‹ L'ile heureuseChapitre 5 sur 16 · L EVEQUE · texte numérisé non relu

L EVEQUE

L'exorcisme. A genoux I

— Deus exaudi oralionem meam :

Par celui qui donna aux apôtres le pouvoir de fouler aux pieds le Serpent et le Scorpion, l'Aspic et le Basilic, Esprits à qui je parle, écoutez ; que les démons qui sont dans la mer sortent de la mer, et ceux qui sont dans le vent et dans le brouillard, démons des actions basses, sortez du vent de l'Occident, du vent du Midi, du vent de TOrient, et du vent du Septentrion.

In nomine domini, elfilii, et Spiritus Saacii.

JORIS, au fond, surgit en riant.

JORIS

Ah ! Les mots creux ! Ah ! Les vaines paroles !

l'évèque Qu'est-ce que c'est ?

TOUS

Joris!

KORNICK

Le fou.

JORIS

Plus que moi folles, Vos paroles à vous! Fous, vos cris vers la merl Fous, les mots aux démons des vagues et de l'air : Fou, qui croit que le flux va répondre à son ordre I

(// crie vers l'horizon.) Voyez-les se heurter l'une et Tautre et se mordre Les cavales des flots que féconde le venti Leurs galops sont sur vous. En avant 1 en avant !

YANKO

A la voix de ce fou la tempête redouble !

l'évêque Deus exaudi nos.

joRis, à révoque, sans violence, en respect. Vieillard, cela te trouble De voir devant la mer ta puissance en défaut ? C'est que tu ne sais pas lui dire ce qu'il faut ; Tu menaces la mer, la mer se fait rebelle. C'est que tu ne dis pas les mots qu'il faut pour elle. Prêtre, pense à ceci qu'elle est femme, la mer; Et plus que femme, amante. Oui, ses rages, son air De se jeter sur vous, ses pleurs, sa voix qui clame ; Ce sont larmes et cris, et colère de femme. Il faut donc avec elle avoir des mots d'amants : Quand l'amante à l'amant reproche ses serments, L'amant à ses fureurs n'oppose qu'un sourire; Elle menace et crie, et sa bouche déchire; Et lui, pâmé d'ivresse aux morsures des dents, Dit : « Comme tes baisers aujourd'hui sont ardents ». Contre lui la colère abat les deux mains closes; Il dit : « Pourquoi ce soir me jettes-tu des roses ? » Elle tue ! et recule enfin devant la mort : Mais lui : « Ne pleure pas, c'est l'odeur qui m'endort » De ces roses. Viens près, qu'en tes seins je les touche. » Je meurs! donne à sentir la plus douce, ta bouche. »

KORNICK

Voyez donc, notre évoque, à sa voix on dirait Que le temps s'abeausit.

JOSS

S'il avait un secret.

Pour l'orage?

l'évêque Il en est qui savent les mystères Du vent, d'où les anciens les nommaient tempestaires,

CLAES

Le ciel se bleuté tout.

KORNICK

La brise tombe à rien.

YANKO

Hé ! Qu'en dis-tu? Ce fou, la mer l'écoute bien.

jORis, vers le fond.

Voyons, vagues, pourquoi faites-vous les méchantes ? Pardonne à ce vieillard ses mots creux, mer qui chantes ; Les paroles d'amour auxquelles tu te rends, Il ne sait pas cela, ce prêtre, tu comprends. Et pour nous, ouvre grands les chemins qu'on ignore Vers les là-bas, vers les toujours, vers les encore ; Conduis-nous vers le rêve, ô mer, entre tes bras, Et pour qu'il soit sans fin tu nous y garderas.

{Clarté sur la mer.) Voyez! Voyez! Repris à leur douceur première, Le ciel et l'eau s'envoient des baisers de lumière I

l'évêque Cet homme a su trouver les mots qu'il leur fallait ; Et le ciel est de miel, et la mer est de lait.

YANKO, à Kornick.

Hein? Le secret du fond crois-tu qu'il le connaisse?

KORNICK

Il faudrait le guetter et l'on saurait.

CLAES — JOSS

Oui.

YANKO

Laisse;

Nous saurons.

JORIS

Maintenant, de tes doigts indulgents, Prêtre, bénis la mer, mère des pauvres gens.

l'évêque, vers le rivage.

Seigneur, puisque le vent n'oppose plus d'obstacle, Fais que nous revoyions les pêches de miracle, Que connurent par toi Simon-Pierre et Thomas.

JORIS

Ho 1 ceux du port, hâlez les agrès et les mâts !

l'évêque Hommes, ouvrez des mains aux grâces éternelles.

CLAES

Femmes, ouvrez des coeurs.

JORIS

Voiles, ouvrez des ailes !

{Vévêque bénit en s' éloignant les vagues; les clercs entonnent le psaume Laudate, Au large, on aperçoit les barques qui sortent, élargissant leur vol, et couvrent la mer. Et sur les plus lointaines, on entend les pêcheurs qui chantent.) Laudate pueri Dominum Laudate nomen Domini.

[Vévèque et les clercs s'éloignent. Les voix se perdent sous le ciel où commence à descendre la nuit.)

YANKO, à Joris.

Ahl Qui va sur la mer n'a pas le vent en main. Mais, dame! toi...

JOSS

De fait, tu marques leur chemin Aux vagues.

KORNICK

Voyons, là, dis comment t'en disposes.

Je n'ai pas de secret ; je sais aimer les choses, Rien de plus.

JOSS

Laisse donc ; tu dois savoir un tour.

JORIS

Je sais que rien ici n'a qu'une loi, l'amour. Les choses vers l'amour comme l'abeille essaiment. L'astre gravite autour de l'astre; les flots s'aiment. L'amour ! Mais sur la mer tout nous léchante enchœur: L'ancre, tenez, notre ancre a la forme d'un cœur.

YANKO

Bon, bon. Mais avec qui parles-tu sur la grève, Quand tu sors seul, la nuit?

KORNICK, en riant.

Je vais vous dire : il rêve A celles qu'on entend, que l'on dit, sur la mer, Les Sirènes qu'on nomme. Eh! C'est cela?

jl'ile heureuse 29

JOSS

C'est clair.

JORIS

Je n'en ai jamais vu, mais j'y crois.

CLAES

Oh! Raconte.

CLAES, JOSS, en riant, aux autres.

Il y croit.

Pourquoi pas? Jean Bellin, et Visconte, Un Génois, y croyaient, qui n'étaient pas des sots. Ils l'ont écrit... En mil sept cent et... deux vaisseaux, Qui battaient pavillon hollandais sur la côte Saint-Pierre en Terre-Neuve, à la mer étant haute, En virent une avec des cheveux d'algues, lourds...

YANKO

Il en épousera quelqu'une un de ces jours. Vous verrez.

KORNICK

Union où tout bonheur réside ; La fiancée est fraîche et la dot est liquide... On n'en tirera rien, laissons-le.

JOSS

Presque tous Les bateaux ont gagné le large, embarquons-nous ?

KORNICK

La mer est accoisée, allons.

JOSS

Allons, et leste!

YANKO

Embarquez si le cœur vous en dit ; moi je reste ! Au diable maintenant les caprices du flot Et de la pêche! Ah non ! Si je reprenais l'eau, Je n'irais qu'aux pays de l'or. Et je demande, Si j'y laisse ma peau, les gas ! que l'on m'étende, — Écoutez ça — tout nu, couché tout de mon long Au cœur même du sol, près du meilleur filon, Pour que la terre, à l'heure où tout se décompose, Fasse de moi de l'or, qu'elle métamorphose En or, mes os, ma chair, tout le sang de mon cœur. Hein! C'est ça devenir un homme de valeur! Pas vrai, dis, toi ?

KORNICK

Pour sûr !

KORNICK

Alors tu crois la chose, Quand on a défunte, qu'on se... qu'on s'emmorphose, Quoi ! Quand notre carcasse est enterrée au for Du sol, près d'un filon, qu'elle y devient de l'or?

YANKO

Les formes — J'ai lu ça — Dans la nature entière, Ne sont que différents états de la matière; Tout change, nous aussi nous changeons.

KORNICK

Oui, j'entends.

YANKO

Hein ! Devenir de l'or !

KORNICK

Moi, mon Dieu, j'ai le temps.

Mais si j'étais bien sûr qu'ainsi l'on s'amalgame, Rien que pour essayer j'enterrerais ma femme. [Ils rient.)

YANKo, lui monlrant Joris.

En attendant, veillons au pèlerin là-bas.

KORNICK

Espère!

{Ils remontent et sortent.)

JORIS, reste seul.

JORIS, les regardant s'éloigner.

Et c'est cela les hommes ! Ah ! cœurs bas. Voilà tout ce qu'ils voient; la jouissance brutale De l'instant, rien de plus! en vain le ciel étale L'or du soir sous leurs yeux et l'argent de la nuit. Pour eux, hors les écus qui sonnent, rien ne luit !

{Lesyeiix sur le ciel et la mer.) L'heure douce pourtant! L'heure exquise entre îoutes ! Le soir tombe. Très loin l'on entend sur des routes Crier un chariot lourd que ramènent des bœufs...

(Des heures lointaines tintent dans la campagne.) Les clochers des pays se disent l'heure entre eux. Des mains d'apaisement se posent sur les plaines... Et c'est l'heure où bientôt vont venir les Sirènes. Car ils ne le croient pas, mais c'est vrai. Dans le soir, Elles viennent, c'est vrai. L'on ne peut pas les voir ; Mais on entend leurs voix qui montent sous la lune; Elles quittent le large et viennent vers la dune ; Et les durs chardons bleus fleuris au vent de mer,

Pour ne pas les blesser, ferment leurs fleurs de fer. Elles se couchent là, sur le sable, sans voiles, Et le ciel pour les voir ouvre ses yeux d'étoiles, Et la mer, que l'on sent au large se heurter. En approchant du bord se tait pour écouter... Jusqu'à l'heure où leurs voix que la lame balance, Meurent dans le jour gris, triste de leur silence. Et moi, pour retrouver l'ivresse de leur chant. Je me traîne à genoux sous l'aube, et me penchant Sur leurs formes en creux dans le sable tracées, Je bois aux coupes d'or que leurs seins ont laissées...

Nuit partout maintenant, sur la mer, sous le ciel.

DES VOIX chantent au loin.

Nuit sous le ciel, nuit sur la mer.

JORIS

Comme un appel Il semble que quelqu'un ait redit mes paroles... Non, rien ; rien. Sur l'eau l'ombre épand ses senteurs molles, Et ses effluves chauds de soir d'été dans l'air.

LES VOIX

Nuit sous le ciel, nuit sur la mer.

JORIS

Encor!... Ce sont des voix qui viennent de la côte, Des villages là-bas.

(// passe à l'avant de sa barque.)

Sans aller à mer haute.

En jetant simplement l'épervier là, je crois Qu'on prendrait quelque chose... Essayons.

(// dispose Vépervier.)

Un, deux, trois.

Han!

(// le jette. — Silence. — Il le retire lentement, — vide.)

Rien,

{De l'ombre monte un rire léger.)

Tiens! l'on dirait que quelqu'un vient de rire. Non; qui pourrait...? Personne... Et c'est l'eau qui respire Avec le rythme doux d'un enfant endormi. C'est cela qui me berce et je rêve à demi.

[A nouveau il lance Vépervier et le retire vide; Nouveau rire de Vombre.)

Encore ! Ah ! Cette fois, je ne crois pas entendre ; Je suis sûr ; on a ri... Voilà ! l'on veut m'y prendre ; Quelqu'un des nôtres... Non, ils sont en mer... Et puis Un homme ne rit pas aussi doux... Ah ! J'y suis. C'en est une qui vient au bain, mer qui déferles, Sous les perles de l'eau rire en rires de perles.

{Use penche.)

Je ne vois rien... Sans doute, au long flot qui luit, Le jeune corps tremblant s'emmantèle de nuit. Pourtant gare au filet, la belle qui me railles, Je rirai plus que toi si jeté prends aux mailles. Garde-toi bien.

(// lance le filet.)

HanI là!

LA VOIX, qui riait, dans Vombre, pleure maintenant.

Non! Non! Je neveux pas!

A moi ! Je ne veux pas !

- JORIS

Ah! trop tard! prise aux lacs!

UNE, en effet, prise sous fépervier s'y débat et crie. Laisse-moi, laisse-moi, pêcheur!

Eh bien! ce rire!

Où donc est-il, la belle?

CELLE, sous le filet.

Attends, je veux te dire...

JORIS

Rien, rien! Moi, je t'amène à ma barque. ELLE, sous les mailles de Vépervier, surgissant de Veau.

Non! Non!

Ne me fais pas de mal, dis, pas de mal. Mon nom C'est Liloë... Voilà, je suis Celle-qui-chante- Sur-la-mer. Laisse-moi, je ne suis pas méchante ; Laisse-moi retourner là-bas avec mes sœurs, Dont se mêlent les voix aux voix des flots berceurs.

JORIS

Ces cheveux cordelés d'algues... Une Sirène!

LILOE

... On les entend encore, à peine, à peine, à peine...

LES VOIX

Nuit sous le ciel, nuit sur la mer,

LILOE

Cela dans le lointain se meurt sous le ciel clair.

LES VOIX

Tu vois; elles m'appellent; laisse, Laisse-moi retourner.

LES VOIX

Liloë I

LILOE

Dis.

JORIS

Non.

LILOE

Cesse De me meurtrir la chair en ces mailles de mort. Ne me fais pas de mal. D'abord, Si tu me laisses, vers des grèves Je te conduirai; tu verras Comme tu feras Des pêches de rêve!

JORIS

Non, non.

LILOE

Ne me tiens pas rigueur de mes rires, sois bon, Ote-moi de ces mailles, Pêcheur, ôte-moi, dis.

JORIS

Non. Pour que tu t'en ailles; Non; je veux voir de près tes yeux de mer, tes yeux; Ouïr de près ta voix d'enchantement...

LILOE

Tu veux?

Soit, je te dirai l'une De nos chansons de lune ; Mais tu me laisseras?

jORis, la libérant du filet.

Te voilà libre, tiens.

LILOE

Enfin! Et maintenant, demande,

Quelle chanson veux-tu de moi ? Tu te souviens.

Nous en chantons beaucoup, beaucoup sur la mer grande

Veux-tu celle qui parle .. Attends... D'un pêcheur

Qui, pour son malheur,

Mène une fille en sa barque ?

JORIS

Sans doute.

L'une ou l'autre, pourvu que je t'entende.

LILOE

Ecoute.

La belle a chanté : « Qui me prend à bord? Je lui donnerai mon cœur et ma bague.

Pêcheurs, qui m'emmène à l'heure où tout dort,

— A fleur de la mer, à fleur de la vague? —

— Viens, a dit l'un d'eux, je t'aime, vois-tu, Bien que te sachant sans foi, ni vertu ; Bien que te sachant pareille aux Sirènes Qu'on entend chanter le long des carènes Et rire dans l'air ;

— A fleur de la vague, à fleur de la mer —

Quand il est au loin, veut toucher son prix.

— « Es-tu fou pêcheur? Ton amour divague ; Ce n'est que l'anneau que j'avais promis.

— A fleur de la mer, à fleur de la vague. » —

— « Non. Ce que tu dois, c'est bien ton baiser! »

— « Soit! Qui peut jurer, peut se raviser. Prends-le, si tu peux. » — « Docile ou farouche, La gueuse qui mens, je l'aurai, ta bouche !

Je l'aurai, ta chair!

— A fleur de la vague, à fleur de la mer. —

Lors elle, voyant qu'il sera vainqueur,

— « Prends donc, mais avant, prête-moi ta dague; Pour sentir ta main plus près de mon cœur.

— A fleur de la mer, à fleur de la vague. — 11 me faut couper le nœud du lacet

Qu'au matin du jour fis à mon corset. »

11 lui tend la lame. Elle, souriante.

D'un coup dans la gorge, en plein la lui plante.

Le temps d'un éclair !

— A fleur de la vague, à fleur de la mer, —

Et le mort s'en va, sans prêtre, tout seul... Pauvre mort d'amour qui vogue, si vague, Des flots verts couvert comme d'un linceul,

— A fleur de la mer, à fleur de la vague. — On ne le voit plus au matin changeant

Où le ciel éteint ses flambeaux d'argent ; Mais au loin, très loin, sous l'aube sereine, On entend monter un chant de Sirène, Et rire dans l'air...

— A fleur de la vague, à fleur de la mer, —

jS l'île heureuse

DES VOIX, au lointain redisent parmi des rires sur Veau. — A fleur de la vague, à fleur de la mer. —

JORIS

Oh 1 tu ravis mon cœur d'ivresse, toi qui chantes Sur l'eau de crépuscule où passe un grand frisson.

LiLOE, rieuse aussi.

Tu sais, toutes ainsi ne sont pas méchantes Comme celle de la chanson, A peine parfois si, par aventure, Une ancre de bateau se prend dans nos cheveux, Qu'est-ce que tu veux!

Nous jetons en riant l'ancre dans la mâture. Maintenant laisse-moi partir.

JORIS

Non, pas encor.

Viens-t'en plus près de moi, là, tout près, sur le bord De la barque et causons. Là. Tu n'es plus fâchée?

LILOE

Non, plus du tout; je ris.

JORlS

Écoute, alors. Parfois, As-tu, Dame de l'eau, suivi ceux que tu vois, Sur la mer ?

LILOE

Les pêcheurs? — Au cœur de l'eau cachée, Oui, je suis souvent des yeux ce qu'ils font ; Je vois d'en dessous la voile penchée Se couper en clair sur le ciel profond; Je vois les chaluts elles dragues

Rayer le plafond

De ma maison de vagues;

Et les bateaux qui vont

Font de l'ombre sur moi dans le sable du fond.

JORIS

Mais les hommes qui sont sur les bateaux, Sirène, Les connais-tu?

LILOE

Je sais qu'ils ont des cœurs de haine, Des cœurs méchants. Avec leurs crocs de fer, Avec le bois dur de leurs rames, Avec l'étrave rude au passage des lames. Je sais combien de fois leurs barques sur la mer Ont meurtri nos doux corps de femmes.

JORlS

Eux, des méchants? Oh I non.

Si, si; sur les bateaux Que de fois j'ai vu tirer les couteaux!

JORIS

C'est que lafaimleurfait les dents longues, ils mordent. Si tu savais 1 Leurs yeux pleurent, leurs mains se tordent Au deuil des jours.

LILOE

Quoi ! pêcheurs, Sur votre voie Ne rencontrez-vous jamais de bonheur .>

JORIS

Du bonheur? Non, jamais. A peine de la joie,

Du plaisir, — fruit hàtif que l'on cueille en passant :

Une condition du bonheur c'est qu'il dure ;

Et le nôtre, aux chemins où notre pas descend,

Une main vraiment trop avare le mesure;

Et quand nous le tenons, en nos rêves déçus,

C'est d'une aurore à peine, hélas, à l'autre aurore,

De la veille où nos mains ne l'avaient pas encore,

A demain où nos mains ne l'auront déjà plus,

LILOE

Il est impossible qu'une heure

Ne vous vienne pas plus douce et meilleure ?

Parfois! Mais on est las de l'attendre, si las,

Si rapide est sur nous son vol qui nous effleure,

Que souvent, l'heure douce, on ne la connaît pas.

Le bonheur est sur nous, comme un oiseau qui passe;

Son vol inespéré surprend notre âme lasse.

C'est ainsi; qu'un oiseau raye notre ciel clair,

Nos yeux ne le voient pas, surpris par son éclair.

Et nous ne nous disons : « C'est un oiseau qui passe »,

Qu'en le voyant au loin se perdre dans l'espace.

Le bonheur fuit sur nous si vite qu'on ne sait

Que c'était du bonheur que quand il est passé...

Et de nouveau le ciel est vide, l'âme est lasse;

Le bonheur est sur nous comme un oiseau qui passe.

LILOE

Pêcheur,

Dans le malheur,

Il faut que l'homme aide l'homme, qu'il l'aime.

JORIS

Oh! nous l'avons déjà résolu, le problème!

Ce qui se doit, nous nous l'enseignons entre nous : Que dans le deuil commun il faut être très doux, Très bons; et nous dressons des mots en édifice : Amour, renoncement, charité, sacrifice, Don de soi... mais, pareils à des loups pleins de faim, Nous nous égorgerions après deux jours sans pain.

LILOE

La vie à l'homme montre une face

Mauvaise et dure, oui, oui. Les gens sont malheureux;

Pourquoi ne puis-je rien pour eux!

JORIS

Pour eux? Mais tu peux tout; du mal qui les terrasse, De leur peine, plus rien n'existe si tu veux.

LILOE

Si je veux?

JORIS

Mais oui, toi.

LILOE

Que faut-il que je fasse?

Parle, à l'instant; dis-moi?

JORIS

Que l'œuvre serait grande Défaire l'homme heureux! Ecoute ma demande. Et réponds.

LILOE

Parle.

Eh bien, dis, est-il vrai qu'autour D'où nous sommes, très loin, ou qui sait, près peut-être.

Est une île que nul encor n'a pu connaître, Une île de bonheur éternel, est-ce vrai?

LILOE

Oui, c'est vrai. L'endroit en reste ignoré, Mais l'île existe.

JORIS

Alors indique m'en la route.

LlLOE

Oh! ça, je ne peux pas, je ne peux pas : C'est nous qui la gardons de l'homme.

JORIS

Alors, tu vas M'y conduire.

Lir.OE Impossible.

JORIS

Il le faut!

LILOE

Non.

LILOE

Ecoute, Douce Dame marine, écoute. L'homme est las De souffrir, comprends-tu? Si le bonheur existe En quelque terre, allons lui ravir son secret, Si loin qu'elle soit, et, quand nous l'aurons soustrait, Nous viendrons l'apporter aux hommes.

LILOE

Je suis triste De ne pas contenter ton désir.

Mais, le bonheur, crois-tu qu'on puisse le saisir?

Non, pêcheur, hélas I le bonheur ressemble A l'eau que tu vois :

Les bonheurs rêvés nous fuient tous ensemble, L'eau qu'on croit tenir coule entre les doigts.

JORIS

Si, puisque l'Ile existe, il faut que tu m'y mènes! C'est elle que je cherche en l.i nuit sur les plaines De l'eau.

LILOE

Tu ne pourras jamais la voir, jamais; Un mur de brouillard la cache.

JORIS

J'entrerai mon bateau dadans comme une hache, J'entrerai mon bateau dans les brouillards mauvais, Ainsi qu'un coin de fer.

LILOE

Oh! n'y va pas.

JORIS

J'y vais !

Crains la colère De l'eau.

JORIS

Laisse hâler l'ancre.

LILOE

Oh! non.

JORIS

La nuit est claire, Quelque chose me dit que les vents sont pour moi.

LILOE

Ceux d'ici; mais là-bas les vents seront d'effroi.

JORIS

La vague m'obéit quand je lui fais défense.

LILOE

C'est nous qui la calmons dans l'ombre à ton côté ; Par celles de là-bas, tu seras rejeté; Les flots se dresseront.

JORIS

Moins que mon espérance!

LILOE

Les rocs seront de fer.

Moins que ma volonté!

LILOE

Malheureux! tu cours à ta perte!

JORIS

Entre cette île et moi, j'aurais ma tombe ouverte, J'embarquerais encor! Haut le mât! Haut les voiles!

LILOE

Non, ne va pas, non,

JORIS

Vois! Tout, même les étoiles, Nous clame l'action. — Tiens, regarde le ciel, Les étoiles là-haut sont des vaisseaux en route !

LILOE, les yeux sur le tremblant ciel stellaire, O! le voyage éternel Où tout est douleur et doute Dans les mains des matelots

On voit trembler les falots.

Prends garde aux vaisseaux en route!

JORIS

Au large! Au large !

LILOE

Non, non, je serre l'étau De mes mains sur ta barque.

Laisse aller.

LILOE, elle a lié ses mains à la corde de l'ancre.

Mon corps où tes doigts font leur marque Est l'ancre de salut qui retient ton bateau.

JORIS, coupant la corde.

Alors, que l'ancre coule à fond!

LILOE

Joris, écoute!

JORIS

Rien! Plus rien! A Dieu vat 1 O! les bateaux en route ! {La barque s'éloigne. Elle la suit sur Veau.)

LILOE

Attends! Attends que je te garde!

Tu n'aborderas pas! Tu n'aborderas pas!

KORNICK, }.arait sur la gauche, YANKO, JOSS et CLAES paraissent après lui.

KORNICK A moi, les gas!

YANKO

Eh bien! Qu'est-ce que c'est?

Regarde.

YANKO

Où ça?

joss, qui survient.

Quoi donc?

KORNICK

Tiens, là. Tu ne vois pas, là-bas?

JOSS

Eh bien, quoi? C'est Joris.

KORNICK

Oui, mais dans le sillage De sa barque...

CLAES

Une femme.

YANKO

Une femme qui nage.

KORNICK

C'en est une!

YANKO

Une quoi?

KORNICK

Son dos d'écaillés luit ; Une femme marine!

Une qui le conduit Par des chemins secrets...

KORNICK

Vers For du fond?

CLAES

Sans doute!

YANKO

Femme marine ou non, Je prends la même route, Nous verrons bien, déhâle!

JOSS

Ainsi, sur son bateau.

C'est ça qu'il reluquait aux mirances de l'eau.

KORNICK

Elle va le mener vers l'or, son amoureuse !

YANKO, déhâlant la barque.

Eh bien! Vers l'or aussi, les gars!

jORis, en voix déjà lointaine.

Vers l'Ile Heureuse!

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