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L'INSTALLATION

Dès le jour qui suivit, nos cinq agriculteurs se préparèrent à li\Ter à la terre les germes des futures moissons. La charrue, la herse firent leur office ; puis ^sdnrent les semailles, qui sont un acte d'espérance, au dire d'un adage espagnol : Qui sème espère. Pendant ce temps , maîtresse Girault et Julienne donnaient tous leurs soins à fameublement de la maison commune , ameublement modeste, simple, uniforme en tout, comme il convenait à des égaux, à des frères. Elles se chargèrent aussi de fournir les cinq basses-cours de tous les animaux qui devaient les peupler, et d'y placer le nombre nécessaire de servantes ; tandis que , de son côté, maître Girault mettait sur chaque ferme de l'île un serviteur, quatre bœufs , quatre vaches et cinquante moutons.

Quand le personnel des fermes fut complet , hommes et bêtes , et l'on était alors à la fm d'octobre, maître Girault voulut installer solennellement les fermiers dans leur nouveau pays. Tous les notables du bourg , le curé en tête, furent invités au grand banquet qui devait avoir lieu dans l'île; et, pour que la joyeuse veillée put se prolonger, on décida que tous les conwes coucheraient dans la ferme ou dans les bâtiments d'exploitation. Les granges furent destinées à recevoir les pauvres, qui ne devaient pas être oubliés ; car il s'agissait de bénir le nouvel établissement, et il n'y a pas de bonne bénédiction là où n'est point la charité.

Aussi maître Girault commença-t-il la fête en distribuant aux malheureux de quoi acheter de la viande huit dimanches de suite , et tout aussitôt après cette aumône générale que firent, comme lui, les cinq frères, pauvres, riches, journaliers, métayers, filles de bassecour,filles de conseillers municipaux, jeunes, vieux, tous formèrent cinq grandes rondes qui allèrent battre d'un pas joyeux les cinq aires neuves. Chaque frère menait avec transport ce tourbillon d'hommes , de femmes

et d'enfants , qui préparait si bien la place aux épis de la future année.

Pendant ce temps , le canot amenait le curé, qu'avaient retenu à terre les soins de son église. L'heure du dîner était venue ; mais , avant de songer à la table , le pasteur alla bénir les aires , dont le sol , grâce à des danses continuelles et peu légères , était battu et foulé autant qu'il pouvait l'être. La cérémonie pieuse terminée, on passa en procession , et cette procession était longue , dans la grange où était servi le festin : qu'on se rappelle les noces de Gamache, et je n'aurai besoin de rien décrire. Je me bornerai à dire que tout fut d'une gaieté extrême , et que chacun chanta à la fm du repas, sans en excepter la mère Jeanne, vénérable octogénaire aux joues fraîches et rondes , une de ces petites vieilles qui feraient volontiers croire à l'immortalité icibas. Quant à Julienne , le notaire ne put s'empêcher de lui dire que sa voix était aussi belle que sa figure et aussi pure que son àme. La présence du curé ne gênait en rien la joie universelle; elle la rendait, au contraire, plus douce et plus communicative, en

interdisant les folies qui auraient pu déplaire à beaucoup de convives. C'est ainsi que l'homme est heureux de trouver dans bien des circonstances un frein chéri et respecté des égarements auxquels l'expose sa débile nature.

Tant que le curé fut au milieu des convives, ils se gardèrent de prononcer un mot qui retentit souvent dans les veillées de l'ouest de la France, le mot de sorcier, de revenant, de loup-garou : on savait que les contes dans lesquels figurent ces fantastiques personnages n'étaient nullement du goût du pasteur, qui voulait que ses paroissiens s'adonnassent à de plus consolantes et de plus pieuses croyances. Mais nulle puissance au monde n'eût pu empêcher le bon prêtre de retourner à son presbytère , pour y attendre les messagers qui presque toutes les nuits viennent le chercher pour aller consoler des malades , des mourants à plusieurs kilomètres à la ronde : c'était là son plus pénible , son plus sublime devoir; il se serait bien gardé d'y manquer; aussi à peine fut-on au dessert, qu'il s'embarqua.

A la nuit, les tables furent enlevées, et au

repas succéda une veillée avec tous ses attributs, sauf cependant les quenouilles et les rouets , qu'on avait laissés de côté en cette journée de réjouissance. Les joyeux récits soulevèrent des éclats de rire assez retentissants pour ébranler la vaste grange ; les romances , les complaintes mouillèrent bien des yeux. Cependant l'attention n'était pas profonde; on causait, on chuchotait; les garçons et les filles attendaient avec impatience les premiers nasillements de la bombarde et de la cornemuse. Tout à coup s'établit un silence de mort.

(( Oui, oui, je l'ai vu, disait une voix cassée, la voix de la mère Jeanne : oui, je Tai vu une fois le long de la haie des Ïrois-Yoies, et une autre fois à côté de la sente à Nicolas ; certainement , je l'ai vu !

— Et qui donc, mère Jeanne? s'écria Julienne , qui n'avait pas entendu le commencement du récit.

— Qui donc? Eh! le garou, mon enfant.

— Le garou ! répéta Julienne en riant , vous croyez à cela?

— Comment, si j'y crois! ne riez pas! ne riez pas!... Savez-vous bien que tout garou

est un homme coupable d'un crime, soit qu'il l'ait commis ou qu'il en ait eu seulement Fintention : alors il faut qu'il coure le garou: oui, mon enfant, qu'il le coure pendant trois mois, sous la forme de feu, de vent, de nuage, ou sous la peau d'un animal. Il part à dix heures du soir de chez lui, et il ne rentre qu'après avoir parcouru l'étendue de sept paroisses. Comptez : cela fait bien au moins de quatre -vingts à cent kilomètres à arpenter chaque nuit, sans un seul instant de repos, de sommeil ; c'est l'enfer anticipé. Je croirais qu'il y a plus d'un criminel qui aurait exécuté une mauvaise pensée, si ce n'avait été l'idée du garou. Eh î . . .j'oubliais. . . : je l'ai encore rencontré, un matin, au point du jour, devant la porte du verger à maître Girault. C'est que, bien sûr, il revenait de sa course. »

La soudaine attention qui s'était emparée de presque toute l'assemblée se conçoit à présent. 11 y avait bien encore là quelques sceptiques qui s'obstinaient à ne voir dans le garou qu'un braconnier ou un contrebandier ; mais tous les paysans frissonnaient devant la terrible apparition.

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<( Et enfin, mère Jeanne, reprit Julienne en riant toujours, comment était-il, ce garou? vous ne l'avez sûrement pas vu sous forme de vent. Peut-être était- il en nuage ou en feu, ou plutôt encore en loup? Oui, oui, c'était en loup, n'est-ce pas?

— Non pas, non pas du tout! ils peuvent aussi courir en homme, et celui-là était en homme. Le malheureux avait un chapeau gris tout défoncé et une grande barhe moitié noire, moitié blanche. Dame î quand auraitil le temps de la faire faire, lui qui court toutes les nuits, comme le juif errant? Pauvre âme en peine !

— D'après le portrait que vous faites, mère Jeanne, dit Paul, je croirais plutôt qu'il faut s'en méfier.

— Ma foi ! dit Julienne d'un air moins gai, je crains bien, en effet, que ce ne soit un voleur ; c'est plus dangereux qu'un garou. ))

Maître Girault et sa femme avaient fini par donner à cette discussion une attention de plus en plus vive : les allées et venues de ce personnage mystérieux leur inspiraient une triste et inquiétante pensée. Ils auraient donné tout au monde pour croire que cet

inconnu était un revenant, un fantôme. Ces êtres imaginaires n'auraient pas rapporté le déshonneur dans leur famille, et ne leur auraient pas enlevé leur bien-aimée Julienne , comme le ferait sans doute Simon, qu'ils croyaient voir dans le récit de la vieille,

La mère Jeanne vit bien que maître Girault était sérieux , et , voulant trouver dans cette circonstance la preuve qu'il croyait à ce que son récit avait de merveilleux , elle s'adressa à lui :

« Et quand je vous dirai, maître Girault, une idée, et c'est plus qu'une idée... tenez, j'en mettrais ma main au feu : si ce garou a pris une autre figure que la sienne , je crois, autant qu'on peut reconnaître un visage entre de longs cheveux et une barbe épaisse , tout cela en désordre... Dieu me pardonne! je crois avoir reconnu celle...

— Allons, taisez-vous, mère Jeanne ! Vous ne voyez pas qu'avec vos contes vous faites peur à JuUenne : ses yeux tout grands ouverts sont mouillés de larmes d'eiTroi. «

C'est ainsi que maître Girault imposa silence à la bonne vieille, qui allait tout révéler peut-être; mais, se penchant vers elle,

il écouta la fin de sa phrase et la répéta d'un air soucieux à Toreille de sa femme. Ce dénoûment aurait pu sembler étrange à l'assemblée, si son attention n'eût été détournée en ce moment même , et depuis quelques minutes, par un grand bruit qui se fit au dehors : on s'attendait en vérité à voir entrer le garou. L'illusion devint presque certitude quand on aperçut dans l'embrasure de la porte deux grandes cornes recourbées. « Bah! bah! c'est le momoue! n'ayons donc pas peur ! s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles, Julienne comprise. Le momoue est le bouffon de toute joyeuse veille ; c'est le plaisant du village , qui , déguisé invariablement en chèvre ou en bouc , se jette au milieu des assemblées, qu'il divertit par ses gambades ou épouvante avec ses cornes menaçantes, à l'aide desquelles il se fait une grande joie de renverser quenouilles et rouets : c'est là le signal de la danse. Les joueurs de cornemuse et de bombarde qui accompagnaient le momoue montèrent donc sur des bancs , et l'on se mit à exécuter de tout cœur des rondes immenses et de sautillantes frisées. S'il est des érudits qui con-

naissent la géographie de la France par les diverses danses nationales , ce dernier mot leur indiquera positivement le lieu de la scène , les côtes du Poitou.

Les frisées se dansèrent donc allègrement, tantôt aux accords nasillants de la musette, tantôt guidées et soutenues par un orchestre de femmes, dans lequel le chant frais et pur de Julienne s'alliait bizarrement avec les fredons aigus et cassés de la mère Jeanne, d'autant plus chevrotants que la vieille sautait ainsi que la jeune fille.

Enfm , à minuit , maître Girault donna le siç^nal de la retraite , et chacun alla se coucher, fort content de la soirée , et sans plus songer au garou. Il n'y avait que maître Girault et sa femme qui y pensassent avec terreur.

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