L'ILE
Avant de faire connaître l'épreuve à laquelle maître Girault avait l'intention de soumettre ses fils, il peut être bon de donner une idée du village auquel appartenait notre opulent fermier, comme domicilié et comme maire. L'agglomération se composait de quatre-vingts feux, et, quelle que puisse être l'origine de ce mot, je veux croire qu'il me représente des foyers bien chauffés dans les quatre-vingts chaumières ou maisonnettes de ce village : elles étaient gracieusement suspendues aux flancs d'une petite éminence verdoyante que couronnait, comme l'éternelle pensée de Dieu , la vieille église , dont le clocher octangulaire , de pierre grise , servait de repère, pendant le jour, aux navigateurs.
Si vous étiez entré dans une de ces rares maisons couvertes en ardoises , la plus pro-
che voisine de l'église, celle dont le soleil frappe dès son lever les volets verts , vous y auriez trouvé un vieillard à l'aspect bon et miséricordieux , s' apprêtant à aller assister un moribond ou bénir un enfant nouveauné. C'est, vous le voyez, le vénérable desservant, le médecin des âmes , logé tout à côté du médecin des corps , comme pour nous rappeler que les soins pieusement donnés à la partie morale de notre être soutiennent et perfectionnent nos qualités physiques, et que le concours de ces deux médecins est nécessaire pour constituer ce qui compose l'homme complet ici-bas, suivant la juste pensée d'Horace, une cime saine dans un corps bien portant. Non loin de là, vous auriez trouvé le percepteur et le juge de paix du canton, qui avaient choisi pour résidence ce lieu charmant. Voici, avec le notaire et les principaux fermiers ou cultivateurs , le personnel du conseil municipal , bienfaisante et protectrice aristocratie du lieu^ contre laquelle réclamaient les fils de Girault, au nom d'une foule de petits marchands , de journaliers, de pêcheurs qui vivaient fort gais, fort contents de leur sort, sans chagrin et sans
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envie , avant l'invasion des idées que leur avaient inspirées nos régénérateurs.
Maître Girault avait imaç^iné un moven excellent de les dégoûter du partage des propriétés : c'était de les faire propriétaires. Il voulait leur apprendre, aux dépens de leurs forces d'esprit et de corps, ce qu'il en coûte pour acquérir, améliorer, conserver, et ainsi les amener à trouver fort injuste l'homme qui, n'ayant rien su ou pu gagner dans ]e cours de sa vie, viendrait leur demander un jour la moitié des biens réalisés par le travail de leurs mains et de leur intelligence , en donnant pour toute raison, pour seul titre de propriété : « Je suis votre égal. — Non , tu n'es pas notre égal. Tu n'as pas fait ce que nous avons fait. »
C'estla réponse que maître Girault voulait les entendre faire quelque jour à leurs arguments d'aujourd'hui, et à cet effet il allait les mettre en présence de terres devenues leur propriété. Le fermier de l'île venait de terminer son bail avec la moisson ; les terres restaient donc sans gérant, et depuis quinze jours Girault s'était activement occupé de faire diviser en cinq parties bien égales les
trois cents arpents de terres labourables ou de prés qu enveloppaient les dunes et les falaises. Chacun des cinq fils allait donc avoir soixante arpents à exploiter. Tout était prêt dans l'île , et maître Girault , après avoir fait part de ses intentions à- ses enfants , à la lin du dessert, leur ordonna d'être prêts le lendemain au point du jour pour aller visiter leurs domaines.
Nos garçons, ravis de contentement, furent plus que jamais éveillés de bonne heure ; car ils dormirent à peine, et avant le premier rayon du soleil ils étaient tous autour de leur père , en grande impatience de voir leurs propriétés. Ils furent bientôt sur la plage , et y trouvèrent une barque qui les attendait; ils y montèrent , et , ne se sentant pas de joie , ne pensant plus qu'au bien qu'ils allaient avoir, ne songeant guère aie partager avec qui que ce fût, ils s'animaient, s'exaltaient, causaient entre eux et avec leur père de l'exploitation future. Ils s'en promettaient monts et merveilles , et aucun d'eux ne s'apercevait que le canot allait toujours dérivant vers la haute mer. ^laître Girault le voyait parfaitement, lui; mais il était bien
aise de montrer à ses fils qu'avant tout ils avaient besoin de prudence, d'attention vigilante, et il voulait que l'expérience, l'inquiétude, l'effroi , leur en donnassent la première leçon.
Antoine ne tarda pas à remarquer la position dans laquelle ils se trouvaient.
(( Silence î nous causerons plus tard. Piegardez donc ! regardez donc comme la barque dérive ! nous allons laisser l'île à notre gauche tout à l'heure.
— Bah ! bah ! répondit Paul étourdiment, et sans donner de raisons plus concluantes à l'appui de sa sécurité.
— Mais pourtant il faut faire attention , balbutia Pierre , d'une voix qui décelait certaine émotion que l'on devine... C'est vrai, la barque va toujours vers la pleine mer.
— Voyez donc! voyez donc! s'écria, sans s'inquiéter du gouvernail, qu'il laissait aller, Jean , qui avait de grandes dispositions à la rêverie poétique ; admirez quel beau nuage se déploie à l'horizon.
— Mais , dit Antoine , tu ne vois donc pas que nous allons nous perdre ! Et il se mit en devoir de remplacer Jean au timon.
— Pourquoi n'y serais -je pas aussi bien que toi?
— Parce que tu conduis mal la barque. Ne vois-tu pas qu'elle dérive de plus en plus?
— Laisse-moi la barre , dit Pierre , tu verras que je vous remettrai dans la bonne direction. ))
Pierre manquait non-seulement d'habileté, mais aussi de force. La barque allait de droite, de gauche, jouet impuissant des vents et des flots, et les mouvements que lui imprimaient les violentes secousses données à faux au gouvernail faillirent la faire chavirer.
C'est dans de pareils tiraillements d'amourpropre et d'orgueil que les familles, les États, les républiques , les empires se perdent comme les frêles esquifs.
Maître Girault avait jusque-là observé en silence , pour voir jusqu'où irait le désaccord de ses fils, se réservant d'intervenir au moment du danger. Il fallut enfin qu'il parlât haut et ferme, pour que Pierre laissât la libre possession du timon à Antoine ; mais ce ne fut qu'en murmurant et de mauvaise volonté ; tout, par conséquent, allait sans ensemble et allait mal. Le défaut d'harmonie entre l'ac-
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La barque commençait à bondir snr les vajSues tomours pltis tantes, toujours plus profondes.
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tion des rames rendait nulle et sans effet la bonne direction du gouvernail : les organes qui n'obéissent pas à la raison finissent par la troubler, l'anéantir, et le naufrage est imminent.
La nuée apparue tout à l'heure dans un coin du ciel était actuellement un vaste dais noir tendu d'un horizon à l'autre au-dessus de la mer, et la barque commençait à bondir d'une manière effravante sur les vaç^ues toujours plus hautes, toujours plus profondes. Le vent s'enççouffraut dans la voile faisait tourner le canot comme une plume , et Jean négligeait sa rame pour s'extasier devant ces menaçantes beautés.
Maîtresse Girault et Julienne avaient vu naître la tempête; car leur maison découvrait un horizon immense. Tant que le ciel fut clair , elles suivirent du regard , avec anxiété , le canot qui dérivait ; m.ais cette anxiété fut bien grande quand la brume et une nuit épaisse leur cachèrent tout pour leur laisser écouter, dans une vive terreur, le tumulte touj ours croissant des vents et des flots.
(( Mettons-nous en prière pour eux , ma fille. » Et, tombant à genoux à côté de mai-
tresse Girault, Julienne tira la croix d'or que maintenant elle portait toujours à son cou, en la baisant avec ferveur.
(( Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, sauvez mon père ! ayez pitié de mes frères ! sauvez mon père ! ;)
Son père ! elle ne savait pas qu'elle priait alors aussi pour un malheureux errant sur l'océan du monde ou sur celui d'une douloureuse éternité!
Si maître Girault eût su que sa femme et sa fille étaient en prière pour eux, il eût été moins inquiet. Tout à coup une bourrasque emporta la voile en lambeaux ; et ce fut un bonheur, car le vent poussait irrésistiblement sur des rochers qui dressaient leurs têtes aiguës à fleur d'eau. L'embarcation n'en allait pas moins se briser sur un récif, quand, par un effort désespéré, maître Girault, voyant le danger de plus en plus imminent, alla au gouvernail, et d'un coup vigoureux donna une direction tout opposée à la barque, tandis que Paul et Antoine ramaient d'un mouvement robuste et égal.
(( Et vous prétendez, s'écria le père irrité, vous qui êtes, l'un faible par nature, l'autre
fort; celui-ci courageux, celui-là pusillanime ; toi sage , toi insensé et arrogant , toi envieux et jaloux, et cela au milieu de la tempête, vous prétendez à l'indépendance , à la sagesse ! La liberté est un fruit fatal tant que la raison ne Ta pas mûri. Où serions-nous donc en ce moment si ma voix n'avait dominé vos cris d'indépendance? Au fond de la mer, ou brisés sur des écueils. »
Cette allocution fit naître la honte dans plus d'une âme , amena la rougeur sur plus d'un front ; elle releva les forces abattues, et après une demi-heure de lutte, pendant laquelle tout se calma , maître Girault et ses fils débarquèrent au bas des dunes qui bordent l'ilot; le canot y fut amarré, et ils arrivèrent bientôt au centre du domaine insulaire, la maison d'habitation de la ferme. Elle fut reconnue suffisante pour les cinq frères; chacun y avait sa chambre, et les bâtiments d'exploitation se trouvèrent disposés de telle façon qu'on pouvait en faire cinq parts distinctes.
Maître Girault, après avoir montré à ses fils transportés de joie les constructions nécessaires au service d'un établissement agri-
cole , les conduisit au sommet du colombier, et de ce point culminant il leur fit voir toute l'île rigoureusement divisée en cinq portions de soixante arpents , dont quarante-huit de terres labourables et douze de prairies naturelles.
(( Tout sera , comme vous le voyez , dit maître Girault, tout sera parfaitement égal quant à la terre; pour l'intelligence, l'activité, le savoir, qui donnent plus de valeur au sol, vous en êtes tous également pourvus , n'estce pas? du moins j'ai tout fait pour qu'il en soit ainsi : des soins pareils vous ont été donnés à tous. Si vous en avez bien profité, vous devez être à même de tirer aussi bon parti les uns que les autres de ces champs qui sont tous également fertiles. Eh bien! ils sont à vous , et dans six ans , entendez-vous? dans six ans, à partir des semailles dont vous allez vous occuper, nous verrons si chacun de vous sera encore possesseur de ses soixante arpents.
— Et le petit bois, à qui sera-t-il? demanda Jacques avec un ton qui prouvait qu'il aurait voulu être plus riche encore.
— Ah! les cin(iuante arpents de bois ap-
partiendront à la communauté. Chacun y chassera^ l'exploitera, en tirera son bois avec une égalité et une justice de frères. Seulement je vous conseille , pour tout amener à bien, de vous rappeler sans cesse la scène de la barque au milieu de la tempête, et les passions contraires par lesquelles vous avez failli perdre vous et votre père, pour n'avoir pas voulu tout d'abord écouter sa voix. »
On descendit du colombier pour parcourir les terres, et, chemin faisant, maître Girault donnait aux nouveaux possesseurs des avis généraux sur leur exploitation.
« Il est bien entendu, ajouta-t-il, qu'à part la soumission aux lois de votre pays et à votre famille , qui est la première loi pour les fils , vous êtes dans cette île en terre d'éoalité pure, comme vous la comprenez. Je vous autorise tous, sans distinction, à me demander mes conseils, et je les donnerai, sans prédilection, à tous ceux qui auront recours à mon expérience ; car vous ne prétendez sans doute pas en savoir autant pour la pratique, à dix-huit ans, qu'un vieux cultivateur qui touche à. la soixantaine. Je viendrai vous voir
aux beaux jours ; vous viendrez bien plus souvent en terre ferme, pour y embrasser votre mère, votre sœur, aller à l'église, et chez le percepteur pour payer l'impôt. Quant au notaire, vous n'en avez pas besoin. S'il y a des actes de ventes à passer entre vous , vous pouvez le faire en bons frères également confiants les uns dans les autres ; et puis , que vais-je supposer? vous serez tous également riches au bout de six ans, j'en suis sur, et je vous proclame les maîtres de l'île des cinq.
voilà son nom, s'écrièrent les cinq propriétaires ; et pendant que le canot les ramenait avec maître Girault sur la terre ferme , qu'ils devaient habiter jusqu'à ce que tout fût prêt pour les recevoir, leur père profita de leur réunion, qui lui rendait possibles encore des conseils, donnés en commun et, par conséquent, profitables à tous, pour les entretenir des divers procédés de culture, qu'ils connaissaient déjà assez bien par la pratique. Il leur parla des soins particuliers que demandait tel ou tel terrain et des assolements les plus favorables , c'est-à-dire des meilleurs
moyens de rendre la terre constamment productive , sans la fatiguer, en variant les productions qu'on exige d'elle. Antoine remarqua qu'il avait observé au collège que le même procédé , appliqué à l'intelligence , avait aussi d'excellents effets , et qu'on pouvait, en variant ses études, tenir toujours l'esprit actif et fécond.
Ces enseignements et beaucoup d'autres sur l'économie intérieure d'une ferme firent que la demi-heure de navigation , tranquille ette fois , parut courte au père et aux enfants , qui rentrèrent à la nuit tombante près de maîtresse Girault et de Julienne. Ils n'eurent pas du reste besoin d'aller jusqu'à la maison pour les trouver ; car une inquiétude vague ne les avait pas quittées de tout le jour, et elles attendaient depuis longtemps sur la plage quand arriva le canot.
(( Moïi père ! oh ! que je suis heureuse ! » s'écria, avec une ineffable expression de tendresse , Julienne en se jetant au cou de maître Girault. Elle était douée d'une de ces imaginations actives et aimantes qui vont audevant de toute émotion de joie , d'inquiétude, de chagrin. C'est d'un autre côté sou-
vent un don fatal pour le bien-être matériel, que cette sensibilité , dont il faut combattre l'exagération. Cette disposition affectueuse de l'àme nous garantit de la dureté et de l'égoïsme : dût-elle nous faire souffrir, bénissons-la de ce qu'elle nous rend charitables , bons, attentifs à n'affliger qui que ce soit, et prompts à nous réjouir du bonheur de nos semblables. Telle était l'organisation de Julienne. Après avoir embrassé si joyeusement son père , elle accueillit cordialement tous ses frères, et le souper de famille fut d'autant plus gai , qu'il venait à la suite de plus de craintes. On causa beaucoup du nouvel établissement de File des Cinq. Maîtresse Girault et Julienne promirent d'aller tour à tour porter sur l'intérieur des colons le coup d'œil de la ménagère. On but à la santé des propriétaires, et ceux-ci, en quittant la table . dirent bonsoir avec une certaine dignité d'hommes libres, de notables. Ils ne songeaient plus déjà, remarquons-le bien, à présent qu'ils étaient maîtres d'une île , aux inférieurs dont hier ils plaidaient si chaudedement la cause.