LES ROGATIONS
Le lendemain de son retour à la ferme, Girault mit sur pied la police et la force armée du pays, c'est-à-dire le garde champêtre, pour tâcher de savoir quel était cet être mystérieux. Hélas! c'était bien lui que la m.ère Jeanne avait reconnu et désigné tout bas. Julienne , en rentrant à la maison , s'était également rappelé la conversation de la veillée ; elle ne doutait pas de l'existence d'un voleur qui rôdait autour de la ferme , et elle adressa au garde champêtre de vives supplications pour qu'il s'arrangeât de façon à leur rendre la tranquillité; peut-être même, avant de se coucher cette nuit-là, prit-elle la précaution de regarder sous son lit. Cependant toutes les recherches du garde champêtre furent sans résultat, et bientôt il ne fut plus question du personnage si redouté. Maître et maîtresse Girault ne l'oubliaient pas pour cela ;
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mais ils n'en parlèrent plus, et Julienne rentra dans le calme.
Il y avait plus d'un mois que la colonie des Cinq était bien constituée. La terre s'offrait à tous sans plus de préférence, sans plus d'avantage particulier qu'elle n'en eut pour les premiers enfants d'Adam. Leurs champs , qu'ils avaient déjà visités cent fois, étaient d'un aspect uniforme. La même espérance, bien fondée sans nul doute , car la nature est d'une rigoureuse justice, gisait encore cachée dans tous les sillons ; puis , quand vint la bruine , les prés étalèrent sans distinction au soleil un voile de perles et de diamants ; les blés naissants se couvrirent du même manteau de neige, manteau protecteur et fortifiant, et, le dégel venu, les cultivateurs eurent la joie de reposer leurs yeux sur l'immense tapis d'une verdure aussi belle et aussi pleine d'espoir pour tous. La petite société de l'Ile des Cinq se trouvait alors dans la condition de la société humaine à sa naissance , chez qui tout était simple , à qui tout était distribué également : partant, pas de besoin plus difficile à satisfaire pour l'un que pour l'autre; point de désirs, d'ambi-
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tion , d'envie; point de passions mauvaises.
Comment se seraient- elles développées entre les cinq frères? Aussi leur hiver s'écoula-t-il dans le calme et l'union. Toutes les fêtes de famille ou de religion , comme Noël et les Rois, les virent autour du foyer de maître Girault , et leurs autres journées étaient occupées aux travaux d'hiver qui animent les veillées des fermes ou à la lecture des livres qui traitent de l'agriculture ou des mystères de la végétation. Ainsi, pendant les longues heures de mort ou, pour mieux dire , de repos de la campagne, ils la ranimaient dans leur pensée par de délicieuses études qui leur montraient le sol redevenant, par degrés, chaud et fécond, étreignant avec une véritable tendresse maternelle les germes ressuscites , et la tige débile se faisant jour à travers la terre rebelle , quelques mois auparavant . au lourd tranchant du soc. C'est ainsi que Dieu donne, quand il lui plaît, la force aux plus chétifs.
Quelques-uns des frères avaient employé une partie de l'argent que leur distribua maître jLjirault lors de leur premier établissement, à se procurer les traités spéciaux
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publiés sur leur profession, non seulement en France, mais en Angleterre. Il est superflu de remarquer que ces derniers ouvrages ne pouvaient être utiles qu'à ceux qui avaient profité de leurs leçons d'anglais. C'était là un élément bien positif d'inégalité ; mais Antoine le réduisit à néant en faisant, de la traduction qu'il exécutait mentalement, une lecture commune. Maître Girault, souvent témoin de cette concorde, croyait déjà y voir le résultat heureux du parti qu'il avait adopté , et il espérait qu'au bout des six années convenues, il serait surpris agréablement en reconnaissant que toutes ses fâcheuses conjectures étaient autant de calomnies contre ses enfants. Julienne triomphait et partageait avec une joie de sœur la cordiale intimité qui réunissait ses frères : car le spectacle d'une sincère et expansive amitié agit sur nos âmes, nous touche, nous émeut déUcieusement ; c'est un foyer dont les émanations pénétrantes nous réchauffent le cœur. Julienne , bien digne par sa bonté de goûter pleinement ce sentiment suave , était heureuse, ravie, au milieu de cesJ)onnes soirées de famille , et son gracieux visage de
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quinze ans prenait la divine expression de la figure d'un ange.
c( Continuez , mes enfants , de vivre dans cet accord comme de bons frères; travaillez; aidez-vous, Dieu vous aidera, leur dit maître Girault à la fm d'une de ces charmantes veillées ; ne manquez ni d'activité ni de courage; n'ayez pas peur d'un soleil trop chaud ou d'un vent trop rude; étudiez, observez, profitez de votre savoir, et au bout des six années d'épreuve vous aurez rempli vos granges , triplé la population de vos étables , le produit de vos bergeries ; de plus, Tun de vous , le plus habile , car il y en aura toujours un plus habile, finira par trouver... Ne m'avez-vous pas raconté que des jeunes gens, en creusant la terre, avaient découvert un trésor? Eh bien î le plus intelligent , le plus laborieux , le plus industrieux d'entre vous trouvera un trésor aussi, je vous le promets; mais je ferai comme le vieillard de votre conte, je ne vous dirai ni en quoi il consiste, ni où il est. Pour le découvrir, travaillez.
— Un trésor! un trésor! s'écria Julienne en donnant à chacun de ses frères une cordiale
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poignée de main pour leur souhaiter une bonne nuit: un trésor! cherchez bien; je veux en avoir ma part, au moins, entendezvous? »
Cette recommandation fit beaucoup rire maître et maîtresse Girault , et toute la salle de la ferme était au comble de la gaieté la plus communicative.
Oh ! si en ce moment on eût entendu frapper à la porte ! si Ton eût vu apparaître Simon ! Simon, le père de Julienne, Simon qui pouvait détruire , en leur enlevant sa tille, tous leurs projets d'avenir! cette pensée passa comme un nuage sombre sur le front serein de maître Girault ; mais ce ne fut qu'une image fâcheuse, comme il en survient souvent au milieu de la joie. On se sépara fort content de sa soirée, et Jacques se disait : « Oh ! ce trésor, je saurai bien le trouver dans mes champs ! »
L'hiver s'écoula donc fort bien. Toute la famille Girault fut invitée par Paul à la préparation solennelle et à la non moins solennelle consommation des crêpes, le jour de la Chandeleur, usage bien moins fondé sur l'amour qu'ont les paysans de l'Ouest pour
ces galettes, que sur l'inexplicable superstition qui veut que cette gastronomique cérémonie empêche la carie des grains, la nielle, ce que les cultivateurs nomment le hroué. Jean, qui avait la manie d'écrire, et malheureusement c'étaient des œuvres plus que médiocres que les travaux littéraires auxquels il perdait son temps , Jean avait composé une dissertation sur cette coutume bizarre. Julienne s'était beaucoup divertie à insister pour que Jacques fût celui qui les régalât. Il était si avare, qu'il y avait plaisir à se moquer de lui. Cependant Julienne ne réussit pas à l'amener à être le roi de la fête, par bonheur pour elle et pour les convives, car ils auraient tous fait une triste chère ; au lieu que Paul les traita avec abondance et une sorte de prodigalité que maîtresse Girault blâma ainsi que Julienne.
Il est bien entendu que les Cinq ne croyaient nullement à l'influence miraculeuse des crêpes; mais ils les trouvaient fort bonnes et aimaient à les manger en famille.
Ils ne manquaient pas non plus , eux ou leurs serviteurs, de planter au milieu de leurs blés verts une branche de romarin bénite
le jour des Rameaux. Cet usage a quelque chose de pieux et de touchant. Ne met-on pas ainsi à son chevet ce branchage bénit pour qu'il protège le sommeil et sanctifie le réveil? Le rameau consacré est de même placé au-dessus de la terre pour sanctifier le réveil des champs, et puis cette tige nouvelle est l'emblème du printemps qui s'accomplit.
Jamais cette régénération de la nature ne frappa aussi vivement les cinq frères. La première hirondelle qui, le 12 mars, vint gazouiller à leurs fenêtres, fut accueillie comme une messagère de joie. Le rossignol qui, dès le 20 avril, chanta parmi les premières fleurs de leurs marronniers d'Inde , ou dans le feuillage naissant des frênes du petit bois , leur parut le chanteur le plus agréable qu'ils eussent jamais entendu : oh ! c'est qu'ils écoutaient, qu'ils jouissaient de tout en propriétaires. Les chants , les parfums, les fleurs , tout leur appartenait à présent : c'était en vérité l'âge d'or de l'île des Cinq.
Les genêts et les sureaux allaient fleurir quand s'ouvrirent les Rogations, touchante cérémonie dont l'origine remonte aux premiers âges du christianisme. La pensée fon-
damentale de ces pieuses promenades que rÉgiise fait dans les campagnes a toujours été de combattre, par de célestes influences qu'elle appelle à son aide, les calamités qui à cette époque menacent la terre. Les tempêtes, les gelées tardives, les grêles, les inondations, tout alors est suspendu sur les champs; et c'est pour détourner ces lléaux loin de l'épi adolescent , du fruit qui se forme, de la vigne bientôt en fleur, que serpentent ces foules en prière, que s'élèvent ces bannières de toutes les couleurs , que ces chants se répandent des coteaux aux vallons, des vergers aux guérets.
La température était délicieuse , et le temps , presque toujours brumeux sur les côtes , s'était dévoilé comme se dévoile le tabernacle pour une grande fête. Un azur transparent et limpide mettait en communi cation plus immédiate la terre et le ciel ; et cependant, sur un horizon si pur apparaissait toujours, comme un nuage gros de tempêtes, la menaçante figure de Simon. On avait encore aperçu à deux reprises différentes ce malheureux, quelques jours seulement avant l'ouverture des Rogations , et
maître Girault avait délibéré avec sa femme s'ils devaient laisser venir Julienne à la suite des saintes promenades. Ils avaient aussi consulté sur ce point le curé, discret confident des causes de leurs secrètes inquiétudes ; mais le bon prêtre ne pouvait se résigner à voir les processions sans Julienne. Elles lui semblaient , tant il avait foi dans la prière qui s'élève du fond d'un cœur pur, devoir être moins efficaces si son ange n'y était pas. Dans l'intérêt général , il fut donc convenu que Julienne serait à la procession , en tête des jeunes filles du bourg, et tiendrait le ruban virginal de la bannière de sa blanche confrérie.
Le curé, en répondant à maître Girault et aux craintes qu'il témoignait, lui avait même adressé quelques reproches sur son inflexibilité envers son frère. (( Savez-vous, lui avait-il dit, s'il n'est pas converti, s'il ne cherche pas à rentrer dans la bonne voie, et, en ce cas , son repentir ne doit-il pas être accueilli sur la terre comme il le sera miséricordieusement au ciel? » Ces paroles firent faire des réflexions sérieuses à Girault et à sa femme.
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(( Si cependant, se dirent- ils plus d'une fois depuis les pieuses observations du bon prêtre, nous apprenions un jour qu'il se conduit bien, qu'il est revenu à des sentiments d'honnête homme, que ferions-nous?
— Femme , nous ne lui refuserions pas un asile , n'est-ce pas?
— Oh! non; il reviendrait au milieu de nous... et il nous laisserait Julienne... »
Julienne ! l'idée que cette fille ne serait plus à eux tout entière venait les troubler comme un vertio-e, et ils n'osaient v sonijer davantage.
Le matin de la première procession était arrivé ; les cloches sonnaient sur tous les points de l'horizon ; le soleil, qui est au premier rang dans toutes les solennités des campagnes fécondées par lui, brillait déjà depuis longtemps paré de ses plus beaux rayons, comme brillaient les jeunes lilles dans leurs robes les plus belles , comme Julienne brillait au milieu de ses compagnes.
Nous devons avouer que maître et maîtresse Girault eurent beaucoup de distractions pendant la sainte marche. A chaque carrefour, à chaque coin de haie, au détour
de plus d'un chemin d'aubépine , ils promenaient autour d'eux , autour de Julienne surtout, un regard inquiet; mais rien ne justifia leurs craintes. Enfin arriva le troisième jour, où la procession vint faire le tour de l'île, et les matelots pouvaient apercevoir de loin le haut des croix rayonnantes et des bannières écarlates, au-dessus des petits chemins creux qui serpentent entre les rochers bas dont l'île est entourée du côté de la mer; ils pouvaient entendre les chants que leur apportait la brise ; sans doute ils se signaient alors, s'agenouillaient sur le pont de leur navire, et rendaient pieusement aux habitants de la terre , qui tant de fois invoquèrent pour eux le Ciel à l'heure des tempêtes , des prières pour que le temps fût beau et les moissons abondantes.