‹ L'île inconnue [par] Pierre de CoulevainChapitre 11 sur 14 · RUBY · texte numérisé non relu

RUBY

En riant, miss Talbol a épingle ce billet dans la bibliothèque, à droite de la cheminée, et nous a enjoint de laisser la surprise à Rodney. Nous le lui avons promis.

M. Baring, ignorant le désappointement qui l'attendait, fut très gai pendant toute la soirée. Après le bridge, comme nous entrions dans la bibliothèque, la pancarte blanche lui sauta aux yeux.

— Allô ! Qu'est-ce que cela ? dit-il en s'approchant vivement.

La surprise, l'indignation amenèrent une onde de sang sous sa peau fine.

— Quoi ? s'écria-t-il en se tournant vers sa sœur, Sir Charles rappelle Ruby ?

Miss Baring se hâta d'en donner la raison.

— Il n'y a rien d'aussi tyrannique, d'aussi égoïste qu'un père anglais ! fit-il saisi d'une belle colère.

— Rien... si ce n'est un mari anglais, riposta promptement Edith. Après tout, c'est nous qui sommes lésées, car nous ne vous aurons ni l'un ni l'autre pour le « week end ».

— C'est vrai, chère, fit Rodney avec un sourire affectueux.

Puis détachant le P. P. C. de sa fiancée, il le plia lentement, tendrement, et le mit dans son portefeuille

Pour mon compte, je regrette aussi que miss Talbot quitte Londres. J'espérais l'y retrouver la semaine prochaine. C'est très curieux, depuis ou troijours, il y a « du départ » dans l'atmosphère d" Saint-Olaf. Vers le 15 juillet, il sera vide. Mes hôtesses partiront pour la mer. Rodney ira sur le yacht d'un ami et, à tour de rôle, les domestiques

prendront leurs vacances. En outre, les Baring ont loué de moitié avec les Talbot une maison en Ecosse pour août et septembre. Ceci en l'honneur du frère cadet qui revient en Angleterre après trois ans d'absence.

— Nous n'irons pas dans le Midi, l'hiver prochain, voilà tout, ajouta Edith après m'avoir fait part de ces arrangements. Chez nous, quand on dépense un peu plus d'un côté, on est obligé d'économiser de l'autre. Mère est rompue à ce jeu d'équilibre qui m'a toujours exaspérée.

La fin de ma visite approche. Miss Baring n'aime pas à ce que j'y fasse allusion.

— Saint-Olaf va me sembler horrible après votre départ, m'a-t-elle dit hier malin. Je \oudrais partir aussitôt pour la mer. Elle seule me consolerait de votre absence. Vous ne savez pas ce que la mer est pour des insulaires. Je ne puis rester longtemps sans la voir. Elle m'enlève une partie de mes regrets, de mes ennuis. Je la quitte toujours mieux portante physiquement et moralement.

A ces paroles, au regard qui les accompagnait, je sentis que l'inéluctable, la mystérieuse nostalgie du changement avait de nouveau pris possession de l'âme de mon amie.

Saint-Olaf.

Dans ce moment, en Angleterre, il y a partout des « garden-parties ». C'est le plaisir par excellence de la saison, un plaisir d'invention britannique du reste. ,Ces réceptions en plein air permettent d'inviter beau-

coup de monde à la fois — les gens qu'on n'admet pas dans son intimité surtout — et de se débarrasser d'une foule d'obligations criardes. Ensuite, elles représentent plus qu'elles ne coûtent. Pour qu'elles soient jolies cependant, il ne faut rien moins qu'un beau décor de parc et d'arbres, des pelouses épaisses et veloutées, des valets de pied en riches livrées, des accessoires luxueux, des femmes jeunes, belles ou gracieuses, habillées à la perfection et des hommes élégants. Les « garden-parties » bourgeoises ou provinciales sont plutôt pénibles à voir. Le plein jour fait ressortir cruellement l'imperfection des toilettes claires, la crudité des fleurs artificielles, la gaucherie des serviteurs loués, toute la médiocrité des gens et des choses. Le rite est le même pourtant. La poignée de main aux hôtes, la causerie par groupes, la promenade sur les pelouses, le fleuretage si possible, le thé accompagné de friandises plus ou moins recherchées parmi lesquelles, invariablement, des fraises à la crème et du Champagne. Je serais tentée de croire que ce n'est pas la pelouse qui a créé la « garden-party » comme je l'avais imaginé, mais bien les fraises à la crème et le Champagne.

A Wimbledon, il y a chaque jour une de ces petites réunions. Devant les grandes villas, on voit des files d'équipages et la musique d'orchestres plus ou moins hongrois vous arrive par-dessus les murs. Dans les chemins verts, on rencontre des théories de femmes et de jeunes filles en robes claires, en larges chapeaux fleuris. Ces petites fêtes modestes s'organisent avec une extrême facilité, paraît-il. On écrit à Whiteley, le célèbre bazar londonien, celui

la

qui se vanle de pouvoir fournir depuis une souris blanche jusqu'à un éléphant blanc, depuis un écheveau de fil jusqu'à une femme ou un mari. On lui indique le nombre des in\ités, la somme qu'on veut dépenser. Il procure musiciens, chanteurs, diseurs, amuseurs de toutes sortes. Il se charge du buffet et du service. Un employé vient voir le jardin, on décide avec lui l'emplacement des accessoires. Au jour dit, les fourgons arrivent de Londres. En quelques heures, tout est organisé et la maîtresse de maison n'a plus qu'à recevoir ses hôtes. Avec la même célérité, tout s'enlève, tout disparaît. On invite toujours le soleil et on compte même sur lui. S'il joue le mauvais tour d'envoyer la pluie à sa place, on se réfugie dans les salons, on s'y empile et on ne s'amuse pas moins.

En France, les gens très riches peuvent seuls donner des « garden-parties ». Les bourgeois aisés fourniraient au besoin les fraises à la crème et le Champagne, mais ils manqueraient de pelouses. Les allées caillouteuses de leurs jardins mal tenus seraient un mauvais terrain pour ce genre de fête et ils y seraient grotesques.

Nos voisins ont plus d'amusements que nous et ils s'amusent moins. La gaieté française brille d'ellemême ; la gaieté anglaise est comme l'allumette, elle a besoin de frottement pour prendre feu... mais elle prend feu, je l'assure. De là cet insatiable besoin de réunions, de clubs, de déplacements qui nous étonne toujours.

Saint-Olaf.

J'avais entendu dire maintes fois en Angleterre, qu'il est plus facile de s'élever du ruisseau que de la banlieue, socialement parlant. Je croyais que c'était là un verdict de snobs. Eh bien, aujourd'hui, je m'en rends compte parfaitement. Dans un grand centre d'activité, l'intelligence, la volonté, la vie même peuvent porter un individu au haut de l'échelle et, une fois arrivé, ses qualités lui rendront encore l'assimilation possible. Dans la banlieue, tout est forcément médiocre et la médiocrité enlize davantage l'individu que la pauM'eté. Londres est la Haute Eglise de la Société. Il a l'encens, des cierges, des fleurs, la banlieue en est la Basse Eglise. Sa mentalité bourgeoise crée autour d'elle une sorte d'isolateur qui la maintient en dehors du mouvement. Elle me donne l'impression d'une plage que les grandes vagues du large ne toucheraient jamais.

Les Wimbledoniens ne cessent de répéter : « Nous sommes de la banlieue, mais nous ne sommes pas banlieue. » Ils le sont peut-être moins qu'ailleurs, grâce à leur situation unique ; mais ils le sont. Ils vont entendre les pièces nouvelles, assistent aux grands concerts, lisent les derniers romans, visitent religieusement l'Académie de peinture, suivent la saison d'aussi près que possible. Malgré cela, ils ne parviennent pas à être de Londres. Ils ne sont pas la chose, comme on dit en argot américain. Leur atmosphère morale a une rigidité particulière, une honnêteté oppressante. Leurs conversations ne s'élèvent

guère au-dessus des préoccupations de santé, de l'éternel sujet des déplacements ou de la question des domestiques. La plupart des femmes, jeunes et vieilles, ont heureusement la passion du sport et de la politique. Elles se tiennent au courant du mouvement athlétique, attendent les scores d'un champion favori, le résultat des principaux matches avec autant d'anxiété qu'un boursier la cote de la rente. Elles lisent les débats parlementaires avec une compréhension parfaite. Elles sont ardemment conservatrices ou libérales. Le chien de Tune refusera héroïquement le morceau de sucre offert au nom de Balfour, le chien de l'autre n'acceptera pas celui qu'on lui tendra au nom de lord Rosebery ; mais ces deux mêmes chiens sauront tomber sur le flanc et mourir « pour leur roi et leur pays ». Comme ils sont caractéristiques, ces petits traits-là !

Le bridge a mis deux ans pour arriver de Londres ici. Il y est bel et bien implanté. Des clubs se sont formés et l'hiver, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on a des après-midi de jeu. La partie de cartes dans la journée ! Autrefois, un autrefois qui n'a guère plus de cinq ou six ans, on considérait cela comme un signe de mœurs relâchées, comme une sorte de péché. Nombre de vieilles dames protestent encore par leur abstention, mais elles ne sont plus en force.

Les \^'imbledoniens se raccrochent désespérément à la métropole. Ils mettent déjà sur leur papier à lettres S. W. sud-ouest. Londres est sous-entendu. Cela donne à eux et aux autres l'illusion qu'ils en font partie. Le jour viendra, sans doute, où à leur satisfaction, ils pourront l'écrire en toutes lettres. A

ce moment, la population de Wîmbledon se sera accrue du double ; partout, les maisons couperont la vue et diminueront l'espace ouvert. En attendant, il a encore des aspects inattendus de vraie campagne, des champs où paissent et ruminent des vaches, des arbres magnifiques. Je suis en train de dire adieu à ses chemins verts, à son lumineux Common, à certaines maisons qui me plaisent particulièrement et mes adieux ne vont pas sans regrets. Dans un mois, il sera désert, ses jolies villas fermées, ses jardins en fleurs abandonnés aux oiseaux. Ses habitants seront à la mer, à la montagne, sur le continent. Ils verront autre chose... autre chose, voilà ce que veut la Providence.

Saint-Olaf.

Toute seule à Saint-Olaf et mes hôtes en route pour Loftshall !... Hier jeudi, par la mort de son cousin germain, madame Baring est entrée en' possession de son héritage familial... là, pendant que je suis sous son toit. Cette coïncidence est si jolie, elle m'a causé un si vif plaisir que le romancier et l'amie sont tentés de crier : « Bravo » à la Providence. Ce serait peut-être plus respectueux de la remercier. Autrefois, les coïncidences de la vie me donnaient, comme à la plupart des gens, une idée de hasard, de rencontres fortuites ; aujourd'hui, j'y vois la volonté consciente des dieux qui nous gouvernent et elles me semblent infiniment plus curieuses et plus intéressajites. Cette dernière a été pour moi une précieuse leçon, elle m'a permis de prendre une idée

plus juste des procédés de la nature. Je m'étais imaginé qu'un grand coup de fortune devait produire chez la créature une explosion de joie et j'a"\ais toujours désiré en être témoin. Un jour même, j'étais allée acheter des croissants chez un boulanger de la rue Saint-Honoré, pour voir la physionomie du garçon qui venait de gagner un lot de deux cent cinquante mille francs. Je m'attendais à la trouver transfigurée. Mon espoir bête avait été déçu. Elle ne rayonnait pas du tout. Je viens d'être plus désappointée encore. Mes amis de Saint-Olaf n'ont pas l'air de se rendre compte qu'ils ont passé de la médiocrité à la richesse. Il faut croire que la conscience d'un changement heureux ou malheureux n'arrive à l'âme que peu à peu... et cela sans doute, afin que ses effets soient amortis. Je suis persuadée, du reste, que nous exagérons toujours, non seulement, le bonheur et le malheur d'autrui, mais le nôtre même.

Hier matin jeudi, Edith et moi devions aller à Londres par le même train que Rodney. En conséquence, nous étions descendues au déjeuner toute chapeautées. Le courrier arriva très en retard, vers la fin de notre repas seulement et il n'apporta que les journaux et une lettre pour madame Baring, — une lettre oblongue cachetée de cire. Elle la tourna, la retourna, comme si elle ne connaissait pas l'écriture de son correspondant. Subissant inconsciemment l'attraction que le récepteur d'une missive exerce toujours, j'observai mon hôtesse. Je vis son visage pâlir, ses doigts trembler fortement, puis son regard aller de l'un à l'autre de ses enfants avec une indéfinissable expression.

— Qu'il y a-t-il, mère ? demanda Edith qui, seule, avait rencontré ses yeux.

— Thomas est dangereusement malade...

Une onde de sang trahit l'émotion de Rodney.

— Oh ! exclama-t-il. Paralysie ?

— Une congestion cérébrale, à ce qu'écrit le recteur.

— Quel âge a-l-il réellement ?

— Soixante-seize ans.

— Mauvais pour lui, je le crains !

Sur ces paroles prononcées d'un ton bref, le déjeuner s'acheva. Madame Baring dit les grâces et nous la suivîmes dans la bibliothèque. Là, visiblement affectée, elle se laissa tomber sur le premier siège venu.

— Ne serait-ce pas mieux de remettre notre voyage à Londres ? dis-je alors à Edith.

— Oui, je le crois, me répondit-elle. Nous attendrons d'autres nouvelles.

Ceci décidé, Rodney se disposait à partir lorsque nous entendîmes les roues d'une bicyclette.

— Une dépêche, je parie, fît-il.

Et c'était une dépêche. La pâleur soudaine qu'elle causa nous en révéla le contenu. Sans un mot, madame Baring la tendit à son fds et secouée d'un tremblement nerveux, elle étreignit les bras de son fauteuil.

Le jeune homme lut tout haut :

« Le squire s'est éteint doucement ce matin à 5 h. 20„ sans avoir repris connaissance.

» LYNDALL. ))[

Un de ces silences qui donnent la sensation de l'invisible se fît autour de nous. Les trois intéressés se regardèrent avec une expresion où il y avait de la stupeur, de l'effroi et que le mot anglais « awe » peut seul rendre.

— Je suis fâché pour M. Wilkes, mais content pour vous, chère mère, fit Rodney d'une voix un peu assourdie en repliant lentement la dépêche.

— Taisez-vous, mon enfant, dit madame Baring. Puis comme se parlant à elle-même '.

— C'est une chose si terrible, si sacrée que la mort... elle fait tout oublier.

Edith qui se trouvait debout à ses côtés se pencha vers elle.

— Mère chérie... murmura-t-elle tendrement. J'étais horriblement embarrassée. Les condoléances

eussent été fausses, les félicitations de mauvais goût. Je me contentai de presser très affectueusement une des mains pâles et glacées que mon hôtesse tenait allongée sur le bras de son fauteuil. Puis, pour mettre fin à mon indiscrétion involontaire, je me glissai vers la porte-fenêtre et je passai au jardin.

Au bout d'une demi-heure, mon amie vint m'y rejoindre.

— Il faut que j'aille à Londres pour acheter des vêtements de deuil, me dit-elle. Est-ce que cela vous ennuie de venir avec moi ?

— Pas le moins du monde.

— Nous partirons demain pour Loftshall par le train de 2 h. 40. Mère ne veut pas que vous quittiez Saint-Olaf avant dimanche. Vous savez que vous ne pouvez avoir votre chambre plus tôt à l'hôtel Claridge.

Je voulus refuser, mais Edith insista de la façon la plus pressante.

— Restez, je vous en prie, ajouta-t-elle, afin que nous ne soyons pas trop honteux de cette nécessité qui nous oblige à quitter Wimbledon.

— Eh bien, je resterai pour que vous ne noyez pas honteux, répondis-je en souriant.

A ce moment, un couple de corneilles s'abattit sur la pelouse, puis s'éleva de nouveau en jetant des cris aigus et, après avoir décrit quelques cercles, alla se percher sur un arbre voisin.

Miss Baring l'avait suivi du regard,

— • Les corneilles le savent, dit-elle en baissant la voix. Pendant trois années de suite, elles sont venues inspecter Saint-Olaf. J'avais toujours pensé que nous aurions Loftshall quand elles s'y établiraient. Et ce printemps, elles y ont fait leur nid. Nous croyons qu'elles portent bonheur.

— J'espère qu'elles n'ont pas été seules à vous porter bonheur? fîs-je alors.

— J'en suis sûre, répondit miss Baring en pressant contre elle le bras que je venais de glisser sous le sien.

Nous partîmes donc aussitôt pour Londres. Pendant le trajet, je m'obstinai à chercher quelque chose d'extraordinaire sur les visages de Rodney et de sa sœur. Ils ne rayonnaient pas plus que celui de mon garçon boulanger. Le jeune homme essaya de lire son journal, mais il le rejeta bientôt sur la banquette et s'abandonna à ses pensées, des pensées qui ne devaient pas être déplaisantes. Dans un cas semblable, le mieux discipliné des Britishers n'eût pas réussi, je gage, à fixer son esprit sur la politique.

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Nous descendîmes à Charing Cross, laissant iJ. Baring continuer vers la Cité où il devait voir son oncle et l'homme d'affaires de la famille.

La liste des emplettes qu'Edith avait emportée, nous prit plusieurs heures. i\ous déjeunâmes à l'hôtel Claridge. Dans l'après-midi nous eûmes, .je ne sais où, une abominable lasse de thé et, vers six heures seulement, nous rentrâmes à Wimbledon. Pendant que la voiture achevait de monter au pas la raide colline, je regardai de nouveau mon amie.

— Commencez-vous à vous rendre compte du changement qui vient de se faire dans a otre vie ? lui demandai-je, poussée par mon irrésistible curiosité de romancier.

— Oui, oui, n'avez-vous donc pas remarqué avec quelle belle facilité j'ai dépensé l'argent aujourd'hui ? fit-elle avec un demi-sourire. Vous avez hâte de me voir heureuse, hein ? Cela viendra j'espère. Mais, je m'aperçois que le sang est plus épais que l'eau, comme nous disons en anglais. Notre cousin a été un assez mauvais parent, eh bien... je sens sa mort... et il me serait impossible de me réjouir.

L'expression des beaux yeux bleus, tournés vers moi ne me laissa aucun doute sur la sincérité de ces paroles.

— Vous souvenez-vous de Loftshall ?

— • Parfaitement. Du temps de George Wilkes, le frère aîné, nous y faisions de longues visites. Lors de la dernière, j'avais quatorze ans déjà. Cher cousin George ! c'est lui qui m'a mise à cheval... Nous étions de bien bons camarades. Voyez-vous, continua mon amie en baissant la voix, Thomas a aimé

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ma mère qui était fort belle. Elle lui a préféré mon père. Il n'a jamais pardonné ni à elle ni à lui.

— Je crois qu'un Anglais ressent plus profondément qu'aucun autre homme ces sortes d'échecs, dis-je alors.

Non sans surprise, je vis comme une onde d'émotion passer sur le visage de miss Baring.

— ^ Oh ! il n'y a pas de doute. Une défaite quelle qu'elle soit lui est intolérable.

— • C'est bien heureux que Loftshall ait été un fidéicommis.

— Assurément. Cependant, je ne veux pas croire que la rancune de M. Wilkes eût été jusqu'à nous en dépouiller au profit de la branche collatérale qui a fait souche en Amérique. Mère, seule, aura le droit de changer la ligne de descendance ; mais elle ne le fera pas. Loftshall passera d'abord aux mâles, à Rodney qui ajoutera le nom de Wilkes à celui de Baring. Par je ne sais quel arrangement, une partie de la fortune n'est pas liée. Elle devrait revenir à mon frère Jack et à moi ; si nous n'en sommes pas dépossédés, je serai une \ieille fille riche voilà tout. Nous saurons cela après demain.

Sur ce mot, la voiture franchit la grille de Saint- Olaf.

Madame Baring dîna chez elle. Je devinai que les domestiques étaient au courant. Il y avait dans l'atmosphère de la maison une surexcitation mal contenue. La femme de chambre qui servait à table en avait perdu un peu de sa raideur d'automate. Elle lançait de furtifs regards vers ses maîtres et tendait ses oreilles visiblement. M. Baring avait télé-

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graphie aux Talbot, écrit à Ruby, vu son oncle, coniéré avec l'homme d'affaires de la famille. Tout cela n'avait pas laissé que de lui donner la conscience de sa nouvelle position. Bien qu'il se contînt admirablement, le son de sa voix, ses gestes trahissaient de temps à autre son exultation intérieure. Évidemment, il sentait qu'il avait fait un pas vers la fortune.

Après le dîner, nous nous promenâmes assez longtemps dans le jardin. Jamais il n'avait été aussi embaumé, jamais ses tilleuls, ses acacias, ses belles-denuit, ses roses n'avaient cédé aussi généreusement leurs parfums. Et la pensée que ses arbres, ses fleurs, ses oiseaux allaient passer en d'autres mains me causa une peine enfantine, un peu ridicule même. Nous rentrâmes pour prendre notre dernière « night cap », littéralement bonnet de nuit, la boisson que l'on prend avant de se coucher. Avec toutes les visions de grandeur, les images de maisons seigneuriales qui, depuis le matin, hantaient mon cerveau, la simplicité et la pauvreté de la bibliothèque me frappèrent. Elle ne me parut ni moins intime, ni moins charmante ; mais en regardant les deux jeunes gens, je fus obligée de convenir qu'elle était un cadre trop mesquin pour leurs figures aristocratiques.

Je me laissai tomber assez lourdement dans mon fauteuil.

— • Les jeux de la destinée ne sont-ils pas bien curieux, dis-je alors. Ce matin, Edith, vous vous apprêtiez à aller à Londres pour faire l'acquisition d'un chapeau vert.

— Bleu, rectifia mon amie.

— Bleu, répétai-je docilement, et c'était après tout un chapeau de deuil que vous deviez acheter.

— Oui, et mes projets pour l'été, la mer, l'Ëcossc ! Quelle peine ne me 'suis-je pas donnée pour arranger tout cela !

— La voilà la liberté humaine ! Qu'en pensez-vous, monsieur Baring ?

Le jeune homme qui se promenait de long en large vint se placer le dos à la cheminée et, avec un sourire moqueur :

— Vous avez jubilé intérieurement aujourd'hui, hein ? Je l'ai bien vu du coin de l'œil. Vos théories me sont revenues plusieurs fois à l'esprit. Tout cet inattendu semble les justifier dans une certaine mesure. Du reste, puisque nos mouvements sont combinés avec ceux d'autres individus, mouvements que nous ne connaissons pas, il faut bien admettre que notre liberté est fort restreinte ; mais de là, à croire comme vous, que nous n'en possédons aucune, que nous sommes de simples facteurs, il y a loin.

— • Songez-y donc, une liberté partielle serait cruelle, odieuse, impossible. Elle nous rendrait semblables à des hannetons attachés par la patte qui, malgré leurs ailes, ne pourraient aller et venir que sur la longueur de leur fil.

— ■ Mais il en est ainsi, je crois.

— Pas du tout, nous sommes dirigés tout simplement.

— Par des dieux aveugles, alors. Comment expliquerez-vous ces contremarches, ces machines arrière, ces poursuites vaines auxquelles ils nous obligent ? Ainsi la volonté qui suggérait à Edith tout un

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plan pour l'élé, qui lui inspirait le désir de s'acheter un chapeau A'ert.

— • Bleu, corrigea de nouveau miss Baring.

— Bleu, si vous voulez. Cette volonté ignorait donc l'avenir tout proche ?

— Non, elle ne l'ignorait point ; mais nous ne devons pas travailler pour nous seuls en ce monde. Avec l'intention d'aller à la mer, votre sœur a fait diverses emplettes, elle s'est commandé entre autres deux costumes de flanelle. Elle a ainsi donné de l'ouvrage à quelqu'un. La location d'une maison en Ecosse a mis en mou\cment plusieurs personnes, nécessité tout un échange de lettres, que sais-je encore ?

— Mais ce chapeau hleu... ce chapeau bleu... fit Rodney les yeux brillants de taquinerie.

— Eh bien, elle y a pensé, elle l'a imaginé, il l'a occupée. Il faut toujours qu'il y ait du grain sous la meule, la nature le sait bien.

Rodney se mit à rire.

— Pas mal trouvé... pas mal.

— Plaisanterie à part, continuai-je, l'objection que vous faites m'a longtemps gênée. Je ne pouvais m'expliquer les espoirs nourris puis déçus, les projets qui n'aboutissent pas, les rêves irréalisables, les insuccès, les blocs jetés sur notre route. Maintenant, je me rends compte qu'ils ne sont jamais, jamais inutiles,, . ni à nous-mêmes, ni aux autres, qu'ils servent à la vie. Nos succès sont les succès des dieux, nos défaites sont les leurs aussi. Voilà qui consolera l'humanité quand elle sera plus- éclairée.

• — C'est vexant en diable de ne pomoir com-

prendre l'œuvre dans laquelle nous sommes engagés !

— Si nous arrivions à la concc\ oir avec nos facultés de Terriens, elle serait plutôt infime. C'est déjà joli de sentir que cette œuvre est divine, éternelle et que nous en faisons partie. Là, vous m'aviez mise dans le coin, en suis-je sortie?...

— Oui... oui, fit M. Baring d'un air pensif, mais à considérer ainsi les choses, tout devient tellement immense...

— Tout est immense, même notre petitesse, répondis-je avec conviction. Pour passer de l'abstrait au concret, soyez sûr que si j'ai jubilé aujourd'hui, comme vous le dites, c'était moins parce que l'événement de ce matin me donnait raison, que parce qu'il mettait votre mère en possession de Loftshall.

— « Dear mater », fit le jeune homme avec une expression tendre, elle n'aura plus besoin de retourner vingt fois les shillings avant de les dépenser.

— Et pour vous, Rodney, Loftshall sera le pied dans l'étrier, ce sera aussi Ruby, si je ne me trompe.

Une belle couleur monta au visage de mon hôte.

— Ce sera Ruby, assurément.

— Et pour moi, ce sera Dick ! ajouta mon amie avec un petit rire amer et ironique. Cher Dick ! Il aura au moins un box digne de lui.

— Jack ne se doute guère de la surprise qui l'attend au débarqué. J'ai envoyé à tout hasard une dépêche à Montréal ; mais il est en route, il revient par l'Amérique qu'il est en train de visiter.

C'est curieux, continua M. Baring, je n'ai qu'un souvenir assez vague de Loftshall ; mais son boulingrin, l'emplacement de l'ancien jeu de boules

m'est resté nettement dans la mémoire. Notre cousin George nous avait appris à le considérer comme un endroit sacré, il l'entretenait avec un soin religieux.

— Je suis sûre que vous aimerez la vieille demeure, me dit mon amie. C'est une authentique maison Élizabeth avec la forme de l'E posé à plat. Vous viendrez la voir avant de quitter l'Angleterre. Avouez que vous en mourez d'envie.

— Je l'avoue parfaitement.

— A la bonne heure ! Je serai sans doute obligée de revenir plusieurs fois à Wimbledon, mais je me logerai avec vous à l'hôtel Claridge. Rien ne m'aidera mieux à prendre conscience du poids nouveau de ma bourse. Quand \ous aurez assez de Londres, je vous emmènerai à Loflshall.

— Il me semble que si j'étais vous, je regretterais beaucoup ce joli Saint-Olaf.

— On voit bien que vous n'y avez pas passé votre jeunesse, répondit miss Baring en souriant.

Rodney avait préparé soigneusement comme d'habitude nos respectives « night caps » du soda teinté de whisky. Nous prîmes ensemble nos grands verres pétillants, nous les tînmes élevés pendant quelques secondes en un toast d'amitié et de bons souhaits. Je me retirai ensuite pour laisser les jeunes gens parler de leurs affaires. Sur le seuil de la bibliothèque dont Rodney tenait la porte ouverte, je me retournai et le charmant tableau vivant s'imprima à la fois dans mon cœur et dans mon cerveau.

Et c'est moi qui ai conduit mes hôtes à la station, qui les ai mis en chemin de fer ! Ils m'ont fait mille excuses de me quitter. Nous étions tous passable-

ment émus. Au moment où le train s'ébranlait, Ëdilh m'a crié : « Invitez les chiens et le chat à prendre le thé avec vous ! » En me voyant seule sur la plateforme de Wimbledon, j'ai éprouvé un peu de stupeur, puis la bizarrerie de la chose m'a fait sourire. Voilà au moins une fin de visite qui n'est pas banale, me suis-je dit.

Sur cette réflexion, j'ai rejoint la Victoria louée à mon intention. Madame Baring avait exigé que je fisse une longue promenade en voiture. Je lui ai obéi, mais je n'ai vu ni la verdure, ni les fleurs, ni le paysage. Toutes mes facultés de romancier sont demeurées tendues pour imaginer la fin de ce joli chapitre. J'ai essayé de me représenter madame Baring arrivant dans cette maison où elle n'avait pas mis le pied depuis vingt ans et où l'homme qui l'avait aimée reposait dans la mort. J'aurais voulu voir l'expression des physionomies, l'accueil des serviteurs, assister aux funérailles, entendre la lecture du testament.

Aussitôt rentrée à la maison, j'ai demandé le thé et me le suis fait servir dans un angle de la pelouse, mon coin favori, un coin abrité et embaumé par un magnifique tilleul. Je n'ai pas manqué de convier les animaux ainsi qu'Edith me l'avait recommandé. Lord, le chat, un vrai Britisher s'il en fut, prend son thé tous les jours avec nous, on le lui sert dans un large bol acheté à Aix-les-Bains à son intention. Les chiens, eux, ne sont invités que le dimanche. Aujourd'hui, ils ont donc eu une surprise agréable. Je les ai servis généreusement. Comme d'habitude, ils eurent bientôt lapé le contenu de leurs tasses .et alors ils demeu-

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rèrent trépignants d'en\ie de\ant le chat qui, avec sa petite langue, n'était pas allé aussi vite en besogne. Ils eussent pu l'écarter d'un coup de museau, mais ils savaient bien qu'ils ne devaient pas le faire. Je voyais le reflet de la lutte sur leurs physionomies. On eût dit que Lord avait conscience du supplice qu'il leur imposait et qu'il en jouissait. Il s'arrêtait de boire, fermait les yeux à demi, puis au premier mouvement en avant de ses compagnons, il recommençait. Quand il eut fini, il se redressa, s'étira, Jack et Bob se précipitèrent sur son reste de thé et n'en firent qu'une lampée. Bob se mit ensuite à lui lécher les babines jusqu'à ce qu'un coup de griffe \înt mettre fin à cette effusion intéressée. Cette petite scène s'était souvent jouée devant moi, mais je n'avais jamais aussi bien remarqué les traits de sentiments humains qu'elle renfermait. Non, en vérité, il n'y a point de solution de continuité dans la chaîne des êtres.

Je m'attardai à mon goûter. Des couples de merles soupaient sans crainte sur la pelouse, suIa is de près comme toujours par des moineaux. Je me suis demandé le motif qui amenait ces derniers dans leur sillage. Serait-ce le snobisme, la vanité d'escorter un grand oiseau ? Je promenai un long regard affectueux sur toutes les créatures qui m'entouraient, sur les beaux arbres, sur les plates-bandes de fleurs. La jolie maison reine Anne qu'éclairait le soleil couchant avait toutes ses fenêtres ouvertes, on aurait pu la croire inhabitée. Par un sentiment entièrement subjectif, il me sembla que dans son aspect il y avait déjà de la tristesse, de l'abandon. Pauvre demeure sub-

urbaine, les châtelains de Loftshall ne la regretteront-ils jamais ? Je le souhaite.

Aujourd'hui, j'ai achevé ma malle, écrit bon nombre de pages, promené Jack et Bob. Un télégramme d'Edith m'apprend que « tout est comme je le désirais », ce qui veut dire que M. Wilkes a fait un testament juste.

Demain dimanche, je dirai adieu à ce toit hospitalier où, pendant un mois entier, j'ai vécu dans une atmosphère de bonté et je sens d'avance que cet adieu me serrera le cœur très fort !

Londres.

Hôtel Claridge.

Changement de décor ! Oh ! il y en a eu dans ma vie !... et de laids, et de jolis, et de tristes et de gais ! Ce matin, c'était une demeure familiale et amie ; ce soir, c'est l'hôtel banal et froid. Comment je m'y adapte, comment je m'y retrouve, c'est un mystère pour moi-même. Je crois cependant que cela repré sente un petit tour de force de la nature.

Défaire et refaire sa malle, c'est tout bonnement s'étendre et se rétrécir ! Quand on sort ses vêtements, les objets qui vous continuent, qu'on les étale autour de soi, on s'étend ; quand on les réintègre dans leur boîte, on se rétrécit. Le comique de ces deux mouvements m'a frappée aujourd'hui pour la première fois et il m'a donné un bel accès de gaieté. En arrangeant plumes et papiers sur ma table à écrire, j'ai dit tout haut : « Je m'étends ! je

m'étends. » Cela me semblait irrésistiblement drôle. Cette fois, je me suis étendue bien à l'aise, dans une belle chambre bleue à deux fenêtres et dans un grand cabinet de toilette. De temps à autre, la Providence m'accorde un peu de ce luxe, de ce confort que j'ai toujours aimé... oh! pas souvent. Évidemment, elle a ses raisons pour ne pas me gâter trop.

Un séjour à l'hôtel Claridge n'était d'abord pas entré dans mon programme de voyage. Et puis, au mois d'avril, comme je prenais le thé chez Ritz, le chef de réception est venu m'annoncer qu'il en avait obtenu la direction et m'engager à y descendre lorsque j'irais à Londres. Je le lui ai promis et m'y voici très bien installée par ses soins. Pourquoi, oh ! pourquoi ai-je été amenée dans ce solennel et aristocratique hôtel Claridge?... nous verrons bien...

Oui, cela a été pénible ce départ de Saint-Olaf, très pénible... et dire qu'un mois auparavant, j'en avais franchi la grille en étrangère ! Jack et Bob étaient sous le porche. Jusqu'au dernier moment, ils m'ont dit mille choses affectueuses avec leurs bons yeux et leurs queues. Quand ils ont vu la voiture, s'ébranler et m'emmener, leurs physionomies se sont couvertes. Le chat, qui sommeillait les pattes repliées, s'est contenté d'ouvrir les yeux. D'après les ordres laissés par mes hôtes, la femme de chambre m'a accompagnée jusqu'à Londres et le jardinier m'a remis une magnifique gerbe de roses.

En arrivant à l'hôtel, j'ai trouvé un télégramme d'Edith me souhaitant la bienvenue, les cartes de trois personnes de ma connaissance, l'une entre autres de madame Nerwind, l'amie de Ruby Talbot.

En Angleterre et en Amérique, l'usage veut que les résidents fassent visite à ceux qui arrivent.

Toutes ces choses, fleurs, télégramme, cartes, réchauffent l'almosphère et me font sentir que je ne suis pas tout à fait perdue dans ce Londres immense, elles me font sentir surtout la sollicitude vivante du pouvoir que je sers et qui les a dirigées vers moi. Je souris de nouveau. Me voici répétant avec une conviction scientifique, les paroles que la foi intuitive met dans la bouche du prêtre... paroles qui m'avaient toujours agacée et que j'avais crues vaines religieusement. Si, comme on l'affirme, tous les chemins mènent à Rome, tous les chemins, bien plus sûrement mènent à Dieu.

Londres.

Londres ! Je l'avais toujours vu a\'ec des amis en babillant, distraite par ceci ou par cela. Il m'avait laissé l'impression de quelque chose de colossal ; je l'avais quitté mécontente avec le regret de ne pas le connaître mieux. Cette fois-ci, j'ai voulu le voir à mon aise et seule. Quelle joie d'errer à l'aventure dans celte métropole de cinq millions l'habitants ! Une foule de souvenirs emmagasinés à chacune de mes visites précédentes se réveillent et me guident. Il me semble que je suis affectée à la manière du récepteur des ondes hertziennes. Si j'étais l'objet du même procédé, cela ne m'étonnerait pas.

Parmi les agglomérations humaines, Londres et Paris sont assurément les plus intéressantes, celles

vers lesquelles convergent le plus de pensées, le plus de curiosité. Elles représentent deux des grandes races du globe, deux sexes, deux tempéraments et elles se font curieusement valoir l'une et l'autre. Je m'en aperçois en les comparant.

Londres est anglo-saxon, masculin, protestant. Paris est latin, féminin, catholique. Il y a bien là de quoi leur faire des âmes diverses... et elles sont diverses leurs âmes !

La surface de Londres, plutôt plate, est dominée pour ainsi dire par la Cité, la prison de Newgate et la cathédrale de Saint-Paul, par le commerce, la loi, la religion. Paris, lui, — comme je regrette de ne pouvoir dire « elle », — a une couronne de monts dont les sommets portent une basilique, un moulin aux ailes folles, un panthéon, les champs de ses morts, les canons de sa défense. Est-ce assez symbolique de féminité cela ?

On trouAe Londres beau ou laid, selon sa mentalité. Il exerce sur moi une véritable fascination. Je sens son immensité, sa puissance, sa multitude. Son ciel bas, son soleil sans rayons, son brouillard jaune, lui donnent un aspect de grand nord qui me charme particulièrement. Les brumes dont on se plaint adoucissent ses lignes, atténuent artistement ses laideurs et en font une admirable grisaille. Elles ont, en outre, des effets saisissants, souvent elles voilent tout un pan de l'horizon ; une brise légère les entr'ou^re et on voit surgir une cathédrale gothique, un pont monumental, de hautes cheminées d'usines ; puis lorsqu'un vent violent les roule brusquement, c'est le panorama d'une ville qui se déroule devant

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soi. Et dans cette fantasmagorie la nature ne se répète jamais, jamais !

Londres me donne de plus en plus l'impression de la fourmilière. Du reste, point n'est besoin de monter bien haut physiquement et moralement pour que les hommes prennent l'aspect et les proportions d'insectes. Peu importe... se rendre compte de sa petitesse est une preuve de grandeur... de grandeur future surtout. Londres est une fourmilière, ouï... mais gigantesque et merveilleuse. Je vois des lignes interminables de logetles percées de fenêtres à guillotine, quelques maisons grandioses, puis ici et là des constructions plus élevées, de six, sept, neuf étages, surchargées d'ornements, particulièrement hideuses et empiétant trop sur le ciel bas. Je vois de larges artères, des rues latérales étroites et grises, un immense carrefour, Tralfalgar Square, séparant deux centres d'activité diverse, des places où se croisent et s'entre-croisent des véhicules de toutes sortes, des espaces verts, des parcs avec des fleurs, de beaux arbres, des échantillons de prairie avec des vaches et des moutons même. Je \ois la Tamise qu'enjambent des ponts monumentaux, la Tamise, devenue ici un fleuve d'affaires, aux eaux sombres, portant de lourdes cargaisons et luttant contre la marée. Je vois plusieurs gros bouillonnements de vie : les docks où se trouve le maximum d'efforts physiques... la Cité, le Strand, Piccadilly, Bond Street, Hyde Park... Et dominant de pensée et de be-aulé ce tout colossal, je vois Westminster Abbey, le Parlement, des édifices gothiques, des cathédrales, des temples, des palais royaux, Saint-James, Buckingham. De ces lignes,

mon regard va à la physionomie de Londres. Elle me paraît sévère et terne, mais bien virile. Quant à son atmosphère morale, elle est singulièrement lourde et sèche. Je sens que beaucoup d'éléments supérieurs lui font défaut. La pensée, la jeunesse sont dans les villes universitaires, l'art y est en quantité minime, invisible presque, les églises sont, fermées six jours de la semaine. En somme, ce qui s'extériorise surtout, ce sont les préoccupations d'argent, l'ambition, l'orgueil, le snobisme, des énergies puissantes, la volonté, le caractère, des passions brutales, les douleurs d'une lutte à outrance. Londres est une cité marchande âpre au gain, vénale, où l'on fabrique et où l'on adore le veau d'or. Dans cette Cité marchande pourtant on sent une âme gothique, spiritualiste, biblique, qui l'ennoblit, Varistocratise davantage peut-être que le pavillon royal et impérial dont elle couvre son trafic et ses opérations. C'est à cette âme, si je ne me trompe, qu'elle doit sa véritable grandeur.

Voilà l'impression que j'ai reçue au cours de mes promenades matinales. Est-elle juste ? En tout cas, je l'ai transcrite fidèlement.

Paris, millionnaire aussi, mais trois fois seulement, n'a pas l'impressionnante immensité de la métropole anglaise. Et c'est bien la ruche ! Une ruche sous un ciel élevé, avec une belle lumière, des brumes bleuâtres, des nuages doux, des couchers de soleil auxquels la nature apporte un art infini. Ses rues sont bien percées, bordées de maisons à étages. Des avenues plantées d'arbres rayonnant en étoiles, aboutissent à des carrefours magnifiques. Son fleuve a un mouvement

joyeux et léger. Paris a des parcs aussi, des jardins, des îles de verdure, deux, bois comme fond, tout un peuple de statues. Dans ses églises chaudes et vivantes, on prie sans cesse et cela fait de la spiritualité.

Comme toutes les vieilles capitales, il possède de beaux joyaux de pierre : Notre-Dame, la Sainte- Chapelle, le Louvre. S'il n'a plus de rois, il a des palais encore.,, des palais qui sont devenus des musées où les chefs-d'œuvre immortels, les grands accumulateurs de beauté et d'art, ont remplacé l'homme mortel. Son architecture n'est ni lourde ni gothique, grecque plutôt. Tout cela donne un ensemble clair et gai qui soulève l'esprit au lieu de l'oppresser.

La physionomie de Paris est joyeuse, mobile, infiniment variée. Dans son air ambiant, il y a des courants d'idées générales. La jeunesse de son Université, de ses Écoles, y jette ses rêves ; il y a encore de l'amour, de l'idéalité, de la sensualité, une foule de choses visibles et in\isibles qui attirent irrésistiblement les uns et repoussent les autres. On sent Londres, on l'aime avec sa mentalité, on sent Paris et on l'aime avec son tempérament et avec son âme.

Dans les métropoles des Terriens, il y a un noyau brillant où se trouvent des palais, des demeures luxueuses, des richesses de toutes sortes, où les individus sont vêtus d'étoffes fines et douces, parés de choses précieuses. L'éclat diminue graduellement, les maisons sont moins \astes, moins confortables, puis très pauvres, insuffisantes même. Les Aoies se rétrécissent, la beauté se fait rare, le visage humain devient triste, douloureux, indifférent, les corps

s'affaissent, les pas s'alourdissent, les vêtements n'ont plus ni forme ni couleur, et tout se confond dans une ombre mortelle. Elles sont ainsi maintenant nos métropoles ; mais sous l'action de l'être des êtres, la zone lumineuse ira s'élargissant de plus en plus et un jour, elle arrivera chaude et vivifiante jusqu'aux extrémités. J'en ai la conviction. Le progrès le veut ainsi.

Londres.

Une semaine à peine que je suis à Londres et, grâce à cette hospitalité que je ne cesserai de vanter, me voici entrée dans le mouvement de sa vie mondaine, j'ai été ramassée et portée par son flot pour ainsi dire.

Le matin, je me promène à pied ou en voiture. L'après-midi, visites, le Parc, quelque five o'clock et pour terminer un bridge. Je dîne à l'hôtel où le spectacle est toujours varié et intéressant. Je reste plus ou moins longtemps au salon, selon le monde qui s'y trouve, puis, je rentre chez moi où je noircis quelques feuilles de papier. Quand je m'allonge dans mon excellent lit, bien éclairé pour la lecture, j'ai la conscience de n'avoir pas tout à fait perdu ma journée. Franchement, je n'aurais aucune objection à ce qu& ce train-train continuât toujours.

L'hôtel Claridge est admirablement situé, en plein Mayfair, dans une véritable île de silence et de tranquillité, mais à deux pas de Régent Street, de Piccadilly et de Hyde Park.

Le quartier aristocratique du West End n'a rien

d'imposant ou de monumental, ses façades donnent sur la rue. Elles sont de gris divers, crème, jaune clair, brun rouge. — les couleurs de Londres, — ces couleurs produisent, du reste, un ton chaud qui s'harmonise bien avec le ciel et l'atmosphère. Des squares, des demi-lunes (crescents), une forme que nos voisins affectent, rompent la régularité des lignes. Les maisons sont plutôt étroites, à certains endroits elles ressemblent à des boîtes percées d'ouvertures. L'architecture trahit un goût peu cultivé, enfantin presque. Elle s'est bornée à reproduire tant bien que mal, mal plutôt, des fantaisies de propriépriétaires, des réminiscences d'Italie et de Grèce. Ces constructions baroques, ornées de portiques, de terrasses, de balcons, collées les unes aux autres, donnent l'impression d'échantillons divers. Les fleurs qui les décorent atténuent un peu la laideur de l'effet général. Ici et là, cependant, on rencontre des habitations charmantes entourées de jardins, ombragées d'arbres, des habitations de grands seigneurs, qu'en Italie on appellerait des palais. Et les équipages viennent à toute heure se ranger devant les perrons, des femmes élégantes en descendent et y montent. C'est joli et cela crée une animation agréable. Notre faubourg Saint-Germain est autrement triste, mais il a plus grand air. L'hôtel français entre cour et jardin m'a toujours paru être une demeure de riche idéale.

Les deux grands centres mondains sont Belgravia et Mayfair.

Belgravia !

Shakespeare a dit :

« What's in a namc ? » « Qu'y a-t-il dans un nom ? »

Beaucoup, selon moi. C'est le vêtement de la chose et souvent le nom vaut mieux que la chose ellemême. Est-ce que la magie de ce nom de Belgravia ne se fait pas sentir jusqu'au delà de l'Océan ? Est-ce qu'il n'agit pas comme un aimant sur les millions et les millionnaires d'Amérique ? Hier, comme je traversais ce saint des saints de la société anglaise, je me suis souvenue du conseil fameux : « Stick to' Belgravia. » « Cramponnez-vous à Belgravia », c'est-àdire à l'aristocratie. Et on s'y cramponne ! Les mains âpres et souvent peu nettes des snobs et des parvenus qui se li^■rent à cet exercice sur sa personne, l'eussent démolie depuis longtemps si elle n'avait des racines aussi profondes et aussi bien recouvertes de terre... Ses racines n'ont pas été dénudées par une révolution comme celles de l'aristocratie française, voilà pourquoi elle est debout encore.

Belgravia et Mayfair représentent deux mentalités, deux sociétés, deux époques. Belgravia est conservateur jusque dans ses moelles, Mayfair est aussi éclectique que possible en politique, en philosophie et en morale. Belgravia est comme il faut, Mayfair est élégant et chic. Belgravia est le passé, le passé vivant, Mayfair est la transition. Quand on ne peut pas être Belgravia on est Mayfair.

Paris a dans le faubourg Saint-Germain, sur la rive gauche de la Seine, une sorte de Belgravia, comme il a aussi une sorte de Mayfair dans la région mondaine de la rive droite.

Les quartiers de Belgra^"ia : Belgrave Square,

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Eaton Square, Grosvenor Crescent, etc., ont un aspect singulièrement froid. On sent qu'il y a là un décorum traditionnel, des opinions toutes canalisées, des sentiments bien disciplinés. Les « caps » doivent y être pointues, étroites et raides ! Quand on flâne dans ces rues, il vous tombe sur les épaules quelque chose de lourd et de glacial.

Dans les beaux quartiers de Mayfair, Park Lane, Berkeley Square, Grosvenor Square, etc., les maisons ont une physionomie plus ouverte, plus souriante, leurs stores blancs ou rayés claquent joyeusement au vent, leur décoration de fleurs est plus artistique. Quelques-unes, celles de Park Lane entre autres, ont un air galant et coquet. Les meubles, j'en suis sûre, sont français, Louis XV et "Louis XM, elles sont pleines de délicieux bibelots. On y rencontre plus de « tea gowns » que de « caps ». Et si je ne me trompe, le fleuretage et le bridge y sévissent furieusement. Les romanciers y placent volontiers leurs héroïnes mondaines. Je le comprends. C'est bien là l'atmosphère qui leur convient.

En dehors de ces deux centres de fashion, on trouve dans le West End des quartiers spacieux, tout à fait province, qui donnent une impression de confort et de tranquillité.

Pall Mail a un air de correction et d'élégance masculines. Derrière les fenêtres de ses grands clubs, on voit toujours quelques figures enfouies dans de vastes fauteuils, immobilisées par la lecture du journal quotidien et ces figures vous communiquent, je ne sais pourquoi, une sensation de mélancolie et d'ennui.

Aux premières heures de la matinée, Hyde Park esl délicieusement frais. Il est plein de bébés « tout de blanc habillés », de bambins et de fillettes sur des poneys et les cheveux flottants. Les convalescents, les invalides y viennent prendre l'air accompagnés d'une « nurse ». La nurse, en uniforme noir ou bleu, est vraiment une figure proéminente dans le tableau de Londres.

Vers onze heures, mondains et mondaines, Belgravia et Mayfair font leur apparition. Jusqu'à une heure ils se promènent à pied, à cheval, en automobile, en voiture, fleuretent et potinent sous les yeux de la classe moyenne, leur public habituel, un public d'admirateurs et d'adorateurs. Le lendemain, certains journaux feront le compte rendu de la parade. Ils apprendront à leurs lecteurs que la duchesse de M... avait un très seyant costume tailleur gris, lady C... une robe rouge avec un chapeau noir, que lord G... portait des lunettes bleues, et ainsi de suite. Ces importants renseignements seront transmis à Paris, pour la plus grande édification des Américaines.

Le mode de cette exhibition quotidienne n'a pas encore passé la Manche. La promenade au Bois du matin, bien qu'élégante, est plutôt intime. La bourgeoisie moyenne ne s'intéresse nullement aux faits et gestes des grands mondains. Elle professe même pour eux un mépris que je crois sincère. En tout cas, elle a trop de dignité et de fierté pour leur faire galerie.

Et dans cette zone privilégiée du West End, on voit, de temps à autre, passer d'étranges créatures,

des figures de cauchemar couvertes de loques, dont la physionomie semble éteinte à jamais. Elles ne demandent rien à personne, elles ne paraissent même pas remarquer le milieu brillant qu'elles traversent. L'autre jour, j'en ai rencontré une, dont la robe, courte jusqu'aux chevilles, avait été festonnée et jaunie par la brûlure de quelque acide. D'où viennentelles ces damnées de ce monde ? Dans quel enfer retournent-elles ? Ne sont-elles pas poussées jusque-là pour rappeler aux rassasiés, que non loin d'eux, il y a une région de la faim, car si la métropole anglaise a la puissance du noriibre, elle en a aussi l'effroyable misère. Ce rappel, je suis heureuse de le dire, est toujours entendu par quelqu'un.

La rue, proprement dite, n'est point gaie à Londres comme elle l'est à Paris. Ici les gens ont une allure ferme et dure, le regard un peu fixe comme s'ils avaient des œillères. L'activité de la foule est soutenue, mais non joyeuse. Il y a trop de lignes droites dans les silhouettes. Les boutiques font l'effet de grands déballages. Rien de gracieux ou d'artistique ne repose les yeux, les fleurs mêmes sont présentées par des bouquetières lamentables ou grotesques.

A Paris, au contraire, la rue a un charme unique d'élégance et de féminité. Elle est bourdonnante, affolée toujours un peu, mal disciplinée, mais vibrante de mille choses. Elle a des merveilles de goût et d'art, des midinettes allègres, des voitures de fleurs en bordure de ses trottoirs. Elle invite à la flânerie, à la causerie et elle délasse curieusement.

J'aime cependant la rue de Londres. Son mouve-

ment automatique admirablement réglé me donne une impression de force virile, de protection même. Elle est égayée par ces cabs dangereux et laids, mais rapides, qui la traversent en tous sens, jetant à droite et à gauche l'éclat de leur vernis et de leurs roues. Pendant la saison, ils emportent comme des bustes vivants de femmes et d'hommes en toilettes du soir. L'effet est bizarre. Jamais le Britisher n'est aussi bien que dans le cadre du « hansom », soit que le cigare aux lèvres il lise son journal, soit que correct et élégant il se rende à quelque réunion mondaine. C'est bien, du reste, une voiture d'homme. On y grimpe et on en saute. Le claquement de sa portière semble dire : « Filez, le temps est de l'argent. » Et ils filent !

A Londres, ce n'est pas le piéton qui attend les omnibus, mais les omnibus qui s'offrent au piéton. Cela me semble plus logique. Ils sont petits, jaunes, bruns, verts, couleur crème, bariolés de réclames. Ils forment au bord des trottoirs deux lignes mouvantes : l'une montante, l'autre descendante. L'impériale est considérée plus chic que l'intérieur. Elle donne l'illusion du mail coach. Ici, quand on ne peut pas avoir la chose, on en recherche l'apparence. Aussi voit-on sur le haut du démocratique véhicule, des toilettes, des ombrelles claires, des chapeaux flamboyants. Le cocher a des vêtements bien taillés, la boutonnière fleurie, un pare-poussière sur les genoux et parfois il conduit comme un vrai sportsman. En Angleterre, du reste, les cochers semblent tirer quelque orgueil, quelque distinction de leur métier. On m'a assuré que parmi eux se trouvent assez souvent

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des cadets de famille. Je n'en serais pas surprise, je suis même sûre d'avoir un jour payé une course à un gentleman. Le cocher anglais est un homme de cheval, le cocher français n'est qu'un paysan incapable de Aoir dans l'animal autre chose qu'un instru.ment de gain.

Tous les étrangers sont frappés de la tenue et du grand caractère des Bobbies, comme on les appelle affectueusement du petit nom de Sir Robert Peel (Bob) qui les a organisés en 1829. Ces bons géants casqués que l'on rencontre partout où ils doivent être, surveillent et règlent le mouvement de la rue avec un sang-froid, une intelligence dignes de tous les éloges. Eux aussi, comprennent le cheval, je les ai vus soment, pendant les arrêts un peu longs, calmer d'un mot ou d'une caresse les bêtes impatientes. Ils savent interrompre le trafic au moment voulu et, pour cela, ils étendent la main d'un geste lent qui a de l'autorité, de la noblesse même et qui est toujours obéi parce qu'il est toujours fait à temps. Nos petits sergents de ville piétinant nerveusement sur les refuges, coupant la file des voitures à tort et à travers, sans égards pour les cochers et les chevaux, lançant quelquefois, par pur besoin de parler, un inimitable : « Allons ! roulez ! » me fournissent un autre exemple de la différence du tempérament anglo-saxon et du tempérament français.

J'ai eu l'occasion de voir les Bobbies dans trois terribles coups de feu : au mariage du duc d'York, au dernier Jubilé de la reine Victoria et au couronnement du roi. Je n'ai pas cessé d'admirer leur sangfroid et surtout la bonté mêlée de respect avec la-

quelle ils relevaient et soignaient les femmes terrassées par la chaleur ou la fatigue. Le second jour du Jubilé, à Kensington, l'un d'eux, s'apercevant que notre Victoria risquait d'être engloutie par là foule, vint se placer derrière, une main sur la capote. Il maintint ainsi le flot vivant pendant tout le reste du parcours. À un moment, je me retournai : « Nous serions submergés sans vous, policeman », lui dis-je afin de montrer que j'appréciais ses services. Il leva deux doigts à la hauteur de son front, rougissant comme une jeune fdle et de plaisir, j'en suis sûre. Le Bobby est du peuple, il incarne ses meilleures qualités et ces qualités bien canalisées donnent des forces considérables. Nos voisins le savent mieux que nous. Parmi les bouillonnements de la vie de Londres, il en est un qui m'intéresse particulièrement, celui de la Cité. Son activité grave, silencieuse, bien réglée, excite toujours mon admiration. Ce matin, je me suis fait conduire au plus épais du trafic, à l'endroit le plus animé de la fourmilière. J'ai marché assez longtemps, regardant curieusement les rues étroites et sales, les maisons grises, le défilé des individus qui y entraient et en sortaient. Au coup d'œil superficiel, c'était laid et petit. Et pourtant, quelle grandeur réelle sous ces dehors mesquins ! Est-ce que ce n'est pas là l'axe de cette formidable machine qui s'appelle l'Empire britannique ? Est-ce que de ces logettes ne partent pas à toute heure des ordres, des commandes, des mots destinés à déplacer des fortunes lointaines ? Est-ce que des énergies étrangères n'y affluent pas en retour, y apportant la ruine ou la prospérité?... Est-ce que les insectes humains qui y tra-

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vaillent n'ont pas des millions de cellules derrière leurs fronts ? Est-ce qu'ils ne rayonnent pas sur tout le globe... par ce réseau de fils télégraphiques qui les contimient, par le réseau plus formidable des fluides invisibles au milieu desquels ils se meuvent et par lesquels ils sont mus ? Je me dis cela et toutes ces choses, ruelles sombres, bureaux, offices maussades, hommes d'affaires sordides prirent devant ma pensée des proportions gigantesques' et provoquèrent en moi une sorte de respect et de fierté. Au bout d'un moment, cependant, je me sentis comme oppressée par la conscience de ces forces. J'éprouvai le besoin d'y échapper. Je repris une voiture et l'idée lumineuse me vint d'aller respirer à Richmond Park. Richmond Park! l'espace ouvert, des arbres magnifiques, des chants d'oiseaux, des lapins familiers, des biches aux grands yeux vagues, des daims faisant cercle et balançant leurs têtes d'un mouvement rythmique. Tout cela en sortant de la Cité ! Rien ne saurait rendre la fraîcheur et le repos soudain qui tombèrent en moi. Cette sensation a délicieusement marqué ma journée. Nous ne savons vraiment pas encore goûter la vie.

Londres.

Un dimanche à Londres au xx' siècle : service religieux, parade après l'église à Hyde Park, luncheon, thé et bridge chez une Américaine, dînerparade au Carlton. C'était à ne pas croire que j'étais à quarante-cinq minutes seulement de Wimbledon, dans le même pays et à la même époque.

Hier malin, en sortant de Saint-Paul Knightsbridgc où j'étais allée voir prier les Britishers, afin de sentir leur âme de plus près, j'ai suivi la foule qui se rendait à ce que l'on appelle « the church parade ». Si nous avons le goût des décorations, nos voisins ont le goût des parades. Chaque dimanche après l'église, des gens de toutes les conditions, de tous les quartiers, des environs de Londres même, semblent poussés, dirigés inéluctablement vers un certain point, vers Hyde Park. Ceux-ci viennent pour se montrer, ceux-là pour regarder. Qui a le plus de plaisir, les acteurs ou les spectateurs ? Je me le demande. En tout cas, les uns et les autres y trouvent sans doute des satisfactions spéciales. Les femmes sont en toilettes du dimanche, les hommes en redingote. Pas de ^"oitures. On se promène à pied, de long en long, d'un mouvement lent, particulier, où il y a comme une solennité rituelle. Cela dure une heure, puis la foule se désagrège peu à peu, se disperse, s'évanouit. Huit jours plus tard, elle sera ramenée au même endroit et répétera le même geste. Cette étrange performance dominicale, une très ancienne institution, m'avait toujours paru grotesque. Hier, elle m'a tout à coup causé une sorte de saisissement. L'idée m'est venue que j'assistais peut-être à une très intéressante opération de la nature, à un de ces amalgames dont elle tire des éléments nouveaux et nécessaires. Sous cette suggestion, je me suis mise à observer avec autant d'intensité que possible le spectacle que j'avais sous les yeux. C'était un mélange fantastique de grande aristocratie, de haute bourgeoisie, de bourgeoisie moyenne et petite, de peuple,

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de bas peuple, de vagabonds et de parias. Toute» ces créatures humaines, de classes diverses, semblaient pressées les mies, contre les autres ; en réalité, elles étaient séparées par de telles distances que, pour les franchir, il eût fallu plusieurs générations. Elles n'avaient pas l'air de fusionner. Cependant, je me suis vite aperçue qu'elles s'impressionnaient mutuellement. Il y avait là des regards, des fantaisies, des cœurs qui s'accrochaient, des destinées aussi sans doute. L'amour, la haine, l'envie, la jalousie, l'ambition, la vanité, une multitude de sentiments devaient s'extérioriser et activer la vie collective et individuelle. J'ai senti l'invisible travail. Il m'a rappelé celui qui se fait dans les cuves de vendange où sont jetées grappes saines, grappes touchées, grappes pourries, ce travail dont le bruit fascinait mon oreille d'enfant. Je me suis souvenue des nuées d'insectes mordorés qui bourdonnaient au-dessus des vastes récipients et, machinalement, j'ai regardé en l'air comme pour découvrir les agents des réactions humaines. En France, dans les villes de province, il y a bien la promenade dominicale avant ou après vêpres ; mais elle n'offre rien d'aussi précis, d'aussi caractéristique. Et ces parades se répètent dans toute l'étendue de l'Empire britannique aux Indes, en Australie, en Afrique. Assurément, c'est la race qui veut cela.

En quittant Hyde Park, je me suis rendue chez madame Winthrop, à South Kensington, par des rues silencieuses et désertes qui avaient une vraie atmosphère de sabbat. J'aime Londres ainsi. Dans cette atmosphère qui le spiritualise, il me donne Tim-

pression d'une force colossale enchaînée. Le repos gai et léger du dimanche me semble fait pour Paris, le repos rigide et solennel du sabbat pour la métropole anglaise.

Le long du chemin, je me remémorai, non sans émerveillement, l'odyssée de mon hôtesse. Cinq ans auparavant, elle était arrivée à Thôtel de C... avec un \ieux courrier et une femme de chambre. C'est alors que j'avais fait sa connaissance. Elle appartenait à une des meilleures familles de Philadelphie. La mort de son mari venait de la mettre en possession d'une fortune considérable. Ses deux filles, Nora et Frances, délicieusement jolies, n'avaient pas encore fait leur début dans le monde. Prises, comme tant d'autres, d'arisiocratiemanie, elles avaient voulu venir en Europe et, docilement, elle les y avait amenées. Son ignorance de la vie en général, et de nos mœurs en particulier, était amusante, pathétique presque. Pas un moment elle n'eut conscience de sa responsabilité ou des dangers qu'elle courait. Un bon sens inné, un jugement droit, un flair remarquable, furent ses seules armes défensives. Après avoir passé le printemps à Paris, sans grand profit mondain, elle se rendit à Hambourg. Là, elle devait rencontrer la femme destinée à lui faciliter sa tâche, madame X..., l'Américaine qui a découvert le Vieux IMonde et qui l'a pour ainsi dire ouvert à ses compatriotes. Jeune, belle, entreprenante, elle était entrée dans un certain clan de la société anglaise, et y était demeurée toute-puissante. La Providence avait fait d'elle, du reste, l'agent des mariages anglo-américains. Chaque mariage affermissait sa position et augmentait son

crédit. Elle ne manqua pas de mettre la main sur les nouvelles débarquées et de les introduire dans son cercle, cercle plus « smart » que comme il faut. Elle décida ensuite madame Winthrop à louer une maison à Londres et l'aida dans son installation. La saison venue, elle lança brillamment la mère et les filles, non sans les avoir initiées aux us et coutumes du monde londonien, à l'étiquette aristocratique et mises dans le mouvement. Par' son influence, Xora et Frances furent présentées à la Cour. Elles eurent d'abord un succès de beauté et d'élégance puis, lorsqu'on sut que chacune était en possession de sa part de l'héritage paternel, soit quatre millions de francs, et avec autant en espérance, les prétendants affluèrent comme des mouches autour d'un rayon de miel.

Ce fut alors que madame Winthrop fît preuve de discernement et d'habileté. Elle sut écarter les nonvaleurs, les caractères douteux. Tout en écoutant les conseils, elle usa son propre jugement et réussit à faire faire à ses filles de très bons mariages. L'une épousa le fils d'un vicomte, l'autre un baronnet, deux jeunes diplomates d'avenir. L'introduction d'une Américaine dans la société anglaise est aussi coûteuse qu'une élection .Madame Winthrop se garda bien de me dire qu'elle avait payé pour la sienne. Son ambition s'arrêta là. Elle ne voulut pas, même pour un titre, aliéner sa propre liberté. Ce qu'elle avait vu de l'aristocratie lui avait inspiré une crainte salutaire.

Après le mariage de ses filles, je lui demandai si 'elle comptait retourner à Philadelphie.

— Oh ! non, me répondit-elle vivement, on y est trop « bourgeois ».

3& ne pus m'empêcher de sourire en voyant qu'elle avait compris le sens de ce mot.

— En Amérique, ajouta-t-elle, l'argent ne donne que du luxe et du confort et tout le monde en a. En Europe, il vous procure une foule de satisfactions et il a plus de prix. Je n'avais jamais éprouvé le plaisir d'être riche avant de venir de ce côté-ci.

La conséquence de ce raisonnement bien caractéristique fut que madame Winlhrop se fixa définitivement à Londres. Elle acheta une maison, toute petite, mais charmante, à South Kensington, un simple vide-malles comme elle disait. Elle y passait six mois de l'année, le reste du temps elle voyageait et faisait d'assez longues haltes à Paris et en Italie. Elle était devenue une bibeloteuse passionnée. Le milieu ultramondain où elle vivait n'avait pas affecté son honnêteté intrinsèque... mais sa moralité. Bien qu'elle eût été incapable de commettre certains écarts, ils ne la choquaient plus. Elle fermait les yeux sur une foule de choses qu'autrefois elle n'eût pas tolérées. Elle ne se faisait aucun scrupule de jouer au bridge le dimanche. Ceci seul montrait l'élasticité que sa conscience de Philadelphienne avait acquise.

En Angleterre, quand les mères américaines ont donné leurs filles et leurs dollars, on s'aperçoit qu'elles sont vulgaires, impossibles et on les laisse de côté. Madame Winthrop elle, avait toujours sa maison pleine, sinon d'amis, du moins de familiers. L'autre jour, comme je l'en complimentais, elle haussa les épaules.

k,x-± L ILE INXO.XXUE.

— • Savez-vous pourquoi ? me demanda-t-elle.

— ■ Parce que vous êtes très aimable et très bonne.

— Parce que j'ai un des meilleurs chefs français de Londres et un maître d'hôtel français également, qui se connaît en vins. Oh ! je ne suis plus aussi naïve que vous m'avez connue. A Philadelphie, on peut vivre longtemps sans rien apprendre ; ici, en vivant peu on apprend beaucoup.

Sur le souvenir de ces paroles et de l'amertume qu'elles trahissaient, mon cab s'arrêta devant la jolie habitation de madame Winthrop et je sonnai à sa porte. Elle me reçut avec celte chaude cordialité que le snobisme ne lui a pas encore enlevée, IPendant que nous échangions quelques nouvelles, mes yeux se reposaient avec plaisir sur ce visage de femme heureuse où persistait une expression de grande jeunesse, ses cheveux blonds étaient décolorés, les rides du sourire marquaient ses tempes, sa coloration avait un léger ton de couperose ; mais ses yeux bleus étaient limpides, sa bouche fraîche, ses chairs belles encore.

— Avec qui me faites-vous déjeuner ? lui demandai-je.

— Avec des gens très agréables. Pas facile à se procurer ici.

— Ce n'est facile nulle part.

— Vous aurez lord et lady Neville.

— Ah ! tant mieux ! m'écriai-je ravie. Lady Neville a été une de mes admirations. Il y a quelque vingt ans, à Aix-les-Bains, j'allais boire mon verre d'eau de Chasles chez le pharmacien, à la même heure qu'elle, pour le pur plaisir de voir sa beauté.

— C'est une femme dont on pense beaucoup de mal et qu'on reçoit et qu'on recherche comme si on en pensait beaucoup de bien.

— ■ Parce qu'on la craint ?

— Parce qu'elle est une très grande dame, et qu'on ne peut guère se brouiller avec elle. Quant à moi, je ne crois pas aux histoires qui circulent sur son compte. Je l'ai toujours trouvée bienveillante et bonne. Elle me témoigne une véritable amitié, elle dit que je la repose. Je ne sais pas trop si c'est un compliment.

— Un compliment, soyez-en sûre.

— Et puis, elle est encore fascinante, je n'ai jamais rencontré une créature aussi magnétique.

L'Américaine est la première qui, par une sorte d'intuition scientifique, ait employé ainsi ce mot.

— Et lord Neville ? fîs-je curieusement.

— Il est le mari de lady Neville, c'est assez.

Je regardai mon hôtesse avec quelque surprise. En vérité, elle a^ait beaucoup appris en Europe et son esprit s'était joliment affiné.

— • J'ai invité Sir Edward et lady Herbert, continua madame Winthrop, les maîtres de Ferncross, une résidence magnifique, où l'on chasse, où l'on pêche et où l'on s'amuse. Ils ont des chevaux de race, un chenil célèbre, cinq enfants, de splendides spécimens et une nursery à donner envie d'en avoir dix. Leurs « week ends » sont fameux, on fait des bassesses pour y être invité. Avec tout cela, on peut supporter la campagne neuf mois de l'année. Quand je vois ces maisons anglaises, je ne suis pas sûre que nous autres Américaines ayons vraiment la meil-

leure part en ce monde. Xous nous agitons, mais nos cousines agissent et plus effectivement, si je ne me trompe.

— Vos tâches sont différentes, voilà tout.

— Possible. Quant à lady Herbert, elle est la seule sportswoman qui ne m'horripile pas. Aucune pose, aucune affectation, droite comme une flèche, très moderne, nouveau jeu et honnête. Elle n'est pas jolie, laide plutôt, mais personne ne s'en aperçoit. Elle fait ce qu'elle veut de son mari.

— Il n'y a pas beaucoup d'Anglaises qui puissent se vanter de cela.

— Non, en effet ; mais j'ai remarqué que l'Anglais se laisse facilement mener par sa femme quand elle est mieux née que lui et c'est le cas de Katherine Herbert. Elle est une lady, je suis sûre qu'elle vous plaira. Nous aurons aussi M. Cecil Gray, un de ces mondains qui ne sont rien, qui n'ont ni position, ni fortune, qui vont partout et dont on ne peut se passer. Les maris leur confient leur femme, les femmes les consultent et se confessent à eux. Ils connaissent tous les dessous de la Société, savent une foule d'histoires amusantes et choquantes. C'est un type qui m'a bien étonnée. Cecil Cray est de bonne famille, un gentleman. Il s'est battu au Transvaal et a été grièvement blesse ; cela lui a donné une auréole. On le craint un peu à cause de son esprit mordant. Je ne l'aime pas, mais...

— Mais quand on invite lady Neville, il faut l'inviter, hé ?

— Oui, il lui est très dévoué, répondit madame Winthrop, non sans un léger embarras... oh î

LOXDRFS. 217

platoniquement et par pur snobisme. Il a vingt-cinq ans de moins qu'elle.

Puis, comme pour couper court, elle ajouta :

— J'ai prié aussi lord Kimble, mon vieux « beau ».

— Pourquoi ne l'avez-vous pas épousé, celui-là ?

— Il aurait fallu épouser ses rhumatismes, sa sœur qui vit avec lui et tout le comté... Un peu trop pour une libre Américaine. Plaisanterie à part, il est un excellent homme et pas ennuyeux. Les méfaits de « Smart Society » entretiennent sa verve. Il la critique sans merci et il la fréquente parce qu'il y trouve les meilleurs joueurs de bridge et des gens amusants. La moralité humaine...

L'entrée des convives qui arrivèrent tous ensemble m'empêcha de saAoir ce que madame Winthrop pensait de la moralité humaine, et je le regrette.

Le déjeuner fit honneur au chef français de notre hôtesse et les vins, qui l'accompagnèrent, au palais de son maître d'hôtel. La révérence avec laquelle ce dernier les versa montrait bien qu'il avait conscience de leur valeur.

La petite salle à manger très féminine, l'arrangement des fleurs, le linge de table garni de guipure précieuse, les formes recherchées de l'argenterie, des porcelaines et des cristaux, révélaient le goût américain et ce goût contrastait avec les physionomies anglaises qui se trouvaient là.

Je regardai lady Neville avec cette indiscrète curiosité du romancier qui me rend honteuse souvent. Depuis Aix-les-Bains, je ne l'avais aperçue que de loin, au théâtre, dans les maisons de thé. Je vis tout d'un coup le travail à rebours que dame nature

218 l'île lxcoxxue.

avait accompli en vingt ans. Je constatai, non sans plaisir, qu'il avait été lent, respectueux, artistique presque. Son buste, que modelait une blouse de soie et de dentelle, était droit et fier encore. Malheureusement, ses che\"eux passés au henné, ses lè\res rougies, les parcelles d'or qui se mêlaient à Tivoire de ses dents, lui donnaient un air raccommodé. Ses yeux taillés en amandes, la ligne légèrement aquiline de son nez, lare de sa bouche, lui faisaient un profil hautain et noble et n'eût été le sourire aguichant, cynique, railleur, on eût déclaré impossibles les aventures qu'on lui attiibuait. Sa physionomie était celle d'une grande amoureuse ou d'une grande farceuse. Je ne pus me prononcer, je ne sentis bien que son charme... le charme des femmes qui ont été beaucoup aimées. Comme les rayons du soleil, les rayons de l'amour subsistent longtemps après qu'il a disparu. Tant qu'ils sont là, il y a toujours un peu de chaleur et de lumière. Us étaient encore sur lady Xeville.

En se reportant du côté de lady Herbert, mon regard reçut une impression délicieuse de vie simple, saine et active. Son physique correspondait parfaitement au moral que lui a\ait donné madame Winllirop. Des cheveux châtains, brillants de sève, relevés au-dessus du front uni, des yeux vifs et intelligents, une grande bouche rieuse et moqueuse, le teint halé, des mou\eraents brusques, mais naturels, c'était une femme faite pour la robe courte, le cheval, la campagne, les voyages lointains.

Les trois convives masculins étaient tout à fait <( Smart ». Lord Neville. très petit, avait le teint

bronzé, le regard rapide, la moustache rude, quelque chose d'agressif qui l'empêchait de paraître insignifiant.

Sir Edward fît ma conquête instantanément. II n'a\ait pas la raideur voulue du mondain, mais l'allure franche et libre du sportsman. Ses yeux bleu clair, — des yeux normands, — souriaient facîlement et trahissaient un fond de gaieté et de belle humeur. On retrouvait chez lui ce mélange de timidité et de force qui fait le charme de Thomme du Nord.

M. Cecil Gray me déplut et m'intéressa. Son élégance paraissait presque géométrique dans sa perfection. C'est, du reste, le défaut de l'élégance an-' glaise. Ses traits él^aient remarquablement beaux ; mais son regard aigu, ses lèvres rasées, dont l'ironie rentrait souvent les coins, leur donnaient une dureté ascétique, à la fois attirante et repoussante. Cet homme-là devait conquérir les femmes en les malmenant.

Lord Kimble, lui, me parut délicieux. Ses cheveux et ses moustaches étaient couleur de neige, son teint im peu rougeâtre, ses yeux noirs, malins et vifs sous ses sourcils embroussaillés. Et dans sa personne, il ■avait la netteté admirable qui caractérise si agréablement le vieux gentilhomme anglais.

Tous ces conviAes étaient plus ou moins cosmopolites. Paris servit, comme toujours, à rompre b glace et à lancer la conversation. On ne manqua pas de me demander mes impressions d'Angleterre. Je dis que je \enais de passer un mois à Wimbledon et. instantanément, il se produisit un petit courant froid

invisible, mais sensible. Avoir des amis dans la ban lieue ! Ce n'est pas chic, cela ne s'avoue pas ! Madame Winthrop se hâta d'ajouter que mes hôtes étaient les Wilkes de Loftshall, une famille de comté et qu'ils venaient d'entrer en possession de leur héritage, là, pendant que j'étais chez eux.

Cette explication, ô miracle, réchauffa aussitôt l'atmosphère ambiante ; puis, quand mon Américaine avisée eut trouvé moyen de faire savoir à l'honorable compagnie que j'étais logée à l'hôtel Claridge, le thermomètre monta encore. Cette expérience qui me permit de saisir l'extériorisation du snobisme me ravit, mais je ne fus pas fière en constatant par la même occasion que j'éprouvais quelque satisfaction à me sentir rehaussée et par ces misérables choses. Pourquoi noterais-je l'infériorité de mon prochain et non la mienne?... Dans cet aveu qui me coûte, n'y a-t-il pas encore le secret désir de me relever à mes propres yeux et à ceux des autres ? Oui, parfaitement. Nous sommes drôlement faits, nous, la gent humaine.

— Ah ! cela me semble bon de passer le « week end » à Londres ! dit tout à coup lady Herbert avec un accent d'intense satisfaction.

Vn éclair de gaieté adoucit la physionomie de M. Ceci! Gray.

— Et d'être dispensée de recevoir les Londoniens, ajouta-t-il. Eh bien, voilà qui est aimable pour nous, les habitués de Ferncross !

La jeune femme haussa les épaules.

— Oh ! vous savez tous à quoi vous en tenir sur mes sentiments. Si, aux « week ends » on pouvait

n'avoir que ses intimes, ce serait charmant ; mais il faut inviter des indifférents, d'intolérables parvenus, des ennuyeux, des ennuyés, ses ennemis même.

— Ses ennemis surtout, corrigea lord Ne\ille,

— Quelle terrible obligation ! m'exclamai-je. Avec notre caractère indiscipliné, nous ne pourrions pas nous y soumettre comme vous le faites. Je vous admire.

— Ne nous admirez pas, dit lord Kimble, car c'est seulement à la mode, à la vanité, au besoin d'être et de paraître que nous sacrifions notre liberté et nos goûts...

— Là... là, Kimble, interrompit Sir Edward, ne nous démolissez pas en présence d'une Française et d'une Américaine.

— Oh ! les Anglais ne pensent jamais le mal qu'ils disent d'eux, fîs-je alors. C'est, je crois, une manière qu'ils ont de pêcher des éloges. Par exemple, ils s'excusent volontiers de leur climat et quand on s'accorde à le trouver mauvais, ils ont l'air désappointé.

— Vous croyez ? demanda lord Kimble avec un bon sourire.

— J'en suis sûre.

— Et moi donc ! ajouta madame Winthrop.

— Je m'aperçois, continuai-je, que vous vous déplacez de plus en plus. Si votre vie n'était aussi parfaftement organisée, cela créerait un désordre inextricable. Ce « week end », dont vous avez l'habitude, est-il réellement un plaisir ?

— Oui, répondit lady Ne\ille, lorsque vos hôtes ont du tact et de l'intuition. Alors la sympathie se développe vite entre les co-invités, une poignée de

222 l'île ixconnue.

main suffit à les mettre en communion. La brièveté même du séjour donne du.zest aux amusements, aux rencontres... Par contre, il arrive souvent que vous tombez dans un milieu impossible. Et pendant quarante-huit heures c'est un grincement de dents, un hérissement intérieur qui vous donne envie de chercher querelle à tout le monde. Cette sensation m'a appris à plaindre les fleurs que Ton met pêle-mêle dans un vase.

— Quelques-unes en meurent, dis-je.

— Oh ! je le comprends, je le comprends !

Ces mots furent prononcés avec une emphase qui me surprit chez une femme aussi maîtresse d'ellemême.

— C'est curieux, me dit lord Neville, les Français sont plus remuants que les Anglais, mais les Anglais sont plus en mouvement que les Français.

— • En effet, il me semble que la nature vous crie sans cesse : circulez, circulez.

M. Cecil Gray coula vers moi son regard aigu, puis railleusement :

— Elle veut nous empêcher de moisir ou de nous rouiller sans doute. Avec notre climat humide, notre mentalité paresseuse, la stagnation pourrait être dangereuse. Qu'en dites-\ous, madame Pierre de Coulevain ?

— Je crois que vous avez deviné, . répondis-je sérieusement.

— Allons ! j'en suis pour mes frais d'humilité. J'ai quêté, moi aussi, une contradiction aimable et je ne l'ai pas eue.

— Les Françaises, les femmes du monde, j'entends,

ont une vie moins active que nous, dit lady Herbert, insuffisamment remplie, il me semble. Je me demande comment elles ne s'ennuient pas.

— Elles se lèvent tard, mettent beaucoup de temps à leur toilette, rêvassent, musent, causent, s'éparpillent énormément.

— Eh bien, l'Anglaise qui a une position sociale ne s'appartient réellement pas. -Elle appartient à son comté, à ses amis et connaissances, à ses tenanciers. Il faut qu'elle s'occupe, en outre, de sa maison, de ses enfants.

— De son seigneur et maître, a]outai-je.

— Et souvent, il n'est pas le plus facile à contenter.

— Vous entendez, Sir Edward ? dit notre hôtesse. — • Parfaitement ; mais ceci n'est pas pour moi.

J'ai la conscience d'être le moins exigeant des maris.

— Le moins exigeant des maris anglais l'est encore davantage que les autres.

— Les Américaines excitent sans cesse nos femmes à la révolte, dit le jeune homme avec son gai sourire. Je commense à trembler pour notre autorité conjugale.

— Autorité conjugale ! répéta madame W'inthrop d'un ton indigné. Voilà un mot que vous n'entendriez pas en Amérique et une chose que nous ne connaissons pas.

— C'est peut-être pour vous apprendre à la reconnaître que la ProA'idence vous envoie de ce côté-ci, fîs-je, en manière de taquinerie.

— Dieu merci, je suis trop vieille pour avoir besoin de cette leçon-là.

Sur cette action de grâce prononcée avec une ferveur comique, notre hôtesse, après un regard circulaire, leva l'agréable séance et nous conduisit au salon où deux tables de bridge étaient préparées.

— La position de châtelaine, en Angleterre, n'est pas précisément une sinécure ? dis-je à lady Herbert en humant le parfum de la minuscule tasse de café turc que l'on venait de me servir.

— Une sinécure ! non, croyez-le. Si on se contentait de l'hospitalité avec tout ce qu'elle comporte ! mais tantôt c'est une jeune fille bien née et pauvre qu'il faut marier, tantôt c'est un cadet qu'il faut mettre sur le chemin d'un homme influent, tantôt c'est une élection qu'il faut préparer. Si on ne réussit pas à mener à bien quelques-unes de ces choses difficiles, adieu prestige et considération. L'année dernière, j'ai fait deux mariages superbes, obtenu un poste honorable pour un garçon qui se trouvait dans une situation critique. Je puis me reposer sur mes lauriers pendant quelque temps... jusqu'à ce qu'on ait oublié les services rendus.

— Ce ne sera pas long, dit M. Cecil Gray.

— Consolant, hé ! Et le mal, le casse-tête que tout cela donne ! J'attribue à la composition de mes listes d'invités les trois cheveux blancs que je viens de me découvrir. Jugez donc, il s'agit de mélanger défauts, qualités, esprit, sottise, caractères bons et mauvais, de manière à créer une atmosphère agréable. Le résultat n'est pas toujours heureux et c'est vexant. Et puis, lorsque Edward n'a pas autour de lui des gens amusants, il se met à penser à son écurie, à son chenil, à son élection et il ne m'aide plus du tout, je

dois me dépenser jusqu'à extinction. N'importe, conclut la jeune femme avec un brillant sourire,, c'est une satisfaction de sentir que l'on fait quelque chose pour son pays, qu'on est utile, nécessaire... Mieux vaut un rôle difficile qu'un rôle insignifiant.

— Oui et avec tout cela, notre hospitalité, nos maisons commencent à prendre un mauvais renom, fît M. Cecil Gray avec un faux sérieux.

— Ah bah ! et pourquoi ? demanda Sir Edward, l'air franchement étonné.

— Nous scandalisons l'Amérique.

— By George !

— Hier, une de vos compatriotes, madame Winthrop, m'a reproché, avec une certaine véhémence, nos mœurs faciles, notre immoralité. J'ai dépensé des flots d'éloquence et de patriotisme à lui prouver que nous n'étions pas pires que les autres... meilleurs même, sans réussir à l'en convaincre. Poussée à bout, elle m'a raconté une histoire très drôle, un joyau, mais qui ne laissera pas que de nous faire du tort.

— Une histoire choquante ? demanda lady Neville.

— Légèrement.

— Alors, répétez-la.

— Mon Américaine, une très jolie veuve, entre parenthèses, m'a dit, qu'invitée à B... pour les fêtes de Noël, on lui donna, bien qu'il y eût là des duchesses, des comtesses, le plus bel appartement du château, un appartement splendide. Très flattée, presque confuse de cet honneur, elle en parla à lady C..., une de ses compatriotes. Celle-ci éclata de rire.

226 l'île inxonnue.

» — Mais, chère oie, personne n'en veut de cet appartement, lui dit-elle,

» — Il est hanté ! s'écria madame L..., saisie de frayeur.

» — Non, il n'a pas de porte de communication.

» Elle ne comprit pas tout de suite, elle Taffirma du moins. Alors, l'initiée mit les points sur les i, lui montra l'aménagement des autres pièces, la commodité de certains passages et elle vit clairement pour quoi on lui avait assigné Tappartement bleu... sis au fond du corridor.

— • L'appartement bleu de B... ! s'exclama madame Winthrop, mais je l'ai occupé à chacune de mes visites.

Un rire fou nous secoua tous.

M. Cecil Gray s'inclina.

— L'appartement des honnêtes femmes. ]\Ies compliments...

Notre hôtesse rougit.

— Eh bien... je n'aurais jamais...

— Ne rougissez pas, madame Winthrop, il n'y a pas beaucoup de femmes dans notre monde à qui on pourrait l'offrir, dit lord Neville d'un ton tranchant, agressif presque. C'est un très grand honneur qu'on vous a fait.

— Madame L... a, je crois, médiocrement goûté cet honneur, continua le narrateur. Je lui ai dit que s'il y avait en Angleterre, en France, en Amérique... et partout, des maisons où, à l'exemple des dieux, on favorisait les amoureux, il }' en avait d'autres où ils n'étaient pas tolérés. Elle ne m'a pas cru et rien ne nous réhabilitera à ses yeux. Au fond de son indi-

gnation, il y a le dépit que trop de respect cause à une jolie femme. Elle aura toute sa vie sur le cœur l'appartement bleu de B.

— Oh ! de grâce, Cecil, pas de psychologie féminine, interrompit lady Neville en adressant au jeune homme son provocant sourire. Le bridge est plus amusant.

Sur ce, notre hôtesse encore un peu suffoquée par ce qu'elle avait entendu, nous invita à prendre place autour des réjouissantes petites tables vertes.

Dans le jeu, certains traits marquent encore la différence du caractère anglo-saxon et du caractère français. L'Anglais y apporte une rigidité mathématique, il suit la règle d'aussi près que possible ; le Français, lui, s'en éloigne autant que possible. L'Anglais donne les cartes avec un geste droit, un mouvement régulier ; le Français les donne, le bras légèrement arrondi et avec un mouvement vif. L'Anglais ouvre son jeu hardiment pour faire face à la fortune quelle qu'elle soit,^ le Français le tient d'une main toujours un peu crispée, le déploie lentement, soit pour savourer cette émotion de l'inconnu dont le joueur est friand, soit par appréhension. Pendant la bataille, 'l'Anglais est froidement impassible, ramassé sur lui-même ; le Français, nerveusement tendu. Au jeu comme dans le sport, l'Anglais traite la femme sur un pied d'égalité. Il ne lui fait aucune concession galante et attend d'elle une parfaite rectitude. Le Français est toujours plus ou moins affecté par sa présence. Lorsqu'il y en a dans une partie, il joue moins serré, moins correctement, il se laisse aller à causer, à lancer des mots drôles, ne se fait aucun scrupule de

228 l'île lnconnue.

détourner son attention et immanquablement il la rend responsable de sa défaite.

C'est toujours avec un peu de nervosité que je m'assieds à une table de bridge avec des Anglais. Hier le sort m'assigna lord Kimble pour partenaire et sa réputation de bon joueur n'était pas pour me rassurer. Pendant la première manche, je jouai avec une correction irréprochable. Peu à peu, mon naturel reprit le dessus et je me laissai aller à suivre mon inspiration. A chaque instant, un regard vif, interrogateur partait de dessous les gros sourcils de mon vis-à-vis et un sourire moqueur remuait les poils de sa moustache. Cela m'amusait, d'autant plus que la veine était avec nous. Par les fenêtres ouvertes, entrait un peu de paix dominicale. Le son des cloches, la musique de l'.Vrmée du Salut arrivaient jusqu'à nous comme un reproche. J'en éprouvai un léger malaise. Notre innocent amusement me parut quelque chose de clandestin et de mauvais ton. En France, je n'eusse assurément rien senti de semblable. On n'imagine pas à quel point l'ambiance peut affecter l'individu.

Entre deux rubbers nous eûmes le thé. Le valet de pied londonien qui l'apporta n'eut pas l'air choqué de notre transgression. Il en avait vu bien d'autres sans doute.

— Ne \aut-il pas mieux faire un bridge le dimanche que de dire du mal de son prochain ? fit notre hôtesse en prenant place à la table do Ihé.

— Là ! s'exclama M. Cecil Gray. C'est avec cette raison que les femmes apaisent leur conscience. Je

l'ai entendue cent fois. Elles ne savent pas pécher honnêtement.

— Ma conscience, croyez-le, est tout à fait tranquille, répliqua madame Winlhrop d'un ton un peu sec.

— Allons tant mieux, c'est plus confortable. Notre hôtesse conduisit le cérémonial du thé avec

le laisser-aller américain. Elle promena à tort et à travers ses jolies mains endiamantées au milieu de l'argenterie brillante, des porcelaines fines, dosant étourdiment chaque tasse, offrant des tartiner ou des gâteaux à celui qui en était pourvu, oubliant celui qui n'en avait pas et babillant tout le temps.

— Joueriez-vous une grosse partie comme vous avez joué ce dernier rubber ? me demanda lord Kimble avec un sourire taquin.

— Non, non, assurément, répondis-je, mais quand l'enjeu est sans importance, on peut suivre ses intuitions, tenter la chance. C'est là, pour moi, le vrai plaisir.

— Les grosses parties sont terrifiantes, dit lady Herbert. On se sent liée, paralysée par la crainte de faire des fautes et on en fait. Cet hiver à Ferncross, il m'est arrivé de déclarer le sans atout avec des cartes insuffisantes... et nous avons perdu. Mon partenaire s'est oublié jusqu'à laisser échapper des mots... de vilains mots qui, ailleurs, eussent amené le poing de mon mari en contact a\ec sa figure. En sa qualité d'hôte, Edward a offert de rembourser la somme. Le monsieur en question n'a pas accepté, il a même fait des excuses... mais la scène a été désagréable. Pour rien au monde, je ne voudrais qu'elle se renouvelât.

230 l'île lxconxue.

— Je ne permettrai jamais que l'on joue gros jeu, dit madame Winthrop, Voilà qui mettrait ma conscience sens dessus dessous.

— Vous êtes libre, vous ; mais quand on fait par tie d'un groupe quelconque, il faut suivre son mou vement. Par exemple, il y a maintenant, dans notre monde, nombre de gens qui font du bridge un véritable gagne-pain. Ils ne viendraient pas chez vous s'ils n'avaient l'espoir d'en sortir plus riches. Leur désertion en entraînerait d'autres, votre maison se rait peut-être plus respectable, mais moins gaie, le mari et les amis s'en plaindraient. Il faut donc les recevoir et même les remercier, ajouta la jeune femme en mettant d'un air résigné une tranche de citron dans son thé.

— Nous vous avons communiqué notre passion pour le bridge, me dit lady Neville, on le joue par tout en France maintenant.

— • Oui, vous voyez là un joli exemple de trans mission. Celle nouvelle folie est plutôt fâcheuse pour nous, car elle supprime la causerie et c'est grand dommage.

— Vous expliquez-^■ous le succès soudain et par ticulier de ce jeu ? me demanda Sir Edward en pliant une tartine beurrée.

• — Parfaitement. « Smart Society » l'a lancé et tout le monde l'a appris par snobisme. Et puis, il n'a pas l'air d'un jeu de hasard, il est même un tantinet scientifique. Il a une allure élégante, un peu perverse. Il est chic. Cette qualité impossible à analyser est, je crois, le secret de son attraction. Il a été ensuite la transition entre le whist trop solennel et le

poker trop vulgaire. Ses combinaisons, savamment graduées par la nature, produisent une surexcitation cérébrale qui ressemble à celle du thé ou du Champagne. Il restera le jeu du xx* siècle. Il est bien de l'époque des automobiles et du cake-walk. Il doit y avoir entre lui et notre mentalité présente de secrètes affinités.

— ■ By George ! Voilà une bonne psychologie du bridge. Comment diable avez-vous deviné tout cela ?

— Ne me le demandez pas, je l'ignore absolument, répliquai-je en toute sincérité.

— Et ce jeu chic comme ^■ous dites, ajouta lord Kimble, a été chez nous un véritable agent de démoralisation.

— • Allons, allons, Kimble, ne calomniez pas ce cher bridge, interrompit madame Winthrop. Pour les honnêtes gens, il demeure inoiïensif et il est fascinant.

Personne ne répliqua et notre hôtesse ne se douta pas de la satire qu'elle venait de commettre.

— Pas de cartes à Ferncross le jour du sabbat, j'imagine, dis-je à lady Herbert.

— Xon, oh non l répondit la jeune femme en riant.; Notre comté est une forteresse d'orthodoxie. Jugezen. Un dimanche, après le dîner, un de mes hôtes qui était au piano frappa tout à coup, par pur enfantillage, les premières mesures d'une valse irrésistible, tellement irrésistible que je tendis la main à mon mari et nous nous mîmes à la danser. Toute la jeunesse nous imita et pendant une demi-heure, nous tourbillonnâmes dans le hall malgré les protestations des douairières horrifiées. Notre transa'ression fut haute-

ment désapprouvée et commentée à l'office, je n'en doute pas. Le surlendemain, la femme de charge me dit, d'un air navré, que la mère de la fille de nursery était venue la reprendre parce qu'elle la jugeait en mauvais exemple à Ferncross. J'avoue que je me suis sentie assez humiliée et honteuse un peu d'avoir ainsi scandalisé ces braves gens. Je ne recommencerai pas. Je suis libre de venir chercher le diable à Londres, mais je ne peux pas l'amener chez moi.

— C'est là ce que les Français appelleraient de l'hypocrisie, n'est-ce pas ? me demanda lady Ne ville.

— ■ Oui, parce qu'ils ne connaissent ni vos mœurs, ni votre esprit. A la place de lady Herbert j'agirais de même. Je me rends parfaitement compte qu'en Angleterre, vous êtes tenus à certaines abstentions. Sur le continent, par exemple, vous pouvez faire ce que votre conscience vous permet ; chez vous, vous devez faire ce que permet la conscience des autres... du plus grand nombre. Il y a là du tact et non de l'hypocrisie.

— A la bonne heure, fît lord Kimble avec une expression de plaisir, voilà qui ressemble à de la justice.

— Ce soir, au Savoy, je suis sûre de voir quelques-uns de nos voisins, comme nous, en rupture de sabbat, ajouta lady Herbert.

— Au Savoy !

— Nous y allons tous, me dit madame Winthrop.

— Je regrette que ce ne soit pas au Carlton, où je suis invitée. Ces dîners-parades sont devenus unç institution à Londres.

— ' Dîners-parades ! répéta M. Cecil Gray. — • Ils me donnent cette impression,

— C'est bien un peu cela.

— Je suis étonnée que vous ne les ayez pas à Paris, fît notre hôtesse. Ils sont si amusants !

— • L'hôtel Ritz et l'Élysée-Palace n'ont rien négligé pour les mettre à la mode. Ils ont réussi à réunir une clientèle cosmopolite au milieu de laquelle s'égarent quelques Français et toujours les mêmes. Sans que cela y paraisse, notre caractère est plus réservé, plus exclusif que le vôtre.

Cette assertion arrêta à mi-chemin le morceau de sucre que Sir Edward allait mettre dans sa tasse.

— Oh ! fit-il.

— Oui bien. Le dîner n'est pas pour nous une fonction d'apparat ou une fonction animale. C'est un repas et nous aimons à l'assaisonner de causerie, de saillies, de gaieté, d'une foule de choses qui ne sont pas faites pour la galerie.

— Pour le cabinet particulier plutôt, hé ? fit malicieusement M. Cecil Gray.

— Parfaitement. Chez nous, « Smart Society » dîne et soupe beaucoup au restaurant, mais toujours dans une certaine intimité. Le restaurant est bien français, mais l'hôtel est anglais. Notre haute aristocratie croirait déchoir en s'exhibant en public. Si nous avions une cour, nos Princes et nos Altesses ne dîneraient pas comme les vôtres dans une salle commune.

— Oh ! nous sommes très différents, il n'y a pas de doute, dit lord Neville, et le pire est que nous ne nous connaissons pas encore...

234 l'île incoxxue.

— Nous avons déjà fait un grand pas les uns vers les autres !

— Pourvu que notre bonne entente dure ! ajouta lord Kimble. Avec cette satanée politique...

— Oh 1 de grâce, laissons de côté la politique, interrompit madame Winlhrop. Faisons un autre rubber plutôt !

Et nous fîmes un autre rubber. Je quittai la table du bridge plus riche de trente shillings. Lord Kimble s'offrit à me reconduire dans son cab et me déposa à l'hôtel Claridge.

Les amis qui m'avaient invitée étaient logés au Carlton et comme ce sont des Américains à qui il faut les meilleures choses, leur table habituelle était admirablement placée. Nous avions devant nous comme une vaste scène de théâtre où acteurs et actrices dînaient par groupes. La chambrée était des plus brillantes. Mon hôtesse avait passé toute la saison à Londres, elle connaissait les hauts personnages qui se trouvaient là pour les avoir vus souvent dans cette même salle. D'une voix respectueuse, avec une satisfaction visible, elle me les nomma. Cette Américaine me faisant les honneurs de ces ducs, comtes et marquis de l'Empire britannique, me parut irrésistiblement drôle. Je commence à saisir le sel de la vie, — le sel que renferment certains faits et je puis rire avec les dieux.

Pour celte parade au restaurant, grands seigneurs, grandes dames, parvenus, millionnaires, a\aient mis, comme on dit plaisamment en anglais, leur peinture de guerre. Ce mot qui me vint à l'esprit é\eilla ma curiosité et je me pris à détailler la peinture de

guerre des mondains au xx^ siècle, comme si je ne l'avais jamais vue. Celle de l'homme manque d'éclat ; mais elle me parut très virile et, par sa sobriété même, elle s'éloigne de la peinture primiti\e. Celle des femmes, au contraire, s'en rapproche terriblement. Du maquillage encore, du noir aux sourcils, du rouge et du blanc sur le visage. Des chevelures ondulées, frisées, augmentées de postiches. Sur la tèle, des tiares, des aigrettes, des plumes ; comme ornements, des colliers, des boucles d'oreilles, des bracelets, des gemmes plus ou moins précieuses. Puis les épaules nues, le reste du corps jalousement et richement habillé d'étoffes chatoyantes.. Pour la première fois, les robes découpées dans le haut, allongées dans le bas, m'ont semblé grotesques. Je me suis demandé si ce morceau de nudité ne serait pas un mémento du passé que nous impose l'ironique nature. Et en songeant aux siècles, aux efforts qu'il avait fallu pour amener la parure féminine à ce degré de perfection, j'ai éprouvé un véritable sentiment de respect et d'admiration.

Je notai tout ce qui différenciait extérieurement ces mondaines anglaises et ces mondaines américaines. Chez les Anglaises, des formes imprécises, des cous d'une rondeur grecque, des épaules tombantes, des robes « floues », un goût bizarre, beaucoup d'art et plus encore d'artifices... mie distinction innée, la beauté rare, mais idéale. Chez les Américaines, de jolies lignes mises en relief par des robes trop parfaites, plus de chic que d'élégance, une beauté brillante et jeune. Chez les Anglaises,, le charme de l'expérience ; chez les Américaines, le

230 l'ilc inconnue.

charme du naturel. Telles quelles, il m'a semblé que ces cousines rivales pouvaient lutter avec des chances égales de succès. Dans cette salle du Carlton, elles m'ont fourni l'occasion d'une étude comparée du fleuretage anglais et du fleuretage américain. Celui de l'Anglaise était doux, tendre, savant et dangereux. Celui de l'Américaine était impérieux, rude, impertinent. Du reste, dans l'attitude de l'Anglaise vis-à-vis de l'homme, il y a toujours une inconsciente adoration, l'adoration du tempérament. Dans l'attitude de l'Américaine, il n'y a qu'une très consciente adoration d'elle-même. A la table voisine de la nôtre, une d'elles était en train de faire sentir le mors et la bride à un beau garçon anglais et, à cTiaque instant, je le voyais rougir de dépit et de colère. Ces signes de rébellion semblaient exciter la coquetterie de la jeune femme et sûrement elle s'amusait.

Le neveu de mes hôtes, un gamin de dix-huit ans, se mit à dire tout à coup :

— Pourquoi diable les Anglaises coulent-elles ainsi les yeux ? Les Américaines ne font aucune de ces mines !

— Et \ous aimez mieux leur manière ? demandai-je en riant.

— Oui, c'est plus franc de jeu, plus « sport ».

Je fus charmée de cette sortie qui corroborait mes propres observations.

— Comment trouvez-vous cette exhibition ? continua Charley Ford, l'œil allumé de curiosité jeune.

— Très intéressante, et vos compatriotes y font bonne figure.

— N'est-ce pas? Regardez lady M..., ma parole! Elle a l'air d'une vraie pairesse !

— • Vous vous y connaissez ! s'écria mon amie. Une pairesse de Chicago î Pas de famille, pas de traditions. Cela se voit, de reste.

Les traditions ! c'est le dernier mot mis en circulation par les Américaines.

— Après tout, ajouta madame Ford d'un air sage, les choses qui ne s'achètent pas sont les seules qui aient de la valeur.

— A condition qu'on possède toutes celles qui s'achètent, riposta le mari avec humour.

Dans les groupes des dîneurs, on n'avait pas l'air de causer, on échangeait des remarques, et on s'entre-regardait beaucoup et on rayonnait plus ou moins selon le succès qu'on obtenait. Pas une parole n'arrivait jusqu'à moi, mais je parvenais à lire quelques bribes de tous ces romans qui marchaient à la fois. Ah ! il y en avait là, de la copie ! Et dans cette salle banale, une lutte intense se poursuivait, lutte entre fumets et parfums, entre l'éclat des gemmes diverses, entre les couleurs, entre la beauté et la laideur, entre les représentants de deux nations rivales, entre l'orgueil de la naissance et l'orgueil de l'argent, entre la multitude des vanités surexcitées. C'était un vrai champ de bataille et sans qu'il y parut, il y avait des morts et des blessés.

En y réfléchissant, j'ai fini, je crois, par me rendre compte comment cette mode de dîner à l'hôtel s'est implantée en Angleterre.

La reine Victoria ayant été presque une reine in partibus, la haute société s'est trou\ée comme une

troupe d'acteurs privée de direction et d'emploi Faute d'une cour pour évoluer, elle s'est glissée assez timidement d'abord, sur la scène que lui offrait certains hôtels cosmopolites. Elle y est venue exhiber ses bijoux, ses toilettes, ses titres, faire assaut d'élégance avec les petites cousines américaines. Elle y a pris un goût croissant. Les femmes se sont habituées aux adjectifs louangeux des chroniqueurs, elles ne peuvent plus s'en passer. Altesses, grands seigneurs, sont flattes du silence respectueux qui accu<îillc leur entrée. Ils sont flattés de voir leurs noms courir de bouche en bouche. Avec un peu de finesse d'oreille, on entendrait les ronrons de leur vanité à travers leurs cols hauts et raides. Pourquoi s'en étonner ? A leur place, nous ressentirions le même plaisir. Il me semble injuste d'attribuer à une personne, à une classe ou à un peuple des défauts qui sont tout simplement humains. La haute société anglaise est ainsi devenue, sans le vouloir, une réclame a ivanle pour les hôteliers, et les parades au restaurant sont entrées dans les mœurs. Je me demande si elles ne serviraient pas les desseins de la nature ? Elles ont lieu, non seulement à Londres, mais à Rome... à Rome de toutes les villes ! et elles semblent données surtout au bénéfice des Américaines. Il fallait un terrain neutre pour la rencontre du Vieux Monde et du Nouveau Monde, les dieux ont choisi celui de l'hôtel. A première considération, on ne devine pas trop ce que les Américaines ont à gagner à voir dîner les rejetons plus ou moins authentiques des vieilles races d'Europe, à contempler les bijoux plus ou moins héréditaires ; mais elles en reçoivent probablement des impressions

nécessaires, elles-mêmes en donnent d'autres en échange. Pour produire quoi ?... C'est le cas de dire : Dieu le sait ! et lui seul le sait ! En attendant, ce dimanche profane a provoqué en moi une multitude de pensées nouvelles, de suppositions insensées peutêtre. Il m'a fourni de si nombreuses observations que j'ai de la peine à le croire perdu.

Une agréable surprise ! En rentrant de ma promenade matinale, j'ai trouvé miss Baring qui m'attendait dans le hall.

— Sans me prévenir ! m'écriai-je, et vous êtes logée ailleurs qu'à l'hôtel Claridge !

— r Oh ! pour cette fois, je ne suis que de passage à Londres. Je vais à Wimbledon, afin de choisir les objets qui doivent être expédiés à Loftshall, conclure l'achat de Dick et l'emmener avec le reste de la ménagerie.

— Je m'en réjouis pour lui.

— Réjouissez-vous aussi pour moi : sa possession me donnera plus de plaisir que ceUe d'un joyau de prix. Et je vais pouvoir tenir toutes les promesses que je lui ai faites !

— Vous avez l'air de le considérer comme un fétiche,

La contraction soudaine que ce mot amena aux coins des lèvres de mon amie me fit croire qu'il avait touché quelque point sensible.

— Un fétiche !... oui, c'est cela, fit-elle avec un de ces sourires ner\eux qui me donnent l'impression de sourires blancs.

240 l'île ixcoxn'ue.

IVous avons déjeuné ensemble et causé. Je n'ai pas manqué de la questionner sur l'arrivée à Loftshall.

— Nous étions très émus, vous l'imaginez bien, me dit-elle. Les domestiques nous attendaient dans le hall, la femme de charge nous les a présentés. Nous nous sommes rendus tout de suite auprès du mort. Son visage avait une belle expression de paix. Il était déjà dans son cercueil ; nous ne pouvions plus rien faire pour lui qu'une prière. Les funérailles et la lecture du testament ont eu lieu le lendemain. Comme je vous l'ai écrit, tout ce qui ne fait pas partie du fidéicommis, — des immeubles dans la Cité, — sera divisé entre Jack et moi. Je serai beaucoup plus riche que je ne le pensais.

— Ce n'est pas désagréable.

— Non... à dire vrai, nous sommes encore un peu étourdis de ce grand changement.

— Votre mère doit être heureuse ?

— Je le crois. Elle reprend lentement possession du vieux nid. Elle erre dans les corridors, visite tantôt une pièce, tantôt une autre, ouvre les commodes, les armoires, examine les papiers de famille. Le contact avec tous ces souvenirs lui cause une émotion visible. Elle nous arrive souvent les yeux rougis et les mains tremblantes. Chère mater ! Dans son fauteuil à haut dossier, à la tète de cette table où tant de Wilkes ont présidé, elle a l'air si digne que Rodney s'est mis à l'appeler la « squiress ». Nous nous réjouissons de vous la montrer dans son propre cadre.

— Et vous ? Parlez-moi donc un peu de vos impressions d'héritière.

— Mes impressions d'héritière ? Eh bien, je suis contente d'être débarrassée du ménage, mère s'en occupe avec la femme de charge et je suis contente surtout, ajouta miss Baring, à mi-voix... de n'avoir plus mes bas à raccommoder.

Je me mis à rire.

— Et voilà tout ?

— Non, je jouis immensément de la campagne, de l'espace libre, du grand air, de ne plus me sentir enfermée entre des villas comme à Wimbledon. Oh ! ces villas, m'ont-elles assez oppressée !

— Ëtes-vous déjà montée à cheval ?

— Pas encore. Il y a cependant huit belles bêtes à l'écurie ; mais j'attends Dick, je veux faire ma première promenade sur son dos.

— Hem ! pour une personne qui a horreur de la sentimentalité...

Edith rougit légèrement.

— C'est du sentiment peut-être, fit-elle avec une feinte moquerie. Puis d'un ton brusque : Franchement, je croyais éprouver plus de bonheur. En tout cas, les satisfactions ne me manqueront pas. Et il y a de la besogne pour moi à Loftshall. Il faut y introduire les conforts modernes, installer un tennis, reconstruire certains cottages. Oh ! j'aurai de quoi m'amuser et m'occuper pendant des années.

— J'espère qu'il y aura quelque chose de plus intéressant dans votre vie. Vous vous marierez sûrement...

Cette phrase amena un nuage sur le visage de mon amie.

— Me marier ! moi ! ma destinée ne semble guère

^4>; l'île incontvue.

orientée de ce côté-là. Le premier homme qui m'a demandée en mariage est, mort... le second était divorcé... dit Edith avec une rougeur légère et une ébauche de sourire. Vous avez dit un jour que la Providence avait besoin de vieilles filles, de célibataires pour une foule d'œuvres. Pourquoi n'en serais-je pas une ?

— Parce que vous n'en avez pas le physique. Je ne vous vois pas dans ce rôle.

— Mais je l'ai déjà, le rôle ! Est-ce que je le remplis mal ?

— Très mal.

— • Merci. Eh bien, j'y de\iendrai meilleure. Plaisanterie à part, je me vois très bien la « tante Cécile » des enfants de Rodney et de Ruby. Je me vois également une de ces réjouissantes Anglaises qui trottent autour du globe. Je ferai de beaux voyages, j'irai aux Indes, en Chine, au Japon et j'enverrai des cartes postales à mes amis... ajouta-t-elle ironiquement. Si avec tout cela je ne pouvais me passer de bonheur, eh bien, j'aurais le caractère plus mal fait que je ne croyais.

— Pourquoi, grand Dieu, n'auriez-vous pas de bonheur ?

— Je n'en sais rien. Je trou\"erais même que ce serait assez injuste, mais enfin ! Il n'y en a peut-être pas pour tout le monde.

— ■ \'ous avez cependant un proverbe qui affirme « qu'un chien même a son heure ».

— Je n'ai pas encore eu la mienne.

— Raison de plus pour que vous l'ayez.

— Il ne faudrait rien moins qu'un miracle.

iS

LONDRES. 4'i3

— Il s'en fait des miracles. Une bonne catholique comme vous ne devrait pas en douter, au moment surtout où Dieu vous comble de biens.

— C'est vrai, je suis une ingrate, confessa miss Baring avec un petit sourire pathétique.

— Et Rodney, comment est-il ? demandai-je pour jeter la con\ersation dans un autre courant.

— Il nage dans la joie que lui cause la possibilité d'un mariage prochain. Vous savez que vous lui manquez beaucoup. L'autre soir, il m'a dit : « Je voudrais que Pierre de Coulevain fût ici pour causer. » Causer ! et je venais de passer une heure avec lui ! Flatteur ! hé ?

— • Ne soyez point jalouse, ma chère. J"ai le triste privilège de pouvoir causer la vie ; vous, vous la vivez.

— Si peu !

— Quand votre frère vient-il à Londres ?

— En même temps que moi, Ruby est invitée chez madame Xerwind. Jack, que nos câbles ont enfin rejoint doit être en route. Ainsi, vous vous trouverez en famille, ajouta mon amie avec un regard affectueux.

Après le déjeuner, Edith s'est fait montrer dos appartements. Elle a retenu un salon, une chambre à coucher a^ec salle de bains.

— Plutôt extravagant, n'est-ce pas ? fit-elle en descendant l'escalier.

— ÎVon. Il faut bien apprendre à dépenser. Il y a des gens qui, devenus riches, continuent à économiser par habitude,

— Oh ! j'apprendrai ! étant la fille de mon père , je dois avoir des dispositions étonnantes.

Sur celle boulade, nous sommes arrivées dans le hall. Édilh s'esl apprêlée au départ Je l'ai accompagnée à Charing Cross. En renlranl, j'ai ruminé noire conversation. Évidemment, elle a une peine que l'argent n'a pas dissipée. Sous l'irritation que cela lui cause, elle s'est trahie à son insu. Je suis convaincue maintenant qu'il y a quelqu'un chez elle. Les femmes qui ont le cœur vide n'ont pas des yeux aussi lumineux. Qui est ce quelqu'un ? Oh ! je le saurai ! Ce n'est pas sans raison qu'un lien s'est formé entre nous, puis s'est si rapidement resserré. Et n'allonsnous pas passer quelques jours ensemble à l'hôtel Claridge ! Elle et moi à l'hôtel Claridge ! C'est tellement bizarre '

Londre

Chaque nation me fait l'effet d'une plante dont la basse classe serait la racine, la classe moyenne, la tige, la classe haute, la fleur. Dans la racine, on trouve le germe de ses défauts et de ses qualités, l'ébauche de son caractère.

En Angleterre, ce que j'aime surtout, c'est le peuple. Il est fort, patient et bon, très mâle, admirablement préparé pour rœu\re du pionnier. Son intelligence n'est ni vive ni brillante, mais solide, pratique et organisatrice. Les grandes forces sont plus faciles à discipliner que les petites. Il obéit aux lois et aux règlements avec d'autant plus de docilité qu'il pourrait ne pas obéir. Deux courants modèrent ces instincts violents et primitifs. Le premier est l'influence des classes élevées, le contact avec des gentlemen et

des ladies. Le second est sa propre spiritualité, car il a plus de spiritualité que d'idéalité. La Bible, cet accumulateur dont j'ai signalé la puissance, est pour lui une sorte de viatique qui le soutient merveilleusement. Le goût, le sens artistique, lui manquent encore. Il possède à un très haut degré la compréhension de la justice, de la liberté, l'orgueil de sOu individualité. C'est même là le grand obstacle aux progrès du socialisme. Il ne consentirait pas à manger dans une gamelle commune, même s'il devait y trouver une nourriture plus substantielle ou la nourriture qui lui manque. Pour son pays, il a une ambition démesurée. Aucun effort, aucun sacrifice ne lui coûteraient pour le maintenir au premier plan. Il veut à sa tête le gentleman le mieux né et du rang le plus élevé. II ne serait pas satisfait du tout de se voir représenter par un bourgeois. J'ai entendu un jour une parole bien caractéristique de ce sentiment. Une Anglaise, qui revenait des funérailles de la reine Victoria, me faisait la description du cortège :

— La reine était très petite, comme vous savez me dit-elle, et placée sur une prolonge d'artillerie, elle paraissait de proportions diminutives. La vue de ce cercueil presque aussi large que long m'a donné un coup dans la poitrine. Ça, la reine d'Angleterre ! Je me suis sentie humiliée.

Cet orgueil, que j'ai pu ainsi saisir sur le vif, fait le fond du patriotisme anglais et le rend fort et redoutable.

Pour le peuple, comme pour toute la nation du reste, le roi incarne l'idée de la patrie au même titre que l'Union Jack, de là son respect et son loyalisme.

Il a aussi, je crois, la conscience que ce roi lui appartient en propre, qu'il fait les affaires du pays, les siennes, par conséquent.

Le sentiment filial que le peuple avait pour la reine Victoria était la chose la plus touchante qu'on pût voir. En vivant retirée comme elle le faisait, elle le privait de la joie de sa présence, des spectacles qu'il aime, des fêtes qui auraient activé son commerce. 11 ne s'en plaignait pas, en majorité du moins. Il lui reconnaissait le droit à la liberté... et cette justice ne manquait pas de grandeur. Elle n'était point généreuse, elle pensait à sa famille plutôt qu"à lui, il ne lui en faisait aucun reproche. Quand un accident arrivait sur quelque champ de travail, elle envoyait de banales condoléances, il était content. La reine ! C'était « Mother England », il la révérait. Il lui savait un gré infini d'être honnête, sans se rendre compte combien il lui eût été difficile de ne pas l'être.

Au mariage du duc d'York, aujourd'hui Prince de Galles, je me trouvais dans la foule en face du palais de Buckingham. Sur le grand balcon de parade, à droite et assise, l'air très digne et très noble, se trouvait la vieille reine coiffée d'un voile de dentelle blanche et la poitrine barrée d'un large ruban. Debout, à quelques pas plus loin, le Prince de Galles, très màlc, très sympathique, puis les nouveaux mariés très jeunes et très timides. En bas, la masse vibrante du peuple saluait ces trois générations royales de hourras prolongés, qu'il accompagnait de ce mouvement particulier du bras avec lequel il exprime son enthousiasme, — le mouvement dont on agite un drapeau. — A côté de moi, un homme de six

pieds, qui avait l'air d'un manœu\Te, se mit à dire tout haut en fixant sur sa souveraine des ^eux brillants d'affection :

— Ciière vieille femme ! J'ai eu plus d'une suée pour elle ! On l'empêche de se montrer, on lui fait croire que nous sommes devenus dangereux. Ce sont des blagues ! Personne ne toucherait à un cheveu de sa tête.

Ces paroles m'émurent aux larmes. J'aurais voulu qu'elles arrivassent à l'oreille de la reine. Elles l'eussent peut-être étonnée, car elle avait certainement perdu contact avec son peuple. Je l'ai vu et senti lors de son Jubilé. Je me trouvais à une fenêtre de premier étage, au-dessous de laquelle un remous dans le cortège arrêta sa voiture juste en face de moi. Elle avait un chapeau convenable, ce qui ne lui arrivait pas tous les jours, et im collet de soie noire garnie de guipure blanche. Je regardais a\ec une curiosité avide cette femme qui pouvait dire : « i\les sujets, mon armée, ma flotte. » Elle accomplissait sa marche triomphale dans cet état de rèxe qui, à certains moments, empêche de sentir la réalité trop forte. Là, en pleine apothéose, sous ce courant d'amour populaire, il n'y a^ait pas sur son vi~ sage un seul rayon de joie ou d'orgueil, pas un rayon de sympathie, rien que l'expression d'une timidité nerveuse. La reine d'Angleterre, l'impératrice des Indes était une timide peut-être ! et ceci expliquerait sa manière de Aivre. Elle regardait cette foule dont elle était déshabituée d'un air étonné et craintif qui justifiait les paroles de mon voisin devant le palais de Buckingham. Le lendemain, à Kensinaton,

soit qu'elle fût rassurée, soit qu'elle se sentît mieux chez elle, sa physionomie était détendue, elle souriait maternellement aux milliers d'enfants qui faisaient haie sur son passage, et elle me parut mieux en communion avec son peuple, je m'en réjouis pour elle et pour lui. Le seul pays où il fait bon être reine et cheval, c'est l'Angleterre. En disant cela, je vante son loyalisme et son humanité.

Les basses classes aiment passionnément les cortèges, la pompe royale, le déploiement du luxe sous toutes ses formes. Par exemple, les pauvres sont flattés d'être visités par des gens bien vêtus. Ils n'ont de considération que pour ceux qu'ils jugent être des gentlemen et des ladies. Ils les distinguent avec un instinct très sûr. Une grande dame me disait qu'autrefois elle avait l'habitude de mettre ses toilettes les plus simples pour aller chez ses protégés et, qu'un jour, elle avait entendu une femme dire à sa voisine d'un ton désappointé et dédaigneux : « C'est tout ce qu'elle a à nous montrer ? » Depuis, elle s'habille pour l'East End. On vient palper la soie de sa robe d'un air connaisseur, on caresse sa fourrure, on la regarde monter en voiture sans envie, sans amertume. Le snobisme est satisfait, car elle existe déjà chez les miséreux cette faiblesse dont la nature tire ici une si grande force.

Il y a chez ce peuple une certaine disposition romanesque, un grand besoin d'émotions. Des milliers de cerveaux sont occupés à lui en fournir d'artificielles et il fait une consommation effrayante de nouvelles à deux sous, ses accumulateurs à lui ; sa nourriture intellectuelle est pauvre mais propre.

Comme s'il avait l'instinct que le mariage et la naissance ne sont pour lui que des sources de douleur, il ne les fête guère ; en revanche, il n'épargne rien pour les funérailles. Dans les basses classes, on assure la vie des enfants. Quand l'un meurt, les parents reçoivent une petite somme qu'ils dépensent et au delà souvent à traiter leurs amis et connaissances. Et on tâche toujours de faire mieux que son voisin. Phil May, le grand crayon humoristique, a saisi sur le vif cette vanité qui ira se développant dans les couches successives de la société. Son dessin représente deux pauvresses : visages ravagés, châles dont la pointe traîne à terre, chapeaux à plumes, gants noirs. L'une qui revenait probablement de quelques funérailles, dit à l'autre :

— C'était plutôt mesquin ! A l'enterrement de mes deux maris, j'ai donné des gâteaux à l'anis et nous n'avons eu que du pain et du beurre !

Quel trait de la nature humaine !

Les assurances sur la vie des enfants sont une dangereuse tentation. On a essayé de les défendre, mais les courtiers font tout de même leurs affaires.

J'ai vu le peuple de Londres dans le triomphe de la victoire de Mafeking, ce triomphe qui succédait à la peur de la défaite, son ivresse a été sauvage et brutale, au delà de tout ce qu'on peut imaginer. Je l'ai vu, lors du couronnement manqué, frappé dans son orgueil, dans ses intérêts, il a été admirable de dignité et de loyalisme.

Ici, l'homme du peuple accomplit sa tâche sans élan, mais avec une persévérance obstinée. La conscience de sa force, un instinct généreux le poussent al

250 l'île lnconnue.

aider les faibles, aucun n'a le coup de main plus facile. Il s'expatrie courageusement, va fonder au loin des colonies, bâtir des cités nouvelles, planter l'Union Jack dans les endroits les plus reculés. La valeur de Tommy Atkins (le soldat) et de Jack Tar (le marin) est connue dans le monde entier. Un grand nombre aussi sont des brutes alcooliques qui roulent dans le ruisseau, y entraînent leurs familles et y meurent. Il y a davantage de ces déchets humains en Angleterre que partout ailleurs. Je me suis souvent arrêtée devant des vagabonds endormis, de grands gaillards de six pieds au poil ardent et rude, au front bas, ce sommeil de vaincu révélait la faiblesse morale et l'animalité puissante. Des tons de peau claire se voyaient encore sous leur saleté et une expression de bonté naï\e et enfantine persistait à travers leur dégradation ; à les regarder, mon cœur s'est toujours empli de tendresse et de pitié. L'IIooligan m'effraye moins que l'Apache français. Dans le premier, il y a du lion ; dans le second, du tigre.

Dans ses amours, l'homme du peuple a encore beaucoup de brutalité primitive, il est le mâle sans pitié, inconscient presque. Il a cependant pour sa bourgeoise une affection réelle. Quand on lui parle de ses gosses, sa physionomie s'adoucit et un large sourire trahit sa fierté et sa satisfaction. Je me suis plu souvent à le proA oquer.

Il considère la femme comme un êlre très inférieur. Elle fait réternel sujet de ses plaisanteries. Les crimes passionnels sont plus rares ici qu'en France. Je crois que le souteneur y est plus rare aussi.

Dans rilc Inconnue, Tiiomme du peuple fume la pipe, boit du gin, du whisky, de la bière, cela contribue à le rendre lourd et grave. Il est plutôt réfléchi et ne répond pas à la légère. La ruse est presque étrangère à son caractère. Elle lui paraît bonne pour les femmes. Il aime à foncer tout droit. Sa causticité naturelle, sa veine humoristique m'amusent extraordinairement. Sa philosophie, faite de bon sens et d'ironie, rappelle celle de Shakespeare ou, pour être juste, celle de Shakespeare vient de lui en ligne directe.

Il y a deux ans, en arrivant à Londres trois jours avant le couronnement, je demandai à mon porteur s'il était vrai que le roi fût malade.

— Madame, les rois et les pauvres gens n'ont pas le temps d'être malades, me répondit-il brusquement en jetant ma malle sur son chariot.

Je demeurai tou(e saisie de ce rapprochement et de l'inconsciente philosophie qui l'avait inspiré.

Le peuple a retenu beaucoup de goûts primitifs. Lej organisateurs de l'Armée du Salut ont fait preuve d'une connaissance approfondie de son âme ou ont été divinement inspirés en se servant de tambours, de trompettes, de musique pour entraîner le peuple vers le bien. Ces tambours et ces trompettes ont peut-être réveillé en lui le souvenir atavique des tam-tams, il a répondu à leur appel par un instinct ancien et une œuvre considérable, bienfaisante, nécessaire a été créée. Le succès de semblables moyens me paraît très caractéristique, il ne pouvait se produire que de ce côté-ci de la Manche. Partout ailleurs le ridicule eût tué net cette secte militaire.

En Angleterre, la femme des basses classes est inférieure à la Française. Sa vie est bien plus douloureuse. Elle fait du nombre, elle ! Quand on la voit hagarde et flétrie devant un baquet de linge, entourée de marmaille, on ne songe plus à lui reprocher d'envoyer son mari au travail mal nourri et mal vêtu. Beaucoup, du reste, sont de vaillantes créatures et on se demande comment, avec deux seules mains, elles peuvent faire tant de besogne. Elles ont droit à la première place dans le martyrologe humain.

La foule anglaise est très croisée, très mêlée, le type anglo-saxon y devient de plus en plus rare. La laideur domine, une laideur souvent simiesque, les nez et les bouches trahissent beaucoup d'animalité ; mais ici et là, on rencontre des visages aux traits purs, d'un ovale parfait, d'un coloris merveilleux qui semblent appartenir à une humanité supérieure. La veille du couronnement, d'une des fenêtres du Carlton, j'ai vu passer des flots de celui que l'on nomme ici « the great unwashed », littéralement le grand pas lavé, ma pensée a plongé longtemps dans sa masse vivante, je me suis dit de nouveau : Oui, il est fort, patient et bon.

En France, le peuple a un tout autre tempérament. Il est féminin jusque dans ses moelles. Ses facultés supérieures sont plus développées, son caractère moins formé. Il manque d'initiative et de persévérance. Il est à la fois malléable et indocile, rebelle à la discipline comme pas un. Sa force est inégale parce qu'elle réside dans ses nerfs plutôt que dans ses muscles, et comme un enfant, il se laisse leurrer par des mots. Il y a chez lui plus d'idéalité que de

Spiritualité. Le sentiment religieux lui fait défaut. Son esprit léger, incapable de concentration, ne saurait s'élever vers Dieu sans le secours de la religion. Quand il n'en a pas, il vit et meurt dans une grossière indifférence. En politique, son jugement a été systématiquement faussé. Le chef d'Ëtat qu'il nomme lui-même, il le croit du moins, n'exerce sur lui aucun prestige. Il se découvre à peine sur son passage. Un jour, aux abords de l'Elysée, j'ai entendu un ouvrier dire en ^■oyanl sortir le Président : « Après tout, ce n'est qu'un bourgeois. » Jam.ais il n'associera ce bourgeois avec la patrie et le drapeau. Il n'a plus rien à acclamer, plus rien qui excite son enthousiasme ; c'est aux souverains étrangers qu'il jette ses vivats. La Pro\idence ne \oudrait-elle pas ainsi déshabituer notre peuple de l'éclat des cortèges, de la pompe royale, des accessoires primitifs pour l'amener à applaudir non pas l'homme, mais ses œuvres et ses actes ? Ne serait-ce point une leçon qu'il prend ?

Le peuple anglais s'efforce de monter, de copier ceux qui sont au-dessus de lui ; chez nous, le peuple, exempt de snobisme veut, au contraire, abaisser jusqu'à son niveau les gens des classes supérieures et il hait cordialement le bourgeois. Pendant le service militaire, le pioupiou éprouve une sorte de volupté à tutoyer le fils de famille. Quelqu'un reprochait un jour son débraillé à un ex-député radical devenu ministre, il répondit que s'il changeait d'allures cela déplairait à ses électeurs... Sa grossièreté de langage, sa tenue négligée donnaient sans doute à ces derniers une illusion de fraternité... Voilà l'esprit! Et quant

îio4 L ILE IXCOXXUE.

à la dignité du pays, ni les électeurs, ni l'élu ne s'en préoccupent.

Individuellement, notre homme du peuple est intéressant, curieux à étudier. Vaut-il mieux, vaut-il moins que son frère anglais ? Je ne sais, il est autre et tellement autre ! D'abord, c'est plutôt un fumeur de cigarettes que de pipe. Ses boissons sont plus variées, plus légères et lui donnent des forces et une ivresse différentes. Il est né musard, mais sa musarderie est souvent fertile. Il travaille avec moins d'assiduité que le Britisher, mais avec plus de soin et de goût. On le voit se reculer, pencher la tête soit à droite, soit à gauche pour juger de son œuvre tant humble soit-elle, et ce mouvement révèle l'artiste qui est en lui.

Je le crois meilleur père et meilleur mari que l'Anglais... il est plus agréable, en tout cas, dans ces deux qualités. En amour, il apporte un certain aflînement et chez lui le cœur domine souvent l'animalité. Il est capable d'une affection profonde pour ses gosses et pour sa bourgeoise. Sa bourgeoise ! C'est qu'elle est une admirable créature ! Elle porte toujours la moitié ou les trois quarts du fardeau, elle l^rolège la couvée et le foyer. Fine, vaillante, avisée, elle exerce une influence réelle sur les décisions de son mari. Il ne vote pas « avant d'en avoir causé avec elle ». Elle met de la vanité à bien tenir son homme, à lui voïv des Aètements con\enables. Les repas qu'elle lui porte sur le champ de travail sont tout à fait appétissants. Grâce à elle, il n'y a pas d'ouvrier plus confortable que l'ouvrier français et, sans l'alcoolisme, il n'y en aurait pas de plus heu-

LONDRES. ^OJ

reux. Par une intuition merveilleuse, elle devine quelquefois la vocation de l'un ou de l'autre de ses enfants et au prix de mille sacrifices, elle le met sur le chemin de la fortune, de la gloire même. Xombre de bourgeois sont deux fois les fils de leur mère. La femme du peuple possède des nuances d'âme que l'homme n'a pas. J'ai pu le constater bien des fois. Un 14 juillet, mêlée à la foule sur la terrasse des Tuileries, je regardais décorer la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde.

— Pas facile la manœuvre ! dit un omrier qui se trouvait devant moi.

• — ■ Non, mais cela lui fait du bien à cette jeunesse, répondit la femme.

— Oh ! la gymnastique est une bonne chose, approuva le mari.

— Gymnasticiue ! répéta la bourgeoise avec un accent de dédain. Je voulais dire que cela devait remuer le cœur de manier ces drapeaux et ces couronnes.

— Fallait t'expliquer !

La femme se contenta de hausser les épaules. Oh ! tout ce qu'il y avait dans ce mouvement ! J'étais secrètement ravie d'avoir saisi sur le vif ce qui Tait la faiblesse du sexe fort et la force du sexe faible.

La femme et la fille du peuple sont de grandes valeurs pour notre pays et ses lois ne les protègent pas suffisamment, soit dit à sa honte.

Les étrangers sont unanimes dans leur admiration de la foule française. De fait, elle est fine, élégante, courtoise et gaie. Quand on s'y mêle pendant quelques instants, on est affecté magnétiquement par son

256 l'île inxonnue

excessive nervosité, aucune ne dégage autant d'électricité. La foule anglaise a. des poings, la foule française a des griffes et on sent que ces griffes sortiront à la plus légère provocation. Je ne saurais dire que notre peuple est fort, patient et bon, je dirai qu'il est merveilleux.

Toutes les classes de la société produisent des déchets et de la lie. En France, la lie des premières couches est peut-être moins épaisse que celle des mêmes couches en Angleterre. Elle contient plus de féminité, des poisons plus subtils, mais aussi de précieux ferments. Travaillées à nouveau, toutes deux, par les agents divins, elles donneront encore, je n'en doute pas, des résultantes diverses.

Londres.

C'est assurément dans la classe moyenne, dans la tige de la plante nation que se trouve le maximum de forces. En Angleterre et en France, les nœuds de cette tige donnent naissance à trois classes d'individus : la petite bourgeoisie « lower middle class », la bourgeoisie moyenne « middle class », la haute bourgeoisie « uppcr middle class ».

En Angleterre, la classe moyenne inférieure se compose, comme chez nous, de petits commerçants, de petits employés, de petits rentiers. Elle habite ces gentils cottages, tous pareils, qui rayonnent autour des villes, où il y a pour les enfants de l'espace, de l'air, un peu de verdure.

En général, la femme n'aide pas l'homme dans son labeur. Il doit la maintenir, selon le principe

anglo-saxon. S'il ne peut suffire à sa tâche, elle s'en trouve humiliée. Ce qui est pire, elle est fort mauvaise ménagère. Elle ignore cet art où la Française est passée maîtresse de faire beaucoup a\ec peu. La croissance est plus lente chez nos voisins que chez nous. Dans cette classe, les facultés supérieures sont des plus embryonnaires. Le snobisme, par contre, s'accentue sensiblement. On commence à se hisser pour regarder ceux qui sont au-dessus et les copier. A leur exemple, on discipline sa vie, on s'exerce à la correction. On fait un brin de toilette pour le dîner ou ce qui en tient lieu. On a des « week ends », on s'invite réciproquement. On commence à éprouver le besoin de changer de place. On appartient à une secte quelconque et on en paie le culte avec orgueil. On obser\e strictement le sabbat. On va pompeusement à l'église, le mari en redingote et en chapeau haute-forme, la femme avec sa robe la plus cossue. En dehors des affaires, la religion et la politique sont les deux principaux sujets d'intérêt. En somme, on est très simple, très ignorant et très honnête.

La petite bourgeoisie française n'a pas les mêmes caractéristiques. Elle est plus brillante, plus active et plus prospère. C'est la femme qui en est l'âme. Dans cette classe, elle est vraiment l'associée de l'homme, elle lui est supérieure souvent. En provijice, pendant que le mari joue à la manille ou sirote son absinthe, elle s'occupe des affaires, sans préjudice de son ménage. Elle tra\aille avec entrain pour remplir le bas de laine où les filles trouveront une dot, les fils un pécule, la richesse souvent et elle le remplit.

A ce degré de l'échelle sociale, nous prenons les devants en matière d"inslruction. Les enfants, que Ton pousse impitoyablement à l'étude, sont plus avancés que les enfants anglais, plus développés intellectuellement, mais privés de sport, ils sont moins vigoureux et moins hardis. Dans cette classe, chez nous, on ne s'embarrasse pas de conventions. Le Français ambitionne l'aisance pour n'avoir pas à se gêner, pour se mettre en bras de chemise ; le Britisher, au contraire, l'ambitionne afin de pouvoir endosser la redingote et paraître un gentleman.

Le petit bourgeois n'a pas le sentiment religieux. Il laisse l'église à sa femme, quand il ne l'empêche pas d'y aller. En revanche, il se passionne pour la politique, d'autant plus qu'il a la conscience d'être devenu un facteur important.

Avec son industrie, son labeur acharné, cette classe enrichit la France. Elle produit aussi plus de valeurs intellectuelles que la classe correspondante anglaise. Les foyers y sont réchaulTés par l'aflection, égayés par l'esprit naturel et une grande exubérance de \ ie. C'est là où il y a le plus d'honnêteté et de vrai bonheur.

La clé de ^ oûte de l'Angleterre, aussi bien que de la France, est la classe moyenne. Les forces venues du peuple et de la petite bourgeoisie, l'ambition déterminée, accomplissent des merveilles. Chacune des deux nations donne son coup de collier. On y travaille éperdument. Tous s'élancent au mât de cocagne, les yeux fixés sur ime timbale quelconque. Les Britishers y montent d'un mouvement plus lent que nous, mais plus égal. Dans les grands travaux

matériels, ils nous surpassent ; dans les travaux intellectuels, nous reprenons la supériorité. Ici, la mentalité est simple, forte, admirablement disciplinée, peu cultivée, embroussaillée de préjugés et « philistine », bourgeoise au suprême degré. En outre, on est très religieux, assoifXé de respectabilité, de considération et très snob.

La jeunesse a heureusement, aujourd'hui, une existence personnelle. Elle jette de l'éclat sur celte médiocrité. Entre la génération des parents et celle des enfants, il s'est fait un écart énorme. Ces derniers ont, par un bond inattendu, échappé à une foule de conventions surannées et gênantes.

Dans la classe moyenne, en France, il y a plus de vie supérieure, plus d'intuition, moins de discipline et d'initiative privée. Les forces ne sont pas aussi bien rassemblées. On ne sait pas économiser le temps, on sait économiser l'argent. On y trouve la même étroitesse d'idées, le même puritanisme qu'en Angleterre. On n'y est pas snob, mais ridiculement exclusif.

Des deux côtés de la Manche, c'est dans la bourgeoisie moyenne qu'il y a le plus de religion et de moralité.

Nous voici à l'extrémité de la tige, à la haute bourgeoisie. La sève a monté. Les mentalités se sont développées. L'ambition, Témulation sont devenues plus ardentes, la lutte plus âpre. Tous se sont mis à vouloir du confort, du luxe, de la beauté. Les passions politiques et mondaines, une foule tl'éléments nouveaux sont entrés en jeu. Pour atteindre le but plus vite, chacun s'est débarrassé d'une foule de

2G0 l'île inxoxxue.

scrupules et de sentiments, l'honnêteté est descendue au minimum.

En Angleterre, l'effort est surtout dirigé vers l'argent et la position sociale. En France, il y a davantage d'esprits tournés vers l'idéal. Nos voisins font plus de richesses matérielles, nous faisons plus de richesses artistiques ; nous faisons plus de lumière, de gaieté, de bonheur aussi peut-être.

Londres.

La fleur ! M'y voici. Cela a été difficile de suivre, même superficiellement, la montée de la sève. Tout le temps j'ai senti, sans en voir la millionième partie, l'immensité du labeur de la nature et de l'homme. Ce labeur devait forcément aboutir à la création d'une élite. Ne fallait-il pas que toutes ces forces mises en activité produisissent des êtres plus affinés, des vêtements plus riches, des habitations plus luxueuses ? Ne fallait-il pas que les grands accumulateurs d'art et de pensée eussent une place digne d'eux, que l'harmonie perfectionnée fut entendue et comprise ?

Cette fleur humaine, composée de ce qu'on appelle en anglais m the upper ten thousand », les dix mille de dessus, n'est ni oisive, ni favorisée. Elle doit restituer à sa tige et à sa racine les sucs qu'elle en a reçus. Elle est sujette à des maladies, elle a des tares, son calice contient des poisons et de la douleur plus qu'on ne saurait imaginer.

Celte fleur, qui représente la société mondaine, me semble étrangement panachée. Elle a des pétales

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d'une couleur riche et sombre... c'est la vieille aristocratie, la Aieille bourgeoisie, la noblesse de province, puis elle a des pétales éclatants, nuancés d'une manière bizarre, c'est « Smart society » en Angleterre, l'aristocratie nouvelle en France. Ces nuances sont l'effet de l'époque de transition que nous traversons.

En Angleterre, la transition est marquée par le mariage de l'aristocratie avec la haute bourgeoisie, mariage forcé s'il en fut, et par l'invasion américaine.

Les terres mal cultivées ont rendu de moins en moins, les nécessités de la vie ont augmenté considérablement et une partie de l'aristocratie anglaise s'est trouvée face à face avec la ruine. Les uns se sont vus dans l'obligation de vendre châteaux et terres aux nouveaux riches ; les autres, plus avisés, ont demandé la remorque aux financiers et aux industriels. Ceux-ci l'ont accordée, mais non gratuitement. Ils ont intéressé les grands seigneurs appauvris dans leurs spéculations, les ont aidés à s'enrichir. En retour, ils ont emprunté leur prestige, mis leurs noms dans leurs comités d'administration, les ont liés moralement et matériellement à leur fortune. Par eux, ils sont arrivés à se faire anoblir ; par eux, ils ont pénétré dans la Société. Cela a été comme dans certaine chanson.

Donne-moi de quoi que t'as T'auras de quoi que j'ai.

Et alors, des ducs, des comtes, des marquis ont épousé des filles de banquiers, de manufacturiers. Des bourgeois sont entrés à la Chambré des lords^

262 l'île inxoxxle.

des dynasties de baronnets ont été créées, le sang bleu et le sang rouge se sont mêlés et l'argent, l'argent plus puissant en Angleterre que dans aucune autre nation d'Europe, a opéré la fusion des deux races rivales. L'aristocratie a été sauvée, mais obligée de recevoir, d'inviter ceux qui l'ont secourue, elle ressemble à un noyé condamné à porter sa ceinture de sauvetage. C'est plutôt laid. Les éléments étrangers introduits par la nature dans Télile anglaise y ont créé un bouillonnement nouveau et ache\ é la désagrégation commencée depuis longtemps. La bonne société avait continué à monter dans la berline de famille et perdu contact avec les jeunes générations, les générations qui prenaient le chemin de fer. Sa pruderie faisait l'amusement du monde entier, son étroitesse d'idées, ses préjugés et son puritansirae saturaient de laideur et d'ennui l'atmosphère de toute l'Angleterre. De cet ennui même, « Smart Society », la société moderne est née conrnie les moustiques naissent de l'eau stagnante.

Celte fille émancipée brûle avec une joie sauvage tout ce quancêtres et parents ont adoré, et montre un goût décidé pour les fruits défendus, pour les plus défendus. Autrefois, par une pruderie exagérée, on évitait de nommer certain^ articles de l'habillement, on trouvai! inconvenant de parler des espérances de maternité Je tout ce qui n'était pas né, « of ail unborn things ». L^ne jeune femme n'aurait pas travaillé à sa layette devant son frère ; dans la classe moyenne on rencontre encore de ces pudeurs archaïques. Aujourd'hui, on parle ouvertement d'infirmités physiques, d'opérations chirurgicales. On ne recule

même pas devant la mention de l'appendicite. Les grands scandales de la Cour du Divorce alternent dans la conversation avec les menus scandales du jour. Et toutes ces choses sont raille fois plus laides et plus crues en anglais qu'en français.

Autrefois, l'Anglaise acceptait la maternité, sinon avec enthousiasme, du moins avec résignation et dignité ; aujourd'hui, elle s'y refuse. Les jeunes filles affectent hautement le mépris de l'amour et du mariage, — ceci est la toute dernière pose, — j'aime à croire du moins que ce n'est qu'une pose.

Autrefois, on se glorifiait de l'observance du sabbat ; aujourd'hui, on se vante de sa transgression. Au « cant » a succédé la fanfaronnade du vice, parce que le vice est devenu « smart », chic !

La société moderne a quelques types féminins curieux, la lemme de turl, la ieune fille athlétique, la femme de bridge.

La femme de turf vit sur les champs de courses, connaît tous les jockeys, tous les chevaux, parie comme un homme et se donnerait pour un bon tuyau. Sa personne, ses vêtements, son langage sentent l'écurie.

La feune fille athlétique méprise le simple sport, elle boxe, tire au pistolet, fait des armes, de la gymnastique à outrance, la désarticulation semble être son idéal. Elle balance ses bras dans la rue, histoire de s'entraîner, croise ses jambes au salon, émaille sa conversation d'argot, fume et donne Timpression d'un collégien dépravé.

La femme de bridge, une sorte de névrosée, passe des journées entières les cartes en mains, les nuits

2Gi l'île inconnue.

souvent. Partout, même dans les compartiments de chemin de fer, elle dresse sa petite table portative. Elle oublie les heures des repas, tous ses engagements. Il n'y a plus que le rubber dans son existence. Elle a non seulement des dettes chez la couturière, mais des dettes de jeu. Certains carnets de chèques pourraient montrer comment elle les acquitte.

Ceux qui étudieront la société anglaise de notre époque ne pourront passer sous silence les méfaits du bridge. Ils sont énormes et ils révèlent un besoin et un désir immodérés d'argent.

La plupart des hommes de « Smart Society » ressemblent assez à des manno(]uins do tailleur. Ils n'ont d'autre préoccupation que de se maintenir en forme, physiquement s'entend, et de capter des dots. En fait de gros gibier, ils chassent l'héritière. Dans celte chasse, de très grandes dames servent de raballcurs et se font payer cher leurs services. Quand, dans une société, la pauvreté se trouve du côté de l'homme et la richesse du côté de la femme, il se produit toujours et partout de fort a ilaines choses.

L'influence de ces mœurs modernes est visible. L'Anglaise a perdu beaucoup de cette netteté qui était son charme spécial. Elle est ébouriffée comme si elle avait désappris l'usage de la brosse. Ses vêtements ont un air fripé, mal attaché, qui contraste avec la correction de jadis. Je n'ai jamais vu tant de visages maquillés, tant de cheveux teints et déteints, tant de postiches, tant de faux bijoux, de fausses dentelles, tant de toc.

D'un excès de convcntionalisme, on a passé à un excès d'indépendance. Chacun agit à sa guise. Les

LONDRES. JL.^

uns tiennent encore au passé par une infinité de petits liens qu'ils n'ont pas osé trancher, les autres ont coupé toutes leurs amarres. L'étiquette mondaine est devenue tout à l'ait fantaisiste. Par exemple, dans la même famille, les parents porteront le deuil, les enfants croiront pouvoir s'en dispenser. On n'a cependant pas encore la liberté de dîner en robe montante ou en robe décolletée, en redingote ou en frac. Si cela arrivait, l'Angleterre serait à toute extrémité et ce n'est point le cas. La bonne société a été refoulée au second plan, mais elle est toujours là. A son insu, elle est remaniée par les forces invisibles et elle entrera peu à peu dans le mouvement moderne. En attendant, elle sert de contre-poids au présent. Et puis, il faut le dire, sous l'esprit nouveau l'Ile Inconnue a pris un aspect plus brillant, son atmosphère est devenue moins lourde et moins grise, « Molher England », la mère Angleterre, — c'est ainsi que John Bull, avçc un joli sentiment filial, appelle son pays, — ne veut pas contenir de ce fait. Elle emploie ses clergymen, ses écrivains, ses moralistes à dénoncer le mal et à le flageller. Elle souffre dans son patriotisme, dans son snobisme, car à côté de son culte pour la Bible et pour l'argent, elle a le culte de son aristocratie. Je ne puis me rappeler sans sourire l'air navré a\ec lequel elle disait du prince de Galles, son roi aujourd'hui : « Il est si mauvais sujet ! » Elle soupirait, baissait les yeux, mais dans son accent il y avait une indulgence maternelle et tendre, un secret orgueil et un invincible loyalisme. Aujourd'hui, devant ce « cake-walk » que dansent ses enfants, elle \a répétant : « Comment peuvent-ils, eux, des Anglais ! »

266 l'île lncoxnuê.

Son chagrin est si sincère que je suis tentée de tapoter affectueusement son épaule et de lui dire : « Ne craignez rien, ce n'est qu'une crise de transition. » Comme le malheur des autres console toujours, j'ajouterai même que Madame la France subit le même phénomène et que les pétales de sa fleur sont tout aussi crûment panachées.

A Londres, pendant la saison, on sent qu'il y a une « société anglaise ». A Paris on sent, au contraire, qu'il n'y a plus de « société française ». Les étrangers sont les premiers à s'en apercevoir et à le déplorer. Ils \oudraient trouver des salons où l'on cause, afin de pouvoir prendre contact avec des gens bien élevés, avec l'élite féminine de notre pays. Ils sont obligés de se contenter des réunions d'Auleuil, de Longchamp, de Chantilly et d'admirer la Française au bout de leurs lorgnettes.

La République manque de femmes et, ce qui est pire, elle n'en veut pas. Aucun gouvernement n'a moins protégé la femme, n'a moins encouragé ses initiatives généreuses, ne l'a plus délibérément éloignée des affaires publiques et n'a plus rigidement appliqué la loi salique.

La République n'a que des femmes officielles, des bourgeoises amenées de la coulisse sur la scène par les dieux humoristes et obligées de jouer au pied levé des rôles auxquels rien ne les avait préparées. Elles n'y sont point aussi mauvaises qu'on se plaît à le dire. Toutes ont fait preuve d'un tact remarquable. Elles savent se taire. On ne cite d'elles ni gaffes, ni indiscrétions. Je ne crois pas que tout le mérite en revienne au chef du protocole seul, mais

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aussi à leur bon sens, à leur intelligence naturelle^ Elles vivent la durée d'une présidence, d'un ministère. Elles disparaissent sans laisser trace de bien accompli. Elles sont comme si elles n'avaient pas été.

Quant à l'aristocratie française, une moitié est encore plongée dans son sommeil de cent ans. L'autre moitié est entrée dans l'amalgame moderne, et cet amalgame forme une sorte d'aristocratie nouvelle qui est notre « smart society ».

Les nobles pauvres épousent des bourgeoises riches ou des Américaines. Ces femmes venant des. classes qui ont travaillé sont affamées de grandeur, de luxe, de plaisirs. Les gentilshommes pauvres qui n'ont jamais connu que la gêne, ont un insatiable besoin de dépenser. Les fils à papa qui, après avoir entretenu quelque demi-mondaine, épousent une fille bien née veulent jouer aux grands seigneurs. Tout cela produit un foyer ardent de désirs, de passions et de vanités auquel résistent mal les honnêtetés moyennes... et dans ce milieu, elles sont plutôt moyennes.

La nature ne fait point de miracles. Elle est une lente tisseuse. Les nouvelles grandes dames n'ont pas encore été mises au point. Pourquoi s'en étonner ? Au Concours Hippique, aux Courses, il est difficile de les distinguer des demi-mondaines. Il paraît que dans l'intimité, c'est à s'y tromper. Il y a en elles des instincts ataviques de mesquinerie qui ressortent dans nombre de circonstances, dans celles où il faudrait de la générosité. Elles ne savent pas causer, elles lisent peu. Elles ne s'intéressent sincèrement ni à l'art, ni aux artistes. Dans l'amour, dans la mater-

268 l'île lnconxue.

nité, dans l'amilié, elles sont absolument médiocres. En revanche, elles sont élégantes, gracieuses, jolies, il faut leur en savoir gré. Evidemment elles ont été créées pour danser le symbolique « cake-walk » plutôt que le menuet. On fait ce qu'on peut.

La vulgarité qui se dégage de cet ensemble de gens et de choses se communique par infiltrations aux couches intermédiaires et nous perdons de plus en plus de ce bon ton qui était la caractéristique de noire pays.

De même qu'en Angleterre, nous avons à côté de ces mondains à outrance des gens très nobles, très cultivés, qui font l'office de digues vivantes et empêchent le débordement complet.

Notre littérature, les demi-mondaines que l'on rencontre dans tous les lieux publics, nous donnent une réputation que nous sommes loin de mériter. La moralité de la race anglo-saxonne est plus austère, plus pure que la moralité de la race latine, mais son immoralité est infiniment pire. Ceci s'explique par la force même de son caractère, par la puissance de ses instincts bons ou mauvais. Dans l'immoralité française, il y a plus de mousse que de substance et, dans l'immoralité anglaise, il y a plus de substance que de mousse.

Quoi qu'il en soit, cet amalgame de classes diverses, aussi bien chez nous que chez nos voisins, ne laisse pas que de produire beaucoup d'écume et d'écume malpropre.

Il se peut que la société française soit reconstituée un jour. Pour cela, il faudra des grandes dames ou de grandes bourgeoises. Nous en avons eu au

XVIII® siècle. Les hommes seuls peuvent bien créer une monarchie, une République, ils ne peuvent pas créer une société. Un proverbe chinois dit que les nations sont comme le poisson, qu'elles commencent à se gâter par la tête. S'il en est ainsi, l'Angleterre et la France seraient bien malades ; malades, elles le sont, mais toutes deux possèdent d'immenses réserves de forces bonnes, capables de les aseptiser moralement. La plus efficace de ces forces est, à coup sûr, le courant humanitaire. Où il sera le plus actif, il y aura le plus de santé, où il y aura le plus de santé, il y aura le plus de puissance et de grandeur.

Londres.

L'invasion américaine me semble une bien jolie illustration de ce mouvement de la lla^ettc que je discerne en tout.

Vers le xvii^ siècle, la Providence ayant jugé la fourmilière anglaise trop encombrée, poussa au dehors des essaims d'indi\idus et les dirigea sur l'Amérique. Là, ils s'organisèrent de nouveau en société, mais avec des lois plus larges, ils tracèrent des routes, construisirent des ponts, bâtirent des cités sur des plans un peu différents de ceux des cités mères. Grâce à une activité non entravée, à la fertilité d'un sol vierge, ils amassèrent rapidement des richesses énormes.

L'étoile de la liberté avait attiré les pères vers le Nouveau Monde, l'étoile des grandeurs, le prestige des traditions ramenèrent les descendants vers le Vieux Monde. Le mouvement initial fut donné par les

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femmes. Bon nombre d'entre elles partirent avec le dessein arrêté de conquérir les distinctions que leur pays démocratique ne pouvait leur offrir. Elles arrivèrent avec des armes puissantes, avec la jeunesse, la beauté, l'argent. Les portes vermoulues de la Société ne résistèrent pas longtemps à l'assaut qu'elles leur livrèrent. Une fois dans la place, elles n'en sortirent plus. Elles épousèrent les maîtres des grands alvéoles dénudés, les remplirent de graines et, en retour, elles obtinrent les titres, les couronnes, les hochets de leurs rêves.

Les arrière-petits-fîls et les pelits-fds de ceux qui avaient traversé l'Océan à l'avant des voiliers et plus tard dans l'entrepont des paquebots, partirent pour l'Ile mère sur des yachts princiers, et ils y arrivèrent rois de l'argent, de l'acier, du pétrole, millionnaires et milliardaires.

Le contraste entre cet aller et ce retour me paraît merveilleux. « Motlier England » ne le considère pas avec la même philosophie. Elle souffre de voir des Américaines occuper les vieilles demeures, porter les noms historiques qui auraient dû être l'apanage de ses propres fdles. Elle leur en veut de détruire l'intégrité de sa race, la pureté de sa langue. Elle les rend responsables de la vulgarité qui afflige ses yeux et ses oreilles. Elle est humiliée surtout de voir des Yankees affecter le marché de sa Cité et tenir en échec sa puissance commerciale. Elle garde une rancune profonde à ces États qui, sortis d'elle, ont secoué son joug.

Lorsqu'on Aoit ensemble Anglaises et Américaines, on est surpris du changement que la transplantation

et les croisements peuvent produire clans un temps assez court chez les individus d'une même race. Ces demi-sœurs anglo-saxonnes ne s'aiment guère et elles se comprennent encore moins. L'aînée, inconsciemment peut-être, envie à la cadette son chic, sa beauté brillante, la finesse de ses extrémités, son indépendance, ses dollars surtout. La cadette envie à Tainée sa distinction, ses parchemins, ses traditions. L'Anglaise affirme que l'Américaine est une surface, une âme vide. L'Américaine se moque des préjugés de l'Anglaise, de sa soumission conjugale, de son goût, de ses affectations. Le ton tranchant, la brusquerie de l'Américaine irritent l'Anglaise. Sa voix nasale lui donne littéralement la chair de poule. L'une d'elles, relevant sa manche, m'a montré un jour sa peau toute poinlillée par les vibrations de cet accent particulier. Malgré cette curieuse antipathie, elles sont destinées à avoir les unes sur les autres une action considérable.

L'Américaine a, en Angleterre, un succès de femme aussi bien que d'héritière. Elle est entrée dans la Société comme un tourbillon et l'a prise pour ainsi dire par surprise, son heure était venue. Arriver à l'heure, quel atout ! L'Anglais est vite tombé sous le charme de sa beauté et de son élégance. Elle l'amuse avec son franc parler, avec ses théories abracadabrantes. Son premier soin est de lui enseigner qu'Adam a été créé uniquement pour aimer et servir Eve. Jusqu'alors, il avait cru le contraire. Elle exige ses hommages, ses attentions, le tyrannise sans merci et lui tient la dragée haute. Il reconnaît volontiers que le traitement lui est bon. Ce rude fleuretage américain

lui donne la sensation de la lutte et le change agréablement du fleurctage tendre qu'il a connu jusqu'alors. Le jour, par exemple, où l'Américaine a passé la tète dans le nœud conjugal, il serre à la manière du Vieux Monde et redevient lord et maître. Il ne reste plus à la captive qu'à se soumettre ou à divorcer. Une fois qu'elle a placé sur ses cheveux une tiare de pairesse, elle ne la rendrait pas, même si elle devenait une tiare d'épines. Elle se résignerait difficilement à quitter un beau nom historique pour redevenirs Mrs. Smith, Da^id ou Jones.

Entre les époux anglo-américains, j'ai constaté la même incompréhension qu'entre les époux latinsaméricains. Entre ces derniers, les tiraillements ne sont peut-être pas aussi pénibles, le Latin a l'égoïsme moins brutal.

Une fois mariée, l'Américaine fait des efforts touchants pour s'assimiler et s'angliciser même. Au mépris de son goùl, elle se casque de faux che\eux pour augmenter le volume de sa tête, ou elle lui donne des lignes austères. Elle se coiffe à la grecque, porte des robes de style, surcharge de plumes ses chapeaux. Quelques-unes s'efforcent d'imiter Tallure, l'accent, les affectations britanniques. Leurs physionomies ont toutes une expression tendue, très particulière, qui résulte d'un effort d'assimilation dont elles ont à peine conscience, mais qui existe. A la ville, l'Américaine est mieux que l'Anglaise ; à la campagne, l'Anglaise reprend sa supériorité. L'Américaine n'a pas encore appris à s'habiller pour la vie au grand air ; à la voir marcher à côté du squire ou du lord, son mari, on devine qu'elle ne sera jamais

sa camarade. Elle n'a pas, comme toutes les filles bien nées de John Bull, le sport et le cheval dans le sang, et à cause de cela elle semble toujours « bourgeoise » à l'Anglais.

Dans son rôle de châtelaine l'Américaine est charmante, délicieuse, mais non grande dame. Avec ses inférieurs, ses gens, ses tenanciers, elle est ou trop généreuse ou trop mesquine, trop familière ou trop hautaine. Elle ne les comprend pas, et pour eux, elle ne sera jamais que l'étrangère.

Pendant un séjour chez l'une d'elles, j'ai assisté à une petite scène bien typique.

Un malin, j'accompagnai mon hôtesse, madame A. P..., dans une visite chez un vieux bonhomme perclus de rhumatismes, dont le cottage se trouvait à quelques centaines de mètres du château. Il était un de ses protégés favoris, le père d'une des femmes de chambre. Dans un coquet panier, elle lui portait des œufs frais, deux magnifiques grappes de raisin, un paquet de thé, le tout recouvert de quelques roses.

Elle l'aborda a^ec une extrême gentillesse, s'informa de sa santé d'un Ion d'intérêt sincère ou bien simulé, lui donna des nou\"elles de sa fille, parla du temps. Puis elle lui demanda s'il désirait quelque chose.

— Je vous remercie, madame. Si c'était un effet de votre bonté de me lire quelques versets de la Bible. Cela m'aide toujours.

La phvsionomie de ma compagne eut une expression d'effarement très drôle, elle coula de mon côté un regard de détresse.

— Je le veux bien, répondit-elle cependant.

Et avisant une Bible qui se trouvait sur le rebord intérieur de la fenêtre, elle la prit cl se mit à la feuilleter nerveusement.

— Quel chapitre préférez-vous ? demanda-t-elle enfin,

— S'il vous plaît, madame, le chapitre III de saint Marc, répondit le brave homme avec promptitude.

El ôtant la pipe de sa bouche, il se prépara à écouter religieusement.

Madame A. P... chercha ledit chapitre d'une manière qui trahissait un certain manque de familiarité avec l'Évangile, puis l'ayant trouvé, elle en commença la lecture.

Le tableau vivant que formait cet intérieur sauta à mon œil de romancier. Je le vois nettement encore : une pièce de rez-de-chaussée avec un papier à fleurettes, de vieux meubles en noyer reluisant, un lit, une commode, une table et quelques chaises de paille. Sur la cheminée des bibelots de pauvre, les portraits lithographies du roi et de la reine, celui de la reine Victoria un peu fané ; contre une des parois un fusil, une gibecière, un attirail de pèche et finalement une tablette avec une douzaine de bouquins ; puis, dans un fauteuil, un grand vieillard immobilisé et perclus, le bras gauche emmailloté d'ouate. En face de lui, assise sur un siège bas, une femme élégante et fine, vêtue d'une robe de toile blanche brodée, coiffée d'un chef-d'œmre de modiste, lisant la Bible. Par la fenêtre ouverte, ornée de géraniums éclatants, festonnée de verdure, un flot de soleil la prenait de dos, a\i'\ait l'or de sa chevelure et se jouait dans les frisons de sa nuque jeune.

Les mots divins qui sortaient de ses lèvres se mêlaient au bourdonnement des abeilles et des insectes, au tic tac d'une grosse horloge. C'était tout simplement adorable.

Madame A, P... lisait, non pas sur ce ton de mélopée dont les Anglais scandent les versets sacrés, mais de sa voix naturelle, mondaine, légèrement nasale et sans grande onction, je dois le dire. Ce troisième chapitre de saint Marc racontait le miracle par lequel Jésus rendit le mouvement à la main desséchée d'un homme et je compris l'espérance qu'il contenait pour le pauvre perclus. Il écoutait avidem-ent avec un effort visible. Je surpris comme une étincelle de moquerie dans ses petits yeux, une sorte de sourire fugitif au coin de ses lèvres et j'en fus étonnée.

Le chapitre achevé, il remercia sa lectrice.

— La Bible ne semble pas tout à fait la mêm.e en américain, mais c'est très joli, très joli, fît-il d'un ton de condescendance.

Ces paroles, naïvement cruelles, amenèrent comme un soufflet le sang au visage de ma compagne. Je sentis sa mortification.

— • Le misérable ! s'écria-t-elle aussitôt que nous fûmes hors du cottage. J'ai lu la Bible en américain ! C'est trop fort !

Hélas ! oui, et dans son home anglais, c'était américain qu'elle parlait.

Malgré cela, les lîUes d'oncle Sam gagnent du terrain chaque jour. Elles sont partout, à la cour, à la ville, à la campagne. Leur influence devient de plus en plus sensible. Nombre de leurs locutions sont entrées dans la vie courante. Elles ont causé l'accrois-

sèment du luxe et de la dépense, accéléré considérablement le mouvement du tourbillon mondain. On peut discerner leur empreinte sur une foule de choses. Depuis deux ans, l'aspect de Londres même s'est américanisé et c'est grand dommage. Une poignée de jolies femmes millionnaires a suffi pour affecter la Vieille Angleterre. C'est là un de ces traits d'humour fréquents dans l'histoire des peuples et des individus, qui rendent si vivante pour moi la pensée de la Providence.

Londres.

Comme une Anglaise. j"ai eu mon « week end ». C'est vers la gare d'Euslon que sameui malin, moi et ma malle, avons été dirigées. Pour la seconde fois, j'ai été renvoyée dans le Slaffordshire. Il m'est arrivé souvent d'être ramenée deux ou trois années de suite, non pas dans la même maison ou le même endroit, il n'y aurait là rien d'étonnant, mais dans le même rayon.

De très aimables gens, dont j'ai fait la connaissance à Aix-les-Bains, m'avaient invitée pour une quinzaine, je n'ai pu leur donner qu'une fin de semaine. Ils ont, à toute force cependant, voulu me garder jusqu'à aujourd'hui mardi et je viens de rentrer à l'hôtel Claridge. Leur demeure, modestement appelée « Lodge », se trouve à trois milles de D..., une A ille manufacturière. Elle en est séparée par des ondulations de terrain qui ne laissent pas soupçonner son existence. La « Lodge » est une très ancienne maison dont la vieillesse est l'objet des soins les plus

intelligents. Elle est entourée d'un parc magnifique, égayée par un luxe inouï de fleurs. Mon hôte appartient à la haute bourgeoisie ; sa femme, la fille d'un îord appauvri, est lady Hilda Redclifl". En Angleterre, la femme noble, mariée à un roturier, retient son titre. Cela me semble juste. Les Redcliff ont deux fils à Cambridge. Ils passent tous les hivers à Rome ou à Florence. L'Italie est pour eux une seconde patrie. Cela indique chez les Anglais une mentalité spéciale.

Lady Hilda est une femme supérieure et charmante, avec une légère teinte d'esthétisme puisée sans doute à l'école de Ruskin et de Burn'^ Jones.

Toutes les chambres de la « Lodge » étaient occupées. Je suis tombée dans une série d'invités très agréable. La jeunesse a eu le croquet, le tennis. On s'est promené dans les environs, on s'est groupé sous les beaux arbres centenaires, on s'est allongé dans les hamacs, on a pris le thé au milieu des fleurs, joué au bridge inévitablement.

On sentait le bien-être de lo détente. C'est gentil tout de même de donner cela à ses semblables. Un homme de lettres et un clergyman très fin, très érudit, m'ont particulièrement amusée et intéressée. Ils avaient cette douceur relevée de verve humoristique que j'ai souvent trou\ée chez rinfellectuel anglais. Depuis le rapprochement de John Bull et de Madame la France, je sens partout un accroissement de sympathie et d'intérêt pour notre pays. En retour d'un compliment sur notre prospérité, j'ai dit mon admiration pour les œu\res d'initiative pri\ée que je voyais en Angleterre, si nombreuses et si floris-

278 l'île inxoxnue.

santés. Sur ce, M. Redcliff a eu l'idée d'engager sa femme à me faire visiter une infirmerie créée par souscriptions dans un dés faubourgs de D.,., où Ton soigne les maladies d'yeux si fréquentes dans cette région de forges et de hauts fourneaux. Lady Hilda m'y a conduite hier prendre le thé.

Un fî^•e o'clock dans une infirmerie ! ce fait seul indique à quel point l'organisation des établissements de secours, l'esprit qui les dirige sont autres que chez nous.

La maison, construite en briques rouges, tapissée de vigne vierge, bordée de fleurs brillantes, ressemble à une demeure particulière. A ma prière, la directrice me l'a fait visiter tout d'abord. A l'intérieur, elle a de larges corridors, des dortoirs avec de hautes fenêtres pourvues de tout ce qui est nécessaire pour régler le jour. Les lits, en fer, sont garnis de jolies couvertures. Partout une bonne ventilation, sans courants d'air. L'aile droite est réservée aux femmes et aux enfants, l'aile gauche aux hommes. Dans l'une et dans l'autre, il y a des plantes vertes, des fleurs, des jeux, mille choses qui témoignent d'une sollicitude tendre et féminine. J'ai été charmée de la modernité des arrangements, des efforts visibles faits pour alléger les heures lourdes de la cécité. Une directrice, un docteur interne, trois nurses sont les organes vitaux du petit hôpital.

INIiss Newton, mon hôtesse, est une femme de trente-cinq ans, brune, mince, taillée pour la vie active, plutôt jolie que laide. En dépit de sa « cap », de son tablier, de sa simple robe de serge bleue, elle a un air de distinction qui la classe tout de suite.

Son logement, situé au rez-de-chaussée, se compose d'un salon, d'une chambre à coucher et d'une salle de -bains. Elle a, en outre, une pièce à sa disposition pour une parente ou une amie. En Angleterre, l'hospitalité est tellement dans les mœurs, que l'on facilite à tous les moyens de l'exercer. Voilà un trait à retenir et qui fait grand honneur à nos voisins. La directrice va et vient dans les salles, donne elle-même les soins aux malades, arrangeant ici un bandage déplacé, encourageant l'un, égayant l'autre. Elle surveille non seulement le service de ses trois nurses, mais chaque jour elle fait la classe aux postulantes pour les préparer au bre\"et. Elle s'occupe, en outre, de l'administration, de la tenue des livres, du ménage dans ses plus petits détails. Elle est responsable de tout devant le conseil d'administration. Pour l'énorme travail que cette cliarge lui impose, elle reçoit cinq mille francs, m'a-t-on dit. Un homme en exigerait vingt mille. Le médecin est un jeune Chilien qui a fait ses études à Manchester et se propose de retourner dans son pays pour y fonder un hôpital du même genre. Il a dans l'aile gauche de l'Infirmerie un appartement pareil à celui de miss Newton. Le docteur et la directrice prennent leurs repas ensemble. Tous deux sont musiciens. Lui, joue admirablement du violon ; elle, l'accompagne au piano et ils passent de bonnes soirées délassantes. Cela paraît naturel à tout le monde. Dans notre pays, une semblable camaraderie serait impossible.

Lorsqu'une Anglaise consacre sa vie à une œuvre quelconque, elle ne se croit pas tenue à renoncer au monde et au sport. Elle cherche, au con-

280 l'île ixcoxxue.

traire, à se renouveler, à acquérir des forces pour les dépenser au service de ceux qui en ont besoin. On oblige, du reste, toutes les gardes-malades à faire une promenade quotidienne soil à pied, soit à bicyclette. Quand elles ont rempli leurs poumons d'oxygène, elles reviennent plus fraîches et plus vaillantes auprès de leurs patients. Oui songe à cela chez nous ? Miss Xe^^■ton est une golfeuse enragée. Elle est reçue dans les meilleures familles, invitée aux gardenpartie?. Dans un coin du jardin, elle a une grande tente pour tra\ailler et un hamac pour se reposer en plein air. A cinq heures moins un quart, les malades rentrent tous et le parc redevient un lieu idéal. Hier, c'était son jour de réception. Le temps était superbe et le thé fut ser\i dehors. Bientôt des jeunes gens et des jeunes filles arri\èrent à bicyclette, puis des dames suivirent. Les tasses et les gâteaux commencèrent à circuler et la conversation s'anima. Toutes les personnes présentes avaient été à Paris. On m'en parla avec sympathie, avec la reconnaissance d'un brillant souvenir. L'Infirmerie se trouvait cachée par les arbres, je ne la voyais pas, mais je la savais là et elle me gênait. Je pensais à ces pauvres têtes humaines défigurées par des bandages, à ces yeux qui ne reflétaient plus ni la lumière, ni les choses. J'avais la sensation de cette souffrance qui était si près et elle me troublait. Tout à coup, je vis une infirmière qui arri\ait Acrs nous au pas de course.

Miss Xewton posa instantanément la théière qu'elle tenait.

— L"n accident ! dit-elle.

Le cloct(vur, assis sur la pelouse, se leva crun bond.

C'était un accident, en effet ; un ouvrier blessé à l'œil droit venait d'arriver. Notre bôtesse s'excusa aussitôt. Je demandai la permission de l'accompagner. Nous nous hâtâmes Aers l'Infirmerie où le docteur A... nous avait devancées. En arrivant, nous trouvâmes un pauvre homme, le ^"isage contracté par la souffrance. Une paillette brûlante lui était entrée dans l'œil.

— • Nous allons vous enlever ça, dit le docteur avec un accent de bonté, il y a probablement plus de douleur que de mal.

Miss Newton posa affectueusement la main sur l'épaule de l'ouvrier :

— ■ Cela ne sera pas long, mon ami, fit-elle à son tour, le docteur est extrêmement adroit. Et puis, aous devez avoir du courage... on le voit.

Et lui prenant le bras qu'elle passa sous le sien, elle l'emmena en m'envoyant un joli sourire.

Comme c'était habile et féminin cette manière de supposer la bravoure pour l'exciter ou la faire naître !

Au bout de vingt minutes très angoissées, je vis reparaître miss Newton avec son blessé.

— Le docteur répond de noire œil ! me cria-t-elle d'une voix joyeuse.

Ce « notre » me parut adorable.

Je félicitai chaleureusement l'ouvrier. Il parut touché de mon intérêt.

La directrice désigna le lit qu'il devait occuper, lui commanda un bain tiède, un potage léger et le remit aux mains d'une nurse.

282 l'île ixconxle.

— On va prévenir votre femme, ajouta-l-elle. Elle vous trouvera confortable, j'espère.

Et voilà l'œuvre divine accomplie. La science, la charité, les forces supérieures étaient venues réparer le mal causé par les forces brutales de la vie, et de toute mon âme, je désirai que leur victoire fût complète.

Nous retournâmes au jardui. Le long du chemin, miss Newton m'apprit que l'œil du pauvre homme était grièvement blessé et que, pour le sauver, il faudrait faire des fomentations jour et nuit.

— On les fera, ajouta-t-elle, la nurse est infatigable, ses soins ont accompli des miracles. Dans ce moment-ci, je suis bien secondée.

— Vos infirmières sont remarquablement jolies, dis-je, et elles ont l'air de dames.

— Elles le sont et je n'en accepte pas d'autres. L'une est la fille d'un gentilhomme campagnard, l'autre d'un médecin, l'autre d'un clergyman.

— Il faut vraiment avoir la vocation pour pouvoir vivre au milieu de toutes ces soulïrances, fis-je en manière de réflexion.

— Assurément. Pour mon compte, rien ne me paraît aussi intéressant que de lutter contre la maladie. Les guérisons équi^■alent à autant de victoires. Le plaisir de vaincre est un plaisir dent on ne se lasse jamais, vous savez.

Sur ces mois, nous reprîmes le chemin du jardin. Aussitôt avec ses invites, la directrice rcde\int une parfaite femme du monde.

Le docteur A... arriva à son tour.

— ■ Vous avez bien mérité votre thé, lui dit lady Ililda.

— El des sandwiclies, ajouta gaiement une jeune fille.

— Et des gâteaux, fît une autre.

— Non, non, pas tout cela, répondit le Chilien en souriant.

Et repoussant les friandises qu'on lui offrait, il prit une tartine de beurre, la plia en deux à la manière anglaise et la mangea de bel appétit.

On m'en croira si l'on veut ou si l'on peut, mais ce Chilien a\ec ses yeux noirs caressants et chauds, sa bouche sensuelle et bonne, sa physionomie expressive, son geste graphique, semblait animer et éclairer ce milieu anglo-saxon. Je sentais là, distinctement, la présence de l'âme latine et comme il m"arri^•e souvent de le faire lorsque je la rencontre à l'étranger, je lui envoyai tout bas un petit salut fraternel.

Le soir, au dîner, AI. Redcliff ne manqua pas de me demander ce que je pensais de leur Infirmerie.

— Je l'ai tromée consolante malgré ses tristesses, admirablement tenue. Elle m'a laissé une impression de belle et vraie humanité.

Le visage de mon hôte exprima la satisfaction.

— Je suis content d'entendre cela, dit-il simplement.

— Les Anglais proclament leur amour de la liberté non pas par des paroles vides et platoniques, ajoutai-je, mais par des œuvres vivantes et utiles.

— C'est vrai, chez nous, tout se fait au moyen de souscriptions. Nous a^ons à Birmingham un hôpital édifié ainsi, qui est le modèle du genre. Les riches bourgeois s'arrangent de manière à intéresser à leurs œuvres de bienfaisance des hommes et des femmes

de l'aristocratie. Ils ont le bon sens de reconnaître que ces gens possèdent des qualités qu'eux n'ont pas eu le temps d'acquérir. Au lieu d'en être jaloux, ils s'en servent. Voilà qui est sage et pratique. Ils choisissent volontiers pour président du comité quelque lord ou quelque baronnet, mais ils ont trop de dignité pour demander l'appui du gouvernement. Il n'en est point ainsi dans votre pays.

— Malheureusement non. Le Français est né économe pour ne pas dire a\are. Il trouve que, du moment où il paie de lourds impôts, l'Ëtat doit maintenir les établissements de secours. Il les maintient mal et les malheureux en pâtissent. La République a proclamé les droits de l'homme et les républicains ne se sont jamais prévalus que de ceux qui ne leur coûtaient rien.

— • Nous ne faisons pas des fondations de prières pour nos morts, mais nous rappelons leur souvenir par des donations aux hôpitaux, aux maisons de secours ; vous verrez souvent en regard d'une somme quelconque : « En mémoire de mon fils », « en mémoire de ma mère. »

— Je l'ai remarqué. Et ainsi les morts font du bien aux vivants. Cela prolonge leur existence icibas. Cette manière de les aimer me semble la meilleure.

— Comment avez-vous trou^ é l'atmosphère morale de notre Infirmerie ? me demanda encore M. Redcliff.

— Très saine, très claire, très moderne et pourtant pas laïque du tout.

— Laïc ! laïciser ! je ne saisis pas bien la signification de ces mots qui reviennent maintenant dans

toutes les colonnes de vos joiirnoiix. Il y û là-dessous quelque chose qui m'échappe.

— Quelque chose d'énorme... une évolution. « Laïciser », c'est rendre civil. Pour mieux « laïciser » les lycées et les écoles, on a rayé des programmes non seulement la religion, ce qui serait juste puisque les élèves appartiennent à des confessions différentes, mais on en a rayé Dieu. On ne l'invoque pas, on n'en parle pas, on l'ignore, Lui ! notre dynamo ! Ce serait comique si ce n'était aussi effroyablement bête. Cette absence de spiritualité, de di\in, crée une atmosphère dure, glaciale, une laideur anti-artistique, que le mot laïc me rend seul.

— • J'y suis, j'y suis, fît le docteur Nicoll avec un joli éclair de compréhension dans sa physionomie.

— Pour moi, il y a des quartiers laïcs, des maisons laïques, des têtes laïques. C'est une très mauvaise leçon de français que je vous donne là. Tenezvous-en à la définition du dictionnaire. Dans l'infirmerie de D..., il n'y a pas la douceur, le charme mystique que les religieuses répandent autour d'elles, mais j'y ai senti une chaleur d'humanité, de bonne volonté, une satisfaction de devoir accompli. Voilà pourquoi je ne l'ai pas trouvée laïque.

— J'en suis bien contente, dit lady Hilda.

— L'endurance de la religieuse catholique a toujours été pour moi une cause d'étonnement et d'admiration, reprit le docteur Nicoll. Elle n'a pas besoin de confort et de distractions. Elle ne se renouvelle ni par le plein air, ni par le sport. Elle ne prend pas de congé et elle n'a jamais l'air surmené comme notre nurse.

28G l'île ln'coxnxe.

— Sa prise de force est dans l'au-delà. Voilà un phénomène psychique digne d'arrêter l'attention des hommes de science. Tenez,- il y a quelques années, à Rome, j'eus à veiller une amie mourante. Sa garde était une religieuse. Après une nuit pénible, vers i'aube, j'offris à la sœur de lui faire une tasse de café,

— • Non, me répondit-elle, mais si vous voulez bien rester seule avec notre malade, j'irai communier à la première messe, rien ne me délasse autant.

Je la laissai libre. Elle changea son bandeau et sa guimpe, donna un petit tour à son voile et partit. Au bout d'une heure, elle me revint rayonnante et si fraîche, si reposée que je la regardai avec une véritable stupéfaction. Elle continua son service pendant toute la journée sans trace de fatigue.

— La question est de savoir, dit le docteur Nicoll, si ce phénomène psychique, comme \ous l'appelez, est subjectif ou objectif, en un mot s'il est produit par l'imagination ou si, en dehors de nous-mêmes, il y a des énergies supérieures avec lesquelles il soit possible de prendre contact par certains rites. Là, il faut mettre an immense point d'interrogation.

— ■ Les religieuses ont non seulement une endurance supérieure, ajouta mon hôtesse, mais elles exercent une influence bienfaisante sur une certaine catégorie d'individus. Nous aurions besoin d'elles dans les maisons de réforme, dans les « ^^■ork houses », auprès des enfants.

— ■ C'est tout de même joliment économique ce dévouement qui ne se nourrit que d'espoirs, dit M. Redcliff. Un gouvernement libéral et pratique ne man-

qiierait pas d'uliliser cette force à bon marché. Je suis étonné que le vôtre s'en prive.

— Notre gouvernement n'ose pas être libéral ; quant à être pratique, il n'y songe guère. L'argent des contribuables est le seul dont il ignore la valeur.

— • Nous ne parvenons pas à comprendre, en Angleterre, ce qui justifie l'expulsion de vos congrégations religieuses. Au xx^ siècle, cela paraît un véritable anachronisme. Est-ce que la liberté n'a pas été lésée ? me demanda M. Redcliff d'un air dont la gravité me lit sourire.

— • Dans notre pays, la liberté n'est pas une souveraine absolue et toute-puissante comme chez vous, elle n'est encore qu'une petite fille avec laquelle on en prend à son aise. Dans cette affaire, on a trouvé moyen de rendre l'illégalité légale. Comment ? Je n'ai pu me le faire expliquer.

— Selon vous, qui a les torts ? Le gouvernement ou les congrégations ?

— Tous deux. Dans l'un et l'autre camp, il s'est fait de très vilaines choses sous le pavillon des plus beaux principes. Le gouvernement, par son irréligion ouverte, ses tracasseries mesquines, ses persécutions, a provoqué une haine corsée chez le clergé et chez les catholiques. La haine des gens d'église et des dévots est formidable, car ils haïssent pour leur propre compte et pour le compte de Dieu. Dans la chaire, au confessionnal, à l'école, ils ont représenté la République comme l'ennemi. Ils se sont jetés dans la mêlée politique pour la combattre... et ils ont été vaincus. Sans calomnie, je puis affirmer qu'ils béni-

288 l'île lxcoxxue.

raient la guerre et la défaite si elles devaient ramener la monarchie en France. Ils ont oublié, ou ne savent pas, qu'ils n'ont jamais été plus arbitrairement traités que par les rois. L'histoire n'est pas leur fort. Dans beaucoup de couvents, on gardait secrètement des fleurs de lys et on priait pour la rentrée du roi. Comment s'étonner que la République ait enlevé le droit d'enseignement à un corps qui lui était aussi profondément hostile ?

— • C'est un peu dur pour les parents français de ne pouvoir faire élever leurs enfants par qui ils veulent, dit lady Ililda,

— ■ D'accord. Cependant étant donné notre caractère, notre peu de respect pour la liberté d'autrui, il est préférable qu'il n'y ait qu'un foyer d'enseignement. Les élèves des religieux détestent les élèves des laïques, ces derniers le leur rendent amplement. C'était la nation divisée contre elle-même à perpétuité.

— Savez-vous, me dit une amie de mon hôtesse, que tout près de chez moi, à B..., il y a une de vos congrégations ? Ce sont des sœurs grises. Elles ont établi une blanchisserie et un atelier de repassage de fin. Leur arrivée a d'abord soulevé un grand mécontentement. On craignait qu'elles n'enlevassent du travail à nos mains si nombreuses. On a vite reconnu tout ce qu'il y a^■ait d'avantageux à apprendre un métier lucratif sans bourse délier. Aujourd'hui, on regretterait de les voir partir. Par leur affabilité, leur charité, elles ont conquis toutes les sympathies. Je suis enchantée de leur voisinage. Elles donnent des leçons de français à moi et à mes fillettes. Elles ont

une école enfantine. Grâce à elles, votre belle langue sera bientôt répandue dans notre comté.

— • Quel plaisir vous me causez ! dis-je alors. Et comme cela semble bien voulu par la Providence ! Voyez-vous, nos ordres religieux ont toujours eu besoin d'être réformés de temps à autre. Ils l'ont été, soit par quelque esprit supérieur, soit par les rois. Ceuxci les ont expulsés, se sont emparés de leurs biens et même les ont supprimés. Ces réformes se sont faites avec une régularité qui suffirait à en démontrer la nécessité inéluctable. Cette fois-ci, c'est la République qui a été chargée de l'opération. Notre gouvernement n'a été que l'exécuteur des hautes œuvres, — les exécuteurs des hautes œuvres ne sont jamais sympathiques, mais il en faut.

— • Voilà une curieuse philosophie de la politique ! dit le docteur Nicoll.

— Une philosophie de femme, ne faites pas attention. Les congrégations envoyées en Angleterre rentreront forcément dans leur rôle primitif. Elles ne songeront plus à faire de la politique. En pleine liberté, leur caractère acquerra de la droiture et de la tolérance. Elles feront connaissance a\ec le loyalisme, une vertu dont elles ignorent le nom même. Elles s'imprégneront de l'esprit plus simple et plus viril du catholicisme anglais. Dans l'exil, elles apprendront à aimer et à ser\ir leur pays d'une manière intelligente. En retour, elles vous feront aussi des apports précieux et ces échanges aideront au progrès des deux nations.

Le docteur Nicoll me sourit.

— Vous pourriez bien avoir deviné juste, dit-il.

290 L ILE IXCOXXUE.

— Le calliolicisme est-il en décroissance chez vous ? me demanda M. RedclilT.

— Dans le peuple et dans les campagnes, oui. Lorsque j'étais jeune, les paysans venaient sur le seuil de l'église, sur le parvis et là, têtes découvertes, ils entendaient la messe, aujourd'hui ils ne paraissent plus. L'année dernière, pendant une villégiature dans le département de l'Yonne, jai compté un dimanche à l'église, — une adorable église romane du xii^ siècle — quinze femmes et quelques enfants. Cela sentait tellement la désertion que, par une sorte de loyalisme sentimental envers le culte de mon enfance, je me suis fait un de\oir d'assister aux offices afin d'augmenter le nombre des fidèles... sinon des croyants.

— A quoi attribuez-vous cela ?

— Eh bien, voici : nos curés sont des fils de paysans, la majeure partie sans vocation vraie i)0ur l'apostolat. Ils ne possèdent ni le prestige de la naissance, ni celui de l'éducation et ils sont pauvres, honteusement pauvres. Leurs émoluments sont de neuf à douze cents francs. Jadis la foi les revêtait d'une autorité qui pouvait se passer d'argent. Cette foi n'existe plus. Les paysans disent ouvertement de leurs prêtres : « Ils ne sont bons qu'à chanter la messe », et c'est vrai. Ils auraient pu prêcher courageusement des croisades contre l'alcoolisme, contre la saleté, contre le vice qui appauvrit la race. Leurs évêques, peureux, inintelligents, leur ont défendu toute initiative... ils leur ont fait manquer le train. Ils sont condamnés à tourner comme des aveugles autour du dogme. Quand on entend leurs sermons, on com-

LOXDRES.

prend qu'ils ont perdu contact avec l'âme moderne et, ce qui est pire, avec l'âme du peuple. Dans l'aristocratie, dans la classe moyenne et la haute bourgeoisie, il y a, au contraire, une recrudescence de foi, grâce aux religieux, Jésuites, Dominicains, etc. Ce sont les seuls hommes de valeur que possède le catholicisme, les seuls capables de le défendre. Ces hommes très cultivés, très subtils et très avisés, possèdent au suprême degré ce que j'appellerai l'e charme psychique et ils ont une influence profonde sur les femmes, par elles sur la famille. Ensuite, en ces dernières années, la politique est venue renforcer la religion, elles ne font plus qu'une maintenant. A l'église, aux cérémonies du culte, on perçoit distinctement cet élément étranger. Dans l'atmosphère morale, il n'y a plus cette paix bienfaisante d'autrefois. On y sent l'extériorisation de la haine, des rancœurs, quelque chose d'agressif et de tendu. Par une sorte de délîance, on multiplie les petites pratiques oiseuses. Dieu seul sait les chapelets qui se disent, les cierges qui brûlent pour la chute de la République. La plus insignifiante dé\ote prend des airs de martyre. Ce petit vent de persécution qui souffle sur l'Eglise la fait frissonner délicieusement et redouble sa ferveur. Je m'arrêtai un peu confuse.

— Votre âme anglo-saxonne n'arrivera jamais à saisir cette complexité latine.

— Ne devriez-vous pas dire perversité ? fît le docteur Nicoll.

— Peut-être, car la complexité engendre toujours la perversité.

— .Quel rôle les Jésuites et les Francs-Maçons

jouent-ils donc dans voire pays? me demanda M. Redcliff. Ils font beaucoup parler d'eux, il me semble.

— En effet. Les premiers combattent soi-disant pour la religion, en réalité, c'est pour leur Ordre ; les seconds luttent soi-disant aussi pour le bien de l'humanité, pour le progrès, et c'est tout bonnement pour la République. Ils occupent les deux extrémités de la bascule sociale et les mouvements qu'ils lui impriment ne laissent pas que de se répercuter dans la masse. Du reste, même acharnement des deux côtés, même absence de scrupules, mêmes procédés, même esprit. Les Jésuites sont des Francs-Maçons religieux, les Francs-Maçons des Jésuites laïcs.

— Permettez, permettez, interrompit mon hôte, secoué d'un bon rire, je suis franc-maçon et je ne crois pas avoir rien de commun avec les Jésuites.

— Oh ! je sais que la Franc-Maçonnerie anglaise a un caractère différent. Voyez-vous, le dessous de notre politique intérieure est une formidable évolution. Il se passe maintenant chez nous ce qui s'est passé au Japon. La véritable lutte, dont Jésuites et Francs-Maçons sont les agents inconscients, est entre le catholicisme qui incarne les dogmes, les superstitions du passé et la mentalité moderne. Les hommes de science forgent chaque jour à cette dernière des armes nouvelles. Ils épellent péniblement encore la révélation écrite dans la nature. Ils se trompent parfois... alors ils se penchent à nouveau sur leurs alambics, sur leurs microscopes, sur le sol de la planète. Ils pointent nuit après nuit leurs lunettes sur le firmament... Un jour, ils nous apporteront non pas le

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mol de la fin peut-être, mais le mot du commencement... le vrai... celui que les poètes sacrés n'ont pu connaître.

Les lèvres du clergyman se contractèrent légèrement, puis d'un ton ironique :

— Et la Bible... qu'en feront-ils, les hommes de science ?

— Ils la mettront au nombre des forces psychiques de notre planète, ils l'éludieront pour y rechcrclicr notre âme d'aujourd'hui. Elle demeurera parmi les livres sacrés de l'enfance des Terriens... \o\\à tout...

— ■ Voilà tout... répéta lentement le docteur Nicoll en levant sur moi un regard indéfinissable. Une évolution semblable, à supposer qu'elle se fasse, den\andera bien quelques siècles. Cela me rassure.

— Pas tant que cela, peut-être. En tout cas, elle donnera au monde, j'en suis sûre, un idéal plus élevé.

Mon hôte plaça amicalement sa main sur la mienne.

— Je reconnais bien là l'optimisme de Pierre de Coulevain, fit-il avec un bon sourire.

— Et c'est agréable de finir un dîner sur cette note, dit lady Hilda en se levant de table.

Mon optimisme !... oui... Pendant cette conversation qui avait pris un tour inattendu, j'avais eu la vision très nette de l'évolution dont je parlais. Grâce à ce dédoublement qui se produit sou\ent dans le cerveau, je m'étais rendu compte que Jésuites, Francs-Maçons, hommes politiques, remplissaient l'office de ces vers de terre condamnés à battre le sol

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de leurs corps afin de le rendre meuble, léger et de le préparer pour les grandes végétations...

Je suis rentrée à Londres avec le souvenir d'un bel exemple d'initiative privée, d'humanité intelligente. Ëtait-ce pour aller chercher cela que j'ai été .renvoyée dans le Staiïordshire ? Passera-t-il la Manche ce récit d'un fîve o'clock à l'infirmerie de D... ? Ira-t-il produire quelque choijc de l'autre côté?... Je l'ignore. Je suis un ver de terre aussi et je travaille pour la vie.

Londres.

Ce qui m'intéresse le plus dans cette fourmilière, où moi, étrangère, je \ais et viens librement, ce sont les êtres, les insectes humains qui l'ont construite, orrïée, enrichie, qui l'ont faite si immense et si grandiose. Je les ai vus dans leurs églises, dans leurs homes, dans le monde, dans leurs théâtres, dans leurs parlements. Je suis au courant de leur politique, de leur littérature, de leur mouvement artistique. Je lis leurs journaux, leurs magazines, et toutes ces choses (jui les continuent, où ils s'extériorisent, m'ont appris à les connaître un peu. Sans que j'aie songé à me documenter, leurs qualités et leurs défauts sont Aenus se ficher dans quelques cellules de mon cerveau, une étude comparée de l'Anglais et du Français, de l'Anglaise et de la Française s'y est élaborée lentement. Depuis quelques jours, elle domine ma pensée, elle veut être développée en blanc et en noir. Il ne sera pas facile, le développement ! Je suis curieuse de voir ce que produira ce fouillis

d'observations que j'ai là derrière mon front. Le travail de la gestation cérébrale qui se fait à mon insu, celui de la mise au jour, si douloureux parfois, ne cessent de m'émerveiller. Je m'efforce en vain de saisir leur mécanisme, il m'échappe. Ce mystère dont je suis le théâtre Aivant m'irrite et me fascine. Je suis un instrument, mais un instrument pensant après tout.

Chez l'Anglais, au commencement du xx® siècle, la ligne horizontale et les cinq lignes perpendiculaires qui forment la silhouette des Terriens sont accentuées par des cols carcans et des habits dont les lignes sont rigidement droites et cet ensemble donne une impression de raideur, de dureté et de force. Le Britisher a l'allure large, lourde. et gauche, le geste rare. Dans la démonstration, il étend sa main comme un couperet et il lui imprime un mouvement qui semble toujours trancher quelque chose et dire : « C'est ainsi et pas autrement. » Le pur sang, visiblement d'origine anglo-saxonne ou normande avec sa haute stature, ses traits nettement modelés, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, est un beau spécimen humain. Les autres, mêlés de Danois, de Celtes, sont plutôt petits, assez laids ; mais ils ont une physionomie plus brillante et dans le regard une acuité extrême, L'Anglais se possède admirablement. Il en tire vanité et non sans raison. Il sait garder son visage impassible et sa peau fine trahit seule ses émotions et ses sensations. Il n'y a pas d'homme qui rougisse aussi facilement. Il est toujours furieux de ne pouvoir commander « au sang traître », « al sangue tradilore », comme disent les Italiens. Sa volonté est

constante, renforcée d'obstination; ses énergies bien rassemblées ne portent, en général, que sur un point à la fois ! Il est brave par tempérament, car il a un tempérament de lutteur et c'est dans la lutte, quelle qu'elle soit, que ressortent ses qualités maîtresses. L'instinct de l'émulation est le coup de fouet intérieur dont la nature se sert pour obtenir de l'Anglo- Saxon l'effort dont elle a besoin ; il est beaucoup plus faible chez le Latin. Cet instinct fait la puissance de la Grande-Bretagne et de l'Amérique.

Dans toutes les langues, on a proclamé l'Anglais hypocrite, égoïste, perfide ! Il n'est pas cela. Un sentiment de justice m'oblige à l'écrire. L'hypocrisie et la perfidie seraient, du reste, incompatibles avec son esprit tout d'une pièce cl son grand physique, l'égoïsme plutôt en serait la résultante. L'Anglais est moins affiné que le Français, mais beaucoup plus raffiné. C'est l'homme qui mange avec le plus d'élégance et qui a le plus de respect des autres et de soimême. Son 'éducation première lui a fait une imagination propre, un cerveau où il y a le moins possible d'images grossières et qui n'a pas été impressionné par une paysanne inculte. A cette imagination propre, il doit sa distinction personnelle, son air de netteté et de jeunesse, et aussi peut-être la limpidité de son regard. Sa langue forte et sans nuances rend les basses réalités intolérables ; la nôtre, au contraire, permet de jouer avec sans se salir trop. Il a été élevé à n'en parler jamais et elles lui demeurent répugnantes. Dans ce pays-ci, il est entendu, convenu, que certains sujets de conversation doivent être réservés pour le club, le fumoir, le mess room, la

chambre à coucher et, en général, ils n'en sortent pas... affaire de discipline. Grâce au snobisme, cette retenue est imitée par les classes inférieures. En Angleterre, une cuisinière de bonne maison ne souffrirait pas, à la table des domestiques qu'elle préside, les propos et les allusions que nous entendons sur les scènes de nos théâtres et dans le monde. Elle les considérerait dignes des gens de l'écurie. J'ai passé deux mois dans le voisinage d'un centre manufacturier, je n'ai jamais vu le spectacle dégoûtant qui offusque les yeux sur nos grands boulevards. Pour un Anglais, par exemple, Cambronne pourra être un héros, il ne sera pas un gentleman. Selon lui, le mot historique de Waterloo n'aurait pu venir aux lèvres d'un gentleman. Wellington eût lancé un énergique D majuscule (damn !) C'eût été pire, mais propre.

Un Anglais aura les vices les plus bas et il demeurera convenable en paroles. Est-ce là de l'hypocrisie ? Non, c'est de l'éducation et de la civilisation. Nos voisins en ont davantage que nous, voilà tout. Quand on vit au milieu d'eux, on peut à peine les croire sujets à certaines humiliantes lois de la nature. Avec les Français, impossible d'avoir jamais cette illusion. Je l'ai regretté plus d'une fois.

John Bull ne résiste pas mieux qu'un autre à la tentation de voler la femme et l'âne de son voisin ou d'enfreindre le sixième commandement, mais il ne s'en vante pas, il le cache même. Par hypocrisie ? Non, par réserve innée. Il a la pudeur de tous les grands animaux. Maintes fois, j'ai eu la révélation de cet instinct supérieur très viril après tout, car chez

la femme la pudeur est apprise et chez l'homme, elle est naturelle. L'n jour, il m'en sou\ient, sous les arcades de la rue de Rivoli, un jeune Anglais venait en sens inverse et je souriais de la manière toute britannique dont il rythmait sa marche, lorsque je vis un individu glisser sous ses yeux une carte, — une carte transparente sans doute. — Instantanément le sang afflua à son visage et le colora jusqu'aux cheveux, puis de son parapluie finement roulé et tenu horizontalement, il écarta l'immonde voyou comme on écarte une ordure et, impassible, il continua son chemin. Cette belle rougeur n'était assurément pas provoquée par l'hypocrisie, mais par la révolte de ses instincts de gentleman.

Voilà pour l'hypocrisie... à l'égoïsme maintenant !

Dans ses relations sociales, John Bull me semble moins égoïste que le Français, car il n'est pas aussi exclusif et beaucoup plus hospitalier. En outre, je l'ai toujours vu prêt à mettre sa force au service de son prochain, des femmes, des enfants, des animaux... des petits. Quand je me trouve avec un Anglo-Saxon, je me sens protégée ; avec un Latin je crois, au contraire, devoir protéger et je deviens instincti^ement maternelle. Et d'abord l'Anglais est timide. La timidité prend souvent chez lui les proportions d'une affection nerveuse. Personne ne se douterait des affres que cause au Britisher, retour des Indes ou d'Afrique, l'entrée dans un salon quelconque. Il est capable d'épouser, par reconnaissance, la femme qui le mettra à l'aise. C'est là le secret de beaucoup de mésalliances. La nature n'aurait-elle

point voulu, au moyen de la timidité, restreindre sa puissance d'action ? L'Anglo-Saxon a l'air de vouloir attirer tout à lui, je soupçonne que c'est parce qu'il n'ose pas sortir de sa coquille. Il manque d'intuition, de savoir en général, et a une immense difficulté à s'assimiler les éléments étrangers, à parler une autre langue que la sienne. Cette infériorité, dont il a conscience, le paralyse et l'exaspère secrètement. Il en souffre dans son orgueil et dans sa vanité. Il cache cela sous une indiflerence hautaine. Il suffît cependant d'une petite avance, d'une amabilité banale de la part d'un étranger pour le dégeler complètement. Sa nature bien équilibrée est incapable d'élans et peu sujette aux emballements. Avant de rendre un service à quelqu'un, il réfléchit toujours ; mais une fois le service rendu, il ne le reproche jamais. Il est un bon qui a l'air rébarbatif, un tendre qui a l'air dur, un doux qui a l'air brutal.

Perfide ? J\on, je ne le vois pas ainsi. En affaires, on s'accorde à le trouver très droit, très correct. Les biais et les finesses lui sembleraient une perte de temps. C'est lui qui a, je crois, inventé le « prix fixe ». En amitié, il est loyal et sincère. Ses ennemis mêmes le reconnaissent. Il coupe carrément les gens qu'il ne veut plus voir. Les hommes d'État anglais méritent seuls ce reproche de i^erfidie. De fait, ils tendent des pièges aux autres nations, ont des ruses de guerre en temps de paix. Tel diplomate qui cuisinera sans scrupule une petite infamie profitable à « Molher Engiand », sera dans sa vie privée un parfait gentleman. Il est aussi injuste de juger l'Anglais d'après la politique extérieure de son pays que de

juger le Français d'après la politique intérieure du sien. Elles sont indignes toutes deux.

La race anglo-saxonne produit des extrêmes plus que la race latine. On y rencontre des êtres de toute élévation, d'une pureté enfantine presque, puis des êtres de toute bassesse et d'une immoralité achevée. Je crois l'avoir déjà dit, l'Anglais est un caractère, L'éducation et le caractère sont sa plus forte armure ; si elle est usée, si quelques clous tiennent mal, elle cède au plus léger choc cl lui avec. John Bull ne tombe pas comme le Français, il s'effondre... et se relève rarement. Le microbe qui détruit le plus vite cette armure est celui de l'alcool. En Angleterre, il se développe dans la constitution du pauvre et du riche. Le premier l'abreuve de gin ou de quelque autre horreur, le second d'élégants whisky and sodas, de cocktails, de vins précieux. En France, les basses classes seules en sont atteintes ; ici, il n'épargne personne.

Il y a une cinquantaine d'années, aux dîners d'hommes, l'hôte faisait placer sur le buffet une armée plus ou moins nombreuse de bouteilles, représentant ses meilleurs vins et il était entendu qu'elles devaient être vidées toutes. Après le repas, la nappe était enlevée, les serviteurs se retiraient et sur le vieil acajou ou le vieux chêne, les libations à Bacchus commençaient. Elles duraient toute la nuit souvent. Le matin, les domestiques trouvaient les convives sous la table et très respectueusement, sans un sourire, ils les emportaient au premier étage. Ces grandes beu^■eries sont rares maintenant, mais le terrible microbe est plus répandu qu'autrefois. Je

persiste à croire que c'est un de ces infiniment petits homicides qui est l'agent responsable.

Le Britisher s'enivre froidement, méthodiquement, son regard vacille d'abord, une lueur trouble s'y allume, puis, il demeure fixe, on sent qu'il est réellement parti, comme nous disions si bien, parti pour ailleurs, son ivresse est triste en général, elle le terrasse où elle réveille en lui les instincts primitifs qui, j'en ai déjà écrit la remarque, sont encore à fleur de sa peau fine. Je ne sais lequel est le plus navrant. J'ai remarqué chez l'Anglais un respect instinctif pour le vin en soi. Il manie comme personne ne le fait les flacons qui le contiennent, et témoigne une révérence particulière au grand bordeaux, au grand bourgogne et au vieux porto. Après le dîner, il reste seul ou avec ses hôtes masculins, en compagnie du vin. C'est une sorte de rite et, pour beaucoup, le plus sacré. Parfois, il a été si consciencieusement accompli que les fidèles rentrent au salon quelque peu vacillants et le cerveau plus ou moins brouillé par ses fumées. La reine Victoria avait en vain essayé de supprimer cette coutume. John Bull est né conservateur... de ses privilèges d'homme surtout et celui-là lui est très cher.

Personne ne se représente l'Anglais comme ayant l'étoffe de ce que nous appelons le grand amoureux. On a raison. Il est cependant capable d'éprouver une passion violente, un sentiment tendre et profond. Il s'éprendra d'une créature malheureuse, infirme même, parce que sa faiblesse attirera sa force. Il faut qu'il ait perdu beaucoup de sa fierté et de son honneur pour épouser une dot uniquement. Ses sens

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sont très impressionnables et il n'est pas sensuel. La femme tient moins de place dans sa vie que dans celle du Latin. Il est plus constant. La beauté du visage l'affecte davantage que celle du corps. Si je ne me trompe, la sculpture ne fleurira jamais en Angletci're. Dans le fleurelage il est très chevaleresque, il a l'endurance des êtres conscients de leur force. La satisfaction de vanité qu'il éprome quand la femme est jolie le dédommage du platonisme qu'on lui impose quelquefois. En amour, il a une confiance enfantine. Nul homme n'est aussi facilement trompé, nul homme ne ressent aussi profondément la déception et la trahison. Elles le rendent mauvais, amer, sceptique à jamais ou elles le brisent comme un roseau. Il cherche souvent l'oubli dans le danger, dans les chasses lointaines, dans l'ivresse et il ne le trouve pas toujours.

L'Anglais apporte dans le mariage une simplicité qui étonnerait le Français. Il n'y met ni poésie, ni affmement. Il n'a pas besoin d'illusions, il ne cherche pas à en donner. Il est le mâle, toujours égoïste dans cette qualité, brutal trop souvent. C'est là le grief de l'Anglaise tant soit peu romanesque ou compliquée, la cause de beaucoup de divorces. Un fait illustre ceci. En Angleterre, le Mailre de Forges, de Georges Ohnet, est considéré comme immoral parce que l'héroïne se refuse à l'iiomme auquel elle appartient légalement. Pour le Brilisher, c'est là le crime capital. En toute autre chose, il respecte la liberté de* sa femme mieux que le Français, il lui laisse prendre une plus grande part à la vie. Il en fait rarement la confidente de ses soucis et de ses affaires, par or-

gueil ou par bonté ; en revanche, il ne lui demande pas de comptes non plus. On rencontre dans l'Ile Inconnue davantage d'unions douloureuses que chez nous, je crois pomoir l'affirmer sans injustice.

Dans toutes les affections de l'Anglais, il y a une nuance bien caractéristique qui n'existe pas ou très peu chez le Français : c'est la camaraderie. La camaraderie se trouve dans son amour, dans son amour conjugal et fraternel, dans son amitié. Il appelle volontiers sa sœur « vieille camarade » (old girl), son ami « vieux camarade » (old boy, old man, etc.). Dans ces mots impulsifs, on sent une infinité de choses, de la tendresse, de la cordialité, du réconfort. Si je ne me trompe, sans qu'il s'en doute, cette camaraderie protège la femme contre lui-même.

Du reste, John Bull a beaucoup plus de sentiment que nous ne le croyons. Une preuve entre cent : dans la première colonne du Times, il y a d'abord la nomenclature des naissances, un arrangement bien symbolique, puis celle des mariages, des morts et, audessous, un entrefilet avec ce mot :

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