‹ L'île des cinqChapitre 8 sur 21 · LE GAROU · texte numérisé non relu

LE GAROU

Laissons maître Girault et les Cinq s'occuper de leurs travaux et seconder l'efTet des prières que nous venons de décrire. 11 est temps d'expliquer à la suite de quelles circonstances la croix d'or était arrivée entre les mains de Julienne , par un intermédiaire tel que l'Océan.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, Si- * mon avait commis un grave attentat contre la propriété d'autrui. Ses amis pervers , ses corrupteurs, ne se sentant pas, dans une ville secondaire, en assez grande liberté pour se procurer par des moyens coupables les ressources qui leur manquaient , résolurent de venir se plonger dans la fange de Paris. Ils y entraînèrent Simon ; car la faiblesse de caractère , que ne compensaient ni l'élévation de l'àme ni la bonté du cœur, le conduisit à sa perte. Il céda à l'entraînement

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quand il se plongea à corps perdu dans tous les désordres de la grande ville , quand on le décida à être le second dans de petits larcins, quand on lui fit monter un à un les infâmes degrés qui le conduisirent au crime ; ce fut toujours entraînement et non premier mouvement qui le perdit. Aussi quel rôle joua-t-il dans un vol commis avec eiïraction? le rôle de la faiblesse. Il fut le complice moins actif que passif ; il fit le guet , et fut , nous le répétons, condamné à dix ans de réclusion et à cinq années de surveillance.

Dès que larrêt fut confirmé, Simon fut transporté dans une maison centrale qui avait été autrefois une abbaye. Séparé de ses complices, qu'on avait placés dans une autre prison, Simon se sentit, pendant les premiers jours de sa captivité, incertain, chancelant comme un enfant auquel on enlève tout à coup ses lisières. Les liens au moyen desquels ses complices l'attiraient à eux et avec eux l'avaient soutenu debout; mais quand il fut seul, face à face avec sa faiblesse , il resta quelque temps anéanti , éperdu et cherchant partout où se retenir. S'il eût eu (juelque énergie morale appuyée

de pensées honnêtes , il se relevait peut-être ; mais il n'eut pas la force de soutenir l'aspect de sa conscience. Cette terreur était pourtant un pas de fait dans la voie du retour. Il tremblait devant l'image de son crime, surtout devant les souvenirs purs de ses premières années qui, pour revenir à sa pensée, se souillaient en traversant tant de jours flétris. N'osant pas les contempler en face , redoutant le silence, l'isolement, qui font penser, il eut bientôt trouvé de nouveaux amis parmi ses camarades de prison. Là était ouverte une école parmanente de tous les vices, où l'on apprenait à faire le plus de mal qu'on pourrait à la société , en courant le moins de risques possibles ; on y parodiait les plus solennelles délibérations de la justice; on faisait un cours de droit dans l'intérêt, pour l'instruction du crime, et Simon, ainsi que ses hideux compagnons d'étude, était, au bout de cinq ans, non plus un criminel faible, timide et toujours hésitant , mais un scélérat hardi et débouté comme eux. La lèpre l'avait profondément atteint, et déjà il formait avec ses complices, pour les jours de la liberté, de nouveaux projets de crime. Par bonheur,

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il ne sortit pas de captivité dans un état moral si effrayant ; car où se serait- il arrêté !

Par bonheur, disons -nous, la moitié seulement de son temps de prison venait de finir, quand le directeur de la maison eut la pensée de faire, pour améliorer les détenus, l'essai d'un système d'isolement déjà pratiqué dans divers pays de l'Europe. Quelques cellules des anciens moines avaient été conservées , et l'on plaça un prisonnier dans chacune de ces cellules, pour n'avoir jamais la moindre communication , même avec son plus proche voisin. Simon fut désigné pour être un de ces reclus , certes bien différents de leurs pieux prédécesseurs. Pendant les premiers jours de ce complet isolement, il sentit le même vide, le même délaissement, la défaillance qu'il avait éprouvée autrefois quand il se vit séparé de ses complices ; mais cette fois, dans sa cellule silencieuse, austère, pleine de pieux souvenirs, il ne pouvait s'appuyer que sur Dieu. Cette image lui apparut donc terrible et menaçante : c'était sa conscience; ses parents accablés de chagrin par les dérangements de sa jeunesse; sa femme abandonnée sur un lit de mort, pré-

paré par lui sans doute; son enfant, sa Julienne impitoyablement délaissée; c'était enfin le crime qu'il expiait dans les fers. Toutes ces pensées le poursuivaient comme une légion de bourreaux. Les premiers souvenirs, même les souvenirs de l'enfance, il en avait peur; car ils lui montraient une malheureuse mère qu'il avait abreuvée de larmes, un père qu'il avait souvent réduit au désespoir. Cependant il fallait bien qu'il pensât ! c'était là son enfer, et , pour le fuir, que de fois l'insensé eût voulu se précipiter de nouveau au milieu de la foule horrible d'où on l'avait retiré ! C'était, heureusement pour lui, un vœu impuissant. Alors il demanda à travailler ; on lui donna un métier qu'il pouvait exercer dans sa cellule , le métier de tisserand. Il s'y livra aussitôt avec une activité infatigable, ne prenant de repos qu'aux heures de ses courts repas et de sa promenade solitaire, redoutant surtout la venue de la nuit, qui interrompait ses occupations. Oh! c'est qu'alors revenaient l'assaillir toutes ses visions du passé , et qu'il se disait avec épouvante : Mon crime me sera peut-être pardonné icibas, je l'expie devant les hommes ; mais ma

fille abandonnée, mais sa mère morte de douleur et de misère ! voilà ce qui est irrémissible devant Dieu î

C'est au milieu de ces nocturnes angoisses qu'il eut enfin recours à la croix d'or qu'avait portée sa femme. Cette croix, il l'avait toujours conservée avec soin, mais renfermée dans une boîte qu'il n'avait même jamais osé ouvrii^ depuis faction déshonorante qu'il aA^ait commise. Ce scrupule était le germe d'un instinct honnête. Une nuit donc, Simon était en proie à ses poignantes réflexions, quand, averti comme par une révélation soudaine, il alla prendre la boîte qui contenait la croix d'or, couvrit cette image expiatoire de ses baisers et de ses larmes, s'agenouilla et la suspendit à son cou avant de s'endormir. Il lui sembla qu'il revoyait en ce moment sa femme et son enfant, qu'il les embrassait et qu'il se réconciliait avec eux. La nuit qui suivit ce bon mouvement n'eut point ses cauchemars habituels ; puis on le vit moins sombre , moins accablé de jour en jour. La force morale lui revenait avec le sentiment du juste et de f injuste. Arrivé à pouvoir supporter l'isolement, il en éprou-

vait même im certain bien-être. Le travail et les habitudes d'ordre avaient efficacement combattu les penchants du vice , qui est le désordre de Tàme : il se révélait graduellement devant sa conscience , quand on vint lui annoncer qu'il était libre.

Libre! l'était-il avec les remords de sa conduite antérieure au vol qu'il venait d'expier? Libre î l'était-il sous le poids des promesses de nouveaux crimes qu'il avait faites à ses compagnons de prison? Ils pouvaient le retrouver dans le monde, le presser de tenir sa parole maudite , et il frémissait devant la faiblesse de caractère sous laquelle il était possible qu'il succombât encore : étaitce là être libre? Oh ! non, certes, et il frémissait devant la liberté qui rouvrait sous ses pas un tel abîme; et puis, cette liberté, elle devait encore être soumise, pendant cinq années , à une surveillance qui cependant ne la soustrairait pas au danger de rencontrer ses premiers compagnons. Alors, après de longues réflexions, des luttes bien douloureuses avec son amour pour sa famille, pour Julienne qu'il renonçait à revoir désormais, ne voulant pas laisser près de son

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frère si honnête, près d'une innocente fille, une tache déshonorante, il prit le parti de s'expatrier, et, en sortant de la maison centrale de FontevrauU, il se dirigea, toujours la nuit, de peur d'être reconnu, vers Paimbœuf, d'où un bâtiment partait sur-le-champ pour la Guadeloupe. Il se présenta à bord, paya la moitié du passage avec une partie de ce qu'il avait gagné en prison, s'engagea à acquitter le reste du prix de sa traversée en bons offices sur le bâtiment, et dit adieu à la France. Il avait le cœur bien gros, et, quand le navire passa en vue de son pays natal, il ne put s'empêcher de pleurer, de tirer sa croix d'or, et s'appuyant sur la lisse de la dunette , à bâbord , pour contempler le rivage où il eût craint de se montrer, il tendait de ce côté la main qui tenait l'image bénie , quand une lame s'éleva, le frappa si rudement qu'il faillit être jeté à la mer, et emporta la croix. Dieu voulut que le large ruban qui la tenait suspendue s'attachât à quelques herbes marines qui llottaient au gré des lames, et c'est peut-être après une navigation vagabonde de plusieurs jours au milieu des fucus et des goémons errants, que

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le précieux bijou vint échouer, quand la marée montante se retira, à l'endroit même où Julienne courut le prendre au risque de sa vie.

Autant la fille avait été ravie de la croix qu'elle avait découverte , autant le père fut affligé de ne l'avoir plus. Cette circonstance, survenue presque au sortir du port, lui parut une menace du Ciel , et durant toute la traversée il se conduisit de manière à apaiser la colère d'en haut. Puis, arrivé à la Basse- Terre, il ne tarda pas à être assez activement occupé dans la profession qu'il avait apprise en prison. Une salutaire captivité avait, du moins, solidement établi en lui le principe de tout ordre, de toute régénération, l'amour du travail; et, sans une constante occupation, combien n'eût -il pas été malheureux ! Plus il était loin de son pays , plus il y pensait avec tendresse, avec une tristesse amère. Ma pauvre femme m'a-t-elle pardonné? se demandait-il tous les jours avec amertume. Je l'espère : elle est dans le ciel, où l'on ne peut que pardonner. Mais ceux que j'ai laissés ici-bas, mon frère aîné, ma fille Julienne!... Oh! si elle savait ce

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que je souffre, elle aurait pitié de son père. Et souvent, comme pour répondre à ce cri d'une àme en peine, quand Julienne tirait sa croix d'or de son sein, le soir, elle disait : Le malheureux qui la portait est peut-être mort à la mer : prions pour lui.

Simon avait passé trois ans à la Guadeloupe, où il avait cru pouvoir rester pour toujours séparé d'une famille dont il souilla autrefois le nom. 11 savait que son frère était pour Julienne le père le plus tendre, et il voulait, après la punition que lui avait infligée la loi, s'en infliger une sévère à son tour en se condamnant à un éternel exil. La pensée du tort irréparable que sa présence flétrissante pouvait faire à l'avenir de sa lille, l'avait Lien des fois retenu sur la plage au moment où il s'embarquait pour revenir en France. Cependant, un jour, il lui fut impossible de résister à l'impérieux besoin de revoii^ son pays, le pays de sa Julienne, elle-même peut-être; il s'embarqua pour la France , et remit le pied sur le sol natal. Mais il l'eut à peine touché, qu'il sentit qu'il avait trop vite obéi à sa passion , si naturelle qu elle fût. Il se trouva, comme

autrefois, gêné, inquiet, tremblant sous ce ciel qui l'avait vu tant de fois coupable. Son frère, sa fille, qu'il formait le projet de voir à son retour, quand il languissait à deux mille lieues , ils étaient près de lui ; mais il n'osa plus même penser à Fentrevue qu'il avait rêvée. Ses terreurs d'autrefois le reprirent; car il craignait de rencontrer partout ses anciens camarades de captivité, de les entendre lui rappeler ses hideux engagements de la prison ; il redoutait un moment de faiblesse, et, pour combler la mesure, il apprit qu'on le poursuivait, comme coupable d'avoir rompu son ban, à l'époque à laquelle il s'embarqua pour les Antilles. Dieu, la justice, la conscience, les remords, les compagnons de sa vie criminelle, tout s'acharnait à la fois sur lui : il n'osait regarder le soleil que du fond d'une retraite qu'il s'était faite au milieu des bois ; le jour n'avait pas pour lui une seule heure de repos; ce n'était que la nuit qu'il sortait, afm de venir errer autour de son village , et dès le point de l'aube il rentrait précipitamment dans son espèce de tanière. La superstition était- elle donc si éloignée de la vérité quand

elle voyait en lui un homme torturé par les remords , une conscience sans paix , sans asile, un misérable garou?

La gendarmerie mit fm pour quelque temps à son existence vagabonde , et l'arrêta au moment où, las de cette vie errante, il songeait à se constituer prisonnier : c'était le matin même des Rogations. Preste trop tard aux environs de la ferme , il fut pris , puis condamné à six mois de prison et à huit ans de surveillance.

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