IN MEMORIAM
où on peut lire, par exemple :
« In memory of my belo^ed son Henry White who died the 14th of July 19... aged 39. »
« In memory of my dear wife, etc. »
« En mémoire de mon fils bien-aimé Henri White, mort le 14 juillet 19..., âgé de 39 ans.
« En mémoire de ma chère femme, etc. »
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N'est-ce point là du sentiment, cette pensée de ramener ainsi les morts parmi les vivants, de remettre leurs noms sous les yeux de leurs amis ou de leurs connaissances ? Ce In memoriam dans la première colonne d'un journal comme le Times est une preuve que nos voisins n'ont pas du tout le cœur que nous leur supposons. Il faut, du reste, les en féliciter.
Personne non plus, n'imagine que l'Anglais puisse être brillant et amusant. Dans notre sens, il ne l'est pas. Il n'a jamais ce que nous appelons de la verve. Les reparties ne jaillissent pas de ses lèvres, elles en tombent et à pic presque toujours. La satire et l'humour qu'il manie supérieurement le rendent redoutable parfois. Il saisit tout de suite la bizarrerie, le comique d'un fait et a\ec un visage rigide il provoque la gaieté. Quelques-uns se font un répertoire d'historiettes qu'ils colportent de maison en maison. Ce genre d'amuseurs est très apprécié en Angleterre, beaucoup plus que ne le sont chanteurs et musiciens. On aime par-dessus tout une bonne histoire.
Avec la difficulté qu'il a à s'extérioriser, le Britisher est rarement un causeur. Il n'a pas d'idées générales, c'est un spécialiste né. Par exemple, il s'éprendra d'un grand homme quelconque, il étudiera son œuvre, la disséquera minutieusement, s'en imprégnera et le fera revivre avec une intensité extraordinaire. Ruskin nous en a donné un échantillon avec Turner dont il s'était fait le prophète. Beaucoup d'Anglais attribuent maintenant l'œuvre de Shakespeare au chancelier Bacon. Ils essaient de le prouver à tous ceux qui leur tombent sous la main. Si devant
l'un ou l'autre vous avez le malheur de dire : « Ceci est de Shakespeare », on vous apprend aussitôt et d'un ton pompeux que « c'est de Bacon ».
Ces passions intellectuelles sont très fréquentes chez nos voisins. Elles dégénèrent en douces folies, en marottes et contribuent à leur réputation d'excentricité.
A la tribune, dans la chaire, sur la plate-forme électorale, l'Anglais s'attelle à une seule idée ; cette idée revient dans toutes ses périodes. Au moyen de la même phrase répétée à satiété, il l'enfonce comme un clou dans le cerveau de ses auditeurs. Ici, l'art oratoire, monotone et sec, est fait pour convaincre, non pour charmer. En France, nous charmons pour convaincre. Ne sont-elles pas merveilleuses ces différences subtiles entre Terriens ? Par exemple, comme je l'ai dit ailleurs, le Français a de la religion ; l'Anglais, lui, a le sentiment religieux. La spiritualité fait le fond de sop âme. Son esprit concentré prend facilement conscience de Dieu ou demeure réfractaire et il est franchement agnostique. Le culte qu'il rend au Créateur me paraît très viril, très digne. Dieu est le seul être qu'il tutoie et ce tutoiement semble le grandir.
Quand cinq ou six Britishers ont une idée, un goût commun, ils fondent un club pour en parler, pour fumer leurs pipes dans son atmosphère. C'est une béatitude spéciale. De même, si quelque phrase de la Bible porte une nomelle con\"iction à leurs esprits, ils érigent une chapelle pour l'abriter, et voilà une petite secte de plus. Le club et la chapelle jouent un grand rôle dans leur vie. Nous sommes aens d'ana-
3U0 l'île lncoxxue.
lyse, eux sont gens de synthèse. Une semblable mentalité leur rend très difficile, pour ne pas dire impossible, la compréhension de l'àme étrangère quelle qu'elle soit, de la nôtre surtout. Cette incompréhension se trahit à chaque instant et d'une manière amusante souvent. Dans un article du Salurday Review, certain auteur notant la mélancolie que produit la chasse silencieuse, ajoute avec un naïf orgueil : « L'Anglais y échappe, mais un Français vêtu sans doute d'un costume ridicule l'a rendue par ces mots : « Dieu que le son du cor est triste au fond des bois ! » Cette mélancolie plutôt échappe à l'Anglais et il faut l'en plaindre. Le costume romantique ne lui fera pas connaître ce frisson mystérieux dont le Français est secoué parfois en revenant de la chasse à travers bois au déclin d'une journée d'automne. Nos voisins admirent la nature, et nous la sentons.
Le Britisher raille volontiers notre sentimentalité, mais il y a dans son caractère deux traits qui, selon moi, prêtent davantage au ridicule, c'est le snobisme et la vanité de la toilette. Le snobisme existe dans la race, il mérite une monographie, il l'aura. Les Anglais ont la vanité de leur plumage plus qu'aucune femme. Ils parlent habits entre eux. L'un dira à son ami : « Quel paletot chic vous avez ! » Ils adorent leurs vêtements, leurs dessous, leurs chaussures, les uniformes brillants. Par exemple, ceux qui se sont découvert des lèvres bien dessinées, un beau menton de force s'empressent de se raser. De là cette coupe de moustaches qui nous a étonnés il y a trois ou quatre ans. J'en ai deviné la cause et cela m'a bien amusée. I>es Français regardent les femmes, eux
s'en font regarder. Avant et après le lunclicon, on peut les voir parader à Hyde Park, à Piccadilly, à Bond Street où ils exhil)ent les chefs-d'œuvre du grand faiseur, des chapeaux où il ne manque pas un reflet, des chaussures dernier modèle et avant la parade beaucoup passent chez le tailleur pour le dernier coup de brosse. Ils marchent de leur belle allure, régulière, indifférents en apparence, mais délicieusement chatouillés par l'admiration que provoque leur chic. Une dame anglaise m'ayant demandé où Ton pouvait voir les Français « smart », j'ai dû lui répondre qu'ils n'avaient pas de lieu d'exhibition.
Ce qui est curieux, c'est que l'Anglais si bien versé dans l'art et les raffinements de la toilette, donne peu d'attention à celle de la femme. Il n'apprécie pas l'élégance chez elle. La femme, au contraire, est extrêmement sensible à l'élégance de l'homme. La petite bourgeoise se privera d'une robe ou d'un chapeau pour que son mari ait une redingote bien faite. L'Anglais, après tout, partage la vanité des mâles. Dans le règne animal, c'est eux qui sont les plus beaux et qui font la roue. La nature a assombri le vêlement de l'homme, afin de le mettre en harmonie avec son labeur présent et l'homme ici s'efforce d'en tirer les meilleurs effets.
L' Anglo-Saxon a non seulement la vanité de son physique, mais l'orgueil de sa race. Il est gonflé de sa supériorité. Ouand il cause avec un Latin, il a toujours sur les lèvres un irritant sourire, celui qu'il donne aux femmes et aux petits. Le Latin rit volontiers de l'.Anglo-Saxon, l'Anglo-Saxon sourit du Latin. Eh bien, pour moi, par exemple, John Bull avec
SOS l'île LNCOWUJk
sa mentalilé simple, sa connaissance imparfaite de la vie, son infériorité dans l'art, m'apparaît comme un enfant, Hercule enfant..'. Hercule tant qu'il voudra, mais enfant encore. Son idéal est un idéal de discipline, de liberté, d'ordre et de propreté. Il n'est pas à mépriser, car il forme la base de tout ce qui doit devenir grand et si l'Union Jack flotte sur tant de points du globe, c'est parce qu'il le porte dans ses plis. Dieu avait besoin des Anglais pour amener les Boers dans le mouvement de la civilisation, pour leur enseigner l'hygiène, diminuer chez eux la mortalité infantile, il avait besoin des Américains pour assainir Cuba. Ce sont ces œuvres-là qu'il leur confie. Ils mettent vaillamment leurs épaules puissantes à la Roue du Progrès ; sans eux elle serait plus souvent embourbée.
Au Français maintenant ! Mes longs séjours à l'étranger m'ont donné un recul suffisant pour me permettre de le porlrailurer avec quelque ressemblance. Dans les pages précédentes, je me suis efforcée d'être juste, non pas tant par sympathie pour les Anglais que par respect pour la Providence dont ils sont les créatures et les instruments. Il s'agit maintenant d'être impartiale, c'est plus difficile. J'adore expérimenter sur moi-même et tendre mes facultés pour voir jusqu'où elles arrivent... ah !... elles n'arrivent pas loin encore !
Le Français ! Il m'apparaît de taille moyenne, agile, nerveux et fin, jamais aussi laid qu'un Angle-
Saxon, jamais aussi beau non plus. La partie supérieure du visage, le fronl et les yeux sont remarquables de force intellecluelle et d'expression. Le nez, le menton, la bouche, sont faibles et trahissent la sensualité. La moustache est absolument caractéristique, hardie, spirituelle, vaniteuse, elle met comme un accent ou aigu, ou grave, ou circonflexe sur sa physionomie et indique infailliblement son état d'ûme. Quand je veux connaître l'humeur d'un de mes compatriotes, je regarde sa moustache.
En général, le Français ne brille pas par la tenue et la correction, sa mise est toujours plus ou moins négligée, ses cheveux mal coupés. Il donne l'impression d'un être vivant dans les espaces renfermés. Il lui manque cette clarté de teint et d'œil que donnent le plein air et l'eau abondante. Il n'en a pas suffisamment. Nous ne connaissons pas encore l'art de distribuer ces deux éléments de santé. Le Français n'en a pas sa part et, malheureusement, il a été élevé à s'en passer plutôt qu'à la réclamer. Encore une affaire d'éducation.
Personne n'a mieux porté le costume d'autrefois que le Français, personne ne porte plus mal le costume moderne. Son tempérament est en rébellion visible avec ses lignes dures et il a de la peine à le garder en forme. Sa prédilection pour les cols ouverts, les cravates à bouts flottants, les plastrons mous, les dessous qu'on voit chez les grands chemisiers témoignent du souvenir ataviciue, du brillant plumage d'antan. Au fond, il ne se démocratisera jamais. L'élégance masculine française est rare, j'en ■conviens, mais elle me semble être la vraie élégance
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en ce qu'elle n'accentue pas trop les articulations et laisse au corps une belle souplesse de vie.
Le Français n'a pas l'air noble, les traits nets de l'Italien ou de l'Espagnol, parce qu'il n'est pas de race pure. C'est un Latin fortement croisé de Celte et de Franc. En outre, son pays présente, du nord au sud, de l'est à l'ouest, une rare variété de sol, d'aspect et de climat qui n'a pas peu contr4bué à sa complexité. J'attribue à l'élément latin son essence féminine, son intuition, son besoin de perfection artistique, sa fine sensualité, puis ses emballements fréquents, son manque de sens pratique, d'organisation et de discipline. A l'élément celte, sa \iolence passionnée, son idéalisme, ses rêves obscurs, son tour d'esprit à la fois brillant et grossier. A l'élément franc, sa prévoyance, sa peur du lendemain, ses éclairs de sagesse, sa ténacité, ce fond d'égoïsme et d'avarice qui paralyse ses premiers beaux mou\ements, car il a le premier mouvement beau. Quand ces forces diverses s'équilibrent à peu près, il est, comme me le disait un Anglais, « the right thing », la perfection. Voilà pourquoi nous le voyons assoiffé de justice et injuste, épris de liberté, incapable de la comprendre, grand et mesquin, fabricateur et destructeur d'idoles. Voilà pourquoi nous trouvons sa pensée sur tous les sommets et dans tous les basfonds. Après l'âme slave, il n'y a pas d'âme plus nuancée, plus travaillée.
Et il est le fils de la femme ! Oh ! comme il l'est bien ! Il tient d'elle son imagination ardente, sa ner vosité, son besoin d'illusions et d'amour. L'amour est le vin de sa jeunesse, de son âge mûr, de sa vieillesse
raème. Aux dernières heures, il en réclurne encore. Quand il n'en peut plus avoir, alors seulement il est content de partir. Dans l'espèce, il est ce que nous appelons le « grand amoureux » et la femme tient une place énorme dans sa vie. On la trouve toujours dans sa grandeur et dans son abaissement. II l'aime à l'Orientale encore, non pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle peut lui donner. Il éprouve un dépit croissant de la voir s'élever au-dessus de la féminité qui la lui livre. Avec «lie il est généreux, mais jamais désintéressé. Quand l'Anglais ou l'Américain a rendu service à une femme, il se croit tenu à ne rien lui demander en retour ; le Français, au contraire, se croit en devoir de tout exiger. A l'homme du peuple, au bourgeois, au gentilhomme, il faut la « livre de chair » et il l'obtient, hélas ! Sous ce rapport, le Français n'est rien moins que chevaleresque. Avec lui le fleuretage est dangereux. C'est toujours pour de bon. J'en ai prévenu cent fois les Américaines. Il met son orgueil non pas à se vaincre soimême, mais à vaincre Eve. Et aucun homme ne juge plus durement la femme qui lui a cédé. Il la juge comme pourrait le faire sa mère ou sa sœur, bourgeoisement, avec les mêmes mots et la même sévérité. Son désir satisfait, il redevient extraordinairement honnête. L'Anglo-Saxon aime la femme dans l'amour, lui, aime l'amour dans la femme. Il demande beaucoup à l'amour, infmiment trop et, constamment déçu, il repart en quête de bonheur. De là sa légendaire infidélité... très exagérée, du reste. Dans le mariage, il est capable de mettre de raffinement, de la délicatesse, de la poésie. J'en ai vu aux
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plus humbles foyers. Il sait être époux, amant et ami. Il se donne la peine de conquérir sa femme. Est-ce pour lui ou pour elle qu'il joue cette comédie ? On n'a jamais pu savoir, mais c'était un trait à noter. Platoniquement même, il aime la société de la femme parce qu'autour d'elle, il traîne toujours quelques molécules d'amour^ parce qu'il retrouve la douceur dont sa mère a entouré son enfance et son adolescence. Fils de la femme... oui, mais non efféminé, son œuvre en fait foi. Aucun homme, d'ailleurs; ne se reprend plus vite. Pour moi, c'est là la mesure de sa force ascensionnelle.
A l'étranger, on aime la France et on déteste le Français. J'en ai deviné la raison. Celte mau\aise éducation première dont j'ai dit la cause, en a fait un être indiscipliné au premier chef par cela même gênant. Selon une admirable expression populaire : « Il déplace trop d'air », rien n'est plus irritant. Ensuite, il a la vanité agressive, le caractère d'un nerveux et d'un impulsif. Inconsciemment, il ne montre que ses défauts ; quant à ses qualités, il faut les dé-, couvrir et ses qualités sont vraiment de premier ordre. Il y a en lui un fond de sentiment que n'allèrent jamais complètement son humeur et ses passions. Il est sincère, capable d'une brutalité plutôt que d'une perfidie. Chez l'Anglais, la bravoure est dans le tempérament, dans les muscles ; chez le Français, elle est dans l'àme. Derrière son héroïsme, il y a toujours un sentiment ou une idée. C'est là le côté chevaleresque de sa nature. De même, il n'est pas né lutteur, il le devient par ambition grande ou mesquine. Son effort est capricieux, inégal. Il en prend
à son aise avec la vie. Il manque ses rendezvous d'affaires plus facilement que ses rendez-vous d'amour. Avec lui, il est toujours l'heure qu'il veut, non pas l'heure qu'il est. C'est un gâcheur de minutes. Comme un enfant, il joue en route, puis il court pour rattraper le temps perdu et il le rattrape. La prospérité de son pays le prouve abondamment. Il est aidé dans sa tâche par une intuition merveilleuse. Nul ne possède autant de science infuse. C'est grâce à ce don que, malgré ses écoles buissonnières, il arrive bon premier dans l'art, dans la science et dans certaines industries.
Le Français n'est pas sujet aux toquades comme l'Anglais. Il est l'homme des idées générales. Elles lui arrivent de vingt côtés à la fois, affluent sans cesse à son cerveau et font de lui un causeur hors de pair. Il a le sens du ridicule, mais la verve humoristique est rare chez lui. Son esprit, plutôt gouailleur que satirique, est fin même dans la grossièreté. Malgré sa vive intelligence, sa compréhension rapide, il a autant de difficulté à s'assimiler les langues étrangères et leur génie que le Britisher. Tous deux sont prisonniers de leur forte individualité.
Le Latin n'a pas la belle spirilualilé de l'Angio- Saxon, Il est toujours un peu païen. Dans ses pratiques de dévotion, son âme n'est jamais entièrement dégagée de ses sens. Sa vraie religion est l'idéalisme. L'Anglo-Saxon me semble plus près de Dieu, le Latin plus près des dieux. Est-ce une énormité cela ?
Et je vois... l'Anglais est de l'électricité humaine canalisée, qui suit un fil rigide et ne manque pas le
récepteur. Le Français, lui, est de l'électricité libre. Ses étincelles et ses ondes se répandent à droite et à gauche et n'arrivent pas toutes au point qu'elles devraient toucher. Qu'importe ? Elles ne sont pas perdues pour la vie.
J'ai entendu un jour cette parole qui n'était pas destinée à mon oreille : « Le Français gâte la France. » Je me suis retournée vivement et j'ai répliqué . « C'est lui qui la fait cependant. » Aujourd'hui, j'ajoute : il est son àme môme.
Je viens de me relire
Ces pages, toutes ces pages, où étaient-elles?... J'ai l'impression bien nette qu'elles se trouvaient sténographiées derrière mon front et que ma pensée les a développées comme le sténographe les signes abréviatifs. Sténographiées ?... Oui... mais depuis quand ? Arrivons-nous ici-bas avec des moteurs tout impressionnés ou s'impressionncnt-ils à mesure ? Et comment leur parvient-elle l'essence divine qui les met en action? Je ne sais pas... je ne sais pas ! Pendant que j'écrivais, des silhouettes d'Anglais, de Français, des expressions de physionomie, des sourires,, des contractions de lèvres, une infinité de petits traits caractéristiques que j'aurais cru effacés ressortaient comme pour m'aider dans ma tâche et en même temps une autre zone de cellules marchait. Cette simultanéité de travail est tout ce que j'ai pu saisir et, pour avoir voulu trop regarder en dedans, j'ai gagné un abominable mal de tête. Il faut se résigner à admirer sans comprendre. D'autres comprendront-
ils ? Viendra-t-il un jour où la nature se rendra à l'homme?...
Londres.
Pour la majorité des Français, l'Anglaise est une femme qui a des che-\-eux jaunes ou rouges, des taches de rousseur, de longues dents, de grands pieds, une femme qui grimpe sur toutes les montagnes et qui lit la Bible.
Pour la majorité des Anglais, la Française est une femme gracieuse, frivole et perverse qui trompe son mari... Voilà comment au xx® siècle, chez deux grandes nations, on juge encore les femmes qui tiennent le haut de l'échelle psychologique. C'est honteux et agaçant.
Il semble que le vêtement de l'individu est en rapport intime avec son caractère et son rôle. Celui de l'Anglaise trahit toujours l'essence masculine qui est l'âme de sa race, et les extrêmes que l'on rencontre dans sa nature. Elle aime les étoffes souples et les étoffes de laine aux plis rigides. Elle est également bien dans la robe du soir et dans le costume tailleur. Dans la toilette habillée, elle a l'air guindé et endimanché. Des couleurs mal assorties, des choses mal finies montrent combien peu elle possède l'art du chiffon. La fille de John Bull dédaigne le raffinement des dessous, le luxe des belles lingeries, les jupes froufroulées. Tout cela ralentirait le mouvement chez elle et elle a été créée pour la vie active. Dans le choix de ses ornements, elle montre un gotit primitif et baroque. Elle adore les bangles (bijoux de l'Inde), le cliquetis de nombreux bracelets, et elle aime à
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pendre à sa ceinture toule une quincaillerie d'or ou d'argent. Quand elle veut être esthétique ou artistique, elle de\ient stupéfiante.
L'Anglaise est rarement bien faite. Ses lignes sont dures et droites. Elle manque de silhouette ou plutôt sa silhouette manque de beaucoup de choses. On rencontre souvent chez elle cependant l'attache de la tête, le cou rond de la statuaire grecque et, avec sa coiffure, elle accentue cette ligne dont elle est plutôt fière. Les mouvements de son corps musclé, à ressorts, dirait-on, n'ont aucune grâce, ils sont durs, brusques, carrés. Elle a l'allure large, comme si elle était destinée à couvrir beaucoup de terrain et on dirait qu'elle va Vamble.
S'il y a la laideur anglaise, il y a aussi la beauté anglaise. La laideur anglaise, que rachète presque toujours un air de distinction, est crûment laide. En revanche, la beauté anglaise est très belle, elle a tous les tons d'or dans la chevelure, un coloris fin et éclatant, des traits purs, des yeux admirablement enchâssés. Bien qu'il n'y ait pas de jolies laides dans l'Ile Inconnue, on y rencontre des figures originales et charmantes, les unes plaisent par leur force, les autres par leur douceur.
L'Anglaise a beaucoup de tempérament et elle n'est pas une femme magnétique ; sa voix sans chaleur, sa main sèche, sont apparemment mauvais conducteurs d'électricité. En outre, sa physionomie n'a pas grand rayonnement. Son regard est rêveur ou fixe, timide ou hardi. Soit affectation, soit hauteur naturelle, il évite d'entrer en contact avec les étrangers. Sa bouche est très ferme, très fière, très dure ou
d'une faiblesse enfantine ; elle trahit souvent une extrême sensibilité nerveuse. Son physique et son moral me semblent en harmonie parfaite avec son âme, son caractère et sa mentalité. Son âme ! son caractère ! sa mentalité ! Ma plume s'arrête... recule presque devant la difficulté de les rendre comme je les vois, et je me demande si je les vois tels que la nature les a façonnés. Plus je vais, plus j'ai le respect de l'œuvre que je dois reproduire. Pour celle-ci, il faut que de la pointe de ma pensée j'aille raviver une foule de souvenirs, une multitude d'impressions. Ces sou\enirs, ces impressions me donneront-ils des traits vrais ? Nous le verrons bien !
L'àme féminine anglaise ! Une âme simple, maigre comme son corps, imaginera-t-on de l'autre côté de la Manche? Simple?... Pas tant que cela. Maigre? Encore moins. C'est, au contraire, si j'osais dire, une âme androgyne, complexe, passionnée, spiritualiste, enthousiaste, dont les sentiments ont d'autant plus de force qu'ils sont peu nuancés et s'extériorisent difficilement. C'est une âme religieuse qui sent Dieu tout naturellement comme on sent le soleil, sa prière sans familiarité, sans tendresse mystique, est très digne, pleine de foi et de respect. L'âme, chez laquelle l'idéalité est très développée, qui a besoin de symboles, d'émotions psychiques, d'un culte plus chaud, est « haute Ëglise » ou catholique. Celle qui est plus prosaïque est « basse Ëglise », l'âme de juste milieu est Ëglise épiscopale, c'est-à-dire conformiste... Heureux pays de liberté où tous peuvent élever le temple que réclame leur croyance.
L'âme féminine anglaise est capable de comprendre
les beautés de la nature et de l'art, de les admirer sincèreiTïent, notre admiration s'est même allumée à la sienne, mais elle ne comprend encore ni la nature ni l'art. Elle y arrivera.
Dans le caractère de l'Anglo-Saxonne, je vois beaucoup de droiture, un loyalisme inné, le respect de la vérité, de la parole donnée surtout, le sens de la justice, une précision mathématique, l'attachement au devoir, l'amour de la lutte et une inlassable persévérance. J'y vois aussi une certaine sécheresse, une certaine cupidité, beaucoup de petitesses, de snobisme et de vanité mesquine. Ce caractère est chez elle comme un régulateur implacable, il tue nombre d'élans généreux, il enserre son âme trop étroitement, mais il est nécessaire à la majorité,
L'Anglaise a une vision restreinte et, à cause de cela, très net le. Sa connaissance de la \ie est des plus élémentaires. Elle a fort peu d'intuition. Pour savoir quelque chose, il faut qu'elle apprenne beaucoup. La liltéralité de son esprit la rend incapable de comprendre l'humour ou d'en faire. Sa nature n'est pas joyeuse, pas ensoleillée; elle peut être intéressante, originale, elle est rarement amusante. Tout au fond de son être, dans son imagination plutôt, quelquefois, il y a une veine curieuse de morbidité qui ressort dans son idéalisme bizarre, dans ses essais artistiques ou littéraires, une veine produite sans doute par l'essence masculine de sa race et la féminité de son sexe... une complexité dangereuse s'il en fût !
Ce n'est ni dans l'àme ni dans le caractère qu'est la supériorité de l'Anglo-Saxonne, mais dans sa men-
LONDRES. olO
talilé d'apôtre, d'intellectuelle, d'organisatrice, de patriote. Depuis une quarantaine d'années celle mentalité, destinée à remplir un grand rôle, a été retravaillée, remaniée, élargie par les forces divines, et elle est devenue un des agents les plus actifs du progrès et de la civilisation.
Sur le continent, personne n'est d'accord au sujet de l'Anglaise; les uns croient à sa moralité, les autres à son immoralité, cela d'après les on-dit ou des expériences isolées. Selon moi, il y a en Angleterre trois types distincts de femmes : celle chez qui domine le tempérament, celle chez qui domine le caractère, celle enfin qui appartient au troisième sexe... au troisième sexe, oui parfaitement.
La femme chez laquelle domine le tempérament offre peu de résistance à la tentation, elle y cède avec une facilité, une inconscience qui a étonné plus d'un Latin. Elle a beaucoup d'imagination, de ruse, de finesse, une absence de scrupules qui la rend très dangereuse. Un homme échappera à la toile tissée par une Française de cette sorte, il n'échappera pas à celle d'une Anglaise. Et elle restera une amoureuse toute sa vie. Vieille, elle épousera un mari très jeune ou aura un amant à gage. Elle barbotera dans toutes les intrigues, de\"iendra une joueuse, une alcoolique, une morphinomane, une Lesbienne. A l'étudier de près, on découvrirait presque toujours dans son sang quelque tare héréditaire.
La femme chez qui le caractère domine est foncièrement honnête... et c'est la majorité, l'immense majorité, c'est l'Anglaise. Son éducation contribue, du reste, beaucoup à la rendre saine physiquement
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et moralement. La vie active et en plein air l'aide à traverser triomphalement la crise de l'adolescence. Dans la camaraderie journalière a\ec les jeunes gens de son cercle, son esprit se virilise. Le sport l'oblige à une rectitude plus grande, son œil acquiert plus de justesse, son pas s'allonge et s'affermit. Elle s'aguerrit au danger, au magnétisme masculin. Cette camaraderie fait, comme une pierre de touche, ressortir l'or ou l'alliage de sa composition. Parmi ses compagnons d'enfance ou de jeunesse, il y en a un qui éveille son cœur. Elle a alors une délicieuse période d'amour pur pendant laquelle elle donne sa floraison de beauté et de sentiment. Dans le mariage, elle est l'épouse prosaïque et sage. Elle s'est donnée une fois pour toutes, elle ne songe ni à se reprendre, ni à se faire désirer. Je ne puis imaginer sans rire l'effarement de l'Anglais devant la coquetterie conjugale telle que la pratique la Française.
En amour, l'Anglaise est passionnée, sans art, pas sentimentale, mais toujours romanesque. Elle est capable de s'éprendre d'un homme de basse condition, d'un cocher, d'un courrier et de l'épouser avec rillusion qu'il est un être supérieur. Cette disposition, qui ne se rencontre plus guère que chez les femmes du Nord, est souvent la cause do l'infidélité conjugale tout aussi fréquente dans l'Ile Inconnue qu'en France, si ce n'est plus. En Angleterre les éditeurs publient sans faire de façons des livres qui vantent les unions libres, prêchent l'abolition du mariage, ou qui peignent souvent de très laides amours, et ils refusent ceux où il est question d'adultère, même avec une moralité. Ce luxe de précautions
prouve que John Bull n'a pas grande confiance en la vertu de madame John Bull. Il se défend de son mieux. Dans le « crime d'amour », l'Anglaise ne se montre pas une raffinée, elle ne cherche à le poétiser d'aucune façon. Du reste, dès qu'elle cesse d'être respectable, elle tombe vite dans la dernière vulgarité. En France, le vice est souvent racheté par quelque chose, toujours séduisant ; en Angleterre, il est repoussant. C'est surtout en cela que consiste le plus de moralité de nos voisins.
L'Anglo-Saxonne n'est pas absorbée par l'amour comme la Latine ; elle commence même à en mal parler. Elle a découvert en ce monde d'autres sources d'intérêt et d'émotions. Malgré cela, elle a un culte pour l'homme. Elle aime sa présence, sa protection. Elle ne néglige rien pour l'attirer et le retenir. Elle l'adule jusqu'à l'excéder... la mondaine du moins. Elle le choie et le gâte ridiculement. Elle est fîère de sa force,, de ses prouesses athlétiques, de ses expéditions lointaines. Quand elle dit : « nos hommes » (our men), il y a dans son accent un inconscient orgueil, l'orgueil de la race surtout. Elle a été longtemps dépendante de l'homme ; malgré ses efforts, elle a de la peine à secouer son joug. Elle s'essaye à lui tenir la dragée haute... et puis... et puis, le vieil instinct ata^•ique abaisse promptemcnt encore sa main jusqu'à ses lèvres.
L'Anglo-Saxonne n'est pas une femme seulement, elle est un apôtre, un merveilleux instrument de propagande. La Providence ne jette pas dans son cerveau des poignées d'idées à la fois, mais une seule. Cette idée se fait littéralement chair en elle.
Pour la répandre, rien ne lui coûte, elle brave le ridicule, les préjugés, elle surmonte même sa timidité nerveuse et la porte dans les salles de conférences, sur les estrades publiques, aux lieux les plus lointains et les plus inhospitaliers. Il fût un temps où nombre de femmes avaient la manie des « tracts », essais. C'était de vraies réclames pour le ciel, pour le bien, qu'elles faisaient distribuer à profusion. Il y en avait de naïves, de bizarres, de cocasses souvent. On vous en fourrait dans la main, dans le creux du bras, dans votre voiture. J'en rapportais quelquefois une demi-douzaine à la maison. Elles provoquaient ma gaieté et ma moquerie. C'était stupide. Je me rends compte maintenant qu'elles pouvaient impressionner certains esprits. Et ne devaientelles pas servir même à mon œuvre d'aujourd'hui... cette œuvre dont le germe existait peut-être déjà en moi ?... Ah ! nous ne savons pas ! A ce sujet, j'ai reçu une jolie leçon, si jolie que je veux la répéter avec l'espoir qu'elle profitera à d'autres.
Il y a trois ans, je me rendais à Cannes. Dans mon compartiment se trouvaient deux Français, deux jeunes gens et une Anglaise. C'était la vieille fille britannique dans toute sa laideur originale. Longue, anguleuse même, avec une épaisse pelisse de fourrure, un teint couperosé, un nez énergique, des cheveux d'un blond blanchâtre ramenés derrière la tête en un chignon natté. Elle portait un chapeau de feutre mou orné de ces plumes raides dites couteaux qui avaient là un air singulièrement tranchant, agressif même. Malgré cette silhouette de caricature, elle avait un air de distinction. Elle était évidemment
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« a lady ». Des personnes très bien l'avaient mise en wagon avec une sollicitude visible, et les trois splendides bouquets qu'elle avait placés dans le filet étaient sans doute des offrandes d'amis. Je m'étonnais sottement qu'une créature ainsi faite pût intéresser quelqu'un.
Nous fûmes réveillés par les rayons d'un éclatant lever de soleil. Notre Anglaise ne tarda pas à donner des signes d'activité. Elle passa une serviette fine sur son visage, sur ses che^"eux lisses, puis elle en frotta énergiquement les vitres embuées. Ceci fait, elle sortit de son sac un paquet d'imprimés, se mit à les assembler deux par deux, à les étaler sur ses genoux, et autour d'elle. Les jeunes gens qui étaient là suivaient l'opération avec curiosité, mais sans comprendre. Du premier coup d'œil, j'avais deviné que ces papiers étaient des feuilles de propagande... L'inconnue poursuivit imperturbablement son petit travail sous nos regards moqueurs. Lorsqu'elle Teût achevé à sa satisfaction, elle prit deux de ces « tracts », nous examina tour à tour avec une expression sévère. Elle rougit de timidité, ébaucha un mouvement, hésita... puis sous un suprême effort de volonté, son bras se déclencha et elle me les tendit d'abord. Du même geste automatique, elle en offrit à chacun de ses voisins. Dieu et elle savent seuls ce que cet acte, contraire à l'étiquette mondaine, lui coûta.
L'une des feuilles représentait un missionnaire coiffé d'un immense chapeau et assis sous un palmier. Debout devant lui, un nègre vêtu d'un pagne lui montrait ses pieds nus en disant :
— • Voyez... Pour faire pénitence, j'ai choisi les chemins les plus difficiles, et mes pieds sont en sang.
Suivait cette étonnante réponse :
« Mon frère, vous n'avez pas compris la parole. Christ a racheté vos péchés, toute pénitence est inutile. Employez votre temps à secourir vos semblables. »
Sur la seconde feuille se trouvait le verset de la Bible d'où cette conviction était sortie et une courte prière.
En lisant cela, les physionomies des deux Français prirent une amusante expression d'ahurissement.
— Qu'est-ce qu'elle veut ? me demanda l'un.
— • Rien, simplement tourner vos pensées vers le bien.
En quelques mots, j'expliquai le but des « tracts ».
— Epatants ces Anglais !
L'autre jeune homme relut la petite feuille.
— Pas de pénitence ! s'écria-t-il gaiement. Voilà qui me va ! Je garde ceci pour convertir ma mère qui persiste à nous faire faire maigre le vendredi.
L'Union Jack comprit, un reflet de vive satisfaction embellit son visage.
— Vous allez donc distribuer tous ces « tracts » dans le Midi ? lui dis-je.
— • Oui, je passe les hivers à Cannes et, avant de partir, je les fais traduire en français,
— • Croyez-vous qu'ils produisent réellement quelque bien ?
— Je l'espère. Je sème le bon grain... à Dieu de le faire lever.
Le bon grain ! Eh bien, en vérité, elle l'avait semé
dans ce compartiment de chemin de fer et il avait produit toute une floraison spontanée de sentiments meilleurs, de bienveillance mutuelle, « l'entente cordiale » avant la lettre. Forcément, au moyen de sa prière naïve, elle avait un instant tourné nos pensées vers Dieu. Au buffet de Marseille, les deux jeunes gens, afin de ne pas être en reste avec elle, se chargèrent de lui envoyer son thé, ils lui rapportèrent même un petit panier de mandarines toutes fraîches. Ravie de ce procédé, elle se pencha vers moi et me dit à voix basse : « How nice Frenchmen can be », — « Comme les Français peuvent être aimables », — sousentendu « quand ils le veulent ». Elle en avait rencontré, je gage, qui ne le voulaient pas ! De mon côté, j'avais senti l'attrait du bien qu'elle portait en elle. Non seulement les bouquets qui étaient dans le filet ne m'étonnaient plus, mais volontiers, j'en aurais ajouté un comme hommage et comme expiation. Je ne rirai jamais plus des « tracts ».
Ces esprits sont des esprits à toquades, toquades qui se transforment très souvent en œuvres durables.
Une très grande dame, une ultra-mondaine, a été empoignée un jour par le désir d'arracher à leur asphyxiante médiocrité les jeunes filles de la classe moyenne. Elle a vu là des forces à mettre en activité... et elle les a mises avec une hardiesse et une intelligence admirables. Elle a créé pour elles un collège d'agriculture. Elle les a installées dans un château magnifique entouré de trente-cinq acres de terre. Moyennant une pension modique, les élèves peuvent apprendre l'horticulture, l'apiculture, l'élevage des volailles, la laiterie, etc. Vous voyez la force, la
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:5aiilé physique et morale que le travail en plein air communique à ces jeunes ûlles qui se seraient ané miées dans l'attente du mari problématique. En sortant de là, munies de diplômes, elles peuvent trouver des situations de jardinières dans des maisons riches, entreprendre une exploitation pour leur propre compte ou devenir des dames fermières. J'ai le regret de n'avoir pu visiter ce collège d'un nouveau genre. Je suis sûre que tout y est riant, propre, élégant même et que l'on y retrouve raffinement de la fondatrice.
Ces mentalités, actives entre toutes, ont servi à créer ce que j'appelle le troisième sexe, — ce troisième sexe qui, peut-être, deviendra le grand sexe. — Il se compose des femmes mariées ou célibataires qui prennent une part active à l'œuvre sociale. L'accélération du mou\ ement de la « Roue des Choses » a nécessité plus de mains. La Pro\idence les a prises parmi les Anglo-Saxonnes. C'est un très grand honneur qu'elle leur a fait. La supériorité de leur nombre sur celui des hommes n'avait probablement pas d'autre but.
Vers 1867, je crois, le féminisme a refleuri pour la troisième fois dans l'Ile Inconnue. Et voilà la fille de John Bull coupant ses cheveux, masculinisant son costume, réclamant l'égalité devant la loi, le droit à une éducation supérieure, à l'exercice de toutes les professions, au vote politique : la voilà prêchant la révolte contre l'esclavage conjugal, contre le mâle surtout et ceci avec une ardeur qui ré\ élait une accumulation effroyable de rancœurs héréditaires. Un peu de socialisme même se mêla à ce bouillonnement. Il lit long feu grâce à l'individualisme qui est le fond
du caractère anglais. Brochures, journaux, revues, « Iracls », conférences, meetings, tous les moyens de suggestion imaginés furent employés à cette propagande. Les pionnières la poursuivirent imperturbablement sous les sifflets et les huées. Elles furent criblées de traits par les satiriques, tournées en ridicule sur la scène. Je les avais surnommées « les droits de la femme », Je leur en demande pardon. Je n'avais pas compris qu'elles accomplissaient une mission. Quelques-unes étaient fort laides, quelquesunes très séduisantes dans leur costume d'Androgynes, robe courte, gilet, chemisette empesée, cravate d'homme, chapeau de feutre plus ou moins masculin.
Il se produisit d'abord une sorte de mauvais féminisme qui fut le prétexte d'une foule d'excentricités perverses. Il en est souvent ainsi en Angleterre. Cette écume a presque disparu et l'œuvre ressort dans toute sa grandeur.
La femme a été révélée à la femme. Elle a conscience de n'être plus seulement ce que prêtres et clergymen appellent « le sexe », mais une intelligence, une entité. Des horizons nouveaux lui ont été ouverts, de nobles ambitions se sont éveillées en elle. Les ondes de ce mouvement se sont répandues un peu partout, elles ont touché la France et sont arrivées jusqu'au Japon. En Angleterre, des collèges féminins se sont élevés à Oxford, à Cambridge. Le « King's Collège» de Londres a institué une branche pour les femmes ; à 1' « University Collège », il y a des étudiantes. Et cette culture plus élevée a produit des médecins, des chimistes, des économistes, des
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bachelières es arts, des écrivains remarquables, une armée d'infirmières diplôm'^es. Dans l'industrie, les ouvrières font à l'homme une concurrence redoutable. La femme a obtenu voix au chapitre dans les comités scolaires, « school boards », dans l'assistance publique. Elle a réclamé en vain, par exemple, le vote politique. Elle a manqué d'armes pour forcer la porte des Parlements. Elle est en train d'en forger peut-être. Du reste, elle n'était pas prête encore pour la vie politique. Elle y eût fait plus de mal que de bien. Vaincue de ce côté, elle a habilement tourné la situation et s'est donnée corps et âme aux œuvres humanitaires. Là, elle se révèle une organisatrice de premier ordre. Avec des rouages très simples, elle sait les mettre debout et leur donner une vie durable.
Le troisième sexe est entré en campagne contre l'alcoolisme, contre la saleté, contre le vice sous toutes ses formes. Si l'Angleterre est maintenant le pays où l'on meurt le moins, si la santé publique s'est améliorée, si la criminalité a diminué, cela est dû à ses efforts incessants.
Dans l'Ile Inconnue, on sent partout l'action, je ne dirai pas de la femme, mais des femmes. On la reconnaît dans la protection active donnée à l'enfant et à l'animal, dans les gentilles maisonnettes ornées de verdure que la société de Tempérance installe à certaines stations de voitures où les cochers trouvent une réconfortante tasse de thé ou de café. On la reconnaît dans ces abreuvoirs placés sur les routes où chevaux et bestiaux peuvent se désaltérer. Et les femmes ont des journaux, des revues, des clubs,
elles se solidarisent de plus en plus. Quand il s'agit d'obtenir une réforme, de supprimer un abus, elles donnent en masse et elles obtiennent souvent gain de cause. Elles sont quelqu'un. Chose curieuse, depuis une trentaine d'années, leur taille a augmenté et celle des hommes a diminué. De ce côté-ci de la Manche, elles donnent vraiment raison à Bebel, le socialiste allemand qui, dans son discours au Reichstag du 6 février 1892, a dit : « Là où se portera la femme dans l'œuvre sociale, là sera la victoire. »
J'ai trouvé chez l'Anglo-Saxonne le vrai esprit humanitaire, celui qui ménage le mieux la dignité du pauvre. Elle a la conscience que son devoir est de travailler à la diminution de la misère et du mal. Elle le fait sans aucune sentimentalité, pour le bien du pays, de la race, de l'espèce. Dans toutes ses œuvres, j'ai cru voir ce but : entrer en contact avec les malheureux, avec le peuple, et leur (aire sentir qu'ils ne sont pas indifférents aux classes supérieures. C'est dans ce but que de très grandes dames donnent des garden-parties aux déshérités, des soirées amusantes aux enfants de l'East End, qu'elles se font les hôtesses des petits. Il y a là, il me semble, un pas de plus vers la fraternité. Toutes ces œuvres humanitaires ne laissent pas que de recevoir une impulsion considérable du snobisme et du besoin de popularité. Beaucoup de gens se font un tremplin de la charité pour escalader plusieurs degrés à la fois de l'échelle sociale. Qu'importe ! J'admire la vanité quand elle sert à faire du bien.
Un souvenir charmant se réveille derrière mon
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front et je veux le raconter pour la note caractéristique qu'il renferme.
La reine d'Angleterre aime sincèrement, je croi^, ceux qui souffrent et qui peinent. Elle a, paraît-il, une s}7npathie particulière pour les petites bonnes à tout faire, de pauvres créatures toujours surmenées dans ce pa5s de multitude. Sa Majesté est à la tête du patronage qui s'occupe d'elles. A l'époque du couronnement, la maladie du roi l'ayant empêchée de leur donner à Windsor l'immense « garden-party » qu'elle avait projetée, elle demanda à plusieurs dames de l'aristocratie d'en recevoir chacune un certain nombre en son nom.
Lady J... en eut cent vingt-cinq pour sa part. Cette petite fête bien anglaise, à laquelle j'assistai, eut lieu à 0..., à une heure de Londres, dans une de ces maisons de campagne que nous qualifierons de châteaux et qui, ici, portent le nom de Lodge, de Hall, de Parle, etc.
Des breaks accompagnés par une fanfare allèrent chercher les invitées de la reine à la station. Lady J... et sa fille les reçurent à l'entrée du parc, où de hautes balançoires à paniers, des jeux divers, une immense tente se trouvaient préparés à leur intention.
A quatre heures et demie, sous la direction des dames patronesses, elles prirent place autour de longues tables ornées de fleurs, chargées de gâteaux, de tartines beurrées et de fruits. A ce moment môme, un télégramme de Sa Majesté arriva. Elle exprimait « à ses chères hôtes » le regret de ne pas pouvoir se trouver au milieu d'elles et l'espoir qu'elles auraient
un bon thé et un après-midi agréable. Le message royal fut accueilli par des hourras. Une des patronesses suggéra un télégramme de remerciements et il fut rédigé séance tenante.
Lady J... monta alors sui" une chaise et le bras droit autour d'un des piliers de la tente, prononça quelques paroles dont l'esprit me frappa. Elle appela ces pauvres servantes « mes chères filles », elle leur dit qu'elle était heureuse de les recevoir et que lord J... regrettait de se trouver retenu à Londres. Elle fît ressortir l'intérêt que la reine leur portait et les engagea à s'en rendre dignes. Puis, d'une voix claire et vibrante, elle leur parla du loyalisme, les exhorta à en avoir, non seulement envers leurs souverains, mais envers leurs maîtres, leurs amies, leurs compagnes, ajoutant que cette vertu suffisait à ennoblir la vie la plus humble. Pour terminer, elle leur exprima son affectueuse sympathie et l'espoir de les revoir à 0. Park. « Goûtez bien, fit-elle en manière de conclusion, et amusez-vous autant que vous le pourrez. » Trois salves de vivats accueillirent ces paroles. J'avais été saisie et charmée. Cette reine envoyant un télégramme à d'humbles servantes pour se mettre en communion avec elles, lady J..., cette grande dame, leur présentant les excuses de son mari comme elle eût fait avec des personnes de son monde... c'était là une note que je n'avaispas encore entendue.
Après une courte prière et le chant d'une hymne, les agapes commencèrent. J'examinai curieusement les convives. Elles portaient leurs « caps » et leurs tabliers blancs. A cette li\réc de sa condition, cha-
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cune avait ajouté un nœud ou un pauvre bijou. Elles étaient de petite taille. L'Anglais et l'Anglaise ne se développent qu'en plein air. Leurs visages communs ne révélaient pas beaucoup d'intelligence, mais de la bonté. Le plaisir, la surexcitation, donnaient un peu d'éclat à leurs yeux, mettaient un peu de couleur sur leurs joues. C'était bon à voir. Après avoir fait le tour des tables, semé ici et là de gentilles paroles, lady J... se retira, afin que ses hôtes fussent plus libres. Nous montâmes ensemble vers la maison où le thé fut servi dans un splendide hall.
Au moment de quitter 0. Park, j'ai promené longuement les yeux autour de moi pour saisir ce tableau de vie anglaise sans me douter que j'aurais à le reproduire, et il est resté très net dans une cellule de mon cerveau.
Un ciel gris rosé. Une belle demeure du xviii' siècle, de style italien ; sous le péristyle, lady J..., très simple, avec une robe de foulard bleu, un chapeau de paille noire ; à ses côtés, sa fille lady B..., en robe de batiste blanche, puis deux beaux bébés assis sur la première marche... tout autour des pelouses épaisses, à droite quelques vieux cèdres aux pieds fleuris, à gauche une prairie savoureuse où paissaient des vaches entièrement noires, au fond du parc, une masse mouvante, comme un rassemblement d'oiseaux à plumage sombre, à têtes blanches, dont quelques-uns se balançaient en l'air en jetant des cris joyeux. C'étaient les petites bonnes à tout faire, les invitées de la reine d'Angleterre ! Je me suis retournée une dernière fois et j'ai vu le regard de l'hôtesse fixé sur ce point-là avec une expression
de sollicitude, de satisfaction, et j'ai emporté une douce vision de fraternité humaine.
En route, j'ai appris que lady J... recevait le surlendemain, pour son propre compte, six cents enfants. La femme aimable qui m'avait conduite à 0. Park donnait elle-même, la semaine suivante, une « garden-party » à trois cents autres bambins.
N'y a-t-il point dans tout cela beaucoup de « bluff » ? demanderont les sceptiques. Le contraire m'étonnerait. Il y en a en tout et partout, dans la nature même. Quand le « bluff » est employé à diminuer la misère, à donner du plaisir aux travailleurs, aux petits, il ne faut pas lui chercher querelle... hluHons, hluflons ; dans ce but-là, c'est permis.
La mentalité et le caractère de l'Anglaise m'ont été révélés par sa vie simple, rigidement organisée, par son œuvre humanitaire surtout. Son âme m'est apparue dans nombre de ses écrits, dans un poème entre autres que peu de Français connaissent, dans Aurora Leigh de Mrs. Browning. Aucune femme n'a jamais rien donné de semblable. Ce sont des ondes et des ondes vivantes d'amour et de poésie à travers lesquelles passent, comme un courant d'électricité divine, les idées les plus hardies, les plus nobles et un rêve de fraternité qu'il y a de la gloire à avoir rêvé seulement.
Voilà ce que peut, voilà ce que fait la femme qui a des cheveux jaunes ou rouges, des taches de rousseur, de longues dents, de grands pieds, qui grimpe sur toutes les montagnes et qui lit la Bible.
Pour passer de l'Anglaise à la Française, il faut faire un saut si énorme que la respiration me manque presque. A les voir l'une à côté de l'autre, on devine que leurs rôles en ce monde sont bien différents.
La Française a une structure d'élégance plutôt que de force, un corps nerveux et fin ; son allure est Aive. courte, inégale, son pas léger, sa main... ah! sa main est un instrument merveilleux, adroite, intelligente, intuitive, tendre infiniment. Aucune femme n'en possède de semblable. Sa toilette révèle un goût perfectionné, le sens de la couleur, de la ligne surtout et ses dessous soignés, enjolivés, trahissent le culte secret qu'elle a pour sa féminité.
S'il n'y a pas à proprement parler de beauté française, il n'y a pas non plus de laideur française. De l'autre côté de la Manche, la laideur même est jolie. Le jeu de la physionomie, une sorte de charme rayonnant fait souvent oublier le modelé imparfait des traits. Ce charme insaisissable vient de l'âme, j'imagine.
L'âme française ! Je crois la voir... la tenir... assez curieusement elle se présente à moi comme des ondes brillantes, claires, traversées de bleu et de vert. Il me semble que les tons brillants sont produits par l'élément latin, les tons sombres par l'élément celte et franc. De fait, elle est mue par deux forces maîtresses éminemment latines : l'inluition et l'imagination. Elle devine, elle pressent, elle va au delà, elle rêve au delà. D'autres forces, des forces celtes et franques... un grand bon sens, un besoin d'ordre, l'amour du foyer, forment le contre-poids nécessaire à son équilibre et, en général, elle est bien équili-
brée. Et c'est une âme naturellement héroïque. La nature a obtenu d'elle tous les efforts dont elle a eu besoin. Aucune histoire n'a autant d'héroïnes que la nôtre et un aussi glorieux martyrologe féminin.
La religion catholique, profondément psychique, l'homme, l'éducation, maintiennent cette âme depuis des siècles dans une captivité qui l'a forcément diminuée. Je ne m'en effraie pas. Je sais que la sève refoulée peut monter... mais il est temps qu'elle remonte... grand temps.
Pour connaître une femme, il faut savoir comment elle prie et comment elle aime. Selon moi, la religion est entièrement subjective, c'est la fleur spirituelle de chaque race ; autant de races diverses, autant de religions diverses. La Française est plus intelligemment catholique que l'Italienne ou l'Espagnole. Sa mentalité n'est pas portée aux spéculations philosophiques. Elle ne se passionnera pas pour une idée, pour la vérité ou pour la justice en soi. Avec elle, fout est relatif. Une foi aveugle fait bien son affaire. Il lui faut un Dieu accessible, un tabernacle pour river sa pensée, des légendes, des symboles, des mystères, du surnaturel, un paradis pas trop lointain, la terreur de l'enfer, des émotions psychiques, son âme s'élèverait difficilement dans un temple nu ou même devant quelque grand spectacle de la nature. Elle a besoin d'un culte chaud, de paroles liturgiques, des sons de l'orgue, du parfum de l'encens, de la flamme des cierges. L'Église catholique lui donne tout cela et tout cela nourrit son rê\'e. trompe sa soif d'idéal, tout cela la sensibilise extraordinairement.
Pour beaucoup de Françaises, la religion n'est qu'une forme de l'amour et l'homme en est le grand prêtre comme il est le grand prêtre de leur vie. C'est à l'homme consacré qu'elles disent leurs péchés d'enfant, de jeune ûUe, de femme, qu'elles confient leurs aspirations, leurs joies, leurs chagrins. C'est sous sa suggestion qu'elles prient et font des bonnes œuvres. La dévote et la mère de l'Église ne se rendent pas compte combien petite, en réalité, est la place que Dieu occupe dans leur vie spirituelle et combien grande est celle de leur directeur ou de leur curé.
En province, la religion est un brevet de respectabilité, un signe de bonne éducation. On ne croit pas à l'honnêteté des femmes qui ne marchent pas entre ses brancards. On a horreur de l'incrédulité et des esprits indépendants, parce qu'ils bousculent la sainte routine. Quand on veut se renseigner sur une personne, on demande insidieusement : « Est-elle bien pensante ? » Si l'on ne peut répondre affirmativement à cette question maçonnique, ladite personne est mise à l'index ou traitée avec méfiance.
Le catholicisme tient la Française dans une étroite dépendance. Il développe son âme, son imagination, ses sens et il affaiblit d'autant sa volonté, son individualité. En revanche, il nuance son âme et lui communique un charme indéniable, qui subsiste même chez celle qui a cessé de croire.
La Française protestante a un esprit plus cultivé, plus droit, un jugement plus sain ; mais elle est moins féminine, moins intuitive. Son atmosphère est beaucoup plus froide. On sent cela distinctement
quand, sortant d'un salon catholique, on entre dans un salon protestant. Cette différence d'atmosphère créée par la religion est bien curieuse. Un homme d'affaires que j'aurais cru insensible à l'ambiance me disait un jour que, dès le vestibule d'une banque, on pouvait deviner si elle était catholique, protestante ou israélite.
Dans l'amour comme dans la prière, la Française est éminemment catholique. Elle y apporte une haute idéalité, une fine sensualité et une foule de nuances. Elle aime « con tutti i fiocchi », comme diraient les Italiens. Mieux qu'aucune autre femme, elle a l'art de bien dire, cela parce qu'elle a beaucoup plus d'intuition et d'imagination que de tempérament. Le tempérament est brutal et maladroit, pas trop n'en faut.
La Française est née honnête, je puis l'affirmer en toute vérité. Elle affecte souvent la dépravation pour plaire à l'homme. Dans les cafés-concerts, il m'est arrivé maintes fois d'étudier les physionomies de ces pauvres filles destinées à servir d'apéritif amoureux. A les regarder, mon cœur s'est toujours gonflé de pitié. Les clignements de paupières, les grimaces et les gestes obscènes dont elles soulignent leurs chansons manquent absolument de conviction. La majorité ne demanderaient pas mieux de mener une vie propre. Pourquoi alors ? Ah ! nous ne savons pas !...
De sa nature, la Française est très fidèle, très dévouée. A cette assertion on m'opposera le nombre des divorces. Il y en a un sur quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-huit mariages, paraît-il. Eh bien, j'es-
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time que c'est peu, étant donné que la jeune fille est généralement l'objet d"une transaction de ses parents avec un monsieur dont elle ne connaît ni le passé, ni le caractère, ni les goûts. Si le divorce était aussi facile dans les autres pays que dans le nôtre, il serait beaucoup plus fréquent. C'est en connaissance de cause que les législateurs anglais l'ont rendu inaccessible à la majorité.
Bien des choses, la religion, les enfants, certains scrupules, un peu de sentimentalité empêchent souvent la Française de détruire le foyer douloureux. J'en citerai un exemple entre mille.
Ui jour, après avoir écouté le récit du martyre conjugal d'une pauvre paysanne, je l'engageai à mettre un bon divorce entre elle et son ivrogne de mari,
— Le divorce...
Une douceur s'épandit sur son visage, elle levr. vers moi des yeux mouillés.
— J\on... je ne pourrais pas lui faire cet affront, parce que je l'ai aimé, dit-elle simplement.
Je demeurai muette, saisie d'admiration. Elle ne l'aimait plus, mais elle l'avait aimé... à cause de cela, elle ne pouvait pas lui infliger une humiliation ! Et elle était inconsciente de la beauté de ce sentiment né de son âme ! Il lui semblait tout naturel. Eh bien, la Française, la voilà ! Chez elle, plus encore que chez les autres femmes, le fonds de l'amour est la matornilé. Je l'ai dit ailleurs, « elle est la mère de l'homme petit et grand ». Son instinct inéluctable, sa joie suprême est de lui donner du bonheur. Ouoi d'étonnant à ce qu'elle lui résiste si mal quelquefois î
La Parisienne est assurément responsable pour cette réputation de perversité et de légèreté que les Françaises ont à l'étranger. Elle est une variété de notre espèce féminine, elle n'est pas l'espèce. Il est aussi injuste qu'antiscientifîque de juger toute une espèce d'après une variété.
On peut naître provinciale à Paris et Parisienne en province. C'est l'avis de toutes les vendeuses de la rue de la Paix et leur psychologie instinctive n'est pas à dédaigner. La Parisienne est la femme qui, seule, absorbe et reflète l'ambiance de Paris, son élégance, son esprit, sa fine sensualité. Cette femme est, assurément, un des sujets les plus intuitifs que les dieux aient mis sur la scène de ce monde. Elle donne à son rôle, quelque humble qu'il soit, un relief énorme. Elle n'a pas de tempérament, elle s'en crée un, elle n'a pas de beauté, elle s'en fait une, elle est une illusionnisie de première force. Est-ce à dire qu'elle soit entièrement artificielle ? Non, elle est inconsciemmxent une grande artiste. Il faut voir la « midinette » trouver du premier coup, pour relever sa jupe, le mouvement qui mettra sa silhouette en valeur, et la mondaine ouvrir son boléro lentement, savamment, avec une légère aspiration qui gonfle sa poitrine et donne à sa chemisette de soie ou de batiste une provocante palpitation de vie. Ce sont là des manceuvres de tentatrice assez méprisables en soi, mais si bien faites qu'il m'arrive souvent d'applaudir d'un sourire.
Ce printemps, je déjeunais à Armenonville avec une amie américaine et son mari. En face de nous se trouvait une femme plus élégante que jolie. A un
340 l'île inxowue.
moment donné, elle sortit un petit miroir enchâssé d'or, puis avec un minuscule mouchoir à houppe repoudra son visage, légèrement, artistement autour des narines, de la bouche, les pierreries de ses bagues mettaient de fugitifs éclairs dans la grâce de son geste.
Ma compagne, qui, comme fascinée, avait suivi l'opération, eut un soupir.
— Nous ne saurons jamais faire ces choses-là, dit-elle d'un air na\ré tout à fait comique.
— Avez-vous remarqué, ajoutai-je, que pour s'arranger, elle a profilé de ce que son mari est allé causer un instant avec un ami au fond de la salle... histoire de ménager les illusions de l'homme !
— Oui, oui, c'est habile, répondit madame C... Puis promenant son regard autour d'elle :
— En Amérique, un endroit semblable serait plein de beautés ; ici, il n'y en a pas, et toutes ces femmes sont délicieuses, intéressantes. Au milieu d'elles, je me sens gauche, mal habillée... Oh ! sûrement, elles appartiennent au diable, ajouta-t-elle avec un dépit enfantin.
— Pas autant que vous croyez, répondis-je sérieusement.
De fait, les Parisiennes qui vivent à haute pression, dans une atmosphère surchauffée par les passoins et les convoitises, pourraient être pires. Un grand nombre ennoblissent leur vie mondaine par quelque occupation artistique et par des bonnes œuvres. Je n'affirmerai pas qu'elles ont été créées pour répandre la vertu, mais plutôt le goût, l'élégance, la frivolité même. Leur rayonnement est fait
pour alléger, égayer l'almosphère, il s'étend loin... très loin. Si elles disparaissaient, eh bien, je crois qu'il y aurait en ce monde un peu moins de lumière.
J'ai dit comment la Française prie, comment elle aime, je veux dire comment elle est élevée afin qu'on la comprenne mieux et qu'on puisse la juger avec plus d'équité.
Et d'abord son éducation retarde sur celle des femmes du Nord, sur son époque, sur son esprit même. Il s'ensuit une pénible désharmonie. Cette éducation stérilise une grande partie de ses dons et met en elle d'irrémédiables faiblesses. Pour qu'elle réagisse aussi victorieusement qu'elle le fait, il faut qu'elle possède des forces supérieures et la réaction ne va pas sans douleur. On traite son corps et son cerveau avec une ignorance flagrante de ce qu'ils sont et de ce qu'ils réclament. Parents et médecins sont également coupables. La plante végétale est toujours plus intelligemment soignée que la plante humaine. On ne donne au corps de la jeune fille ni assez d'espace, ni assez d'air, ni assez d'eau. Elle ignore le plaisir de la marche rapide et libre, des jeux sains, de l'émulation d'adresse, des victoires •♦ sportives. Pour elle, l'exercice consiste à cheminer aux côtés d'une grande personne, à régler son pas sur le sien. Après tant d'années, je retrouve en moi l'ennui mortel de ces promenades-là. Quant à son cerveau, il reçoit maintenant une instruction supérieure, on le bourre de combustible, on lui permet de faire de la vapeur et à cette vapeur on ne prépare aucune issue. La volonté, l'initiative personnelle, la faculté organisatrice ne sont jamais exercées. On
met à la jeune fille une paire d'œillères pour l'obliger à regarder droit devant elle ; tout le temps, elle louche ou à droite ou à gauche et souvent elle continue à loucher toute sa vie. Réduite à vivre sur ellemême, elle absorbe forcément les poisons que distille l'être humain en formation et elle ne les rejette jamais tous. Dans son rêve, il n'y a que le mariage. De lui, elle attend tout, la liberté, la position sociale, le bonheur, Vêtre enfin. L'homme avec qui elle n'a pas eu l'occasion de se familiariser exerce sur elle une fascination rapide et complète. Epouse fidèle c'est le mari qui est son objectif ; épouse infidèle, c'est l'amant ; mère, c'est le fils. Au bout de deux ou trois ans de mariage, nombre de femmes qui ont fait des études sérieuses, conquis tous les brevets, ne sont môme plus dans le mouvement intellectuel. Oiiand on parle devant elles des questions vitales qui intéressent la société tout entière, leurs yeux dis traits disent assez qu'elles ne s'y intéressent point. De par leur éducation latine et semi-orientale, elles sont encore « le sexe ». Par exemple, chez nous, la mère n'oblige pas le frère à céder à sa sœur, comme fait l'Américaine. Selon la vieille idée atavique, c'est au contraire la sœur qui doit obéir au frère parce qu'il est le mâle. Il m'arri\e souvent de rencontrer des femmes du peuple ramenant leur gamin de l'école et ce sont elles qui portent la serviette pleine de livres. Oh ! je devine bien la joie secrète qu'elles y trouvent, mais cela m'exaspère toujours, car je sais les conséquences de cette faiblesse qui ira se répétant dans mille autres circonstances.
La Latine n'a pas conscience encore qu'elle n'ap-
parlient point à l'homme, mais à la société. Elle ne parle jamais à son fils de ses devoirs envers la lemmc. Elle ne lui enseigne pas qu'il est tenu à l'aider, à la protéger contre tous, contre lui-même surtout. Elle ne l'impressionne pas avec cette vérité, que déshonorer et pervertir une femme, c'est détruire un foyer, c'est porter préjudice à la race, à la famille, au pays. Sous ce rapport, elle ne sait pas faire de l'homme un gentleman. Voilà pourquoi, en France, l'honnêteté est presque impossible à l'ouvrière tant soit peu jolie, à l'actrice, à l'artiste. Voilà pourquoi la femme est élevée à l'orientale.
Un Américain que je complimentais un jour sur la belle courtoisie et la bonté de ses compatriotes envers les femmes, m'a répondu :
— Le mérite en revient à nos mères. Oh ! elles nous l'inculquent, la chevalerie ! de gré ou de force ! Elles commencent à placer la petite fille sur un piédestal et malheur au frère ou au camarade qui prendrait des libertés avec elle. La seule correction que j'aie jamais reçue, — une correction soignée, — m'a été infligée pour avoir glissé une pincée de sable dans le cou de ma sœur.
Ceci est la manière de changer les loups en bergers. Les Françaises, j'en ai peur, n'useront pas du procédé, car, je le répète sans fierté, elles sont encore « le sexe ».
« Le sexe », oui, et il n'y a rien d'étonnanl, étant donné le caractère qu'une éducation surannée, maladroite, inintelligente leur a fait.
Elles ont une bonté innée, rarement sage, une sincérité du moment, la compréhension de l'honnêteté
344 l'île lnconnue.
pliilôt que de l'honneur, une sensibilité de nerfs plutôt que de cœur, — ce sont des larmes de nerfs qui montent si promptement à leurs yeux. — En général, leur pensée n'est pas forte, leurs élans se transforment rarement en actes, mais tout cela est si joli, si nuancé, si brillant, que la critique est désarmée. La concentration leur est très difficile, elles s'éparpillent, s'émieltent, se dépensent à tort et à travers.
Leur mentalité n'est pas une mentalité d'apôtre. Elles aiment leur religion, elles n'aiment pas la religion, elles aiment leurs pauvres, elles n'aiment pas l'humanité, elles aiment leur beauté, elles n'aiment pas la Beauté.
Ces qualités et ces défauts ressortent surtout dans leur œu\Te humanitaire. A première vue, elle paraît inférieure à celle des Anglaises. Il n'en est rien. L'Église catholique a canalisé le haut idéalisme de leur race et il a produit une multitude d'ordres religieux, de Sœurs de charité. Par leurs soins, enfants, femmes, vieillards, malheureux de toute description ont été secourus... et ces Sœurs étaient bien des femmes, il me semble. Elles ont fourni le dévouement, les mondaines ont fourni l'argent et grâce à ces efforts réunis, la France est peut-être le pays où l'on souffre le moins, où le remède se trouve le plus près du mal.
Dans le bien, cependant, la Française n'apporte pas le même sentiment que l'Anglo-Saxonne. Je vais le démontrer par un joli exemple qui me vient à l'esprit.
L'année dernière, un Américain fut envoyé à Paris par l'Université de Princeton pour étudier les syndicats ouvriers et la condition des travailleurs. Sa
femme, jeune, jolie, élégante, l'accompagna. Ils se logèrent bravement en plein quartier populaire. Pendant que lui se documentait à cœur content, elle allait faisant la propagande pour l'emploi de la brosse à cheveux et de la brosse à dents, elle y employait même sa femme de chambre. Elle avait une chevelure magnifique, des dents parfaites, elle voulait développer autour d'elle ces deux beautés qu'elle prisait sans doute. N'était-ce pas charmant ? Celte propagande eut de très bons résultats, paraît-il. Elle était heureuse de penser que son séjour à Belleville aurait produit un peu plus de propreté et de santé.
Eh bien, jamais idée semblable ne serait venue à une Française. Je ne la vois pas du tout s'intéressant à la chevelure et aux dents des femmes du peuple en Angleterre ou en Amérique. Son éducation l'a rendue timide, routinière, exclusive. Elle est incapable de s'élever au-dessus de son orbite familiale. Quand par hasard, il s'en trouve une qui a quelque initiative généreuse, on dit immédiatement : « Elle pose. » Combien de bons germes n'a-t-il pas tués, ce petit mot bête et bourgeois !
« Elle pose » et, par respect humain, on rentre dans le rang. Le snobisme au moins pousse l'individu en avant, mais le respect humain Fenraye.
Il s'ensuit que si la Française existe, les Françaises n'existent pas. Elles ne sont pas encore entrées dans le vif de l'œuvre sociale, dans l'œuvre du progrès et de la civilisation. Ces deux mots qui signifient plus de lumière, plus de propreté, plus de santé, sont pour la majorité synonymes d'irréligion et de laïcisme. Ce sont des journaux qui doivent deman-
346 l'île incoxnle.
dcr des coups de balai ici et là, c'est un sénateur qui entreprend la croisade contre la pornographie déshonorante et tueuse de virilité. Ce sont des hommes enfin qui font le ménage de Madame la France. Elles ne sentent pas que ce soin leur incombe à elles, les gardiennes de la race.
Un jour, en chemin de fer, une Américaine avec qui je voyageais, se mil à regarder des journaux illustrés qu'un jeune homme venait de laisser derrière lui, elle me les montra.
— Comment les Françaises souffrent-elles qu'on vende de pareilles horreurs ? me demanda-t-elle.
— Les Françaises ne s'occupent pas de cela, répondis-je.
— Elles ne s'occupent pas de cela ! répéta ma compagne, et elles ont des maris et des fils?... Eh bien, elles sont stupidcs ou elles savent peu de chose.
Et déchirant les journaux, elle en jeta les morceaux hors de la portière.
— Là, fît-elle, d'un ton de satisfaction, ils ne saliront plus le cerveau de personne.
Salir le cerveau ! Non, la Française ne sait pas. Elle ne se rend pas compte que telle gravure ignoble exposée à la devanture d'un kiosque peut accrocher l'œil de son fils, qu'elle se photographiera instantanément derrière son front, le rendra plus sensible à Ja provocation vénale et deviendra peut-être l'agent <le sa ruine, de sa mort même. Non, elle ne réfléchit jjas, son éducation a fait d'elle une rêveuse, elle n'en il pas fait une femme qui pense.
De plus, les Françaises n'aiment pas leur espèce. Elles sont toujours avec l'homme. Leur 'instinct ne
les pousse pas à se solidariser. Elles travaillent au bien par petits groupes et leur œuvre demeure pa?.'tielle et faible. Elles n'ont pas l'idée de se liguer afin de réclamer des lois plus équitables pour la femme, la recherche de la paternité entre autres ; les mères ne trouvent même pas le moyen d'obtenir des écoles, des lycées, des casernes saines pour leurs enfants, l'espace suffisant à la santé des petits. Il faut le dire, elles sont profondément ignorantes de l'hygiène nécessaire. On ne leur a rien enseigné de ce qu'elles devraient savoir. Mieux instruites, douées comme ellos le sont, elles pourraient devenir une puissance dans l'État, une puissance bienfaisante. Elles n'ont pas encore pris conscience d'elles-mêmes et de leur pouvoir véritable. Elles n'ont pas à leur actif une seule de ces belles victoires qui sont le triomphe des Anglo- Saxonnes. H y a quelques années, le contre-coup du féminisme anglais s'est fait sentir parmi elles. Il y a produit un bouillonnement léger, oh ! bien léger et cependant qui n'est pas demeuré sans effet. Il est impossible de ne pas sentir que le mouvement initial de leur évolution a été donné. Qu'en sortira-t-il ? Un troisième sexe ? J'en doute, le Français trouvera peut-être un jour à ses côtés, non plus l'Eve tentatrice, mais l'Eve rédemptrice. Il lui fera froide mine d'abord, j'imagine, puis il finira par l'adorer. Elle renouvellera sa coupe de volupté, y versera un vin plus pur et une race meilleure naîtra. La nature n'a pas, tant s'en faut,. dit son dernier mot avec la Française.
En attendant, elle enrichit son pays par son labeur, elle crée des foyers aimables, elle fait du bon-
heur et de la joie. Ce n'est pas rien cela, ah ! non, ce n'est pas rien.
Une ballade de Richepin intitulée La Glu, un pur chef-d'œuvre, résume son àine tout entière. Écoulez : « La Glu demande à son amoureux, un pauv'gas, le cœur de sa mère pour son chien. Le pauv'gas tue sa mère, lui prend le cœur et en courant le porte à celle qui ne l'aimait pas. Puis en courant, il tombe, le cœur roule par terre et on entend qu'il disait en pleurant : « T'es-tu fait mal, mon enfant ? »
Voilà ce que peut, voilà ce qu'est en réalité la Française, cette femme frivole, légère, qui trompe son mari.
Londres.
Dans la langue de l'Anglo-Saxon, dans celle du Français, on retrouve à merveille les traits divers qui les caractérisent.
L'Anglais n'est pas euphonique, il n'a aucune modulation. Sa beauté réside dans sa force d'expression et dans sa richesse. Sa grammaire est simple. Sa syntaxe, plutôt lourde, donne des effets extrêmement graphiques. On dit par exemple : « Two foam covered horses », littéralement : « Deux, d'écume couverts chevaux. » Ce n'est pas gracieux, mais quand mon œil et ma pehsée arrivent au mot « chevaux », ils les voient couverts d'écume et l'impression est saisissante.
Le verbe est l'âme de la langue anglaise. C'est avec le verbe qu'elle écrit ses variations et donne ses tons de force. Elle aHirme au moyen d'auxiliaires qui ex-
priment le devoir, la volonté, le pouvoir : « shall, will, can, must, etc. ». Elle aHir'me avec emphase à l'aide d'un verbe d'action « to do ». Elle dit : « I do like this », la traduction « j'aime ceci » paraît singulièrement faible à côté de ce double affirmatif. Elle transforme ses participes présents en substantifs comme dans « your doing, your being », « votre manière d'agir, votre manière d'être », et ces substantifs qui affirment ont une vigueur d'expression dont le français n'a pas l'équivalent.
L'étude de l'anglais est une éducation en soi. Il n'a pas de nuances, mais il a des tons. Il ne se prête pas à l'équivoque, il ne sait rien atténuer. Il donne à la grossièreté, à la vulgarité, au mensonge, au manque de parole, un relief qui les rend odieux. Quand on dit : « I will », « je veux », il est difficile de se dérober... il faut vouloir. L'anglais, avec ses abréviations constantes, fait sentir le prix du temps, il pousse à l'action, il emboîte le pas au progrès. Son argot a une puissance graphique extraordinaire. Anglais et Américains fabriquent les mots dont ils ont besoin, ces derniers en lancent chaque jour de nouveaux ; la sélection se fait d'elle-même, ceux qui sont bons demeurent, les autres passent. Aussitôt la bicyclette inventée, on a dit : « bicycler. » Il en a été de même pour l'automobile, on l'a appelé « moteur » et on a fait le verbe « motorer ».
L'anglais n'est pas la langue de la passion, mais de la camaraderie humaine. Il est la langue des affaires, du sport, de la pensée virile, de la philosophie, de l'humour, de la spiritualité, de la Bible. Il est la langue des rimes de la nursery et la langue
350 l'île i.nco.wue.
de Shakespeare. Son vocabulaire a des mots pour peindre les splendeurs de l'Orient même. Il est surtout un merveilleux instrument de progrès et de civilisation.
Le français n'est pas aussi mélodieux que l'itaTien, mais tous les étrangers le trouvent agréable à entendre. Si son orthographe est subtile et compliquée, sa syntaxe est admirable de logique et de simplicité. Le français des maîtres a une grande fermeté, il s'en dégage une sorte de lumière qui frappe l'œil aussi bien que l'esprit et les maîtres savent ce qui leur en coûte pour produire cette lumière. Malgré sa pauvreté, la langue française est fine et élégante. Comme une vraie grande dame, elle sait rendre la grossièreté moins grossière, la laideur moins laide. Elle n'est pas la langue de l'amour et de la passion, mais de l'ûme et du sentiment. Elle- est aussi la langue de l'esprit, de la science ; elle possède des nuances et des ressources infinies. Aucune n'est plus difficile à manier, elle est une torture et une joie. A un moment donné, certains écrivains ont essayé de troubler avec des mots étranges sa belle eau limpide, ils n'y ont point réussi. Son génie l'a maintenue pure et claire. Et maintenant, un autre danger la menace. Ses grands-prêtres ont seuls le droit de lui donner des mois légitimes et ils n'y mettent aucune ardeur. Ils l'aiment un peu trop platoniquement. Ils font de la littérature et ils ignorent la vie. Ils ne s'aperçoivent pas que leur pupille ronge son frein. De fait, elle a besoin de mots, de mots nouveaux, de sang rouge, pour échapper à l'archaïsme, suivre le mou\ement et se répandre. Comme toutes les filles trop étroitement
LOXDRKS. 351
gardées, elle prend où elle peut ce qu'on lui refuse. Quand elle se montre avec quelques néologismes, ses tuteurs l'accablent de leur mépris, l'appellent : « jargon moderne ». Mieux vaut pourtant un jargon vivant qu'une langue morte. Mais je suis bien tranquille, le français ne tombera ni dans l'archaïsme qui serait sa mort, ni dans la vulgarité qui serait sa décadence. Une fois encore, son génie le sauvera.
Aujourd'hui, j'ai jeté les yeux sur les journaux anglais, allemands, russes, français, italiens, espagnols étalés en bel ordre dans le salon de lecture de l'hôtel. Toutes ces langues écrites ont des physionomies diverses. L'allemand, avec ses innombrables majuscules, ses lettres serrées, a quelque chose de dur et d'agressif, il grifle les yeux. Je ne puis trouver un autre mot pour exprimer l'impression que j'en reçois. Le russe fait l'effet d'un fourré inextricable. L'italien et l'espagnol ont l'air noble et classique, mais d'une autre époque. L'anglais, clairement masculin, le français tout aussi clairement féminin, avec leurs caractères nets et simples, sont bien du xx^ siècle. Ils plaisent au regard, ils sont sympathiques. Les deux races qui ont créé ces instruments-là doivent, si je ne me trompe, posséder des éléments de durée et de suprématie.
Londres.
Le snobisme ! Ah ! m'y voici ! Le mot est anglais, mais la chose ne l'est pas exclusivement. Elle est inhérente à la nature humaine, comme la vanité dont elle est une forme. Les Anglo-Saxons en sont parti-
352 l'ii.e inconnue.
culièrement affectés. Il est impossible de ^■ivre huit jours en Angleterre sans s'en apercevoir. Le plus humble employé singe son patron, la femme de chambre copie sa maîtresse d'aussi près qu'elle l'ose. C'est du bas en haut de l'échelle une imitation servile de tout ce qui est au-dessus de soi. Et les ruses que l'on imagine, la stratégie que l'on déploie, les bassesses auxquelles on descend pour se faufiler dans le rang supérieur sont inénarrables. La petite bourgeoisie courtise la bourgeoisie moyenne, la bourgeoisie moyenne courtise la haute bourgeoisie, la haute bourgeoisie courtise l'aristocratie, l'aristocratie courtise la royauté... et la royauté courtise Sa Majesté l'argent. Cela s'arrête là parce que dans cet ordre de choses, il n'y a rien au-dessus. Je fais de la psychologie et de l'histoire naturelle, toute vérité scientifique doit être bonne à dire et à entendre. Le snobisme entre pour une part énorme dans le loyalisme des .\nglais envers leurs souverains. Je n'imagine pas que ces derniers aient la moindre illusion à cet égard. La mort de la reine Victoria a certainement provoqué des regrets sincères, mais ces regrets étaient joliment atténués par la satisfaction que l'on éprouvait à pouvoir porter le deuil d'une reine... là, comme des gens de la cour. Les plus petits se sentaient grandis. Certaines bourgeoises prenaient un air important des plus drôles et laissaient voir un joli dédain pour les nations républicaines privées de cet honneur. C'était du meilleur comique que la nature ait fait.
L'ne vanité aussi puérile m'a longtemps déroutée. Elle me semblait incompatible avec le caractère mâle
de nos voisins. Je vois mieux maintenant. Ils ont une nature simple qui les rend virils et forts, mais qui les garde enfants. Ils sont imitateurs parce qu'enfants, ils sont sensibles à la suggestion parce qu'enfants. Nulle part, une idée, une mode, une expression ne prennent aussi vite, ne se propagent aussi rapidement qu'en Angleterre. Il y a quatre ou cinq ans, on terminait toutes les phrases par un horripilant « Don't you know ? » « Ne savez-vous pas ? » qui ne rimait à rien. Il a été remplacé par : « Is that so ? » « Est-ce ainsi ? » « Really ? » « Réellement ? » « Rather », « Plutôt ». Et dans ces petits mots dont on ponctue la conversation, les femmes mettent une jolie affectation.
La suggestion ! Si un jour la fantaisie venait au roi, par exemple, de se promener sur des échasses, — ■ elle ne lui viendra pas, malheureusement, — le lendemain, la majorité des Britishers se transformerait en échassiers.
Pendant une saison à Hombourg, le souverain ayant porté des souliers à fortes semelles et à gros clous, les hommes ont aussitôt renoncé aux chaussures élégantes pour l'imiter. S'il avait retourné le bas de ses manches comme le bas de ses pantalons, ses sujets se seraient empressés d'en faire autant. Et c'eijt été considéré très chic.
Le tatouage a failli redevenir à la mode. Quelques Brummels ont fait illustrer leur peau. Le coût et la douleur de l'opération ont seuls empêché le retour à la peinture primitive. Je le regrette par pur amour de l'art.
Si le snobisme est responsable pour une foule de
choses mesquines et méprisables, il a aussi pas mal de bonnes œuvres à son actif. Il y a une dizaine d'années, par exemple, les bas-fonds de Londres ont éveillé, Dieu sait par quelle suggestion, la curiosité et la pitié de la haute société. On allait explorer la zone de la faim, y frissonner d'horreur... et y porter de l'argent. C'était la mode de s'occuper des miséreux, « to do slumming ». Je regrette l'impossibilité de traduire celte expression anglaise qui donne exactement l'esprit de cette espèce de charité... Les oisifs en quête d'émotions, des amateurs philanthropes ont fait des trouées au nord et au sud de la métropole. Ces trouées ont été élargies par d^s gens sérieux et l'œuvre de pénétration s'est avancée d'autant.
C'est une grande dame, m'a-t-on dit, qui a eu la première l'idée de donner des garden-parties aux pauvres et de les recevoir chez elle. Immédiatement, elle a trouvé des imitatrices parce que grande dame.
A Londres, pendant la saison, il y a de nombreux bazars patronnés par les femmes de l'aristocratie. Les bourgeoises y accourent en foule pour le plaisir de les coudoyer, de se trouver dans leur atmosphère. Elles sortent le porte-monnaie vide, mais le cœur gonflé de satisfaction par le sourire de quelques vendeuses titrées. Qu'est-ce que ce sourire d'Altesse ou de duchesse a de particulier ? Elles seraient bien en peine de le dire, mais il leur donne un plaisir intense.
Assurément, la charité inspirée par le devoir ou l'amour de l'humanité serait plus noble, mais les âmes médiocres sont incapables de l'éprouver. Qu'est-ce donc qui les pousserait à ou\rir leurs
bourses ? Je le demande aux moralistes qui en savent tellement plus que la nature !
A Londres, on rencontre souvent de plaisantes manifestations de snobisme. Dans un des grands hôtels cosmopolites, en allant \ oir des amis, mes yeux furent attirés par une carte placée sur la porte de l'appartement voisin du leur. Je m'approchai et je lus ces mots : « En visite au château de C... ». Cela faisait bien. C'était si enfantin, si habile et si caractéristique, que je ne pus m'empêcher de rire. J'aurais voulu voler cette réclame d'un nouveau genre et l'encadrer. Elle a produit son effet, je n'en doute pas.
Le côté vulgaire et ridicule du snobisme me frappait seul autrefois. Aujourd'hui, il m'apparaît comme une force créée par la nature pour réfréner chez nos voisins une foule d'instincts violents et en même temps pour les policer, les affiner. Un individu qui joue au gentleman le devient toujours un peu: La femme de basse naissance qui s'efforce de ressembler à une lady y arrive plus ou moins. Elle met une sourdine à sa voix, se surveille du matin au soir, s'exerce à la générosité. La voilà donc en progrès.
J'ai connu un riche manufacturier, un homme intelligent, remarquable dans son genre, mais rude et passablement mal éle\é, autoritaire avec les siens, grossier avec ses serviteurs. Il fut anobli, devint Sir Charles Reading. Je le revis deux ans après. A ma grande stupéfaction, il avait l'air d'un gentleman, ses manières s'étaient considérablement améliorées. 11 donnait ses ordres convenablement, réprimait ses mouvements d'humeur à devenir cramoisi de l'effort, mais jl les réprimait. El ce qui était mieux encore, il
faisait construire une école d'agriculture pour des orphelins. En observant cette métamorphose, je me pris à regretter que la République qui, mieux que la Royauté, aurait le droit d'annoblir ceux qui ont servi le pays dans l'industrie et dans l'art, ait renoncé à ce privilège. La noblesse obligerait les parvenus à plus de tenue, de décorum, de générosité. La croix de la Légion d'honneur a été tellement prodiguée qu'elle a perdu son prestige. Il faudrait trouver autre chose. En France, il y a des snobs, comme partout, mais le Français- n'est pas snob, pas plus que l'Italien et l'Espagnol, sa vanité est tout autre. Il a conscience de sa propre valeur et n'ambitionne pas de réfléchir la lumière des autres. Il cherche toujours à briller de la sienne propre. La vieille aristocratie lui inspire un certain respect, la jeune aristocratie l'offusque et l'irrite plutôt. Ni l'une ni l'autre n'ont assez d'influence sur lui, même pour lui imposer un nœud de cravate. Le snobisme n'est pas le fait de cette granÏÏe dame qu'est la race latine, mais plus je considère ses effets, ses résultats, plus je suis convaincue qu'il est nécessaire pour la race anglo-saxonne. C'est une force de fond, il faut de celles-là pour soulever les masses énormes. L'admirable nature a, du reste, trouvé moyen de lui faire produire du bien. La flamme ne monte pas seule, la fumée monte aussi.
Londres.
Oh ! le beau, le bon dimanche ! Il a laissé en moi une impression que je veux tâcher de fixer tout de suite afin que sa chaleur ne se perde pas. C'est par
leur chaleur, il me semble, que les impressions se communiquent le mieux. J'ai toujours l'angoissante crainte de ne pouvoir rendre ce que j'ai vu ou senti et puis, quand, bien ou mal, c'est fait, je suis tout étonnée.
J'ai déjeuné chez madame Nerwind et j'ai eu l'agréable surprise d'y trouver miss Talbot, arrivée la veille pour une ^■isite d'une quinzaine de jours. Sa présence changeait tout l'aspect de cette demeure de douairière d'où beaucoup de vie s'est déjà retirée.
L'Honorable madame Xerwind est une femme de soixante-cinq ans peut-être, veuve et sans enfants. Sur ses cheveux d'un blond décoloré, très lisses et noués simplement derrière la tête, elle ne porte pas de « cap », un signe notoire d'indépendance. Son visage large, aux traits forts, est caractéristique d'originalité. On peut dire que c'est un nez aquilin entre de gros yeux bleus intelligents et bons, et une bouche moqueuse. Sans s'en apercevoir probablement, elle a quitté les eaux où sa caste et sa génération sont ancrées et elle n'a pas pu entrer tout à fait dans le courant moderne. En conséquence, elle se trouve plutôt isolée moralement. L'aversion fixe qu'elle a pour les snobs, les bourgeois et les domestiques, excite drôlement sa verve et tient en haleine son esprit combatif. C'est moins un parti pris qu'une incapacité absolue à comprendre les uns et les autres.
Depuis nombre d'années, madame Nerwind passe les hivers en Italie ou dans le Midi de la France. Vers la fin d'avril seulement, elle rentre à Londres, remonte sa maison toujours plus ou moins disloquée, fleurit ses fenêtres et elle est chez elle pour ses
amis et connaissances. Elle s'arrange de manière a avoir comme compagne de voyage ou comme hôte quelque jeune fille de son monde. Beaucoup de vieilles dames anglaises font de même. C'est une manière habile et pratique de se raccrocher à la vie. Madame Nerwind a une affection particulière pour miss Talbot, elle m'a avoué qu'avec personne elle ne s'entendait aussi bien. Intérieurement, j'ai de nouveau félicité Rodney.
— Je n'ai invité personne, me dit mon hôtesse comme nous prenions place ù la table du déjeuner, parce que Ruby veut nous conduire au service religieux des vagabonds.
— Il }' a un service religieux pour les vagabonds î
— Oui, et tout près d'ici, répondit la jeune fille. Quand je suis à Londres, j'y vais tenir l'harmonium. 11 a été institué par lady R... Elle est morte, mais son fils le continue. Et savez-vous, ces pauvres êtres errants, car ils sont aussi errants que les chiens de Constanlinople, sont autorisés à se faire adresser leurs lettres Duke Street. Après le service, on apporte le courrier reçu pendant la semaine, le clergyman lit tout haut les noms des destinataires et ils vont réclamer leur correspondance. De cette manière, une nouvelle, une communication peut les joindre.
— Ah ! quelle jolie idée ! m'écriai-je, elle est bien d'une femme, celle-là ?
— N'est-ce pas ? fit miss Talbot avec un rayonnement de fierté. Préparez-vous à avoir le cœur très serré. Vous ne craignez pas de souffrir pour les malheureux, j'imagine ?
— Non. Il me semble que nous leur devons bien cela.
— C'est tout à fait mon sentiment,
— Edith vous a sans doute écrit qu'elle arrive après-demain avec Rodney ? dit madame Nerwind.
— Oui, et son appartement à l'hôtel Claridge sera prêt. A propos, qu'avez-vous dit quand cette jeune personne vous a appris le résultat de son « week end » à Wimbledon ?
— Que Dieu vous aide ! C'est avec cette phrase que j'accueille généralement les communications de ce genre, car le mariage est un saut dans l'inconnu.
— Oh ! je vous en prie, ne croassez pas, fît drôlement Ruby en mettant sa main sur celle de son amie.
— Eh bien, je ne croasserai pas.
— Avec Rodney, je n'ai peur de rien.
— Naturellement, répondit madame Nerwind, lé visage illuminé d'une douce moquerie.
— Qui aurait jamais pensé que je serais témoin des fiançailles de cette petite fille qui vous tient de si près, dis-je à mon hôtesse. Il faut bien reconnaître que les fils de nos vies devaient se croiser pour amener cette jolie coïncidence et qu'une volonté les a croisés.
— Comment avez-vous donc fait connaissance, vous deux ? demanda miss Talbot... A l'hôtel n'est-ce pas ?
— ■ Oui, nous nous sommes regardées assez longtemps sans nous adresser la parole, puis nous avons fini par échanger de petits saints. L'automne dernier, j'entrai un jour dans le salon avec une Américaine et
continuant notre conversation, je dis tout haut : « Il y a quelque chose qui surpasse la vanité féminine, c'est la vanité de l'Anglais. » Madame Nerwind que je n'avais pas vue et qui écrivait dans un coin, se retourna brusquement :
— Vous avez raison ! s'écria-t-elle.
Ce fut si spontané que je me mis à rire. Voilà vraiment la phrase qui a rompu la glace entre nous et qui me vaut le plaisir de ce déjeuner. Et voyez l'enchaînement des choses, je m'efforce de le montrer parce que nous ne le remarquons pas assez : cet hiver, à Monte-Carlo, n'ai-je pas été mise en rapport avec les Baring, vos amis ?
— Bien extraordinaire, en effet.
— Je devais même être témoin de leur changement de fortune.
— Oh ! je vous envie cela ! s'écria Ruby. Si je m'étais trouvée à Saint-Olaf, je crois que j'aurais sauté hors de ma peau !
— Inconvenant plutôt, dit notre amphitryonne avec un sérieux comique. Les Baring, j'en suis sûre, n'ont rien fait d'aussi choquant.
— Non, la nouvelle a produit sur eux l'effet d'un coup de foudre, voilà tout.
— ■ Et... Rodney ?.,. demanda la jeune fille en rougissant. Comment l'a-t-il reçu ce coup de foudre ?
— Sans broncher, je vous l'affirme.
— Dear boy !
— C'est grand dommage pour Edith que M. Wilkes ne soit pas mort cinq ou six ans plus tôt, reprit madame Nerwind. Elle a été fort belle, vous savez.
— Elle l'est encore, répondis-je.
— Oui, mais en plus de la régularité des traits, elle avait un éclat extraordinaire. Le second fils de lord Crâne s'était passionnément épris d'elle ; ses parents s'opposèrent d'abord à ce mariage, il voulait passer outre. Miss Baring refusa d'entrer dans une famille où elle ne serait pas la bienvenue.
— Je la reconnais là.
— Le jeune homme partit seul pour la Chine où était son régiment. Six mois plus tard, lord Cranc ayant appris, je ne sais comment, le refus d'Edith, alla la demander lui-même à sa mère et le mariage fut annoncé. Il ne devait pas se faire après tout, car le fiancé fut emporté par le choléra à Hong-Kong. Il y a bien douze ans de cela.
— Et depuis, il n'a été question de personne pour elle ?
— • Pas que je sache. Madame Baring n'a pas eu les moyens de la produire.
— Cependant, rien ne m'ôtera de l'esprit qu'elle aime quelqu'un, fit Ruby d'un air grave.
— Vous avez reconnu les symptômes ?
— Précisément. Rodney croit que c'est un effet de mon imagination. Pour ces sortes d'affaires, les hommes sont aussi aveugles que les chauves-souris en plein jour. Quelle est votre impression, Pierre de Coulevain ?
— La même que la vôtre, et je l'ai eue dès les premiers moments.
— Cela n'est pas étonnant, un romancier doit être plus clairvoyant que les simples mortels.
— Oh ! maintenant que miss Baring est une héritière, s'il y a Quelqu'un dans la coulisse, il ne tardera
362 l'île lncoxxue.
pas à s'avancer. Je suis bien tranquille, fît madame Nerwind, non sans une touche d'ironie.
— Allons, allons, chère... les hommes désintéressés ne manquent pas. J'en sais quelque chose, ajouta la jeune fille avec un petit rire heureux.
— Ce qui n'empêche pas que le testament de monsieur Wilkes a mis un bel atout dans le jeu d'Edith et dans celui de son frère cadet.
— Comment est-il, ce frère cadet ? demandai-je curieusement,
— Charmant, répliqua miss Talbot, plein d'entrain et de courage, un prospecteur enragé. Comme signe particulier, il a Fadmiration de l'Américaine. Et c'est un libéral à tous crins. Je suis sûre qu'il vous plaira. Toutefois, ne nous avisez pas de faire des infidélités à « my dear boy », il serait terriblement blessé.
— Où Rodney logera-t-il maintenant ?
— Dans la garçonnière de son ami Bob Ashley, qui est parti pour une croisière de quelques mois sur le yacht de son cousin. Il lui laisse son domestique, toute son installation.
— Vous vous prêtez vos maisons comme nous nous prêterions des mouchoirs de poche, dis-je en riant.
— Absolument, et cela arrange tout le monde. J'espère que Rodney nous oiïrira le thé dans son appartement.
— Hem ! mon rôle de chaperon ne sera pas une sinécure, dit madame Xerwind avec un bon sourire.
— Non, mais comme les enfants bien élevés, nous ne vous donnerons pas de peine et vous vous amuserez sans en avoir Fair.
LONDRES. iHjS
Affectée déjà sans doute par l'arrivée du « dear boy », la jeune fille causa brillamment pendant tout le reste du déjeuner. De sa personne émanait une ioic inconsciente qui éclairait littéralement cette triste salie à manger londonienne et qui nous toucha, nous, les Aieilles femmes, comme un chaud rayon de soleil.
A trois heures, nous partîmes à pied pour le service des vagabonds. Ruby nous introduisit dans une maison à façade étroite. Au bout d'un corridor, nous pénétrâmes dans une sorte de parloir meublé d'une table et de quelques chaises. Kous fûmes reçues par l'Honorable M. G..., le fils de lord R..., un homme d'une quarantaine d'années, que j'aurais pris pour un clergyman et qui, du reste, en faisait l'office. Il demanda à miss Talbot si elle avait une préférence pour quelques hymnes. Elle répondit qu'elle accompagnerait celles qu'il désignerait.
— Eh bien, fit-il, prions d'abord Dieu de nous inspirer ce qui peut le mieux toucher les malheureux que nous voulons aider.
Et inclinant sa haute taille, il prononça quelques mots que je ne pus bien saisir et que mes compagnes répétèrent avec lui.
Après cette invocation, il nous introduisit dans une vaste salle très claire, très propre, parfaitement ventilée. IVous montâmes sur l'estrade, Ruby prit place à l'harmonium, -M. G... devant la table qui tenait lieu de chaire, madame Nerwind et moi nous nous assîmes un peu en arrière.
Par manque d'habitude des estrades, j'éprouvai d'abord un horrible malaise, une timidité enfantine. 11 me fallut un véritable effort de volonté pour
la vaincre. Lorsque enfin, j'osai promener les yeux autour de moi, tout autre sentiment que celui de la pitié disparut. J'eus la sensation physique que mon cœur, — ce que nous appelons ainsi, du moins, — m'avait quittée et qu'il était en bas dans la salle. Je ne m'étais jamais trouvée en présence d'un nombre aussi considérable de miséreux. Il y en avait plus de deux cents et il en arrivait encore. A la porte, on leur remettait une grande lasse émaillée qu'ils plaçaient ensuite sous leur banc.
Déracinés, tous ces êtres-là ! Sans foyer ! sans même l'abri d'une paillote ! La parole de l'Évangile me revint à l'esprit : « Les renards ont des tanières et le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » Est-ce que cette parole n'aurait pas été dite pour eux ? Et ce que je voyais n'était que la millième partie d'un flot humain gros de milliers d'individus, — je n'ose en écrire le nombre, — qui marchent, marchent toujours, mangent quand ils peuvent, dorment et meurent où ils tombent ! Je les examinai avidement. La majorité se composait d'hommes dans la force de l'âge. A l'exception de trois peut-être, les physionomies n'étaient ni ignobles, ni repoussantes, la plupart même avaient une expression de bonté. Quelques têtes rasées de près indiquaient des prisonniers libérés. Allez donc demander du travail ainsi marqué ! Leur peau était tannée par la saleté et les intempéries, mais ils ne paraissaient ni émaciés, ni anémiés. Ils avaient, au contraire, l'air vigoureux et semblaient bien bâtis. Alors pourquoi ? Alors comment ? Il y avait sûrement chez eux quelque paille, quelque défaut comme il s'en trouve dans
les pierres précieuses et dans les métaux. Hélas ! elle me sauta vite aux yeux, la paille ! Tous les crânes étaient mal modelés, tous les fronts défectueux, tous les regards vacillants. Et Dieu seul sait les altérations, les lésions profondes qui existaient dans leur écorce cérébrale. N'étaient-ils pas presque tous atteints du microbe de l'alcoolisme, de ce phylloxéra de l'être humain, le destructeur des cellules de la volition ? Oui, des ratés, des dégénérés, des phylloxérés et à cause de cela si dignes de pitié.
A notre gauche, à l'entrée de la salle, se trouvaient une cinquantaine de femmes. Leur masse était absolument hideuse. Il y avait là des chapeaux ornés de plumes et de fleurs lamentables, des visages fardés, des faces d'ivrognesses. Beaucoup somnolaient, plusieurs dormaient profondément, la tête sur l'épaule de leur voisine, et la voisine ne bougeait pas ! Elle prêtait son épaule à une sœur de misère. N'était-ce point de la charité, cela ? A y regarder de près, on etit découvert, j'en suis sûre, des parcelles d'or dans tout ce mélange impur. Dieu y regardera de près ! Absorbée comme je l'étais par ce poignant tableau, la voix de M. G... indiquant l'hymne 91 me fît tressaillir et ramena mon regard sur les vagabonds. A ma grande surprise, je les vis ouvrir et feuilleter le livre d'hymnes dont on les avait munis comme s'ils eussent été familiers avec ses pages. Miss Talbot entonna le cantique désigné et avec elle et avec nous, les lèvres habituées au plus vil langage répétèrent ces paroles adorables :
There is a land, a sunny land,
Whose skies are ever brisht
366 l'île lxconxle.
Where evening shadows never fall
The Saviour is its light.
If the cross we meekly bear
Then the crown shall wear
When we dwell among the fair
In the bright for evermore
There is a home, a glorious home, etc..
Il y a une terre, une terre de soleil
Dont les cieux sont toujours clairs,
Où jamais ne tombent les ombres du soir.
Le Sauveur est sa lumière.
Si, patiemment, nous portons la croix
Nous porterons la couronne
Dans la radieuse éternité.
Il est une demeure, une demeure glorieuse, etc..
Ils espéraient cela, les vagabonds ! Oui oserait dire que leurs espérances seront trompées ?
Une terre de soleil ! une couronne î... une demeure glorieuse ! La magie d'une \ ision semblable leur faisait peut-être oublier et les quais de la Tamise et les jours sans pain et les nuits sans abri ! Leurs physionomies s'adoucissaient, quelques-unes s'illuminaient et toutes reprenaient une expression d'enfance infiniment pathétique. Cet acte de foi prononcé avec eux me domia, comme rien ne l'avait jamais fait, la sensation de la fraternité humaine.
Après celte belle hymne, M. G... prit la parole et il me désappointa grandement. Au lieu des mots consolants que j'attendais, il nous raconta par le menu la malédiction de Dieu au serpent et démontra longuement que le Christ, né de la femme, était venu pour exécuter la menace divine. « Il écrasera la tête du serpent », ajouta-t-il avec une inébranlable con-
viction. Ce texte lui plaisait sans doute. Il en scanda toutes ses périodes et le répéta vingt fois au moins avec une satisfaction croissante. Je ne surpris pas un signe d'impatience dans l'auditoire. Les vagabonds, suspendus aux lèvres du prédicateur, semblaient goûter autant que lui ce châtiment infligé à l'ennemi du genre humain.
Son discours achevé, l'Honorable M. G... désigna l'hymne 666.
The Lord my shepherd is.
Le Seigneur est mon berger.
Mes yeux embués de larmes s'arrêtèrent sur les vagabonds. Dieu leur berger ! Intérieurement, je murmurai : « Oh ! comme il les a mal gardés ! »
A travers l'amertume de cette pensée, les mots suivants m'arrivèrent d'autant plus distinctement qu'à mes côtés, madame Nerwind les répétait de toute son âme.
Where living waters gently pass.
He leads us where lieavenly pasture grows.
Aux célestes prairies, il nous conduit.
Aux prairies où doucement coulent des eaux W'es.
Puis encore :
Though I should wallc through death's dark shade. My shepherd is with me tliere.
Dans la nuit même de la mort où je mardi e« -Mon berger est avecjnoi !
Chose curieuse, la certitude me vint qu'il en serait ainsi pour eux. Dans cette salle dont Tair était raréfié par la misère et la souffrance, j'eus une soudaine impression de fraîcheur, de la fraîcheur des eaux ^ives
368 l.'lLE INCONNUE.
coulant à travers « les célestes prairies ». La voix de Ruby acheva de me desserrer le cœur. Je la regardai avec un plaisir extrême. Elle était charmante dans sa toilette simple et toute blanche ; une blouse de soie, une jupe de serge, un chapeau de paille. Je la voyais de profil. Ce n'était plus la jeune fille rieuse qui avait si bien égayé notre déjeuner, c'était une femme consciente de la misère et de l'abjection qui étaient là et qui y compatissait humainement.
Après le chant de cette hymne que je regrette de ne pouvoir reproduire tout entière, on apporta à M. G... la correspondance des vagabonds. Oh ! ces lettres, ces pauvres lettres, noires, sales, avec des caractères en zigzag, tracés par des mains d'hommes enfants. Un grand nombre n'avaient pas été réclamées et ne le seraient probablement jamais. M. G... lut toutes les adresses. Il y avait beaucoup de Sams, de Johnes et de Smiths. Cinq ou six des destinataires seulement se trouvaient présents. A l'appel de leurs noms, leurs physionomies s'illuminèrent de joie et de fierté. Ils se sentaient quelqu'un encore, j'imagine. Où le vent de la détresse avait-il poussé les autres ? Dieu seul le sait. Dieu leur berger !
M. G... descendit ensuite dans la salle, Ruby voulait en faire autant, madame Nerwind s'y opposa et elle obéit. Dans un haut récipient à robinet, on apporta le thé tout préparé, additionné de lait et de sucre. Comme un marchand tie coco, l'homme chargé de le verser passa dans tous les rangs ; des corbeilles remplies de gros morceaux de pain appétissants suivirent. Je vis l'hôte, un homme du monde, un fils de lord, se mêler à la masse des vagabonds, ses invités,
surveiller avec sollicitude leur goûter, incliner vers l'un ou vers l'autre sa haute taille pour prêter l'oreille à quelque plainte ou encourager et réconforter. C'était là la vraie prédication.
Madame Nerwind, habituée comme toutes les Anglaises à ces sortes de meetings, se tourna vers les miséreux qui se trouvaient à sa droite :
— J'espère que vous trouvez votre thé bon, leur dit-elle du ton amical et simple qu'elle eût employé avec ses égaux.
— Oui, madame, lui répondit-on respectueusement. Nous quittâmes Duke Street, très touchées, très
impressionnées et nous reprîmes en silence le chemin de la maison de madame Nerwind. Les rues étaient désertes absolument et chauffées à blanc par le soleil de juillet. Nous entendîmes tout à coup la musique de TArmée du Salut, et de loin nous vîmes défiler un détachement de ses soldats.
Je m'arrêtai.
— L'Armée du Salut ! fîs-je. Eh bien, après ce que je viens de voir, elle me semble providentielle.
— Père prétend qu'elle est d'utilité publique, dit miss Talbot.
— Ce tapage est-il bien nécessaire ? demanda madame Nerwind. Du reste, s'il faut du bruit pour réveiller les consciences endormies, qu'on en fasse... et partout, ajouta-t-elle drôlement.
Nous eûmes le thé dans le cabinet de travail de notre hôtesse, Ruby nous le servit avec une attention, une sollicitude charmante. Puis sa tasse à la main, elle alla se percher sur le bras du fauteuil de sa vieille amie.
■ — Le discours de M. G... m'a joliment désappointée, dis-je alors.
— Et moi ! s'exclai la la jeune fille. Quel bien a-t-il pu faire à ces malheureux ? Je leur aurais dit simplement : « Aies chers hôtes, je m'intéresse à vous sincèrement, je voudrais vous donner du courage et du travail. Je regrette de ne pouvoir vous offrir qu'une tasse de thé et un morceau de pain, mais je le fais de grand cœur. »
Un sourire moqueur se dessina sous le nez aquilin de madame Nerwind.
— Eh bien, je doute que ce joli speech eût été aussi goûté que celui de M. G...
— Vous croyez que les vagabonds ont aimé ce refrain : « Le Christ écrasera la tête du serpent », demanda i-je^
— Oui, parce que le texte leur est familier. Beaucoup l'ont entendu à l'école du dimanche. L'histoire du paradis perdu est peut-être la seule dont ils se souviennent. Et puis les paroles de la Bible agissent toujours sur l'Anglais, quelque bas qu'il soit tombé,
— Je n'avais pas réfléchi,., murmurai-je. Votre âme est si différente de la nôtre !
— Vous pourriez bien avoir raison, chère, confessa Ruby, Quand je vois tant d'êtres sans feu ni lieu, je deviens une petite oie sentimentale,
— Je suis étonnée, dis-je, qu'il n'y ait pas un clergyman à Duke Street,
— Il y en a un, mais il se trouve en vacances. Il n'est pas facile à remplacer. Les « vagabonds » sont « non conformisl » dissidents, vous savez...
«^ « Non conformist ! » répétai-je. Ils ont une opinion religieuse ?
— Parfaitement. De plus, il leur faut un gentleman. Vn pasteur qui ne serait pas bien né — et ils s'y connaissent ! — ■ n'aurait aucune influence sur eux, ils refuseraient même de l'écouter.
— Vous voyez où le snobisme va se loger ! dit madame Nerwind.
— Oh ! vous êtes des gens étonnants !
— Oui, nous sommes de drôles de gens, confessa mon hôtesse avec un air de résignation tout à fait comique.
— C'est égal, dis-je, cette œuvre de lady R... est bien touchante.
— ■ Originale, surtout.
— Bénies soient les femmes capables de semblables origmalités ! ajoutai-jo du fond de mon cœur.
En rentrant à l'hôtel, je ne pus penser qu'à ces vagabonds qui sont non conformist, — basse église, — et qui veulent un pasteur gentleman ! Quel nouveau trait de caractère je venais de saisir là !
Les vagabonds français ont probablement une opinion politique, mais quant à une opinion religieuse, je suis bien sûre qu'ils n'en ont pas
Quelques heures plus tard, dans la salle à manger de l'hôtel Claridge, le tableau que j'avais eu sous les 3'eux à Duke Street ressortit AÏolemment derrière mon front. Quel contraste ! Autour de moi, je voyais des tables recouvertes de fin nappage, d'argenterie brillante, de cristaux limpides, ornées de fleurs. Sur ces tables où l'électricité était tamisée par des abatjour roses, se succédaient des mets délicats, des
vins généreux. Les convives, richement habillés, étaient des créatures humaines qui n'avaient jamais connu ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni la saleté, qui, pour dormir, avaient toujours pu allonger leurs membres sur des couches fraîches ou chaudes. Pourquoi ici tant d'abondance, de confort, de beauté ? Pourquoi là-bas tant de privations, de souffrance, de laideur ? L'injustice me parut si flagrante, si monstrueuse, qu'elle provoqua en moi un mouvement d'irrésistible indignation. Ma foi en l'équité divine fut ébranlée comme elle ne l'avait pas été depuis longtemps. Je me mis à examiner de près les dîneurs. Je fus obligée de convenir que s'ils étaient vraiment les favoris du destin, ils n'avaient pas l'air de s'en douter. L'habitude, la grande niveleuse, diminuait sans doute chez eux la conscience du bonheur ou la leur enlevait entièrement. Le bon heur que l'on ne sent pas existe-t-il ? Les physionomies ne reflétaient ni plaisir ni joie, quelques-unes étaient maussades et tristes, la plupart trahissaient l'ennui. Les vagabonds, au moins, ne connaissent pas ce mal-là, me dis-je avec une certaine satisfaction. Comme je promenai de nouveau les yeux autour de moi, les vers fameux de Métastasio me revinrent à la mémoire :
Se a ciascun, l'interno affanno Si leggesse in fronte scritto Quanti mai che invidia fanno Ci farebbero pietà, etc.
Si de chacun, le chagrin secret Se lisait écrit sur le front, Combien qui font envie Alors feraient pitié !
Ces paroles apaisèrent soudainement ma colère, elles me firent l'effet d'une révélation. Est-ce que Dieu ne nous parle pas souvent par la voix des poètes ?
Londres.
A chacune de mes visites en Angleterre, je constate les progrès du goût. Ils sont dus un peu à notre voisinage, beaucoup à cette passion soudaine pour la Beauté qui, il y a une quarantaine d'années, s'est réveillée dans l'âme anglaise.
La Beauté ! Cromwell, la Réforme, les Puritains l'avaient chassée, ainsi que la couleur et la grâce. Sous leur action, les vêtements étaient devenus sombres, les lignes rigides, les physionomies dures et ternes, les mouvements automatiques. Ils avaient créé cette laideur particulière qui fît si longtemps l'amusement du reste de l'Europe. C'était la réaction contre la mollesse, la sensualité, le catholicisme, la réaction surtout du masculin contre le féminin introduit par les Stuarts et qui menaçait le génie de la race.
Dans la moitié du siècle dernier, l'Ile Inconnue avait encore l'aspect glacial. On eût pu croire qu'elle faisait partie d'une autre planète, d'une planète très éloignée du soleil. Les maisons étaient grises, à toits plats et ras, les intérieurs froids et nus, la vie d'une uniformité oppressante. Elle suait l'ennui. Ceux qui s'en échappaient apportaient sur le continent des figures de spleen dont le souvenir n'est pas encore effacé. Dans la classe élevée, le scepticisme, le maté-
374 l'île incoxxl
rialisme s'étaient développés extraordinairement. Dans la classe moyenne, il n'y avait que le bigotisme, l'ignorance, l'amour du lucre ; dans le peuple, une grossière indifférence. On affectait alors une absence d'émotion, de sentiment, de patriotisme même, on se proclamait volontiers citoyen du monde et le loyalisme était considéré comme une plaisanterie (a humbug).
Pour les hommes chez lesquels l'idéalité, le goût de l'art s'étaient réfugiés, l'air ambiant était devenu irrespirable, douloureux. Ils quittaient leur pays parce que, comme la colombe de l'arche, ils ne trouvaient pas une branche pour accrocher leur vie. Peintres, poètes, penseurs furent poussés vers l'Italie. La douce mère latine les accueillit avec tendresse, elle leur ouvrit non seulement ses bras, mais ses trésors et ses sanctuaires. Quelques rayons de ce foyer de lumière créé dans l'Ombric par d'humbles artistes tombèrent dans Tàme d'un Ruskin, d'un Burne Jones, d'un William Morris et y allumèrent un inextinguible amour pour la Beauté. Ils ramenèrent la divine exilée en Angleterre, la firent connaître par leur plume, leur pinceau, leur parole. Une multitude de cerveaux avaient sans doute été préparés à la recevoir. La rentrée des lettres grecques en Occident ne souleva pas un plus grand enthousiasme. On se rua vers elle, comme vers une source de joie ; à son contact, les facultés nobles n'entrèrent pas seules en activité, mais aussi la sensualité longtemps comprimée. Dans ce bouillonnement qu'il avait fait naître, l'air pur et simple des Primitifs italiens produisit sur les bords de la Tamise un art subtil et troublant, le vrai art
nouveau. Les Préraphaélites anglais, qui avaient adoré les vierges naïves aux longues mains de prière, créèrent des femmes voluptueuses et intenses. Ce mouvement amena d'abord à la surface des mentalités étranges, passionnées, morbides, qui cherchèrent la Beauté où elle ne pouvait être et qui lui demandèrent non pas des jouissances élevées, mais des sensations inédites. Il y eut des femmes esthétiques, absolument grotesques, dont les moineaux auraient eu peur, des objets esthétiques qui étaient bizarres et laids, des couleurs esthétiques fausses à faire crier, des baisers esthétiques très compliqués et très malsains. On rechercha les étoffes souples, on s'ingénia à se rendre imprécis. On vit à Hyde Park des péplums, des manteaux drapés à la grecque, retenus à l'épaule par d'énormes camées. Nombre de maisons furent peintes en vert, en jaune, et de quel vert ! et de quel jaune ! Mes yeux en ont gardé l'horreur. On s'éprit des fleurs à longues tiges, du lys de l'Annonciation entre autres, on se pâma devant l'humble tournesol. Un véritable vent de folie souffla sur l'Angleterre, — elle y est sujette, — un de ces vents qui font des victimes, qui déracinent, qui sèment des germes et poussent hommes et choses dans des voies nouvelles. Celui-ci dissipa en partie les brumes qui s'étaient accumulées dans l'atmosphère morale du pays, il lui donna l'impulsion artistique nécessaire à son progrès... puis il se calma.
Et cette impulsion a changé l'aspect de l'Angleterre. Les habitations se sont embellies intérieurement et extérieurement. La pierre blanche ou grise a été remplacée par la brique rouge au ton chaud.
376 l'île lnconnue.
Les logelleï. sont devenues de jolis cottages avec des toits en pente, des bow-windows. Partout on a donné plus d'air et de lumière. Les fleurs sont entrées dans la vie anglaise, elles en font vraiment partie mainlenant. On leur attribue, avec raison, une influence salutaire sur le moral et sur le physique. Il y en a sous les toits les plus humbles, dans les écoles, dans les collèges, dans les hôpitaux, où l'on s'amuse et où l'on souffre. Les femmes de chambre qui font l'office de maîtres d'hôtel changent chaque jour la décoration de la table de la salle à manger. Quelques-unes y apportent un art véritable. Dans les restaurants des grands hôtels de Londres, on trouve un luxe inouï de fleurs. Le Savoy, par exemple, a des dîners fleuris tantôt avec des roses, tantôt avec du lilas, tantôt avec des chrysanthèmes. Il y a la fleur du jour. C'est bien joli et cela fait du repas une chose charmante, esthétique presque.
Des femmes du monde vont dans les quartiers populeux y parler de la Beauté, enseigner les moyens de la développer, de la créer de rien. Elles ont institué à cet effet des prix pour la décoration des fenêtres aussi bien que pour la propreté intérieure de la maison. Cette année, un gamin de douze ans a reçu une montre et une petite somme d'argent pour avoir réussi à faire pousser des géraniums sur la fenêtre de la logette paternelle. C'est ainsi que, peu à peu, les fenêtres de la Métropole, non pas seulement celles des quartiers riches, mais encore celles des quartiers pauvres, vont s'éclairant de fleurs brillantes.
Cet effort de nos voisins pour faire de la Beauté
est bien remarquable. Ils y sont encore maladroits, on a pu en juger par les décorations du couronnement. L'arc canadien qui avait coûté une somme énorme semblait avoir été construit par des enfants. Dans le West End, il y avait des cartouches grotesques, des « God save the King » qu'on aurait cru dessinés dans la nursery.
La Beauté a un culte en Angleterre, elle a des prêtresses et des apôtres. On m'a parlé d'une femme qui, depuis des années, lui consacre sa vie. Elle prétend pouvoir prolonger la jeunesse, diminuer la laideur dans toutes les classes, non pas au moyen d'onguents ou de massages savants, mais par la suggestion constante de Vharmonie et des conditions d'hygiène parlàite. Avec cela seul, elle a, dit-on, accompli d'étonnantes transformations, corrigé des traits irréguliers, remodelé le corps, donné du charme et de la grâce. Elle a fait de sa maison un milieu de beauté où les yeux ne se reposent que sur de jolies lignes, où les oreilles ne perçoivent que des sons agréables, où les doigts ne rencontrent que des objets doux au toucher. Est-ce folie ? Est-ce science ? A cinquante ans, elle en paraît à peine trente, m'assure-t-on, et sa physionomie a une merveilleuse expression de sérénité.
Cet esthétisme, que nous ne pratiquons pas encore en France, est l'œuvre de la renaissance dont j'ai parlé et j'éprouve une intime satisfaction à me dire que cette renaissance est due à la grande âme latine, à l'élément féminin par excellence.
Le goût anglais est très caractéristique, il ne ressemble à aucun autre.
Qu'est-ce que le goût en soi ? L'intuition de l'harmonie qui est nécessaire pour faire du joli ou du I>cau, l'intuition surtout de ce qui convient, de ce qui sied. Le goût est naturellement subjectif. C'est une des mille manières par lesquelles s'extériorisent les individus. Il y a donc le goût anglais, le goût allemand, le goût italien, le goût français, etc. Chacun -dans son genre est bon quand il produit de l'harmonie. Les peuples de l'Orient ont le secret de cette harmonie plus que les peuples de l'Occident, Personne ne pourrait dire que les Chinois, les Japonais ou les Arabes ont mauvais goût parce qu'ils possèdent le sens des couleurs, des lignes, des vête ments qui conviennent à leurs personnes et à leur cadre. Ce printemps, un encombrement dans l'avenue de l'Opéra avait immobilisé les voitures. Dans l'une d'elles en bordure du trottoir, se trou^"alt un Chinois. Avec sa robe de satin pourpre, sa calotte noire, sa natte dans le dos finissant bien la tête, son fin visage ambié, ses mains dans ses larges manches, il me frappa comme un morceau d'harmonie telle ment parfait que je ne pouvais en détacher les yeux. A côté de lui, les Européens paraissaient vulgaires. Il eût cependant suffi d'un chapeau haute forme xiu lieu de sa calotte pour détruire cet effet.
Le goût anglais trahit en tout la masculinité de la race. Dans les objets d'art, dans les meubles, dans les vêtements, c'est la ligne droite qui domine et ses combinaisons sont bonnes. La ligne courbe, au contraire, est mauvaise, en général sans grâce et sans souplesse, toujours un peu bizarre, les très grands artistes seuls savent la traiter. L'intuition de l'harmonie
est rare chez nos voisins. Dans cel ordre de choses, ils n'ont pas le sens de ce qui convient. Un exemple entre mille : les femmes de la basse classe, les pauvresses même ont une passion pour les plumes, — un goût atavique peut-être. — Elles trouvent toujours moyen de s'en procurer. Elles les plantent avec un orgueil enfantin sur leurs chapeaux déformés et elles travaillent avec ces chapeaux. Cet ornement semble leur conférer quelque distinction. Il faut le voir défrisé, lamentable, ressemblant à une arête de poisson, comme le disait une Anglaise, et accompagnant les mouvements de la tête. Ce serait d'un comique irrésistible si on pouvait jamais rire des petits. Eh bien, une Française de même condition sentirait d'instinct que le chapeau et les plumes jureraient avec le reste de sa toilette, avec son travail, elle ne s'en affublerait pas.
Cette discordance qui se produit dans toutes les classes et dont nous voj^ons souvent des échantillons sur le continent, nous fait exagérer le mauvais goût britannique. Ce printemps, je me trouvais dans une des plus élégantes maisons de thé de Paris et la chambrée était particulièrement brillante. Tout à coup, je vis entrer un jeune couple anglais du meilleur monde. Elle, portait un costume tailleur de grosse laine grise, dont la jupe arrivait aux che villes, des souliers jaunes, puis, sur sa jolie tèle, un énorme béret rouge. Lui, avait un complet de tweed brune et une casquette assortie, et ainsi vêtus, ils avaient l'air de sortir d'un sleeping car. Leur entrée fit sensation au point d'arrêter à mi-chemin de la bouche nombre de tassfts de thé ou de gâteaux.
380 l'île lnconnue.
Les gens bien élevés se contentèrent de sourire, les autres rirent franchement et j'entendis répéter : « Oh ! ces Anglais ! » La jeune femme rougit, son mari rapprocha ses sourcils et se mordit la lèvre. Tous deux allèrent se réfugier au fond de la salle comme des enfants en pénitence. Je parierais qu'ils ont ressenti l'affront très vivement et qu'ils sont sortis de là francophobes. La faute venait d'eux cependant. Ils avaient manqué de tact et de goût. Du reste, la robe de voyage ou de sport n'eût provoqué l'attention de personne, mais franchement ce béret rouge dans un five o'clock parisien était plutôt déplacé et comique. Un autre jour, je vis sous les arcades de la rue Castiglione une dame anglaise avec sa fillette d'une dizaine d'années, vêtue comme une quakeress : robe de laine un peu longue, col et capeline en batiste blanche. L'enfant, avec sa belle chevelure blonde, son \isage rose aux yeux bleus, son petit air puritain, était adorable. On se retournait et on s'arrêtait pour la regarder. A Londres, où l'on est accoutumé à toutes les fantaisies, elle n'eût pas été remarquée. A Paris, hors le temps du carnaval, nous ne sommes pas habitués à voir des costumes de style dans la rue et celui-là étonnait. La mère paraissait furieuse de l'indiscrétion parisienne. De fait, elle l'avait provoquée par son ignorance de nos usages.
L'autre matin, à l'église Saint-George, j'ai assisté à un mariage élégant. Les six bridesmaids, six petites beautés de douze à quatorze ans, étaient vêtues de satin blanc et coiffées du bonnet puritain en satin blanc également avec revers roses. La traîne de la mariée était portée par deflx pages en culottes blan-
ches et habits roses. Ici, cela paraissait idéalement joli ; à Paris, c'eût été de mauvais goût et donné à tout le monde une impression de cortège de cirque.
On ne peut pas voir de même, on ne peut pas sentir de même sur les bords de la Tamise et sur les bords de la Seine. Il faut non seulement savoir admettre cela, mais encore admirer l'art infini avec lequel la nature varie et harmonise les lieux, les êtres et les choses.
En matière de toilette, le goût féminin anglais n'est pas banal et il révèle bien, je crois, l'âme que j'ai essayé d'analyser. C'est un goût androgyne. Aucun autre adjectif ne peut le qualifier justement. Quand il garde sa masculinité, comme dans les costumes de campagne, de voyage, de sport, il est excellent, simple, honnête. Quand il veut devenir féminin comme pour les toilettes de ville ou du soir, il est compliqué et faux. Il trahit souvent des affectations ridicules, une imagination morbide, une disposition au romantique, à la pose, qui est le travesti moral. J'ai eu la bonne fortune de pouvoir étudier une de ses plus nouvelles manifestations, manifestation bien curieuse et qui renferme une idée.
Cet après-midi, une très jolie Anglaise de ma connaissance me promenait en voiture à Hyde Park. La conversation ne pouvait manquer d'arriver aux chiffons. Je les ai aimés beaucoup, je les sens encore et maintenant ils ont pour moi, comme toutes les choses de ce monde, une plus haute signification.
— J'ai fait des infidélités à Paris, pour mes toilettes du soir, m'avoua madame Campbell. Nous avons une lady couturière, une femme du monde qui
est une grande artiste et qui crée des chefs-d'œuvre. De plus, ses modèles expriment tous des symboles, des sentiments, des états d'âme. Elle m'a combiné une robe idéale avec- des dégradations de gris et de rose, d'or voilé. Quand je marche avec, je fais positivement de la lumière. Elle la nomme : « L'n Appel Silencieux. »
Je faillis bondir hors de la Victoria.
— Quoi ! m'écriai-je, vous 'portez une robe qui est : « Un Appel Silencieux ! » mais c'est horriblement choquant !
La jeune femme rougit et cilla un peu.
— Oh ! ne jugez pas avec votre esprit français ! C'est de l'art, voilà tout, du grand art en chiffons. J'ai une autre robe d'étoffe diaphane, qui a des tons de vert d'une douceur invraisemblable ; celle-là s'appelle « Murmure Fluidique de Verdure Printanière ».
— C'est moins compromettant. Il faut que je voie ces robes symboliques, ajoutai-je. Vous avez piqué ma curiosité.
— Je vous les montrerai. En attendant, si vous le voulez, je vous conduirai chez Lydia. vous \crrez ses derniers modèles et puis elle a justement une exhibition de lingerie,
— Si je le veux ! m'écriai-je ravie, mais cela vaudrait le voyage ! Il y a quelque part à Londres des robes psychiques et je n'en savais rien ! et je perds chaque jour mon temps dans des endroits comme Westminster Abbey et le British Muséum !
— Ah ! vous vous moquez !... Je retire mon invitation.
— Non, non de grâce... Je ne me moquerai pas.
Lo.\DRi;s. 383
Je vous promets d'examiner l'œuvre de votre Lydia avec tout le respect qu'elle mérite.
Sur cette assurance, ma compagne donna à son cocher l'adresse de la fameuse couturière.
Nous arrivâmes devant une maison qui ressemblait à un hôtel privé. L'intérieur me fit aussitôt une impression d'élégance étudiée. Nous montâmes au premier étage où se trouvait l'exposition de lingerie ► Là, à ma grande stupéfaction, je vis une jeune fille couchée et dans ce qu'une Américaine appelait si joliment « la robe de rêve », vulgairement la robe de nuit. A notre entrée, le modèle, — comme on dit ici, — se le\"a lentement et, d'un pas réglé, marcha vers la toilette. Là, avec une solennité presque rituelle, on lui passa l'une après l'autre toutes les pièces qui composent les dessous féminins.
Et cela se faisait dans le pays où, il y a une quarantaine d'années, le nom du premier vêtement n'était jamais prononcé !
— Sainte Mère Angleterre ! fis-je à demi-^oix.
— C'est de l'art, répéta madame Campbell avec une gravité très drôle.
J'examinai de près ces spécimens de lingerie anglaise. Leurs formes me parurent prétentieuses, leurs frou-frous exagérés. Leurs broderies, leurs dentelles, leur facture étaient loin d'avoir la perfection que l'on rencontre dans les premières maisons de Paris. Les rubans étaient noués maladroitement, les doigts français seuls savent faire le nœud. Dans leurs détails, toutes ces jolies choses trahissaient un art, — puisque art il y a, — bien inférieur au nôtre et je le constatai non sans une chauvine satisfaction.
On nous conduisit dans un magnifique salon style Adam, xviii® siècle anglais, qui avait assez l'aspect d'un petit théâtre. Au fond, se trouvait une sorte de scène joliment drapée, décorée de fleurs grimpantes et de verdure ; sur cette scène, les mannequins se mi rent à défiler et les vêtements symboliques qu'ils portaient furent annoncés comme on annonce des personnes. Mes oreilles, toutes saisies, entendirent ces noms bizarres : « le Présent Tangible », c'était une robe de velours rose avec des chatoiements merveilleux... un présent qui ne devait pas manquer d'agrément, j'imagine ! Puis venaient « le Vampire », une robe d'un gris doux lamée d'or brillant et dur ; « Pensées de Choses Étranges », une combinaison de brun, de gris et de vert fondus, traversée par le scintillement d'une dentelle nacrée... ; « Heures Passionnées », une symphonie en rouge ; « Silence Parfumé », mauve et gris..,, et enfin, — ceci est le bouquet, — « le Chant Funèbre de la Mort du Plaisir ». Ce chant était représenté par une étoffe diaphane de couleur grise voilant le bleu, le rose et l'or...
Ces nuances dégradées, ces pampilles, ces paillettes, ces perles disposées de manière à accompagner de lumière les mouvements du corps étaient de l'art certainement, mais un art qui trahissait une extrême recherche, une affectation d'inlensité, cette veine morbide que l'on rencontre quelquefois dans l'àrne anglaise et qui n'existe pas dans la nôtre.
Comme je faisais celte réflexion, mes yeux tombèrent sur une jeune femme assise à quelques pas de moi, une femme d'une minceur invraisemblable, à se demander comment les organes de la vie trou-
valent place entre les parois de son buste. Sous un immense chapeau empanaché de plumes, je voyais de lourds cheveux bruns avec des reflets cuivrés, vrais ou faux, un front large et bas, des sourcils non arqués, se joignant presque au-dessus d'un nez droit et une grande bouche d'un rouge vif. Toute vêtue de mousseline de soie noire relevée de jais sombre, — • un symbole sans doute, — elle me fît l'effet d'un Burne Jones vivant. Elle en avait l'étrangeté et l'intensité... Ceci m'expliquait cela.
Ces robes psychiques manquaient singulièrement de grâce et de netteté. Elles pendaient avec une affectation de négligence et de langueur. Les mannequins étaient des jeunes filles minces avec des longs cous, des épaules tombantes, des chevelures trop volumineuses. Elles glissaient sur le tapis, essayaient de se donner une démarche oncTuleuse et de faire scintiller artistement l'or, la nacre ou l'acier de leurs jupes. Chacune s'efforçait d'avoir l'expression du symbole dont elle était affublée. « Le Vampire » avait l'air tragique et fatal. « Les Pensées de Choses Etranges » montrait tout le blanc de ses prunelles. Celle-ci avait l'air d'une colombe malade, celle-là simulait la passion par des mines très drôles. Et toutes ces expressions étaient fausses... fausses à faire pitié. Pauvres filles ! obligées non seulement d'essayer des robes, mais de s'assimiler des états d'âme ! En vérité, c'est leur demander un peu trop. J'aurais donné beaucoup pour connaître la femme qui avait conçu et osé tout cela ; malheureusement, elle se trouvait absente.
Tout en suivant cette exhibition si anglaise, je re-
GSG l'île inconnue.
voyais le tableau que présente le salon du plus parisien de nos couturiers à l'heure de l'essayage. Je le revoyais très simple avec son décor Louis XV, plein de jolies femmes françaises et américaines, bourdonnant comme l'alvéole d'une ruche où les abeilles ouvrières confectionneraient les parures des reines. Deux hommes, le chef de la maison et le maître tailleur, assis comme des juges, l'air important et grave, combinent toilettes et costumes avec quelque riche cliente. Dans tous les coins on babille gaiement, on joue avec les échantillons d'étoffe. Au porte-voix, on demande : la blouse de la baronne C..., la jupe de la princesse G... On appelle désespérément quelques vendeuses : madame Eugénie, mademoiselle Louise. Les essayeuses passent avec des ébauches de vêtements. Puis les mannemiins, des Parisiennes jolies, bien faites, chics, apparaissent, disparaissent, reparaissent tantôt avec une robe de- visite, tantôt avec une robe de dîner et on devine qu'elles sont raA ies de se parer de ces belles plumes, même pour un instant.
Tout cela fait une scène charmante et brillante de vie frivole et jeune.
Je fus secouée d'un rire intérieur à la pensée du bouleversement que la mode des toilettes symboliques produirait rue de la Paix, Je vis le couturier en question et son collaborateur obligés de faire de la psychologie, d'étudier les symboles et de confesser leurs clientes, afin de connaître leur état d'âme et de les habiller en conséquence ! AJi ! ce serait drôle ! Ce fut sur cette réjouissante vision que la performance prit fin. Madame Campbell avait l'air recueilli-
et impressionné comme si elle sortait d'une séance chez les « Clirislian Scientists ».
Aussitôt que nous fûmes en voiture, elle se tourna vers moi :
. — Eh bien, est-ce que Lydia n'est pas une femme de génie ? me demanda-t-elle.
Puis, sans attendre ma réponse :
— Et c'est elle qui dessine, qui dirige tout. Elle donne quelquefois des tableaux vivants avec les toilettes adaptées à tous les âges de la femme.
— Elle a certainement créé une sorte d'art nouveau dans le chiffon... un art bien anglais.
— Oh ! ses ouvrières sont toutes anglaises.
— Cela se voit.
— Est-ce une satire ?
— Pas du tout. Selon moi, l'Anglaise doit s'habiller en Angleterre. Elle est bâtie autrement que nous, elle porte toujours mal les toilettes françaises, ses coudes en dehors, son allure large, ses lignes plutôt droites ne vont pas avec les toilettes parisiennes et les talons Louis XV.
— Vous avez raison. Du reste, nos couturières sont souvent obligées de changer quelque chose à vos modèles.
— Quant à votre Lydia, je trouve ses mélanges ses dégradations de couleurs, ses ors, ses aciers, ses jais voilés très artistiques. Elle est un poète, mais elle n'est pas une physiologiste. Elle ne se doute probablement guère combien ses vêtements symboliques peuvent être dangereux.
— • Dangereux ?
— Oui. La femme qui aura sur le corps une robe
388 l'île lxconnue,
appelée « Doux Désir Éternel », ne tardera pas à être possédée par ce « Doux Désir Éternel » que le mari n'inspire généralement pas. Une robe « Vampire » peut réveiller des instincts mauvais ou cruels. Par contre, si les symboles en vêtements étaient beaux et bons, ils pourraient devenir des agents de santé morale et physique. La science nous a révélé la force et le danger de l'autosuggestion.
— Je n'avais pas songé à cela, murmura la jeune femme.
— Et savez-vous, continuai-je en baissant la voix, j'ai envie, si vous le permettez, de rebaptiser votre robe « l'Appel silencieux ».
Madame Campbell rougit et sourit.
— Vous avez peur qu'elle me suggestionne à la coquetterie ?
— Précisément. Vous me la montrerez un de ces jours et je trouverai un symbole plus... digne de vous.
Je faillis dire : plus honnête, j'eus heureusement le temps de retourner ma langue.
— Eh bien, c'est entendu, vous la rebaptiserez. Que diriez-vous donc si cette mode des robes psychiques arrivait en France ?
— J'en serais ravie. Et soyez sûre que nos symboles seraient gais et brillants. Une mode semblable ferait la joie des humoristes. On l'exagérerait tout d'abord probablement, puis on finirait par la mettre au point et il en sortirait un joli art nouveau qui enlèverait à nos vêtements leur banalité présente.
— Et l'idée serait venue de chez nous, ajouta madame Campbell.
— Ce ne serait pas la première. La plupart des modes naissent à Londres.
— Vous croyez ?
— Absolument. Vous nous avez donné le chapeau haute forme de l'homme, le chapeau rond de la femme, et les bas, et les jupons de couleur, et le costume tailleur, et la robe courte, et le boléro (Eton's jacket), et les cols hauts, et les souliers pointus, et les talons plats. Il y a douze ou quatorze ans, à Paris, j'ai vu les premières blouses en face de Saint- Roch. Elles étaient en coton blanc, portées avec des jupes grises... et par des Anglaises. C'était entre midi et une heure, il y avait peu de monde dans la rue. Elles frappèrent comme une disco l'œil de deux ouvriers et ils les sifflèrent.
— Oh!
— Oui. Nous avons rendu jolie, élégante même cette combinaison pratique, mais laide, et vous en connaissez le succès. Vous avez le mérite dej'invention, nous celui du perfectionnement. La navette divine va et vient sans cesse, j'en suis sûre, d'Angleterre en France, de France en Angleterre pour porter et remporter des éléments de progrès. Tôt ou tard, l'entente devait se faire entre nous.
— Et elle me comble de joie, répondit madame Campbell. Je m'aperçois d'une grande différence dans l'accueil que nous recevons à Paris. Les marchands même nous servent de meilleure grâce.
— Je puis en dire autant. Cette année, j'ai rencontré à Londres, dans la masse, plus de sympathie et de bienveillance pour ma nationalité. Au fond, nous sommes tous horriblement chauvins.
Comme je concluais ainsi, la voiture s'arrêta el me déposa devant la maison où j'étais invitée à prendre le thé.
Tout ceci m'a aidée à prendre conscience du goûl français. Il est franchement féminin, clair conmie notre langue et sans maniérisme. Il possède le génie des courbes, le secret de ce qui fait la grâce, l'intuition de ce qui fait l'harmonie. Ces caractéristiques se retrouvent dans notre art, dans notre industrie, dans toutes nos créations. Au cœur de Paris, il y a un noyau particulièrement brillant qui se compose de la rue de la Paix, de la place Vendôme et de la rue de Castiglione. Rien de pareil n'existe dans les autres métropoles de l'Europe. C'est là qu'est réunie l'œuvre des mains les plus habiles, c'est là qu'on trouve les diamants les plus beaux, les mieux taillés, les perles les plus parfaites, les bijoux les plus artistiques, les vêtements les plus riches, les chapeaux les plus chics. Ces merveilles, qui ne disent rien aux gens sérieux, me ravissent par leur perfection. J'y vois une flamme de notre âme, une manifestation de la nature même. Et quand je parviens à me rendre compte que ces objets de grand luxe sont confectionnés par les petits, je lève les yeux avec une affectueuse sympathie vers les rayons de la ruche où travaillent les abeilles ouvrières qui contribuent à la richesse de notre pays et lui font sa belle renommée d'élégance.
De fait, à l'étranger, on n'associe jamais l'idée de laideur ou de mauvais goût avec Madame la France, il y en a cependant chez elle et beaucoup. Pour s'en convaincre, il faut assister à une grand'messe en province, au vernissage du Salon de peinture à Paris
et fréquenter les salles de conférences. Tout le monde ne peut avoir de riches vêtements, mais tout le monde peut avoir un corps soigné, des habits bien coupés, en harmonie avec sa condition et sa perbomie. C'est cela Télégance. Elle n'est pas à la portée des gens riches seulement. L'ouvrier, avec la peau nette, les cheveux et les dents brossés, une veste et un pantalon de toile bleue très propres, est élégant. La paysanne, en cotte et en bonnet de dentelle, est élégante. Le chapeau seul peut la rendre vulgaire et laide.
Cette élégance devrait être générale, elle le serait si nous aimions la Beauté.
Il y a quelques années, lorsque les ondes de ce bouillonnement produit par la Renaissance anglaise sont arrivées jusqu'à nous, nous avons eu comme nos voisins une crise d'esUiélisme aigu, de décadeniisme. Sous le courant artistique venu des accumulateurs d'Italie, des Primitifs, nous nous sommes épris aussi des Vierges à l'ovale fin. Il nous a fallu des Botticelli vivants et il en est surgi de ce merveilleux pavé de Paris ! iVous avons eu des esthètes, il en reste encore sur la rive gauche de la Seine et à Montmartre ; ils étaient très jeunes, très beaux, très bruns, du Midi presque tous. Ils portaient des che\"eux longs, des chapeaux de feutre à bords plats, des cravates à bouts flottants, ils n'avaient pas l'air très propre, ils marchaient les yeux vagues, l'esprit perdu dans quelque rêve malsain. Le pinceau et la plume recherchèrent lessence des choses. Ils arrivèrent très loin. Je me somiens d'être sortie avec le vertige de certaine exposition de décadents. J'avais vu sur la
toile et dans le marbre ce qu'on n'y avait jamais mis... l'âme vivante, des sourires d'une perversité à donner le frisson. Ce fut une crise d'hystérie psychique, non une renaissance. Cette crise a élargi notre vision sans nous donner toutefois le besoin, la soif de la Beauté. Nous vivons seulement de pain encore. La Beauté ! où aurions-nous appris à la connaître et à l'aimer ?
Notre petite enfance a été vécue dans une chambre banale, mal aérée, sans soleil souvent. Personne n'a songé à nous entourer de choses jolies, de formes gracieuses, de couleurs harmoniques. Personne n'a songé à décorer notre nid de fleurs et de verdure. On a souffert que nos yeux s'emplissent de laideur et ils s'y sont accoutumés.
Dans la maison religieuse où les uns ont été élevés, l'esthétique est représentée par l'imagerie grossière, par la quincaillerie d'or et d'argent dont on peut voir des échantillons aux alentours de Saint-Sulpice, on y professe une indifférence pitoyable pour la nature. On n'y enseigne ni l'hygiène nécessaire à une saine croissance, ni la divine propreté, ni l'amour, ni le respect du corps, de ce corps qui doit servir Dieu, faire de la vie, qui est comme le disait scientifiquement Origène, le Temple du Saint-Esprit.
Dans les écoles, les collèges, les lycées laïques, l'esthétique est tout autant ignorée. On y fait de la culture intellectuelle intense, mais on n'y développe ni l'àme ni l'idéalité. L'atmosphère y est dure et glaciale. On n'y trouve pas un objet artistique, pas un symbole, pas même une fleur. Il n'y règne qu'une laideur honnête et bourgeoise.
En sortant de la maison religieuse ou de la maison laïque, la jeunesse sait admirablement se passer d'hygiène, de propreté et de Beauté.
Voilà pourquoi les provinciales ne cherchent pas à égayer leurs maisons de fleurs, de soleil, d'œuvres d'art, à y introduire de l'élégance et du confort. Voilà pourquoi leurs corps sont mal soignés, leurs toilettes de mauvais goût. Voilà pourquoi, dans le pays de Pasteur, l'hygiène fait défaut, pourquoi la saleté, l'alcoolisme, la tuberculose y régnent en maîtres ; voilà pourquoi nous avons une imagerie et une littérature pornographiques. Voilà pourquoi les édiles de Paris ne savent ni l'assainir, ni l'embellir, pourquoi nos boulevards sont déshonorés par des édicules... humiliants, mal odorants... Tout cela s'enchaîne.
Berlin n'a pas une rue de la Paix, mais il n'a plus de bas-fonds, de foyers d'infection. Les quartiers où vivent les ouvriers, les miséreux même, forment de véritables avenues, bordées de maisons salubres, avec de larges cours sur le derrière. Chaque appartement, même le plus petit, est pourvu de bain. Partout l'eau, l'air, le soleil abondent... et qu'on retienne ceci : toutes les fenêtres, tous les balcons sont garnis de fleurs et de verdure. Les enfants, cela va sans dire, y poussent sains et vigoureux. Voilà comment on fait de la Beauté.
L'esthétique appliquée à la vie diminuerait la laideur morale et physique, tiendrait en échec la maladie, la mort même. Elle rendrait la chaumière aussi agréable que le château, la livrée du travail aussi élégante que la livrée mondaine.
394 l'île lxconnije.
En France, nous avons du goùl, la nature nous a même faits avec goût, le laid est moins laid chez nous qu'ailleurs ; cela ne suffît pas, il faut qu'il disparaisse. Nous avons l'intuition de la Beauté, ce n'est pas assez, il faut que nous sachions en faire autour de nous et de rien. Tout le monde ne peut pas sentir la Beauté, tout le monde peut rapprendre. Pour cela, il faut qu'elle ait des temples, des chaires, des apôtres. Elle sera la religion de l'avenir, le salut du monde... le nôtre.
Londres.
Me voici « en famille », selon l'aimable expression de miss Baring. Cela semble bon, un peu d'amitié et de protection dans ce Londres immense.
Edith et son frère sont arrivés hier. Madame Nerwind, Ruby et moi sommes allées les recevoir à la gare de Paddington. Pour rien au monde, je n'aurais voulu manquer la rencontre des fiancés, d'autant moins qu'ils ne s'étaient pas revus depuis cet héritage qui va rendre leur union très prochaine. Et cette rencontre fut un exquis morceau de vie : une onde de sang jeune colora leurs visages, leurs regards s'abordèrent timidement, leur poignée de mains fut brè\e, mais forte.
Dans le banal : « Bien content de vous revoir », que le jeune homme m'adressa ensuite, il y eut une chaleur, une sincérité qui m'allèrent droit au cœur.
De Paddington, madame IVerwind et miss Talbot se rendirent à une réception. Rodney, laissant le soin de ses bagages au domestique de son ami, nous
accompagna à riiôtel Claridge et prit le thé avec nous.
— Oli ! c'est agréable de se retrouver ensemble ! fît Edith quand nous fûmes installés à une des petites tables du hall.
— Je suis enchantée, ma chère, de n'être pas seule à sentir cela, répondis-je en souriant.
— Nous vous avons honteusement abandonnée, ajouta le frère. Les successions sont toujours plus compliquées qu'on ne croit ; comment vous êtes-vous tirée djaffaires à Londres ?
— Très bien. J'ai déjeuné en ville presque chaque jour, j'ai été à des matinées, à un concert, à l'Académie de peinture, j'ai assisté à un match de polo à Hurlingham... J'ai erré beaucoup au hasard, de droite, de gauche.
— Pas mal... pas mal... Et vos impressions?
— Vous les entendrez une autre fois. Pour le moment, donnez-moi des nouvelles de la châtelaine de Loftshall.
— ■ La squiress ! oh ! elle rajeunit à vue d'œil. Elle fait de longues promenades en voiture. L'air vif que nous avons lui convient admirablement. En vérité, je crois qu'à Wimbledon nous ne l'aurions pas gardée longtemps. Ces deux dernières années, elle était devenue si frêle, si pâle.
— Nous l'avons laissée très heureuse, reprit Edith. Elle a invité sa plus vieille amie. Elle pourra dévider avec elle l'écheveau des souvenirs et faire sa partie de grabuge.
— Et Dick ?
Les yeux de miss Baring brillèrent aussitôt.
— Il est superbe ! Si vous voyiez quelle différence dans son allure, dans son port de tête. Quand nous sommes dehors, il ouvre toutes grandes ses narines roses, il secoue sa crinière d'un mouvement juvénile et il hennit de joie. Je sens ses jambes devenir plus fermes et plus élastiques. Le chef d'écurie l'admire énormément et le traite comme un gentleman. Il en est un, après tout.
— Et les chiens ?
— Ils font de folles parties dans le parc. Quant au chat, il n'a pas encore achevé de flairer tous les objets nouveaux au milieu desquels il se trouve. Il a adopté la bibliothèque, ses parents devaient être des chats de savants, car il aime les livres.
— Mieux que sa maîtresse, insinua malicieusement Rodney.
— Il n'est pas obligé de les lire, lui !
— Pauvre Saint-Olaf ! Je vois qu'il n'est pas même regretté par les animaux.
— Croiriez- vous, reprit M. Baring, que nous avons' déjà eu trois offres de location ? En Angleterre, ce ne sont pas les locataires qui manquent, ce sont les maisons.
— Vous êtes bien heureux !
— Heureux ! hem ! Notre excès de population nous met à chaque instant en face de terribles problèmes. On peut avoir trop d'une bonne chose, je vous assure, ajouta le jeune homme allongeant un de ses grands bras et prenant une autre tartine de beurre.
Edith sourit.
— Voilà au moins une bonne chose dont vous ne semblez pas avoir de trop.
— Non, car nous avons déjeuné en hâte. Le Britîsher est un animal qui demande beaucoup de nourriture.
— Et il y en a tant qui en manquent !
— Oh ! ma chère, je vous en prie, ne me donnez pas de remords !
— J'ai vu quelques-uns de ces malheureux, dimanche, dis-je alors. Miss Talbot nous a conduites, madame Nerwind et moi, à un service religieux pour les vagabonds,
— Pas possible ! s'écria mon amie.
Je racontai notre après-midi à Duke Street.
— Pierre de Coulevain sur une estrade anglaise ! s'écria Rodney riant de tout son cœur. Je regrette d'avoir manqué ça.
— Oui, je devais faire une drôle de figure ; si vous aviez été là, vous n'auriez heureusement regardé que la jeune personne qui tenait l'harmonium. Elle était adorable de simplicité, son attitude, son aisance parfaite m'ont donné l'impression qu'elle se sentait réellement la sœur de ces vagabonds.
En m'entendant parler ainsi de sa fiancée, M. Baring avait rougi de plaisir, croisé et décroisé ses jambes et baissé les yeux comme si ces éloges s'adressaient à lui-même. Ce mouvement me ravit parce qu'il trahissait ce sentiment instinctif de possession que l'amour donne.
— • Ruby n'est pas pour rien la fdle d'un économiste, dit-il. Les questions sociales l'intéressent autant que son père, avec cette différence que Sir Charles Talbot voit le côté économique, et elle le côté humanitaire.
398 l'île lncoxxue.
— • Il y avait plus de deux cent cinquante vagabonds à Duke Street, ajoulai-je.
— Deux cent cinquante ! mais nous en avons soixante-dix mille au moins ! Quant aux sans-travail, il y en a des centaines de mille.
— ■ Ce chômage existe partout. Il est la consé quence inéluctable de l'état de choses créé par les fantastiques découvertes de ces dernières années. Il faut admirer, au contraire, qu'il ne produise pas de plus grands désastres. Les pauvres Terriens n'avaient jamais subi une évolution aussi rapide, aussi violente. Et comme les dieux la mènent, cette évolution ! Ils avaient sans doute mis des siècles à la préparer. Voilà pourquoi les hommes manient sans effroi, sans efforts apparents, sans danger presque, ces forces colossales dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. Tout se tassera. Il y aura moins de résidus, moins de déchets. Il viendra un moment où les mâles ne seront plus trop nombreux, les rangs trop pressés. La guerre et les épidémies pourront disparaître. La paix est en marche, la santé aussi. Cela demande des générations.
— En attendant, l'humanité souffre.
— Elle souffre, mais aucune de ses souffrances n'est inutile, aucune n'est injuste, j'en suis convaincue.
— Je voudrais avoir votre foi.
— Vous êtes trop jeune encore.
— Avec notre population, l'équilibre se ^ roduira plus difficilement chez nous que chez vous. Et la France se lamente de sa natalité ! On ne sait jamais quand on est bien !
— En revanche, on sait toujours quand on est mal, répliqua vivement ma caustique amie.
Rodney eût volontiers prolongé k causerie, mais Edith voyant qu'il avait fini son thé le congédia sans façons.
Le soir même, nous avons dîné tous ensemble et j'ai eu la joie d'être hôtesse. Notre table décorée de roses magnifiques, des roses de Loftshall, était une des plus jolies du restaurant de l'hôtel Claridge. Et tout autour, il y avait dj l'amour, de l'amitié, de la jeunesse, un ensemble de choses qui faisait une atmosphère particulièrement agréable. Mes yeux se reposèrent avec plaisir sur la figure caractéristique de madame Nerwind, sur Edith, très élégante dans une robe de tulle noir brodée de jais, sur les fiancés, sur lui, l'Anglo-Saxon bien réussi ; sur elle, délicieuse, avec une toilette d'éloffe Liberty toute blanche, garnie de mousseline de soie.
Aussitôt que nous fûmes assis, Rodney s'adressa à madame Nerwind :
— • Alors vous avez eu le courage d'inviter cette remuante jeune personne pour une quinzaine ? fit-il de l'air le plus sérieux.
— Le courage ! Ne l'avez-vous pas invitée pour toute la vie, vous ?
Ces paroles amenèrent une douceur soudaine sur la physionomie de M, Baring.
— C'est vrai, mais je suis fait à son caractère !
— Et elle se fait au mien.
— Rod ! interrompit miss Talbot, au lieu de me taquiner, parlez-nous de Loftshall. Vous a-t-il désappointe ?
— Au contraire. Il n'est pas grandiose, mais très chaud d'aspect, très sympathique, comme dirait Pierre de Coulevain, et il est admirablement situé.
— Pas un mot de plus, fît Edith vivement. Je veux qu'il soit une surprise pour tout le monde.
— A-t-il un revenant ? demanda Ruby, ses jolis yeux roux brillant de curiosité.
Le jeune homme se mit à rire.
— Non, oh ! non. A part certain cadet qui s'était compromis dans la politique, les Wilkes ont été de très prosaïques squircs, de simples bons vivants. Toutefois, ils ont su conquérir et garder une certaine popularité.
— Cela facilitera votre élection un de ces jours, dis-je alors. J'espère que lorsque je reviendrai en Angleterre, vous pourrez m'offrir le thé sur la fa mcuse terrasse de la Chambre des communes.
M. Baring rougit comme une jeune fille.
— En attendant, si cela vous fait plaisir, je connais plusieurs de mes futurs collègues qui seront charmés de vous inviter.
— Mon neveu, Georges Lester, entre autres, dit madame Xcrwind. Je n'ai qu'à lui écrire un mot ce soir. C'est un original, mais un homme charmant...
— Eh bien, voilà qui est convenu, madame Ner wind se charge du thé parlementaire. Quant à moi, je suis à votre disposition pour tout ce qui vous plaira de voir ou d'entendre. J'arrive un peu tard, mais il y a le théâtre... une jolie pièce à la « Gaiety », « The Orchid », les music halls...
— La Tour de Londres... madame Tussaud ajouta perfidement Ruby.
Je saisis au passage le regard de détresse et de reproche que cette horrible suggestion lui valut.
— Ne ^'ous alarmez pas, mij dear boy, fis-je en souriant. Je ne sens pas le besoin de revoir la Tour ; quant à madame Tussaud, j"y suis allée toute seule l'autre jour.
— Oh!
— Xo!
— Oui, oui. J'y ai été ramenée par un amusant souvenir. Lors de ma première visite à Londres, — il y a bien... bien longtemps, — un ami de mes hôtes, un officier irlandais, m'y conduisit. Je fus empoignée par cette exhibition unique alors et je ne tardai pas à tomber sous la fascination des figures de cire. Je n'en avais jamais vu un aussi grand nombre. Au bout d'une demi-heure, je ne les distinguais plus des figures vivantes. Cela m'arrive encore et elles me causent un insurmontable effroi. Dans la chambre des horreurs, sur la dernière marche de l'escalier, se tromait une femme debout, les mains autour de la rampe. Le capitaine O'Gready me la désigna de l'œil :
» — Quel numéro ? demanda-t-il.
» Comme je le cherchais sur toute sa personne, la figure tourna brusquement la tête vers moi. Je sursautai, reculai, poussai un cri strident, laissai tomber le catalogue, ce fut une déroute. La malheureuse femme ayant deviné ma méprise, s'éloigna furieuse en me lançant un : « French idiot » (idiote Française), qui m'est resté dans l'oreille.
— Oh ! le bon tour ! s'écria Rodney, secoué par le rire. Voilà ce que nous appelons un « practical joke ».
— Je sais, et mon compaOTou fut si heureux de l'avoir réussi, ce « praclical joke », que je n'eus pas le courage de lui faire des -reproches. Pendant plusieurs jours, il ne pouvait me regarder sans avoir un accès de gaieté.
— Si vous aviez commis cette erreur dans la salle des souverains, la bonne femme ne vous en eût point voulu, j'imagine, dit madame Nerwind ; mais, franchement, dans la chambre des horreurs, c'était un peu dur pour elle.
— Oui. Je l'avais prise pour une empoisonneuse célèbre. Elle était tellement immobile ! hypnotisée peut-être par les figures de criminels réunies là. Celle fois-ci, j'ai eu une impression bien différente chez madame Tussaud.
— Vous n'aviez plus le capitaine O'Gready, hé ! fil M. Baring.
— Et surtout, je n'avais plus vingt ans ! Je fus frappée tout à coup de létrangelé de cette collection de fac-similés humains, de dépouilles el de reliques. A la lueur du gaz, comme je l'avais vue autrefois, elle produisait un certain effet ; à la lueur du jour, elle était lamentable, lugubre. Rois, reines, héros, héroïnes me parurent grotesques. Les insignes de la royauté, les marques distinclives de nos dignités me semblèrent enfantins el ridicules. Et ceux-là et celleslà avaient tenu les grands rôles ! et ces oripeaux, cette quincaillerie avaient excité l'envie, l'ambition, l'enthousiasme ! Je demeurai stupéfaite. J'eus la sensation très nette de notre infériorité de Terriens fet de la grossièreté de notre civilisation, la sensation ne fut pas agréable. Mon attention se reporta sur
les Aisitcurs, Tous paraissaient .mpressionnés, plus ou moins. Ces masques, ces choses inertes, portaient des noms de morts et ces noms allaient toucher magiquement l'âme des vivants. Je vis des yeux s'emplir de larmes devant les reliques de Napoléon P"^, un silence ému se faire autour de la reine Victoria, les enfants contempler avec i-espect et admiration les personnages dont l'histoire leur était connue. Je me souvins des sanglots d'une petite fdlc au musée Grévin devant la scène des adieux de Louis XYI à sa famille. Alors, je compris... ou je crus comprendre. Ces reproductions devaient être ordonnées, voulues par la nature même.^ Elles lui servaient sans doute à maintenir la trame du passé, à la mêler au présent, à provoquer ces sentiments, ces impressions que j'avais vu se refléter sur les physionomies, à faire de la vie nouvelle enfin !
— By George ! s'écria Rodney, cela se pourrait bien !
— Avec celte idée, le musée de madame Tussaud prit à mes yeux une grandeur telle que la musique roumaine et le thé qu'on y prenait me semblèrent une profanation.
— Je regrette, maintenant, de n'aAoir pas été avec vous ce jour-là.
— Eh bien, franchement, je ne regrette pas votre absence, nous aurions babillé tout le temps, vous auriez peut-être trouvé un autre « practical joke », et je ne serais pas sortie plus sage. Il fallait que je fusse seule pour comprendre le sens de cette exhibition.
— Je retournerai sûrement la \oïv et je mettrai a'os
'404 l'ii.e inxonnue.
lunettes, Pierre de Coulevain, annonça gaiement Ruby Talbot.
— Hem ! un peu fortes pour vous, les lunettes de Pierre de Coulevain, dit madame A'erwind, non sans une touche d'ironie.
— Hélas ! ce sont des lunettes de vieille femme, fis-je en souriant, mais avec lesquelles on voit juste, je crois... et très beau.
— \otrc musée Grévin est joliment plus élégant, plus artistique que celui de madame Tussaud, ajouta Rodney. Les figures surtout sont mieux faites. Et il n'est pas lugubre du tout.
— Non, là, encore, on peut remarquer la différence de notre génie. Nous avons copié votre idée et nous l'avons exécutée avec un autre esprit.
A ce moment, les convives d'un grand dîner entrèrent dans le restaurant et défilèrent devant nous.
Les femmes avaient les cheveux brillants et lisses, les chignons de toute netteté. L'une d'elles portait une « cap » peu rassurante. Les robes étaient de soie riche, garnies de vieilles dentelles, les bijoux massifs, les bracelets énormes et nombreux.
Edith, les yeux allumés par la moquerie, se pencha vers moi :
— « La dame de comté au xx^ siècle ». Voilà com ment on la représentera chez madame Tussaud dans une centaine d'années... Voilà comment je serai quelque jour.
— Jamais, répliquai-je avec conviction.
Madame Nerwind promena un instant les yeux autour de la salle.
— Vous ne pouviez pas être dans un milieu plus anglais... et plus respectable, me dit-elle.
— Et moins gai, ajouta Edith. Je ne sais pas pourquoi nous avons la respeclabilité si maussade.
— Oh ! l'hôtel Claridge n'est pas précisément gai, mais il est comme il faut, « so refîned », comme disent les Américaines. Tous les bruits sont assourdis, son horloge a un son religieux, on n'oserait pas y parler haut. Et écoutez la musique qu'on nous donne ! Les premiers jours, j'ai trouvé cet hôtel oppressant, maintenant il me repose délicieusement. Quand on a erré dans les rues surchauffées et bruyantes de Londres, on éprouve en y rentrant un bien-être subit, un délassement instantané.
— Il n'est pas très fréquenté par les Américaines, je crois.
— Par la meilleure classe seulement. La plupart y viennent pour voir de près des spécimens de l'aristocratie anglaise.
— II y a bien quelques Américaines ici, ce soir, reprit miss TaTbot. Voyez, comme elles ressortent sur ce fond anglais. Pas moyen de les confondre.
— Dieu merci, non ! répliqua miss Baring en souriant. En voilà deux là-bas près de la fenêtre. La plus jeune ne quitte pas notre table des yeux. Rodney, vous devez avoir fait une conquête.
Je suivis le regard de mon amie.
— Oh ! m'écriai-je, agréablement surprise, madame et mademoiselle Reynold ! des connaissances !
La jeune fille, qui avait enfin rencontré mes yeux, me fit un petit signe d'amitié et, appuyant le bout
40G l'île lxconxue.
de son dOigt sur ses lèvres, elle m'envoya gentiment un simulacre de baiser.
— Je regrette que ceci ne soit pas pour moi, murmura M. Baring.
— Rod l Soyez convenable ! fil miss Talbot avec une sévérité joliment feinte.
— Une Américaine élevée à Paris, continuai-je, elle est retournée en Amérique il y a* deux ans, pour faire ses débuts dans le monde. Je suis étonnée qu'elle ne soit pas mariée.
— Elle est ra\issanle, déclara Ruby, et si bien habillée !
— J'aurais du plaisir à causer avec elle. Ces re- \oirs impré\us sont un des bons côtés de la \ie d'hôtel. IVombre de gens entrent dans votre orbite, en disparaissent, y reparaissent. Si j'avais vécu confinée dans un appartement de Paris, je ne \ous aurais rencontrés ni les uns ni les autres.
— Oui... mais vous deviez nous rencontrer, répondit AI. Baring avec r.n sourire taquin.
— Assuiément. C'e^i en cela surtout que réside pour moi l'intérêt de aotre rencontre. Je me demande ce qui en sortira.
— Beaucoup de plaisir, d'abord, fit aimablement madame Nerwind.
— Sans doute, de la joie, de la consolation aussi, mais la Pro\idence a généralement un autre but que celui de nous donner du plaisir ou de la peine, du bonheur ou de la douleur ; ce sont ses fins qu'elle poursuit.
— Oh ! je sais ! s'écria Ruby. \ous de\iez travailler à la conversion au Irancophilisme de ce « dear boy ».
LO.XDRF.S. 407
— Hé ! hé ! vous brûlez pcul-clre. J'espère qu'elle est en bonne voie, cette conversion ?
— En très bonne voie, répondit le jeune homme d'un air grave qui me ravit.
La conversaLion ainsi lancée continua animée et gaie. Je fus de nouveau frappée du tour d'esprit à la fois brillant et élevé de miss Talbot. A plusieurs reprises, je vis les yeux de mon amie se reposer sur les fiancés avec une expression où il y avait une douceur tendre, de la curiosité, un peu de tristesse, une expression que l'intraduisible mot anglais « wislfulness » pourrait seul rendre. Pour la millième fois, je m'étonnai de la voir seule. Oui... la Providence poursuit ses buts... envers et contre nous. Qu'importe, puisque nous travaillons avec elle !
Après le dîner, nous prîmes le café dans le hall ; aussitôt que je vis mes Américaines sortir du restaurant, je m'excusai auprès de mes hôtes et j'allai à elles les mains tendues.
— Je suis bien contente de vous revoir, me dit chaleureusement madame Pieynold.
— ■ Quelle chance de \ous rencontrer ! cher Pierre de Coulevain, s'exclama ma petite amie. El c'est moi qui ai voulu venir à l'hôtel Claridge !
Je conduisis les deux femmes dans le coin qui faisait face à mes amis.
— ■ Comment, Gladys, \'ous n'êtes pas mariée ? dis-je alors. Après le brillant début dont j'ai lu le compte rendu dans les journaux de New-York, je m'attendais à recevoir un faire part avant la fin de la saison.
— Ah î voilà ! Les Américains se méfient des
jeunes filles élevées en Europe et les jeunes filles élevées en Europe trouvent les Américains insuffi sants.
— C'est une bien grande sottise de transplanter les enfants, confessa madame Reynold. Je m'en rends compte aujourd'hui.
— Vous avez raison, je le répète sans cesse à vos compatriotes. Vous faites des dépaysés, il n'y a rien de plus malheureux... si ce n'est peut-être les déclassés.
— Alèrc a une peur bleue de me voir lui rester sur les bras.
■ — Vous épouserez un Européen... un Français. .t
— \on, non, La vie des femmes est trop bornée, chez vous. J'ai entendu des histoires aux cours qui m'ont édifiée là-dessus. Mais laissons cela ! Depuis quand êtes-vous à Londres ?
— Depuis trois semaines à peu près. J'ai d'abord été un mois à la campagne chez des amis, les Baring.
A ma grande surprise, je vis comme une flamme rose passer sur le visage de la jeune fille.
— Les Baring de Wimbledon ! s'écria-t-elle.
— Parfaitement, Aujourd'hui les Baring de Loft shall, la mère vient d'hériter de la terre familiale...
— C'est trop fort ! Je connais Jack Baring ! J'ai passé deux mois cet hiver à Montréal, chez ma demi-sœur qui y est mariée. Nous avons tourné dans le même cercle, puis nous avons beaucoup patiné, beaucoup dansé ensemble...
— • Beaucoup fleureté ?
— Oui... oui, nous avons eu du bon temps ! Il
est un vrai Anglais, et ce que nous appelons « a splendid fellow ».
— Eh bien, voici là-bas, vis-à-vis de vous, sa sœur fet son frère.
— • Oh !... fit Gladys, toute saisie. La sœur... cette belle personne en noir ?
— Justement, l'autres est miss Talbot, la fiancée du frère,
— Bien Anglaises toutes les deux.
— ■ En effet, mais des Anglaises charmantes, je vous l'affirme. Jack Baring est en route, vous savez. Il arrivera la semaine prochaine.
Une onde d'émotion colora de nouveau le visage de l'Américaine.
— Curieux... bien curieux, murmura-t-elle,
— Avez-vous des amies à Londres ? demandai-je à madame Reynold.
— Des tas,,, et des invitations à ne savoir lesquelles accepter,
— Vous arrivez bien tard, la saison tire à sa fin.
— Ma mère a été très malade, nous n'avons pas pu la quitter plus tôt. Nous resterons ici une quinzaine seulement, puis nous irons en Ecosse, dans le comté d'Inverness, où nous passerons août et septembre chez des compatriotes qui y ont acheté un château.
Nous échangeâmes quelques nouvelles de nos connaissances communes, puis je me levai :
— Il faut que je vous quitte maintenant, car je suis hôtesse ce soir. Nous nous verrons demain et tous les jours.
— Oh î oui î fît Gladys avec un accent joyeux, j'ai une foule de choses à vous raconter.
Je retournai auprès de mes amis.
— Devinez ce que je viens d'apprendre leur dis-je. Tous les regards m'interrogèrent.
— Mademoiselle Reynold connaît un jeune An glais qui se nomme Jack Baring.
— Oh!
— No!
— Pas possible !
Ces trois exclamations partirent en même temps.
— Oui, elle a dansé, patiné, iieuielé avec lui cet hiver à Montréal.
— ■ Quelle coïncidence extraordinaire ! s'écria Rodney.
— Il s'en produit, à chaque seconde, de plus extraordinaires encore. \'ous ne les remarquez pas, vous les attribuez au hasard. Elles sont le résultat d'un mcr\eillcux travail pro\identiel. Il faut être un romancier, c'est-à-dire un tisseur, pour l'admirer cl le comprendre.
— Et Jack est peut-être amoureux de cette jeune fille ! ajouta Uuby, la physionomie animée. Serait-ce là le secret de son enthousiasme pour nos cousines ?
— Je n'en serais pas surprise. Regardez comme elle est jolie, celle-là. avec ses cheveux foncés, son teint mat, ses yeux bleu clair aux cils noirs relevés.
— Oh ! de grâce, Pierre de Coule^ain, s'écria Edith avec un effroi comique, ne vous a\isez pas de me donner une belle-sœur américaine !
— Qu'est-ce qu'elles vous ont donc fait, les Américaines ? demanda madame Xerwind.
— A moi?... rien, répliqua miss Baring d'un air de hauteur. Seulement, je ne crois pas qu'un Anglais puisse être heureux a\ec une femme qui le planterait là pour courir le monde.
— Mademoiselle Reynold ne planterait pas son mari, j'en suis certaine. Je l'ai vue de près, pendant trois mois. Nous étions voisines d'appartement à l'hôtel. Presque chaque jour, elle venait causer un moment dans ma chambre. Elle a de la vie une conception très élevée et elle est très bonne.
— N'importe, promettez-moi de ne pas prêter le bout de votre petit doigt à ce mariage anglo-américain. Je ne voudrais pas qu'aucune chose désagréable m'arri\àt par vous, ajouta mon amie en mettant sa main sur la mienne.
— ■ Mais vous allez me donner des remords ! m'écriai-je avec un .sérieux feint. N'est-ce pas moi qui vous ai entraînée à l'hôtel Claridge ? Votre frère y viendra sûrement. Il ne manquera pas de rencontrer mademoiselle Reynold et de renouer connaissance avec elle! Si nous déménagions?... si nous allions au Savoy ? Ce serait plus prudent.
— Oh! taisez-vous, chère! Ne vous moquez pas ainsi.
— Nous pourrions expédier Jack directement à Loftshall, renchérit M. Baring.
— Oui, mais savez-vous bien que la jeune personne va passer deux mois en Ecosse.
— • « No ! »... Alors ça y est !
— Et c'est vous, Edith, qui avez préparé là une villégiature à votre frère, ajoutai-je sans pitié.
Mon amie eut l'air tellement saisie que nous nous mimes à rire.
412 l'île INXONN'UE.
— Oh ! vous êtes tous détestables ! fit-elle à moitié fâchée, à moitié égayée par l'ironie de la chose.
— Ne vous préoccupez pas, dit madame Nerwind, les mariages sont écrits dans le cîel... ou... ailleurs. On l'affirme et je le crois.
— Eh bien, j'espère que celui-là n'est écrit nulle part.
— Espérez !... fîmes-nous en chœur.
— Hé ! hé ! cette jolie belle-sœur ne me déplairait pourtant pas, fil Rodney en coulant un regard vers la jeune Américaine.
Sur cette taquinerie, madame Nerwind se leva et donna le signal du départ. Nous nous quittâmes très contents les uns des autres.
.'\urais-je donc été envoyée à l'hôtel Claridge afin d'amener cette rencontre de Jack Baring et de Gla<dys Reynold ? Pourquoi pas ?... Je sers !
Londres.
Quand il m'arrive de remarquer comme les circonstances me favorisent et m'aident dans mon travail, il me vient ce petit frisson que provoque le miraculeux et l'inexplicable. Et tous, écrivains, poètes, peintres, musiciens, sont aidés ainsi. La Providence leur fournit les matériaux, et péniblement ils doivent les assembler afin de produire l'œuvre voulue.
Hier, j'ai eu un déjeuner anglo-américain et j'ai pris le thé chez M. Punch, le grand satirique anglais. Cette dernière bonne fortune était tout à fait imprévue.
A la campagne, en Angleterre, le second déjeuner est, en général, assez maussade ; à Londres, au contraire, je le trome amusant. A l'exemple des Américaines, ces terribles affairées, les Anglaises gardent leurs chapeaux. C'est joli autour de la table ces plumes et ces fleurs. Avec leurs coiffures, les femmes retiennent un peu de l'air et de la vie du dehors, de la surexcitation causée par les rencontres à la parade matinale, par les essayages de chiffons, les visites chez les modistes et les couturières ; nu-têtes, leurs physionomies seraient moins animées. Oh ! l'influence des choses, qui osera jamais l'étudier à fond ! A ce repas du milieu de la journée, les hommes sont plus brillants, plus Irais ; des convives inattendus arrivent sans façon, on rapproche chaises et a::'siettes et on leur fait place. Tout cela crée une atmosphère exhilarante, favorable à la conversation.
Madame Leslie, mon hôtesse d'hier, est une femme délicieuse, jeune encore. Elle appartient à ce que nous appelons la haute bourgeoisie. Il y a dans sa composition une veine d'idéalité et de poésie qui met une jolie lueur dans ses yeux. Les tableaux de maîtres, les dessins qui ornent les murs, le magnifique piano Broadwood, l'Érard anglais, les nombreuses partitions disent assez que sous ce toit-là, la peinture et la musique ont des adorateurs fervents.
Les fenêtres du grand salon ouvrent sur une terrasse fleurie et sur un coin sauvage de Hyde Park.
A Londres, on déjeune plus tard qu'à Paris, entre une heure et demie et deux heures. J'arrivai de bonne heure ; trois jolies femmes m'avaient précédée, deux
•414 I.'lLE INCONNUE.
Américaines de ma connaissance el une Anglaise. Cette dernière avait l'air extrêmement délicat ; de fait, j'appris qu'elle relevait de maladie.
— Vous n'étiez pas en état d'aller au prix d'Autcuil, lui dit madame Leslie, c'était par trop impru dent.
— Je sais, mais Frank qui parle un français pi toyablc n'aime pas ù se trouver seul à Paris. Il eût été fort ennuyé si je n'avais pu l'accompagner. Il venait dix fois par jour s'asseoir au pied de ma chaise longue, d'un air navré et répétant : « J'espère que vous serez guérie. » Je n'étais pas guérie, mais je suis partie tout de même et, en rentrant, j'ai dû prendre le lit. Oh ! les hommes sont des brutes égoïstes, ajouta madame Bryce avec un sourire qui atténuait la sévérité du jugement.
— Ne leur permettez pas d'être des brutes ! encore moins des égoïstes ! s'écria une des deux Américaines, le buste redressé, ses petites mains crispées sur les bras de son fauteuil, tout le corps dans une altitude de révolte. Quand j'ai seulement la migraine, la maison entière fait silence. Monsieur Burton marche sur la pointe des pieds et il ose à peine respirer. Compromettre sa santé ! s'exposer à perdre sa beauté pour ne pas causer un désappointement à son mari ! Ah ! non ! jamais !
Ceci fut accompagné d'un momement de tète qui me donna un irrésistible accès de gaieté.
— Oh ! ce chapeau de portrait protestant contre la tyrannie conjugale ! dis-je en réponse aux regards qui m'avaient interrogée. L'effet est d'un co; miquc achevé, il tenterait la plume de Punch î
Mon hôtesse sourit.
— Eh bien, vous le lui signalerez si vous voulez, cet après-midi même. J'ai l'intention de vous conduire chez lui.
— Ah ! l'aimable surprise ! m'écriai-je ravie.
— Monsieur Leslie ne peut pas rentrer à temps d'Oxford pour notre déjeuner, mais nous le trouverons Bouverie Street. Il vous fera les honneurs de la maison de Punch, et vous offrira le thé en son nom.
A ce moment, la figure nette, la tête blonde d'un homme de haute taille parut dans l'encadrement des portières du salon.
Madame Bryce se pencha vers moi, et à demi-voix :
— Alon mari, la brute égoïste, fit-elle avec un re gard où il y avait une expression de tendresse mélangée d'orgueil, qui disait assez l'inutilité des conseils de l'Américaine.
Les autres convives ne tardèrent pas à suivre. Nous nous assîmes onze à une table que les fleurs mélangées aux fruits, les formes élégantes des cristaux rendaient artistement jolie. J'en fis le tour d'un coup d'œil et je ne pus m'empêcher de sourire en voyant réunis là, un jeune colonel dont la peau lîne avait été bronzée par le soleil de l'Inde et de l'Afrique, un mondain, un romancier irlandais, un célèbre portraitiste, quatre Anglaises, deux New- Yorkaises et une Française. Avec tous ces éléments divers, le déjeuner ne pou\ait manquer d'être intéressant et il le fut extrêmement pour moi.
Rien ne m'amuse autant que de voir en présence les filles de John Bull et les filles de l'oncle Sam. L'afféterie des premières, leur grâce étudiée, leur
'41G l'ili: inxonxue.
accent londonien avec ses « r » roulés comme dans le mot « really ? » contrastent drôlement avec le naturel, la vitalité joyeuse et la parole rapide des se condes. Entre ces cousines, il y a un perpétuel malentendu. Elles se choquent mutuellement sans le vouloir, sans s'en apercevoir. A chaque instant, c'est une phrase maladroite qui crée un petit froid, c'est une sortie qui scandalise, c'est une appréciation qui blesse. Malgré tout, elles sont de même race et, si on sent ce qui les différencie, on sent aussi ce qui les lie.
Mademoiselle Langdorff, la sœur de madame Bur ton, une beauté brune très fine, très élégante, se mil à parler avec enthousiasme d'une violoniste irlandaise qu'elle avait entendue la veille.
— Elle aurait un succès fou en Amérique, ajouta t-clle. Nous la couvririons de dollars. Je lui ai con scillé d'y venir. Vous êtes charmants, vous autres Anglais, mais si peu impressionnables !
— Nous sommes vieux, voyez-vous, dit le colonel en manière d'excuse.
— C'est dommage, n'est-ce pas ? fit naïvement la jeune fille.
Un rire qui me parut un peu forcé secoua les épaules de Sir Gerald Lewis. Évidemment, il ne s'attendait pas à être pris au mot.
— Dommage ! Ah ! je crois bien !
— D'abord, on ne doit jamais être vieux ! déclara madame Burton.
Tous les regards se tournèrent vers celle qui venait de lancer cet audacieux défi à l'une des lois inéluctables de la nature.
— By George ! s'écria M. Bryce, comment s'y prend-on pour rester toujours jeune ?
— Il faut ignorer la date de sa naissance, ne ja^ mais penser à son âge, jamais... cela ne sert qu'à décourager ou à paralyser les élans ; puis il faut demeurer dans le mouvement, entraîner sans cesse à la vie son corps et son esprit.
— Hé ! hé ! la recette a du bon, fît le romancier.
— Ma grand'mère vit à la campagne. Ses enfants se sont arrangés de manière qu'elle reçoive chaque jour une lettre de l'un ou de l'autre, afin de la maintenir dans le courant, d'entretenir l'activité de son esprit, ceci avec l'espoir de la conserver plus longtemps.
— Une belle pensée ! s'exclama madame Leslie.
— Elle doit avoir plus de quatre-vingt-cinq ans, elle n'a pas l'air de s'en douter. Elle ne donne pas cette horrible impression d"horloge arrêtée que j'ai vue à nombre de personnes de ce côté-ci de l'Océan.
— Vous admettez bien que l'on puisse mourir ? demanda ironiquement une Anglaise.
— Parfaitement, répondit l'Américaine d'un ton de condescendance, mais on peut rester plus longtemps au haut de la montée.
— Au haut de la montée, répéta le peintre... diablement difficile de s'y maintenir ! Il n'y a pas de plateau.
— La science en a déjà taillé un morceau, elle va l'élargissant tous les jours, et elle s'efforce de rendre la descente moins rapide.
— Bien content d'apprendre cela ! s'écria gaiement M. Bryce. Ah ! les braves savants ! Et moi qui
les trouvais si ennuyeux. Lily, désormais, nous en inviterons de temps à autre. Et sans doute, madame Burton, continua « la brute égoïste », vous suivez le système en question ?
— Autant que possible. Vous voyez, je me suis remise en route avec ma mère et ma sœur, unique ment pour me renouveler. Je passerai Tété en Suisse, puis l'hiver en Algérie et en Tunisie, deux pays que je ne connais pas.
— Et monsieur Burton ? demanda Sir Gerald avec une malice intentionnelle.
— Oh ! il est très bien, très heureux !
Un petit rire étoufie courut autour de la table.
— Heureux loin de vous ! cela m'étonne !
— • Il n'eùl assurément pas mieux demandé de m'accompagner. Il l'aurait fait si je l'en avais prié, mais sa présence est nécessaire à des centaines, à des milliers de personnes. Cela n'eût pas été rai sonnable, s'il n'est pas libre, je le suis, moi !
— Libre !... une femme mariée ! se récria notre hôtesse.
— Oh ! je sais, en Angleterre une femme mariée n'est qu'une moitié ; en. Amérique, elle est une unité.
Ces paroles provoquèrent un nouvel accès de gaieté.
— Pardon, fit M. Bryce, mais vous êtes en oppo sition flagrante avec la Bible.
— La Bible a été écrite par des poètes orientaux. L"n silence curieux se produisit. Les physionomies
des Anglaises se congelèrent instantanément. Sir Gerald toussa d'une manière amusante.
— De ce que mon mari ne peut pas visiter FAI-
LOXDRES. 419
gérie et la Tunisie, continua l'Américaine sans s'apercevoir de l'eiïet désastreux de son hérésie, il ne s'ensuit pas que je doive être privée de cet avantage ; deux dans un ménage qui ne pourraient s'instruire, ce serait trop. Et puis, nos hommes sont les meilleures créatures du monde, — ceci fut dit avec une véritable chaleur — ils ne sont pas du tout égoïstes. Ils n'en ont pas le temps.
— Là ! s'écria le colonel, vous ne leur en laissez pas même le mérite.
— Le malheur est, dit madame Bryce, qu'une Anglaise ou une Française ne pourrait volontairement abandonner son mari et qu'elle ne jouirait de rien sans lui. C'est stupide, j'en conviens.
— ■ Non, c'est regrettable, simplement, fît l'Américaine avec une entière bonne foi.
Le romancier, qui s'était amusé intérieurement autant que moi, eut tout à coup dans les yeux une lueur de malice.
— Connaissez-vous les iMémoires de votre homonyme lady Ryrton ? demanda-t-il à la jeune femme.
— • Non. Intéressants ?
— Extrêmement. Lisez-les, vous verrez comment une Anglaise est capable de comprendre l'amour conjugal. Lady Burton a partagé, de la première à la dernière heure, l'existence aventureuse de son mari. Elle La défendu comme une lionne, vivant et mort. Elle l'a accompagné partout où sa fantaisie romanesque et morbide le poussait. « Payez, emballez et suivez. » C'était là son mot d'ordre. Pendant des années, elle y a obéi sans murmure. Elle raconte ses nngoisses quand, vers le soir, en Syrie,
sur le seuil de la tente, elle attendait le retour de son compagnon... et elle dit sa joie quand elle percevait le son des clochettes de son chameau. De fait, lorsqu'elle sent sa fin venir, elle écrit simplement : « J'ai entendu les clochettes de son chameau. »
— Et je les ai vues... ces mêmes clochettes ! m'écriai-jc. Elles sont placées à la voûte de la chapelle en forme de tente où tous deux reposent maintenant. Quand on y célébrait la messe, elles sonnaient à l'élévation et j'imagine l'émotion de la veuve en les entendant. Pendant mon séjour à Wimbledon, j'ai voulu faire ce pèlerinage au cimetière de Mortlake en témoignage de sympathie féminine. J'ai causé avec le gardien. Il m'a dit que lady Burton passait des après-midi entiers auprès de son mort et il a ajouté : « Elle l'aimait bien. »
Je vis, non sans plaisir, un reflet d'émotion passer sur le visage de l'Américaine et ses yeux s'embuer légèrement.
— Eh bien, je me demande, reprit M. 0' Mara, où il y a plus de bonheur pour la femme, dans l'esclavage volontaire ou dans l'indépendance absolue. Éclairez-moi, mesdames.
Anglaises et New-Yorkaises se regardèrent d'un air embarrassé, les hommes semblèrent attendre la réponse avec une vive curiosité.
— Sûrement, il y a plus de bonheur dans l'esclavage volontaire, déclara madame Leslie.
— Oh ! sûrement ! répétèrent ses compatriotes avec une chaleur qui me parut un peu affectée.
Le romancier observait madame Burton.
Elle avait rapproché ses fins sourcils dans un
effort de réflexion. Sa physionomie s'épanouit de nouveau.
— Plus de bonheur... c'est possible... mais moins de dignité. Du reste, je crois que ces grands sentiments ne nous sont pas permis. Ils entraveraient notre progrès et nous devons tenir le record du progrès, vous savez, ajouta-t-elle avec un brillant sourire. Ainsi, si je n'avais pas pu, comme certaines Anglaises, me séparer de mon mari, je ne connaîtrais ni l'Espagne, ni l'Italie, ma maison ne serait pas remplie ae jolies choses et je n'aurais pas eu l'idée de commencer une collection...
— Une collection de quoi ? demanda vivement le peintre.
— Devinez !...
— • De cuillers, fit une Anglaise malicieusement.
— De berceaux... répondit la jeune femme avec une voix inconsciemment assourdie.
— Ah ! voilà qui est joli ! s'écria madame Leslie.
— N'est-ce pas ? Cela m'a paru intéressant et curieux de rassembler les divers nids que l'homme a préparés pour ses petits. J'en ai beaucoup déjà. Mon mari m'a fait construire une salle exprès dans notre maison de campagne. Plus tard, je les léguerai à quelque musée. Vous voyez que, de mon côté, je travaille pour notre pays.
— C'est très juste, très philosophique ce que vous dites là, fîs-je charmée de cette intuition. Pendant que chez vous les hommes sont enchaînés à leurs comptoirs, à leurs usines, à leurs laboratoires, vous êtes poussées hors de votre pays. La Providence
opère sans doute par vous des échanges entre le Nouveau Monde et le Vieux Monde, elle vous oblige à venir prendre contact avec nos accumulateurs d'art et de souvenirs. Depuis que je me rends compte de leur rôle, je ne taquine plus les Américaines sur leur humeur vagabonde, je ne leur fais plus une faute de déserter le nid conjugal. Je les plains d'y être forcées.
Le visage de madame Burton, qui avait d'abord exprimé la surprise, rayonna soudainement de satisfaction.
— Ah ! Pierre de Coulevain, si j'étais à côté de vous, je \ous embrasserais. J'ai senti tout cela obscurément. Vous venez de me le faire comprendre. Nous sommes envoyées !
— Oh ! il n'y a pas de doute, ajouta mademoiselle Langdorff. Figurez-Aous que mère se demande tous les jours comment nous avons pu quitter notre belle maison de campagne pour venir nous enfermer dans un appartement d'hôtel. Cela lui paraît maintenant une pure folie. Notez que c'est elle qui a projeté le voyage en .Mgérie et en Tunisie que nous devons faire cet hi\er. Elle a été prise de la curiosité de voir des Arabes. Nous sommes parties six mois plus tôt cjue nous n'aurions dû parce que, de mon côté, j'ai eu envie de passer quelques semaines à Londres pendant la saison, puis de voir la Suisse, et nous voici !
— Eh bien, c'est ainsi que vous tra\aillez à la création de ce câble invisible, — de beaucoup le plus important, — au moyen duquel la nature relie les deux mondes, et les rapproche de plus en plus. Dii
reste, l'Europe commence à rendre ses visites à l'Amérique.
— Et non sans profit, j'espère, dit madame Burton a\ec une jolie fierté patriotique.
— A propos, monsieur Seymore, quand venez-vous nous peindre ? demanda mademoiselle Langdorff. Est-ce que vous avez consacré votre pinceau aux grandes dames exclusivement ?
Cette ironie parut froisser la fine sensibilité de l'artiste.
— • iVon, je l'ai consacré à la Beauté, répondit-il avec une froideur accentuée.
— Eli bien, soit dit sans modestie, je crois que vous en trou\eriez de l'autre côté de l'Océan.
— J'en suis tellement persuadé que je me propose de passer une année entière aux États-Unis,
— • Ah ! la bonne nouvelle !
La jeune fille dit cela avec une expression qui la fit visiblement rentrer en grâce auprès de AI. Seymore,
— ÎVos peintres américains ont un immense talent, mais ils sont trop impressionnistes.
Le romancier se mil à rire.
— ■ Les femmes ne comprennent que le tableau, c'est cela qu'elles veulent quand elles commandent leur portrait,
— Il me semble, fit assez timidement notre hôtesse, qu'un bon portrait devient toujours un tableau et qu'un tableau n'est jamais un portrait.
— • Parfaitement vrai, dit l'artiste avec une exprès sion de plaisir. Ainsi le portrait que Whistler a fait de sa mère est un tableau. Certains peintres n'arrivent jamais à une ressemblance satisfaisante, parce
42 i l'île inconnue.
qu'ils ne parviennent pas à se détacher assez d'euxmêmes. Ils donnent toujours à leurs sujets un peu de leur propre rêve. J'en ai corniu un qui, lorsqu'il était amoureux, mettait de l'amour dans tous les yeux qu'il peignait. C'était éminemment un subjectif.
— • La reproduction exacte des traits d'un visage suffît-elle à donner la ressemblance ? demandai-je.
— Non, assurément.
— Alors, comment y arrive-t-on ?
— ■ Le reflet de la vie, de l'âme du modèle s'impressionne sans doute dans le cerveau de l'artiste et le cerveau guide sa main... c'est tout ce que j'ai pu concevoir. Il m'est arrivé de tressaillir de surprise devant le miracle accompli.
— C'est bien cela, murmura le romancier.
— C'est bien cela, répétai-je intérieurement.
— • Dites-moi, monsieur Seymore, reprit madame Burton, est-ce que les grands chapeaux ne sont pas artistiques?... C'est nous qui les avons remis à la mode, vous savez ! Voici Pierre de Coulevain qui les trouve comiques !
— Pardon, interrompis-je, immobiles sur la toile ils sont adorables, mais quand ils discutent, ils deviennent tout à fait drôles.
Le peintre me sourit.
— Pierre de Coulevain a raison, ce sont vraiment des chapeaux de portraits, « picture bats », comme vous les avez si bien nommés.
— Les femmes du xviii^ siècle les portaient cependant à l'ordinaire.
— Elles n'étaient pas aussi agitées que celles du XX* siècle, dit M. O'.Mara.
— Et elles ne prêchaient, pas avec la révolte contre les maris, ajoutai-je en adressant un petit signe d'intelligence à madame Leslie.
— Non, elles n'avaient pas encore été gâtées par les mauvais exemples, renchérit M. Bryce avec un sourire taquin, à l'adresse des deux Américaines.
Le brave garçon ne croyait pas dire si vrai.
— Monsieur Seymore, avez-vous vu nos Salons, cette année ? demandai-je.
— Assurément.
— Et votre impression ?
— Elle a été, comme toujours, une impression d'émerveillement devant l'effort immense et varié dont ils témoignent,
— Alors, vous ne croyez pas que le niveau de l'art ait baissé chez nous ?
— Non ; selon moi, depuis quelques années, il demeure stationnaire. La somme de talent n'est pas moindre, mais elle est répartie entre un plus grand nombre de pinceaux. On dirait que, dans votre pays, les dieux même sont devenus démocrates, et qu'ils favorisent la masse de préférence à la minorité. Quoi qu'il en soit, la France et l'Allemagne sont les deux seules nations qui fassent de la grande peinture et de la grande sculpture. Notre Académie doit vous produire l'effet d'une exposition de dilettantes.
— Pas du tout. Elle révèle l'amour de la nature et l'amour de la Beauté. Vous êtes surtout des portraitistes et des paysagistes. Dans vos œuvres, il y a de la poésie ; dans les nôtres, il y a de l'idéalité.
— Juste, très juste, murmura le peintre.
'420 I.'lLE INCONNUE.
— J emporte toujours de votre Académie une impression douce... une impression de couleur verte ; et de nos Salons une impf-ession forte, de couleurs violentes, de rouge et de jaune. Ce qui m'étonne, par exemple, c'est la disproportion entre l'immensité de votre métropole et la petitesse de votre Galerife Nationale.
La rougeur que je ^ is passer sur le visage de l'artiste me fit regretter ces i>arolcs.
— ■ Oui, cette disproportion est choquante. Londres a, je crois, plus de collections privées que Paris, plus d'exhibitions d'art, mais elles ne sont pas accessibles à la foule comme celles de votre Louvre, et le peuple ne peut pas se former l'œil et le goût.
— Chez vous, l'art est encore l'apanage du petit nombre, d'une aristocratie. En revanche, vous avez votre admirable British Muséum, votre Kensington Muséum. Ils renferment probablement les accumulateurs, c'est-à-dire les colleetions qui sont nécessaires au génie de votre race et à sa mission en ce monde.
— Peut-être, peut-être.
— L'année dernière, reprit M, O'Mara, j'ai vu dans votre Grand Palais, le Concoui's hippique, vos Salons de peinture et de sculpture, puis le Salon de l'Automobile. Tout ceci, dans le même décor, m'a donné une impression saisissante de votre vitalité.
— Je suis bien contente que vous l'ayez sentie, répond is-jc. INLaintenant qu'après tant de siècles, nous avons mis préjugés bas, nous allons peu à peu découvrir nos mérites respectifs. Ce sera plus agréable cl plus intelligent que de s'entrc-calomnicr.
— Rights ! s'écria Sir Gcrald Lewis av*cc un bon sourire.
La conversation ne tarda pas à glisser aux actualités. Grâce aux Américaines, elle se maintint gaie et animée et se continua au salon jusqu'à quatre heures. Madame Leslie dut alors annoncer à ses hôtes notre rendez-vous avec M. Punch et les congédier.
En partant, madame Burton me dit tout bas, d'un ton sérieux :
— Promettez-moi de ne pas parler des chapeaux de portrait à cet affreux bonhomme.
— Je promets, répondis-je non moins sérieusement.
Une demi-heure plus tard, nous arrivions dans la Cité, 10, Bouverie Street. C'est là que résida le célèbre satirique anglais. Il pourrait loger plus luxueuse ment sa bosse, son grelot, sa plume et son pinceau ; mais il tient à son \ieux cadre, j'imagine. Ce cadre, auquel l'atmosphère de Londres a fait une riche patine grise teintée de jaune et de noir, m'a vivement intéressée. Je l'ai visité de bas en haut. Dans les sous-sols se trouvent les presses ; au premier, les bureaux ; au second, les ateliers de brochage ; au troisième, où il y a le plus de clarté, les typographes.
Je me rends compte aujourd'hui de ce qu'est réellement l'imprimerie, et son appareil m'impressionne incroyablement. Cet outillage qui sert à répandre, à transmettre l'invisible, l'intangible... l'esprit de l'homme, me paraît sacré. Quand un peu de pensée entre dans l'œil humain, il de\"ient un microscope.
428 l'île in'cona'ue.
Dans la maison de M. Punch, j'ai senti une activité bien réglée, soutenue et calme. Notre entrée dans les ateliers n'a pas provoqué le plus léger signe de curiosité. Les visages se sont figés instantanément, un effet de la discipline anglaise. Chez les brocheuses, nous n'avons vu que des paupières baissées. En France, dans un atelier semblable, tous les yeux se seraient levés sur nous, et nous aurions recueilli non seulement des regards, mais des sourires. Madame Lcslie a adressé gentiment la parole à deux ou\ rières pour leur demander des nouvelle de leurs familles. Leurs physionomies ne se sont pas détendues, elles ont répondu avec cet air de fierté hostile qui me surprend toujours et qui est particulier aux domestiques et aux employés de ce pays-ci.
Comme nous achevions notre visite, les portes s'ouvrirent et donnèrent passage à des gamins qui portaient des théières brunes et des tasses. Leur apparition créa un mouvement joyeux et l'atelier prit aussitôt un aspect familial, qui me fit plaisir à voir.
— • Suivons ce bon exemple, dit alors mon hôte.
Sur ce mot, il nous conduisit à la salle à manger de \[. Punch, une pièce sans aucune intention artistique. Un des collaborateurs du journal nous y attendait. C'était un homme de taille moyenne, dont la physionomie avait celle spiritualité que j'ai déjà signalée chez les intellectuels anglais. Ses yeux bleu changeant étaient des yeux de poète et de rêveur, ses lèvres nerveuses et fines, des lèvres de satirique.
On apporta un grand plateau avec le thé, des gâteaux, des sandwiches. Madame Leslie se mil aussitôt en devoir de le servir.
LONDRES. 4ii*J
— De la part de monsieur Punch, dit-elle en me tendant une lasse.
— Merci à monsieur Punch ! répondis-je. Bien que je sois une de ses fidèles lectrices, je ne m'attendais guère à être invitée par lui.
— C'est votre récompense, fit M...
— Pas de fausse modestie ! Il n'y a aucun mérite à lire Punch quand on sent l'humour ; il est délicieux !
— Je suis étonné qu'une étrangère le goûte, d'autant plus que la femme, en général, n'a pas la veine humoristique.
— Eh bien, sans me vanter, je crois que je possède cette faculté et j'en remercie les dieux. Elle a été dans ma vie une précieuse source de gaieté, elle n'est pas encore tarie. Les caricatures, les dessins humoristiques font ma joie. J'en ai une collection considérable derrière mon front. Quand l'un ou l'autre ressort, il m'arrive de rire tout haut et toute seule dans ma chambre. Tenez, dans votre avantdernier numéro, il y en avait un que je n'oublierai pas : un homme du peuple, montrant à son camarade deux collégiens d'Eton avec des chapeaux haut de forme, lui dit d'un air gouailleur : « Regarde, Arry... que le diable m'emporte, s'ils n'ont pas mis le tuyau de poêle avant que la maison soit bâtie ! » Cette remarque, provoquée par la disproportion de ce chapeau d'homme sur une tête d'enfant, me semble de l'humour parfait.
— C'est cela même. Le bon sens est le père de l'humour.
— Voilà pourquoi il est si rare chez la femme, ajouta M, Leslie.
— Fred ! prolesla mon hôlesse. Xe soyez pas impertinenl !
— ■ Quelle dilïérence faites-vous entre l'humour et l'esprit ? me demanda M...
— L'humour est une faculté de l'intellect par laquelle on voit l'incongruité des événements ou des choses, tandis que l'esprit est une faculté de l'imagination par laquelle on voit leur concordance, leur imprévu, leur côté brillant.
— Pas mauvaise, votre définition.
— L'humour est anglo-saxon, l'esprit est latin. Dans la presse parisienne nous n'a\ons que deux humoristes, mais ils sont très forts, doués d'un bon sens lumineux. Celui qui écrit dans mon journal fait mes délices quotidiennes. C'est à ses propos que je cours d'abord. Du bout de sa plume, il sort tantôt un préjugé idiot, une croyance ridicule, une ineptie politique. Lorsque la tète est bien dehors, il la regarde une seconde, puis pan ! il l'écrase d'une phrase, d'un i)aragraphe. Je n'ai pas vu l'opération, mais je suis sûre (]u'elle se fait ainsi. C'est de l'hu mour français. Je \ous en enverrai un échantillon.
— Nous \ous a\ons précédés, je crois, dans la caricature, me dit M. Leslie.
— Oui, avec Hogarlh, Rowlandson, Gillray ; mais nous avons eu Isabey, Carie Vemel, puis des deux côtés de la Manche l'armée des satiriques a grossi. Ils ont acquis vraiment un merveilleux pouvoir d'expression. Plus besoin de la banderole explicative, hé ? On la met encore en Amérique et c'est d'un effet drôle. Eh bien, Punch peut s'en passer, lui î Les physionomies, les attitudes, les vêlements de ses persoiv-
LONDRLS. 43i
nages sont vivants, parlants. Voilà pourquoi ils se réimpriment si facilement dans le cerveau. Vos artistes ont saisi d'une manière admirable le geste pompeux du bourgeois, l'écarquillcment naïf, primitif du visage, des yeux surtout qui caractérise votre bas peuple. Vos scènes de la rue sont des tableaux. Autrefois, je ne pouvais comprendre que les dessins de Punch ; maintenant, je suis assez au courant de votre vie et de votre politique pour l'apprécier entièrement. J'y trouve à rire et à pleurer. Au milieu de son charivari comique, les pages consacrées aux enfants me semblent délicieuses, rafraîchissantes. Et c'est très philosophique de montrer chez les jeunes pousses les caractéristiques de la plante humaine. Quand les défauts n'ont que six, huit ou dix ans, ils sont charmants.
— ■ Oui, mais il faudrait empêcher leur croissance !
— La régler seulement, ils sont des forces aussi... Votre Tom Bro^Mi ne sait pas le plaisir qu'il me donne avec son petit monde. En somme, je crois que je suis arrivée à me faire une idée assez juste de Punch.
— Voyons cette idée, me demanda M. Leslie.
— D'abord, il est un gentleman...
Mon interlocuteur s'inclina,
— ...Une des incarnations de John Bull, un Britisher très chauvin, très « loyal », avec ou sans conviction. C'est un universitaire, un lettré, partisan des classiques pour l'esprit et du fouet pour le corps. Il y a en lui une large veine d'humanité et de bonté. Par certains côtés, il est juvénile, presque « boyish »,
comme vous dites. Il aime les miséreux, les enfants, les animaux. Quant à la femme...
Tous les regards brillèrent de curiosité.
— Il la considère comme... un bien nécessaire, sinon indispensable... Pour lui, elle est encore « le sexe ». Il ne la prend pas au sérieux...
— Là, vous vous trompez, Pierre de Coulevain, interrompit mon hôte en riant largement.
— \on, non, c'est la pure vérité, affirma ma dame Leslie.
— iX'importe, il l'aime comme un collégien, simplement, mais ardemment.
— Il me semble que voilà le satirique satirisé, dit M...
— Et j'ai découvert chez Punch quelque chose qui m'aurait bien étonnée si je n'avais pas connu l'àme anglaise : c'est la spiritualité ! De la spiritualité dans une feuille humoristique, cela ne se rencontrerait pas chez nous, à coup sûr ! Dans un de vos numéros, il y avait une pièce de vers de la plus haute élévation, métaphysique presque, c'était un « In Memoriam ».
A ma grande consternation, je vis M... rougir violemment.
— • Voici le poète... fit M. Leslie en me montrant son ami.
— Eh bien, monsieur, j'en suis ravie, ajoutai-je gaiement. Je ne connaissais que les initiales de l'auteur.. Mon compliment vous est arrivé en plein visage, mais au moins vous ne douterez pas de sa sincérité.
Le poète s'inclina, tmiide et confus.
— Ce qui me chiffonne, continuai-je, c'est de
LOXDRES. 433
n'avoir pu encore deviner si Punch était conservateur ou libéral.
Une expression de plaisir traversa la physionomie de mon hôle,
— Je répéterai cela à notre directeur, Sir Francis Burnand, il en s'era ravi. Selon lui, la politique doit appartenir à Punch et non Punch à la politique. Il faut qu'il soit libre de choisir l'événement qui se prête le plus à l'humour et à la satire.
— • De combien de membres se compose la rédaction de Punch ?
— De treize membres. C'est ici, autour de cette table, que chaque mercredi soir s'élucubre une partie du numéro qui doit paraître la semaine suivante. Les propriétaires du journal invitent à dîner ce que nous appelons « the esoteric staff », l'état-major de la rédaction. Ce dîner de Punch est une institution. Le premier a eu lieu « à la Belle Sauvage », Ludgate Hill. Jadis, il se composait de roastbeef froid, relevé de pickles, de fromage, le tout arrosé de slout. Aujourd'hui, il est apporté du restaurant voisin. Le menu est français et nous l'arrosons de Champagne. Le directeur prend place à un bout de la table, les propriétaires à l'autre bout. Après le dîner, on examine et on discute les dessins principaux, le Icit-motiv du journal. Le premier doit toujours être politique, le second peut être une actualité. L'opinion prévalente de la table décide et règle les détails. Les instructions écrites sont remises par Sir Francis aux deux artistes. Il faut que les dessins soient achevés et envoyés aux graveurs le vendredi soir. Le journal va sous presse le samedi après-midi. Quel-
4L5l L ILE INXOXNUE.
quefois Punch se fait 1res rapidement, d'autres fois cela prend un temps considérable, nous ne parvenons pas à voir juste et à nous entendre.
— Ah ! vous ne savez pas combien je désire que la France ait un journal humoristique, indépendant, honnête, propre, oii l'espriî français pourrait exercer sa plume et son crayon 1
— Un journal humoristique chez vous, s'astreindrait-il à être... convenable?
— Il faudrait qu'il y fût obligé par ses propriétaires et son directeur, qu'il eùl un implacable conseil de surveillance... dans le genre de celui qui s'assemble autour de cette table !... Et alors, quelle force il deviendrait ! Les dessins de Forain, de Guillaume, de Caran d'Ache, d'Henriot, qui paraissent ici et là sont perdus, c'est grand dommage. Un jour, dans une feuille ignoble qui m'est tombée entre les mains, j'ai vu une admirable satire ; le dessin représentait une porte monumentale sur le fronton de laquelle était écrit en grosses lettres : Sauvetage de l'enfance. Elle était munie d'un énorme bouton de sonnette. Dans la neige et la rafale, deux bébés... six ans et huit ans peut-être, étaient là qui tendaient désespérément leurs petits bras vers ladite sonnette... Ils ne pouvaient l'atteindre... Elle était placée trop haut ! Voilà bien de l'humour et du bon, n'est-ce pas?... C'était si saisissant de vérité que les larmes ont jailli de mes yeux. Aucune époque n'a fourni à la satire autant d'éléments que la nôtre, parce qu'elle est une époque de transition. Chez nous, les incongruités de la politique, du code, de la constitution, de la vie mondaine, suffiraient abondamment à l'ali-
LOXDRES. 435
mentcr. Les pornographes finissent par ne plus rien Irouvei" de neuf dans les las d'ordures où ils fouillent depuis si longtemps. Ils commencent à re^'enir la hotte vide... et le crochet découragé... Tiens... îis-je en m'arrêlant... le sujet d'un dessin...
— Oui... oui, dit mon hôte en riant.
— La pornographie a sur une race humaine le même effet que le cognac sur les petits chiens, elle arrête sa croissance et la stérilise. Nous commençons à nous en apercevoir et quelques braves ont donné le mouvement à la réaction.
Il y eut un rayonnement de plaisir sur le visage du poète.
— ■ Les Francophobes seuls le regretteront, dit-il.
Comme nous achevions de prendre le thé, M. Leslie m'apporta le premier numéro de Punch, daté du 17 juillet 1841 et le dernier, du jour même, le 20 juillet 19...
— Il avait l'air bien modeste, dis-je en feuilletant l'ancêtre.
— ■ Oui, il n'était pas sûr de paraître la semaine suivante.
— Et il a aujourd'hui ?
— Soixante-trois ans.
— Il était dur, laid, rébarbatif comme son époque, lère Victoria... Voyez celui de la nôtre... Il est plus clair, plus net, plus sympathique. Il témoigne d'un immense progrès. Oh ! quoi qu'on en dise, nous marchons vers la lumière.
— C'est notre raison d'être, fit doucement M...
— J'ai assez loué monsieur Punch pour me permellre une critique, n'est-ce pas?
436 l'île ixcoxnue.
— ■ Même si vous ne l'aviez pas loué, ce serait votre droit, me répondit M. Leslie. Voyons, que lui reprochez-vous ?
— Les réclames dont il encadre son journal. Mon hôte rougit légèrement.
— Oh! nous savons... mais les affaires...
— Mais l'art ! mais la joie des yeux ! Votre couverture est très artistique avec Punch en face du lion britannique, avec ce chien au regard pathétique dont la coiffure est ornée de la plume chère à l'East End, avec cette exquise farandole de diablotins et de personnages symboliques sortant de deux cornes d'abondance. Tout cela est gâté par le « Cognac aux Trois Etoiles » et le « Papier Rigollot ».
— Le rideau de la plupart de vos théâtres parisiens n'est-il pas couvert de réclames ?
— ■ Oui, c'est une honte.
— Ils paient probablement très cher leurs artistes... comme nous... et alors, qui veut la fin doit accepter les moyens.
— J'espère qu'un jour viendra où les exigences do la Beauté entreront en compte même dans les affaires.
— Amen, dit le poète.
M. Leslie souleva le tapis vert qui recouvrait la fameuse table du conseil de Punch et je la vis toute tailladée de lettres.
— Nous avons là, me dit-il, non sans orgueil, des initiales de noms célèbres, les initiales des directeurs qui se sont succédé au journal, de plusieurs de nos collaborateurs. En voici qui vous diront peut-être quelque chose... voyez : « W. M. T. » sont celles de
Thackeray ; « D, M. » celles do Georges du Maiiricr ; (( P. M. » celles de Phil May !
— Ah ! pauvre Phil May ! m'écriai-je en passant un doigt respectueux et caressant sur les hiéroglyphes que son canif avait sculptés... un alcoolique, un malade et un grand artiste ! J'attendais chaque année avec impatience son almanach comique. Chacune de ses figures était un poème. Il rendait comme personne, les miséreux et les fous. Nombre de ses dessins sont dans ma mémoire. Ils m'attendrissent ou me font rire encore.
Une expression d'étonnement se peignit sur la physionomie du poète.
— C'est bien extraordinaire, fit-il, de rencontrer une étrangère aussi profondément en communion avec notre esprit.
— La Providence s'est chargée de m'y mettre. J'ai été amenée, ramenée en Angleterre, invitée par des gens de conditions diverses. Sur le continent, je me suis trouvée en contact avec beaucoup de vos compatriotes. Pendant des années, à mon insu, j'ai été impressionnée par l'âme anglo-saxonne. Je devais même, ajoutai-je en me levant, goûter au thé de monsieur Punch !... C'était là une agréable surprise qui m'avait été réservée !
— Eh bien, en souvenir de cette surprise, gardez le journal d'aujourd'hui, me dit mon hôte.
Sur cette nouvelle gentillesse, je pris congé de lui et du poète. Madame Leslie me ramena par les quais à l'hôtel Claridge.
J'avais, naturellement, téléphoné à miss Baring l'invitation qui devait me retenir tout l'après-midi.
438 l'ii-e inxonnxe.
Le soir, à dîner, je racontai ma visite à Bouveriê Street. La conversation roula sur l'humour, l'esprit, la satire.
— • Puisque, selon vous, nous ne sommes pas responsables des événements et des choses, fit mon amie, pourquoi la nature susciterait-elle des critiques de ses propres actes ?
— Parce que, chère, dans la nature, il y a des forces qui produisent la maladie, d'autres le remède et le médecin. Cela est nécessaire à la lutte pour le Bien, pour le Beau, qui se poursuit dans l'univers et dont nous faisons partie.
— Là, si vous n'êtes pas satisfaite, dit Rodney, l'œil allumé de moquerie, ce ne sera pas la faute de l'imagination de Pierre de Coulevain.
— • Non, répondit Edith avec un petit sourire pathétique, ce sera celle de ma propre stupidité.
Londres.
Je le tiens, enfin, le fil de ce roman que j'ai senti tout le temps à fleur de la vie de miss Baring. Hier, au moment où j'y songeais le moins, il a été mis entre mes doigts. Et, à mon insu, j'y avais été mêlée ! et notre rencontre à Alonte-Carlo en faisait partie ! J'éprouve une satisfaction intime, une sorte de triomphe, chaque fois que, dans les coïncidences, je puis reconnaître non pas l'œuvre <lu hasard, mais celle d'une volonté consciente et pensante.
Selon sa promesse, madame Nerwind avait sommé son neveu d'avoir à l'inviter au five o'clock des Corn-
mines, elle el quatre autres personnes, y compris une dame française. Le neveu avait répondu aussitôt par une très cordiale invitation pour hier aprèsmidi.
M. Georg-e Lester nous attendait sur la fameuse terrasse. Il nous y reçut avec celte chaleur que l'instinct de Thospitalilé prête toujours à l'Anglais. C'était un homme d'une quarantaine d'années, avec des traits larges, une expression énergique, un phj-sique ro])Uste de gentilhomme campagnard. Il nous conduisit à une tahle décorée de fleurs, chargée de fruits magnifiques, de sandwiches et de gâteaux.
— Monsieur Lester, dis-je en y prenant place, je suis un peu honteuse de mon indiscrétion. C'est pour m'être agréable que madame Nerwind a quémandé une invitation.
— C'était bien aussi, j'imagine, pour me procurer un plaisir.
— Bra^"o, George ! Pour un libéral et un ours, ce n'est pas mal.
Cette boutade nous fit tous rire.
— Oui, continua la tante terrible, sur dix-huit neveux, j'en ai deux qui ont mal tourné : celui-ci, qui est devenu un whig, et l'autre un socialiste chrétien.
— Qu'est-ce que cela ? demandai-je.
— Je n'ai jamais pu le savoir. Il porte une robe de bure comme un moine et il nettoie lui-même les marches extérieures de sa maison, laissant sans doute celles de l'intérieur à sa servante.
— Oh ! madame Xerwind ! s'écria Edith en riant, vous êtes trop dure !
— Elle ne respecte rien, fit M. Lester avec bonne
humeur. En attendant, madame, me dit-il, vous êtes fixée sur mon compte.
— Pas désagréablement, je vous assure. Un gentleman qui est un libéral et un ours, cela promet de l'originalité.
— Et puis, un ours qui offre des fleurs, des fruits, des gâteaux, est plutôt gentil, ajouta Ruby.
On apporta le thé et M. Lester pria miss Baring de le scr\ir.
— Aimez-vous votre nouvelle résidence ? lui demanda-t-il.
— • Beaucoup. J'ai toujours été une souris des champs plutôt qu'une souris de \ille.
— Votre présence et celle de \otre mère à Loftshall doivent y faire un grand changement, car vous succédez à deux dynasties de vieux garçons.
— Oui, aussi manque-t-il d'une infinité de choses. C'est ce qui m'a obligée à venir à Londres.
— Vous avez dans votre voisinage, dit ^L Lester à Rodney, un des meilleurs équipages de chasse d'Angleterre.
— Il paraît.
— Un de ces jours, Sir Bernard va vous céder son siège, hé ?
— Il se peut qu'un candidat libéral l'emporte.
— De ce côté-là, nous ne sommes pas en force
— J'espère, monsieur, fis-je alors, que si votre parti vient au pouvoir, il ne rompra pas cette bonne entente avec la France que les tories ont su établir.
— Assurément non. Les libéraux sont aussi capables que les conservateurs d'en voir la nécessité et l'avantage. Savez-vous qui en a été le promoteur ?
LONDRES lil
— Le roi.
— Oui, le roi. Il a toujours eu une sympathie marquée pour votre pays.
— Eh bien, je ne crois pas qu'il ait été uniquement guidé par sa sympathie personnelle, ou même par le désir de se ménager la facilité de revenir à Paris, de s'asseoir dans la loge de quelque petit théâtre, de revoir ses amies d'antan toutes plus ou moins grand'mères. Non, le prince de Galles a appris, sans s'en douter, une foule de choses qui, aujourd'hui, profitent au roi. Il s'est rendu compte, entre autres, que l'Angleterre et la France n'étaient point faites pour se nuire, mais pour se compléter et pour aider, par leur accord, au maintien de la paix. C'est là surtout, je crois, ce qui a guidé sa politique, si tant est qu'un roi aussi constitutionnel ait une politique.
— Vous êtes dans le ^rai.
— • Personne ne se réjouit mieux que moi de voir l'Union Jack et le drapeau tricolore claquer dans le même vent. Le drapeau anglais est sévère, mâle ; le drapeau français est gai, fém.inin. Ils se marient admirablement.
— Tous vos compatriotes ne voient pas ce mariage d'aussi bon œil. La plupart se méfient encore de nous. Avouez-le.
— Je l'avoue. Voyez-\ous, autant la politique intérieure de l'Angleterre est loyale et grande, autant sa politique extérieure est mesquine, dangereuse, pleine de pièges. Par contre, autant la politique intérieure de la France est brouillonne, malhonnête, autant sa politique extérieure est droite, large, che-
442 l'île ixcûxxue.
valeresque. La preuve est que personne n'a jamais pu l'accuser de perfidie. « Perfide France ! » cela ne 3c prononce même pas ! .
— Perfide Albion ! fit Rodney, voilà qui se prononce bien !
— Parfailement, répondis-je en riant.
— Vous admettez cependant, reprit M. Lester, que l'Angleterre, avec son énorme population, doive avant tout songer à ses intérêts.
— D'accord, mais je voudrais qu'elle le fît ouverlonient. Du reste, ce qui donne à votre politique une allure suspecte, c'est votre presse.
— Là, Aous avez raison, s'écria madame Nerwind.
— Elle est la plus puissante du monde entier et elle joue sans scrupule a\ec la sécurité des nations et la prospérité des particuliers.
— ■ Le gouvernement ne peut pas toujours la muscler, répondit M. Lester.
— 11 le peut quand il le veut. Il l'a fait quand c'était l'intérêt du pajs. Maintenant, elle se comporte très bien axec nous, la presse. Pour\u que cela dure !
— Vous parliez tout à l'heure de la politique intérieure de la France. Elle me déroute complètement. Par moments, je crois en avoir saisi l'esprit, puis un fait se produit et je n'y suis plus du tout. Il me semble qu'elle porte sur les questions de partis — et vous en avez une collection, — plutôt que sur les questions qui sont d'un intérêt \ital j>our la nation.
— Ah ! ^•ous ne l'avez que trop bien comprise, notre politique ! C'est cola même. En Angleterre, vous sui\ez un drapeau, l'inion Jack, nous ne suivons jamais qu'une oriflamme : la république, la mo-
LOXDRES. 413
narchie, l'empire, voire même le nationalisme. Dans les situations critiques, vos hommes d'Etat ne soïit plus conservateurs ou libéraux, tories ou whigs, ils sont des Anglais, des Britishers surtout. Ils se jettent dans la brèche, parent à droite, à gauche, jettent de la poudre aux yeux, s'efforcent de sauver la face et, aidés par un vrai patriotisme, ils y réussissent. Pendant ce temps, derrière eux, la nation se ressaisit, répare les fautes, comble les déficits. C'est ainsi que vous êtes sortis de l'affaire du Transvaal. L'Angleterre sait aimer l'Angleterre et la France ne sait pas aimer la France.
— C'est assez juste, ce que vous dites là, mais vous pensez trop de bien de notre politique intérieure. Elle est aussi fertile en gâchis que la vôtre. Dans ce moment, nous en avons un à la Guerre et vous un à la Marine. De temps à autre, il se forme comme cela des nœuds dans la chaîne de la vie politique d'im pays.
— Depuis quelques années, en France, à côté des gros nœuds, il s'en forme à chaque instant de petits que nous appelons des Affaires, avec un grand A. Ce sont les plus difficiles à débrouiller. Et tous ces nœuds, grands et petits, arrêtent malheureusement le courant du progrès. Ce sont autant d'interrupteurs.
— Parfaitement "vrai. Quand le parti libéral sera ^i\ pouvoir, cl'.ez nous, il en défera quelques-uns, de ces nœuds, dit M. Lester avec un clignement d'œil à l'adresse de sa tante.
— Pour en refaire d'autres ! répliqua vertement madame Nerwind.
'444 l'île in'conxue.
Pendant celle conversation arrosée de thé, coupée par les questions rituelles : « fort ou faible ? », « un morceau de sucre? », « de la crème? », les portes d'entrée avaient claqué tout le temps et donné passage aux invitées des Honorables. Les tables s'étaient garnies de convives et le tableau que j'étais venue chercher s'était formé peu à peu.
Devant la terrasse large et basse des Communes, la Tamise coulait houleuse et affairée. En face, sur l'autre rive, se détachaient désagréablement les pavillons isolés de l'hôpital Saint-Thomas. Tout le long de la balustrade, ici et là, des groupes féminins avec des toilettes blanches, relevées de couleurs voyantes. Au milieu de ces groupes, quelques figures masculines à moitié masquées par les grands chapeaux, les boas énormes dont le vent ébouriffait les plumes...
Des députés en bandes ou seuls, pas plus décoratifs que les nôtres, vêtus de redingotes, de jaquettes, faisaient les cent pas, fumant et discutant, mais sans gestes. Tout cela, dans la lumière du levant, sur un fond gothique et grisâtre, était d'un effet dur, cxtraordinairement froid.
Je vis madame Xerwind promener attentivement les yeux autour d'elle et l'extrémité de son nez de satirique s'agiter dangereusement.
— \'os fîve o'clock sont de\ cnus plutôt bourgeois, vous savez ? fit-elle. Autrefois, ils étaient très élégants, je m'en souviens. Décidément, le parti libéral gagne du lorrain, cela se voit !
M. Lesler sourit avec bonne humeur.
— Une pierre dans mon jardin.
Les yeux de notre amie continuèrent leur inspection.
— George ! Pourquoi êtes-\ous tous si jaunes ? Celte question inattendue proxoqua un rire gêné
rai.
— Parce que, ma chère tante, depuis des semaines, nous sommes pri\és de grand air et de sport et que nous passons dix, douze, quatorze heures dans une salle mal ventilée où nous nous empoisonnons mutuellement.
— Tiens ! je croyais que nous avions, en France, la spécialité exclusive de la mauvaise ventilation. Est-ce que vous ne pouvez pas y remédier ?
— Impossible, paraît-il ! Le gothique ne se prête pas à l'hygiène moderne. Nous sommes les victimes de l'art et de la politique... et on nous reproche de manquer de fraîcheur. C'est un peu dur.
A ce moment, je vis surgir devant moi une figure de connaissance.
— Pierre de Coule\ain !
— • Monsieur Beaumonl ! m'écriai-je, agré^lement surprise.
— ■ Lester, vieux camarade ! Madame Nerwind ! fit le nouveau venu.
Ses yeux tombèrent sur Edith, il eut un léger sursaut, une pâleur de saisissement.
— Miss Baring... « How do you do ? »
Mon amie, dont le visage s'était coloré et décoloré, balbutia un autre « how do you do ? », ils échangèrent une brève poignée de main, et je fus seule à avoir surpris l'onde d'émotion qui venait de passer entre eux et qui les avait si joliment trahis.
41G l'île iNxoxxri:.
— Comment, vous êtes à Londres et vous ne m'avez pas prévenu ! me dit M. Beaumont avec un accent de reproche. J'avais .votre promesse cependant.
— Je vous croyais encore en Amérique,
— Je suis de retour depuis quinze jours et je les ai passés dans le Dcvonshire. Où êtes-vous logée ?
— A l'hôtel Claridge.
— Ah ! tant mieux. Ma sceur y arrive samedi
— Une tasse de Ihé, Beaumont ? dit notre hôte.
— \on, merci. J"ai un rendez-vous d'affaires. Je me trouvais en avance, je suis entré en passant. J'étais sûr de rencontrer quelques amis.
— Et ce A oyage en Amérique ?
— Très intéressant. Je \ous raconterai ça. D'une \oix neneuse, M. Beaumont échangea quel
ques propos avec les fiancés, a\cc M. Lester. Il n'adressa pas la parole à Edith et é\ita même de la regarder. Après avoir obtenu la permission de venir me voir le lendemain, il prit congé.
Madame Xerwind le sui\ it des yeux.
— Encore beau garçon ! fît-elle.
— Sa femme est morte, n'est-ce pas ? demanda Rodney.
— Oui, pas assez tôt malheureusement pour lui éviter le scandale de son divorce. Une abominable affaire !
Ce mot fut un trait de lumière dans mon esprit ! Il me rappela la demi-confidence de miss Baring. \e scrail-cc point lui, le divorcé qui l'avait demandée en mariage ?
— • L'innée dernière, continua le jeune homme, il xaisail; la cour à celle belle veuve américaine, ma-
LONDRES. i i '
dame Oswnld. Tout le monde cro3'ait qu'il élail allé en iVmérique pour repenser.
— Eli bien, je ne \ois pas Beaumonl épousant une étrangère, ou qui que ce soit, du reste, ajouta M. Lester. 'Après une expérience comme la sienne !...
— Cette expérience lui assure l'immunité, c'éclara madame Neruind. Il a donné des gages à la mauvaise fortune.
— Et quels gages ! by George ! fît M. Baring.
— Un de nos « whips », dit notre hôte en me désignant un député qui venait de passer près de nous.
— Un de vos fouets ! répétai-je, traduisant littéralement.
— Nous appelons «whips», fouets, en argot par lementaire, ceux qui, dans la Chambre des lords, ou dans la Chambre des communes, sont chargés de l'organisation de leur parti. Chaque parti, conservateur, libéral, unioniste, etc., a ses « whips ». Le « whip » est l'intermédiaire entre le chef du parti et son groupe. Sa mission est de surveiller ledit groupe, d'exciter son zèle, d'augmenter son influence, de convoquer les membres lorsqu'il y a quelque vote important. Nous donnons le nom de « whip », de (( coup de fouet », à la convocation même. En somme, le « whip » fait un peu l'office de chien de berger. Si son groupe est ministériel, c'est à lui qu'il s'adresse pour obtenir places et lilres.
— Voilà une institution qui nous manque, m'éciiai-je amusée. Chez nous, les chiens de berger parlementaires auraient plutôt du mal avec leur troupeau. Les malheureux ! ils ne tarderaient pas à d> venir enragés.