Voir ci-dessus, p
6. La Magna Mater n'était pas considérée comme une divinité barbare, mais comme la mère commune et lointaine de toutes les divinités déjà reconnues et vénérées par les Romains.
7. 0. Gilbert, Gesch. und Topogr. d. SI. Rom, t. III, p. 83, range parmi les cultes pérégrins celui du Jupiter de l'île (qu'il appelle à tort Vejovis).
JUPITER JURAUIUS ET VEJOVIS 267
Son sanctuaire fut placé au-delà {\n poyncriiim^ dans l'île tibérine, qui abritait depuis cent ans déjà un autre culte pérégrin, celui du dieu grec de la médecine, Asklépios ou jEscuiaphis. L. Furius Purpureo n'oubliait pas cependant qu'on adorait sur le mont Capitolin, à l'intérieur du pomerium, un Jupiter national défenseur tutélaire de la cité romaine. Le vœu qu'il avait fait à la bataille de Crémone l'obligeait à lui témoigner sa reconnaissance en même temps qu'au Jupiter étranger ; tous deux avaient favorisé ses armes ; il ne pouvait se dispenser d'élever, outre le sanctuaire de l'île, un temple au Capitole.
Nous ne croyons pas qu'il soit permis de s'en tenir à ces hypothèses aventureuses que le simple rapprochement de deux textes épigraphiques très différents nous avait suggérées. L'inscription sur mosaïque date de l'époque républicaine ; elle présente des particularités de graphie tout à fait caractéristiques. Celle de Brescia est certainement très postérieure; elle est rédigée avec le consentement des sénateurs du municipe, organisé à l'époque impériale sur le modèle de Rome ; elle ne remonte pas au-delà des premiers siècles de l'Empire. On n'en peut rien conclure au sujet des cultes professés par les Gaulois Cénomans dès le temps de l'indépendance. D'autre part, Jupiter Jurarius paraît bien plutôt être un dieu grec qu'un dieu barbare ; il n'y a pas dans le confus Panthéon gaulois de divinité dont ces deux mots traduisent l'appellation et définissent la nature ; il semble évident, au contraire, qu'ils sont calqués sur les noms de Zsù; opy,ioq. Le Jupiter Jurarius de l'île tibérine était bien un dieu pérégrin, mais d'origine hellénique et non gauloise.
Cette origine et ce caractère nous permettent de donner les raisons qui ont fait choisir l'île pour y construire son temple.
Le monument élevé par L. Furius Purpureo lui était certainement consacré. 11 est vrai que Tite-Live n'ajoute aucune épithète au nom de Jupiter, mais l'inscription du pavement en mosaïque, sur laquelle se Ht le mot Jurarius et qui rappelle sans doute quelque réparation ou quelque embellissement apporté à l'édifice, n'est postérieure que d'une trentaine d'années à la première dédicace^ ; dans un si court espace de temps le nom officiel du sanctuaire n'a pu être modifié.
1. Le temple fut dédié en 560/194. D'après Ritschl (loc.cit.), l'inscription de la mosaïque daterait de la fin du vr siècle de Rome, c'est-à-dire environ de liiO avant Jésus-Christ.
Pourquoi Purpureo, pendant la bataille de Crémone, s'est-il adressé à Jupiter Jurarius, à Zcùç spy.icç? A ce moment les cultes grecs avaient achevé de conquérir droit de cité dans Rome ; depuis la seconde guerre punique les religions italique et hellénique s'étaient définitivement confondues et fusionnées ^ Les Romains adoptaient sous des noms latins les dieux des Grecs. Le Zeùç opy.tcç de Delphes ne leur était pas inconnu-; on comprend qu'un général ait songé, dans un péril pressant, à implorer son appui. Il n'est pas nécessaire de faire intervenir les rites deVevocatio. Maintes fois on avait vu dans les batailles les chefs des armées romaines promettre des temples aux principaux dieux, et notamment au premier d'entre eux, à Jupiter. Pendant la guerre samnite. Q. Fabius avait fait un vœu au Jupiter qui donne la victoire, Jupiter Victor '^^ et M. Atilius Regulus à celui qui arrête et réforme les troupes en déroute, Jupiter Stator'*. L. Furius Purpureo, pour se lier par un engagement plus solennel et plus redoutable, invoque le Jupiter protecteur des serments et vengeur des parjures, Jupiter Jurarius., qui n'avait pas encore de monument de Rome, mais que les Grecs depuis longtemps connaissaient et honoraient.
Le temple de ce dieu nouveau fut bâti dans l'île tibérine. Il est possible qu'en raison de son origine hellénique on ait tenu à l'écarter du pomerium : la règle ancienne qui interdisait l'entrée de la cité aux dieux étrangers, n'avait été violée jusqu'alors que très rarement et en des circonstances exceptionnelles. En tout cas, l'i^ww/a/'zZ'cnym était naturellement désignée pour le recevoir. Cent ans auparavant, elle avait accueilli un autre dieu venu de Grèce. Les Romains établirent à dessein Jupiter Jurarius en face d'Esculape ; à dessein ils inaugurèrent cet édifice au jour de la fête annuelle du dieu médecin. Au II" siècle avant l'ère chrétienne les légendes et les généalogies fantaisistes qu'avaient imaginées les poètes grecs sont adoptées sans conteste en Italie; Esculape-Asklépios est désormais regardé à Rome, aussi bien qu'en Grèce, comme le petit-fils
1. Cf. JuLLiAN, la Religion romaine deux siècles avant notre ère, dans les Mélanges G.-B. rfeTîosst, publiés par l'Ecole française de Rome, Paris et Rome, 1892, p. 311.
2. En l'année 554/200 l'attention des Romains était particulièrement portée vers la Grèce. C'est alors qu'éclate la guerre c(mlre Philippe V de Macédoine et que va commencer la conquête des Etats grecs.