aucune occasion de démontrer aux cinq écoliers , par tous les faits, tous les exemples, tous les arguments possibles, combien il est nécessaire aux jeunes gens de profiter de l'expérience que les vieillards ont acquise pour eux, et par la volonté de la Providence. Il avait beau dire, il ne les persuadait pas : non que dans leurs vaines
discussions ils s'avisassent de lui tenir tête ; il ne l'aurait pas souffert, et dès qu'il le voulait bien, leurs raisonnements absurdes cessaient. Un mot, un geste, c'en était assez; car le chef de famille maintenait la soumission filiale et l'autorité paternelle , comme autant de préceptes de religion , et s'il apercevait dans un de ses fds quelque impatience de ce frein , il cherchait à lui faire comprendre qu'il est du devoir de tout bon citoyen d'établir Tordre dans sa famille pour que de là il passe dans la société, et il ajoutait qu'un jour eux-mêmes , ses fils , regarderaient comme une obligation envers leur pays d'être les maîtres de leurs enfants.
Ils se taisaient alors ; mais Jean et Paul surtout n'en conservaient pas moins leur entêtement, et retournaient au collège se gâter encore dans d'absurdes discussions avec quelques fous, au lieu d'étudier leur anglais ou leurs mathématiques.
Cependant, quand ils entrèrent dans leur seizième année , maître Girault les retira tout à fait et les rappela à la ferme. Voulant se soulager d'une partie des travaux qui l'accablaient, et surtout remettre ses enfants
à la pratique de l'agriculture , négligée pendant trois ans pour les études des classes, il fit de chacun d'eux un de ses contre-maîtres. Habile praticien, il leur donnait les plus excellentes leçons devant ce grand livre de la nature, toujours ouvert, toujours le même, toujours nouveau. Il n'y avait pas un de ces enseignements que maître Girault ne dirigeât habilement, de manière à combattre dans quelques-uns de ses fils, à la tête desquels était toujours l'orgueilleux Jean , des prétentions à l'indépendance absolue , qui avaient remplacé les désobéissances du premier âge. Un mauvais air avait en vérité soufflé sur certains de ces jeunes gens : ils avaient découvert que la société , qu'ils ne connaissaient pas encore, avait besoin d'être changée de fond en comble , et ils ne trouvaient pas, pour commencer cette œuvre, de plus héroïque moyen que le partage des propriétés. Si du moins ils eussent gardé ces rêveries pour eux, rien n'eût été plus innocent ; mais , étourdis avant tout comme ceux de leur âge, ils jetaient ces chimères à la volée autour d'eux , sans cesse, partout, comme s'ils eussent semé de bon grain; et
c'était une funeste ivraie qu'ils répandaient dans les âmes simples. Ils faisaient ainsi beaucoup de mal sans s'en douter, de même que des enfants qui tuent en jouant.
Maître Girault ne tarda pas, dans ses fonctions municipales, à s'apercevoir du ravage que faisait le bavardage de ses fils , ce qu'ils appelaient majestueusement leurs opinions.
Un dimanche , il était dans sa chambre à régler ses comptes avec les nombreux serviteurs de la ferme, et en avait déjà payé plusieurs, quand Maclou, lourd et stupide valet de charrue , après avoir reç-u son argent , resta debout devant lui, tournant niaisement son bonnet entre ses doigts , passant tantôt sa main droite, tantôt sa main gauche dans son épaisse chevelure rousse , se dandinant de ci , de là , en levant alternativement ses deux jambes, bref, dans la posture embarrassée d'un campagnard qui voudrait parler et qui ne l'ose. Il se risqua enfm à pousser du fond de sa bouche piteuse un gros soupir.
« Eh! mon Dieu! qu'as-tu donc, Maclou?
ne sommes-nous donc pas quittes?
— Ah! not' maître!...
— Qu'as-tu donc , mon garçon? te serait-
il arrivé quelque malheur? lui demanda le fermier avec l'intérêt que tout bon maître doit témoigner à de bons domestiques.
— Ahî not' maître!... le malheur! Il y a longtemps qu'il dure pour nous, et il durera longtemps encore. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on tient tant à la vie de ce monde.
— Eh ! tu me fais peur ! Ta femme, tes enfants ne te rendent-ils pas heureux?
— Bien au contraire , Dieu merci !
— As-tu perdu quelqu'un de ta famille?
— Non , Dieu soit loué !
— Est-ce que tu n'es pas content de ce que tu gagnes? voyons!
— Dame ! peut-être bien, répondit Maclou en ricanant bêtement.
— Est-ce que je ne te donne pas le même salaire qu'aux autres journaliers? as-tu à te plaindre de moi?
— Que le bon Dieu m'en garde !
— Eh bien , alors , pourquoi as-tu l'air si triste? Hier encore je t'ai rencontré joyeux et chantant, entre ta femme, ta lille et ton garçon.
— Ah ! c'est que les jours ne se ressemblent pas. On réfléchit ; et. . . que ces messieurs
avaient bien raison de le dire ce matin ! Estce que je ne devrais pas avoir du bien à moi?. . . Sauf votre respect, not' maître, pourquoi en avez-vous tant, et moi pas du tout?
— Parce que j'ai beaucoup travaillé , que mon père a beaucoup travaillé aussi, et que j'ai toujours, je l'espère , mérité la bénédiction du Ciel. Travaille, sois intelligent et économe , et avec le temps tu arrondiras ton petit quartier de terre. Tu pourras acquérir quelque chose.
— Oui; mais ce ne sera jamais beaucoup; et ces messieurs le disaient bien : pourquoi la terre ne serait-elle pas également partagée entre tous les hommes ?
— Il n'y aurait donc que des laboureurs? et alors, qui ferait des maisons, des souliers, des habits !
— Ah ! dame ! . . . Tout ce que je sais , c'est que nous sommes bien malheureux.
— Eh bien, Maclou, la terre n'est pas encore occupée tout entière ; si tu veux en avoir une part , il ne tient qu'à toi de l'aller chercher. Tu sais bien qu'il est parti, il y a quelques mois , une centaine de pauvres cultivateurs pour s'établir sur une île nou-
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Tellement découverte. Il fallait les suivre.
— Quoi! j'y aurais eu des terres à moi, une ferme toute bâtie?
— Une ferme? la terre ne les produit pas ainsi toutes faites , mais tu aurais eu des terres.
— Ah! c'est ce qu'il me faut tout juste, maître Girault. Tenez, une supposition, j'arrive là...
— Tu obtiens une concession de terrain , moyennant une certaine quantité d'arpents que tu défriches pour le compte du gouvernement , qui te protégera et te défendra ; ainsi tu deviens propriétaire.
— Bon!
— Te voilà en possession de trente arpents que tu as ensemencés , cultivés avec soin et à la sueur de ton front. Eh bien! à présent, au moment où tu vas faire la récolte , voilà un étranger qui vient à la porte de ta maison, y dépose son bâton et te dit : Je veux la moitié de ce champ.
— Ah! mais, ah! mais, non pas! s'écria Maclou en prenant une attitude défensive, comme s'il s'agissait déjà de protéger le fruit de son travail. C'est à moi, bien à moi! C'est
moi qui ai fait de cette terre inculte une terre productive. Faites comme moi, allez chercher de la terre ailleurs. Oh ! je lui dirais ça. — Et pourquoi donc alors , Maclou , ne trouves-tu pas qu'il serait injuste de retirer à ceux qui l'ont acquis le fruit de leurs tra-
vaux?
— Dame ! . . . vous avez raison tout de même, et j'aurais bien envie d'aller où vous disiez..., oui...; mais, malgré cela, voyez-vous, ça me ferait du chagrin de ne plus voir le clocher, le cimetière où est ma mère, Dieu veuille avoir son âme ! et de laisser là mon petit champ de sarrasin. ))
Maclou essuyait ses yeux avec sa manche droite.
« Eh ! justement , reste auprès de ton champ ; je te le répète , sois laborieux , économe, et de tes cinquante perches tu feras à^ la longue quelques arpents. C'est le meilleur et le plus sur parti à prendre, mon pauvre Maclou.
— C'est pourtant vrai , nof maître ! )) Et en disant cela il regardait d'un air piteux les fds de maître Girault, qui entraient en ce moment même.
« Qu'aviez-Yous dit, je vous prie, à ce pauvre Maclou? leur demanda maître Girault.
— Oui, Messieurs, que m'aviez-vous donc dit? Vous avez voulu vous gausser de moi, bien sûr.
— Ah ! pour le coup , mes amis , Maclou a dit le fm mot. Mais je vois que vous avez besoin , pour vous convaincre , de leçons plus frappantes que les avis d'un père. Il vous faut les enseignements de l'expérience : c'est là une rude école, où il faut aller et profiter de gré ou de force, et je veux bientôt vous y envoyer. En attendant, laissez-moi achever mes comptes ; et toi , va , Maclou , travaille bien ; aie le cœur content, et surtout n'écoute pas ceux qui te racontent leurs rêves. »
Maclou sortit le cœur moins gros , et les cinq frères se demandaient en se promenant ce qu'avait voulu dire leur père.