ACTE PREMIER
L'avancée d'un quai dans un port de pécha. Des barques vers le fond cachent la mer. Rafales et grains.
YANKO, KORNICK, JOSS, CLAES JOS.
Ce vent!
YANKO
Oui, ça fraîchit. J'ai cru que tOHt croulait L'autre nuit.
JOSS
C'est la passe impossible au goulet.
Des jours encor, des jours 1
CLAES
Bon! bon! l'on a promesse De notre évêque; il va venir.
YANKO
Alors?
CLAES
La messe, Alors, qu'il dira là, n'est-ce pas, là, devant La vague...
YANKO
Eh bien !
CLAES
Eh bien! ça calmera le vent.
Oui, compte là-dessus. Quand il est de Nordée, Ainsi qu'il est, ça dure.
(Rafale.)
JOSS
Encore une embardée!
KORNiCK, dans une des barques, au fond. Ah ! bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu!
JOSS
Qu'est-ce que c'est?
KORNICK
Ce que c'est?
JOSS
Voyons, parle, au lieu De geindre.
KORNICK
Eh bien, quoi, c'est ma voile.
JOSS
Quoi ? ta voile?
Qu'est-ce qu'elle a, ta voile?
KORNICK
Un accroc dans la toile.
A mettre les deux poings ! les deux !... Si je savais Qui m'a fait le coup, vrai, passerait un mauvais Quart d'heure, celui-là. Faut-il avoir du vice?
CLAEs, vers une autre barque.
Eh ben, et moi I
KORNICK
Quoi, toi?
CLAES
Reluque voir. La drisse De ma vergue.
KORNICK
Rompue?
CLAES
Ahl rompue. Oui ! c'est au Couteau qu'elle est coupée, on voit, c'est au couteau! Que je tienne celui qui m'a fait ça...
JOSS
Dégage Ton ancre, toi, ton ancre enfonce mon bordage! C'est-il exprès que tu l'enfonces ?
CLAES
Ne dis rien ; C'est pas toi qu'as coupé ma drisse, failli chien?
joss, montrant Kornick.
Peut-être moins que toi sa voile à lui.
KORNICK
Ma voile?
C'est-il vrai que c'est toi, calfat! coupeur de voile! Qui l'as crochée?
CLAES
Oui, oui.
JOSS
Tu mens, toi, pelletas I
CLAES
C'est toi qui mens, gabier de malheur !
YANKO, les séparant.
Ho! les gas!
En douceur! En douceur I
KORNICK
Aussi pourquoi qu'il donne Des coups dans ma voilure ?
JOSS
Est-ce moi ?
KORNICK
C'est personne.
YANKO, le calmant.
En douceur!
CLAES
Et ma drisse à moi coupée au ras.
YANKO
Laissez aller, laissez ! Vous ne voyez donc pas, Toi, que pour ta voilure en trou, toi, pour ta drisse, C'est la mer qu'a tout fait, c'est elle qu'est fautrice ; Elle a bourlingué ça, d'accord avec le vent. Cette nuit.
CLAES
Le fait est : le vent n'est pas servant.
YANKO
Et puis quoi ! c'est il bien la peine de se battre ? Parce que vous prendrez peut-être trois ou quatre Harengs de plus ou de moins. Voilà-t-il pas ?
JOSS
C'est vrai.
YANKO
Le vrai, c'est de fumer sa pipe sur le quai,
Et de se battre quand l'affaire en vaut la peine ;
Seulement.
KORNICK
Sûr ; on voit flotter et l'on ramène Un baril de tafia; qu'on se mange le nez Pour en avoir de plus, ça c'est bien.
YANKO
Mieux, tenez.
Si c'était de l'or qu'on eût trouvé, je suppose, Et qu'on dût partager, je comprendrais la chose Qu'on se tuât pour ça, Sang de Dieu ! Car enfin,
[Montrant la mer.) C'est là, ce qu'il faudrait pour qu'on n'eût jamais faim. Jamais plus.
Là?
YANKO
Mais oui, là devant toi, regarde.
KORNICK
Dans la mer?
YANKO
Pan§ I9 mer, Songe à ce qu'elle garde
l'île heureuse i3
De richesse qui dort au tréfonds de son fond. Hein? Tu ne t'es jamais demandé ce qu'y font Les carcasses qu'un jour la tempête a drossées ? Celles des grands vaisseaux coulés aux traversées Qu'est-ce que ça peut bien devenir là-dessous ?
CLAES
Crois-tu, depuis les temps et les temps!
JOSS
Ça m'effare De songer à ce qu'elle en a, la vieille avare !
KORNICK
Et ce n'est pas assez. Elle en veut encor plus, Et crainte qu'on lui prenne, elle couche dessus.
YANKO
Le jour elle les cache. Ah ! la rapace aïeule ! Et puis, après, la nuit, quand elle se sent seule. Alors tout cet argent de ceux qu'elle a tués Pour les voler, ses doigts au meurtre habitués, Le ramènent au ras, comme toi quand tu dragues ; Elle le fait sauter entre ses mains de vagues ; Tu crois voir des reflets sur l'eau du ciel changeant. Pas du tout. C'est la vieille avec tout son argent. Et tu l'entends qui rit, en comptant sa fortune, Et ce sont ses écus qui dansent sous la lune !
KORNICK
Sûr, qu'elle en doit avoir^ la gueuse ! Ah I le trésor Des dessous de la mer!
JOSS
Copte autre chose encor,
YANKO
Trésor dessus, trésor dessous. Il est des îles, Tenez, dans l'archipel de la Sonde, à des milles De toute côte...
JOSS
Eh bien!
YANKO
Ce sont l'île du Hâ, De Gressy-Keys et du Pélican...
CLAES
Alors ?...
YANKO
Là, La tradition dit qu'on trouverait des sommes !...
Parce que ?
YANKO
Parce que c'était là que ces hommes, Que les gens d'autrefois nommaient les boucaniers. Cachaient leurs prises.
KORNICK
Dis.
YANKO
C'étaient des braconniers De l'eau, des écumeurs de mers, quoi ! forte race De rudes gas râblés, enragés à la chasse Des gros vaisseaux ventrus et lourds, les galions Qui nous venaient de l'Inde avec des millions... Eh bien ! de ces vaisseaux, il en était qui, faute
L ILE HEUREUSE IÇ
D'échapper, aimaient mieux se jeter à la côte, D'autres encor que les gros temps coulaient à pic: Ils sont au fond, ceux-là, toujours !
JOSS-CLAES
Oui, oui.
KORNICK
Le hic C'est savoir où !
CLAES
Pour ça.. .
L'eau garde son mystère.
YANKO
On a trouvé pourtant.
Sous Charles d'Angleterre, Charles deux, un certain Phipps, Will, fils d'un fondeur, Originaire de Woolich, d'esprit sondeur.
Sur un quai quelque jour acquiert la certitude Qu'un navire est coulé par tant de latitude Avec sa charge d'or, auprès des Bahamas. — C'étaient des matelots, en défunant des mâts, Qui racontaient le fait. — Lui ne dit rien, mais vire, Et fait tant que le Roy lui confie un navire, Avec dix-huit canons et cent hommes à bord; Il part, il cherche, il fouille, il sonde. Rien ne mord... Quand un beau jour il voit flotter une algue. Amène! Et l'on trouve un filin, tressé de main humaine, Peut-être du bateau qu'il cherche. On plonge au for. C'était ça !
i6 l'île heureuse
KORNICK
Le bateau ?
YANKO
Douze millions d'or I
JOSS
Douze I
CLAES
C'est ça qui peut s'appeler une épave.
Hein ! Qu'est-ce que tu dis de ça, toi ?
KORNICK
Moi? J'en bave I
JOSS
Vois-tu ! Trouver de l'or plein son sac! plein ses mains !
CLAES
Plein tout ! Ah ! les chemins ! Qui dira les chemins Vers cet or ?
KORNICK
Le flot seul à cette heure en est maître; Et c'est de ces trésors que les poissons peut-être, A force de passer au-dessus en nageant, Ont le dos en or fin et le ventre en argent. (Rires.)
JOSS
Dommage que la mer ait la clef de ses coffres En son corsage.
CLAES, à Yaiiko.
Bon, cet or que tu nous offres, Le flot l'aurait rongé, s'il existait, d'abord.
YANKO
Non. L'eau ne ronge pas l'argent, pas plus que l'or.
KORNICK
Le vin ronge l'argent : plus je bois, sans reproche, Plus je sens mon argent qui se fond dans ma poche. {Rires.)
CLAES, regardant la mer.
Tout de même, peut-être en avoir sous les yeux...
JOSS
Nous n'en saurons jamais la place, alors vaut mieux N'y pas penser.
KORNICK
N'y pensons pas.
YANKO
Moi, je soupçon ne Quelqu'un qui doit savoir.
KORNICK
Quelqu'un?
CLAES
Qui ça?
YANKO
Personne N'a chance de savoir mieux que celui-là.
JOSS
Qui?
YANKO
Joris.
GLAES
Joris?
KORNICK
Celui dont la cervelle !...
YANKO
Ëh oui !
Je sais, dans son cerveau, dont la raison voyage, La folie est la mer au fond d'un coquillage, Elle y chante.
CLAES
Il n'est pas méchant.
KORNICK
Je ne dis pas.
CLAES
Bien au contraire. Ainsi, des jours tu le verras, Aider les gens au port, pour rien.
JOSS
Ou, sur un câble, Rester à voir jouer des enfants dans le sable.
KORNICK
Il en a repêché plus d'une fois, alors Qu'ils étaient chus dans l'eau.
YANKO
C'est vrai.
CLAES
Drôle de corps I
C'est égal, trouver ça que tu dis, ça le passe.
JOSS
Un innocent I
YANKO
Prends garde, ils ont souvent, par grâce, Singulières clartés sur les choses.
L ILE HEUREUSE IQ
KORNICK
Ma foi, On dit d'eux des voyants, en certains pays.
YANKO
Moi, Je tiens que, pour rôder comme il fait sur la grève, Ce fou, si fou qu'il soit, n'y poursuit pas qu'un rêve.
KORNICK
Possible I
YANKO
L'as-tu vu, quand on part pour pêcher, La nuit, parler à l'eau ?
CLAES
Se pencher, y chercher Quoi?
YANKO
Mais par Dieu ! de l'or ?
De l'or ?
YANKO
Pas autre chose, L'or des bateaux coulés sous le flot. Et suppose Qu'il les trouve, crois-tu qu'on en aurait sa part ?
KORNICK
Avant qu'il trouve !
YANKO
Tout arrive. Tôt ou tard, — Celui-là sait la mer, — il faudra qu'il nous serve. J'ai mon ancre de veille à son sujet; j'observe.
JOSS
Hein! Retrouver par lui, dans leurs caisses de fer Dans leurs sacs, les trésors noyés là, sous la mer I
CLAES
Qu'on les tire, de peur que l'eau ne les dévie, Ces sacs I
KORNICK
Qu'on m'en donne un, pour le rendre à la vie !
— O noyés de mon cœur! — Je veux, loin du ressac, Vous lui frictionner le ventre et l'estomac ;
Comme on s'y prend, avec les noyés. Laissez faire !
Je le bouchonnerais 1 dorloterais ! Un père
N'aurait pas plus de soins. Pour qu'il dégorge mieux,
Je lui mettrai la tête en bas. — Va-z'y, mon vieux!
Et si — la vie parfois aux repêchés est brève —
Les jours passés dans l'eau l'ont tant usé qu'il crève —
— Nous sommes tous mortels plus ou moins, n'est-ce pas? Faites du moins, Seigneur, qu'il crève entre mes bras !
JOSS
Encore faudrait-il qu'on puisse aller au large ; Avec le vent qui souffle...
CLAES
Avec le flot qui charge...
(Rafale.)
YANKO
Et cet Evêque qu'on attendait?
CLAES
Il viendra.
{Psaumes au dehors.)
JOSS
Tiens, on l'entend.
KORNiCK, remontant vers le fond.
Oui, oui.
YANKO
Pour ce qu'il y fera !
Le voilà! le voilà!
CLAES
Ça fera quelque chose Sur la vague, des fois ça la calme.
JOSS, montrant le poing.
Qu'elle ose !
KORNICK
On va voir.
YANKO, haussant les épaules.
On va voir.
Les Mêmes; L'ÉVÊQUE entre, avec Ze5 DESSERVANTS
l'évèque
Dominus sit semper Vobiscum.
KORNICK
Si tes mains s'imposent sur la mer, Notre évêque, la mer...
l'évêque Homme, vous et les vôtres, Croyez-en l'Evangile : Un soir que les apôtres
Etaient dans une barque, — et c'étaient la plupart Des pêcheurs comme vous, — au quatrième quart De nuit, le vent soufflant dessus la mer démente, Voici, comme ils pensaient périr dans la tourmente, Qu'avec des pas légers ainsi qu'un vol d'oiseaux, Le Seigneur vint vers eux en marchant sur les eaux.
CLAES
C'est vrai, dans l'Evangile...
JOSS
Oui, oui, dans l'Evangile...
l'évêque Paul le Simple; saint Pierre, apôtre; saint Virgile; Jean le Silentiaire; et d'autres avec eux. Ont posé sur les eaux leurs pieds miraculeux.
JOSS
Rien qu'en levant un doigt, saint Beuzec de Bretagne Accalmissait des flots hauts comme une montagne.
KORNICK
Un, qu'on rapporte, à qui la mer faisait échec,
Héla saint Nicolas. Le saint parut avec
Des souliers d'herbe aux pieds qui marchaient sur la vague.
11 embarqua. — C'était du côté de la Hague —
Et saisissant la barre, il navigua debout
Au flot, veillant au foc qu'un coup de vent décout,
A l'aiguille qui tremble au fond de l'habitacle,
Au mât, à tout, si bien, qu'en gabier de miracle.
Il ramena la barque au port.
l'évêque
Saint Brand fit mieux :
Une nuit qu'un bateau se perdait sous ses yeux,
Sur une mer terrible où l'eau semblait en flammes,
Voulant sauver, sinon les corps, au moins les âmes,
Avec l'ostensoir d'or, chape au dos, mitre au front,
Le saint vint vers la rive. Et là, faisant affront
Aux vagues qui prenaient ces âmes très chrétiennes,
II les somma d'avoir à les rendre. Les chiennes,
Pour réponse crachaient leur bave au Dieu vivant ;
L'une arracha sa mitre à l'évèque, et le vent
Lui dégrafa sa chape et l'enleva. Puis, comme
Vers ceux qui se mouraient en la mer, le saint homme
Tenait haut le bon Dieu pour le faire mieux voir,
Un grand coup de Nordée emporta l'ostensoir.
L'évoque dit: «C'est bien, vagues. Dieu nousle rende! »
Et pour l'aller chercher, entra dans la mer grande.
Et ceux qu'il secourait en surent la raison.
Le revoyant, vêtu d'aurore à l'horizon,
Où, dans le matin clair, au bord du ciel posées,
Sur la nappe d'argent des vagues apaisées
Dressant un ostensoir plus que l'autre vermeil,
Il levait ses deux mains où montait le soleil.
KORNiCK, à Yanko. Hein? Tu vois maintenant qu'on y peut quelque chose Sur la mer.
YANKO
Attendons.
JOSS
Que notre évêque impose Ses mains sur elle, alors le vent sera pour nous.
KORNICK
Oui, qu'il dise les mots.